Speaker #0Nous naissons tous libres et égaux en dignité et en droit. C'est ce que nous dit la Déclaration universelle des droits de l'homme. Mais dans la réalité, les cartes du jeu sont distribuées bien avant notre naissance. Il y en a qui vont arriver avec des jokers en main, d'autres qui doivent commencer la partie avec un jeu qui est déjà biaisé, des cartes bancales, voire même pas de cartes du tout. On nous dit aussi, quand on veut, on peut. Mais si c'était surtout, quand on peut, on veut, est-ce qu'on mérite vraiment tout ce qu'on a ? Est-ce que les personnes qui ont réussi ont vraiment mérité leur réussite ? Est-ce que le travail paie toujours ? Et pour ceux qui ont raté, ça veut dire quoi ? Qui n'ont pas fourni assez d'efforts ? Qu'en est-il pour nous, deuxième génération ? Souvent, on se retrouve au milieu entre un déterminisme social qui pourrait justifier nos échecs et une pression constante de devoir transformer les inégalités et les discriminations qu'on subit en moteur de réussite. Mais même dans ça, est-ce qu'on est vraiment tous comparables sur ce point ? Entre une société qui nous freine, des parents qui peuvent nous reprocher nos échecs malgré qu'ils nous aient mis dans des meilleures conditions que les leurs. Dans cet épisode, on va parler des privilèges et de la méritocratie. Bienvenue sur Deuxième Génération, le podcast qui parcourt l'expérience de la Deuxième Génération, celle des enfants d'immigrés. Je vais vous donner un peu la structure de l'épisode, donc on va diviser le podcast en trois parties, comme toujours. Dans la première partie, on va poser les bases. Qu'est-ce qu'un privilège ? A quoi ça ressemble dans nos vies quotidiennes ? Et surtout, qu'est-ce que c'est cette fameuse méritocratie dont nous rabat les oreilles ? Cette idée que tout le monde peut réussir s'il travaille dur. On va voir comment ce discours, en fait, il masque en réalité des inégalités structurelles profondes. Dans la partie 2, on va parler des stratégies d'adaptation et des mécanismes de reproduction. Mais que des personnes privilégiées. Comment les personnes privilégiées capitalisent souvent sur leurs avantages, parfois même de façon inconsciente. J'ai précisé que pour les personnes privilégiées parce que pour les personnes qui subissent un manque de privilèges ou des discriminations, ce sera l'objet de l'épisode suivant. Et enfin dans la partie 3, ce sera une partie plus introspective, on va prendre le temps d'interroger nos propres privilèges. Parce que c'est pas parce que vous subissez des discriminations que vous ne pouvez pas jouir de privilèges. On va voir comment on participe et comment on gravite dans ce système. Alors avant de rentrer directement dans le vif du sujet, je vais faire un petit disclaimer. Quand on parle de réussite, de méritocratie, de grandes écoles, d'universités, etc., on touche un petit peu à des sujets sensibles et qui ne sont pas définis par tout le monde de la même façon. Alors je le dis clairement, faire de longues études, avoir un bon salaire, avoir un statut social, ce n'est pas ce qui définit une vie réussie. Mais dans cet épisode, on va parler de la réussite telle qu'elle est valorisée dans notre société. Celle qui donne un statut, qui sécurise financièrement, qui ouvre des portes. Celles qu'on nous voit depuis le plus jeune âge, à l'école, à la télévision, ou même dans les discours politiques. Vous voyez, cette réussite qui fait aussi qu'on est entendu, qu'on est écouté, cette réussite qui peut également faire changer les choses. Et dans cette réalité-là, les dés sont loin d'être jetés de façon équitable. Alors on va s'y plonger, on va parler de chiffres, on va parler d'inégalités, parce que oui, même si tu bosses dur, même si tu es méritant, ça ne suffit pas toujours. Et pour ça, pour essayer de décortiquer ça, il y a énormément d'études sociologiques. C'est pas ça qui manque, du coup je vais vous donner quelques chiffres. Les élèves de milieux favorisés ont 10 fois plus de chances d'intégrer une grande école. Les enfants d'anciens diplômés de grandes écoles ont jusqu'à 80 fois plus de chances d'y entrer. Et à Polytechnique, c'est près de 300 fois plus de chances. Seulement 5% des élèves de grandes écoles viennent de familles ouvrières. Un élève francilien qui habite en Ile-de-France... a trois fois plus de chances d'intégrer une grande école par rapport aux élèves qui habitent en province. Et les enfants d'origine défavorisée ont moitié moins de chances d'entrer en seconde générale. On peut se poser des questions par rapport à ces chiffres. Première question, un peu bête, mais ça veut dire quoi ? Est-ce que les enfants d'ouvriers sont plus idiots ? Est-ce que les enfants de cadre sont dix fois plus intelligents que les autres ? Est-ce que les provinciaux sont plus fainéants, moins vigoureux à l'école ? Et en fait, les écarts scolaires, donc les points, n'expliquent que la moitié de ces inégalités. Le reste est attribué à l'origine sociale, le réseau, le capital et au contexte géographique. Ce que ces données reflètent, en fait, c'est un système qui est profondément marqué par les inégalités sociales et économiques. Elles montrent comment l'accès aux grandes écoles s'est souvent déterminé bien avant que l'élève n'ait l'opportunité de montrer leur véritable potentiel. Ce sont des questions de privilèges, d'opportunités, de justice sociale que nous devons en fait comprendre et appréhender. Et c'est là que ça devient intéressant de revenir à Pierre Bourdieu, qui parlait de capital, non seulement au sens financier, économique, mais aussi social. Il y a les relations, les réseaux qui ouvrent des portes, et le capital culturel. Dans le capital culturel, il y a les codes, les références, la culture dominante, la manière de parler, de se tenir, de naviguer dans un monde qui valorise certaines attitudes plus que d'autres, savoir s'habiller en toutes circonstances. En fait, ces capitaux-là, ils s'additionnent et ils se transmettent, et finissent par créer un terrain qui n'est plus du tout égal dès le départ. Et les élèves qui réussissent le plus, ce sont les enfants issus de familles aisées et les enfants de profs. Les enfants de profs parce qu'ils bénéficient du capital culturel, mais également de parents qui connaissent le système éducatif. Il y a beaucoup trop de lycéens en France, fraîchement diplômés, qui ne savent même pas que des classes préparatoires existent. Tandis que les enfants de familles aisées et où l'information du système éducatif est connue des parents, en fait se préparent depuis qu'ils ont 12-13 ans. Donc il y a déjà en fait cette inégalité, ne serait-ce d'information. Du coup, avant même de sortir la phrase classique « quand on veut, on peut » ou sa version du coup plus juste « quand on peut, on veut » , demandons déjà « est-ce qu'on sait ? » Parce que l'information, tout le monde n'y a pas accès de la même façon. Et une fois qu'on sait, c'est une chose, mais encore faut-il pouvoir, et ce n'est qu'en pouvant qu'on peut vraiment vouloir. Et c'est là que ça devient véritablement plus juste. Et lui a droit à des études poussées. Pourquoi j'ai pas assez d'argent pour acheter leurs livres et leurs cahiers ? Pourquoi ne suis-je pas né sous la même étoile ? La vie est pleine, le destin s'en égarde. Personne ne joue avec les mêmes cartes. Le père se lève le voile, le son les rousses qu'il dévoile. Tant pis, on est pas né sous la même étoile. Alors c'est quoi un privilège ? Tout d'abord, on va distinguer trois choses qui sont souvent confondues entre elles, à savoir... le privilège, le talent ou le don, et la compétence. Donc le fait de bien comprendre ces différences entre ces trois notions, c'est essentiel pour déconstruire le discours sur la réussite ou le mérite. Donc le mot privilège, lui, il vient du latin, privilégium qui veut dire privé, et ligus qui veut dire loi. Donc c'est un avantage social, institutionnel, accordé à un individu en fonction de son appartenance à un groupe dominant, que ce soit la race, le genre, la classe sociale, l'orientation sexuelle, etc. Ces avantages ne sont ni mérités ni choisis. Ils sont hérités, transmis, intégrés à nos vies de façon silencieuse. Alors pourquoi j'ai dit ni choisis ? J'aborde quand même une petite nuance, parce que vous pouvez performer de façon consciente ou inconsciente certains attributs privilégiés pour en retirer un avantage symbolique ou social. Du coup, cette partie-là, ce sera l'objet de l'épisode suivant. Donc, on a distingué le privilège. Maintenant, le don et le talent. C'est quoi ? C'est une prédisposition naturelle ou innée, plutôt d'ordre cognitif, physique ou artistique d'ailleurs. Mais en fait, ce talent, il a besoin d'un environnement qui est favorable pour être repéré et développé. Si je prends l'exemple de l'oreille absolue, vous pouvez avoir l'oreille absolue, mais si personne autour de vous ne joue de la musique, ou que vous n'avez même pas un attrait pour la musique, il ne va jamais être repéré. Vous n'allez jamais savoir que vous avez l'oreille absolue. Et puis même s'il est repéré L'environnement doit être favorable pour que vous puissiez le cultiver et le développer correctement. Et la troisième notion, c'est la compétence. Elle, à la différence des deux autres, elle s'acquiert. Elle est le fruit d'un apprentissage, d'un effort et d'un entraînement. Et c'est là qu'il faut faire attention à ne pas limiter la compétence au seul effort personnel. Bien qu'effectivement, il faille de la rigueur et de l'entraînement et de l'effort pour l'obtenir, Ce processus d'acquisition, en fait, il n'est pas égal pour tout le monde. Donc une personne qui est privilégiée, qui est dans un cadre privilégié, va pouvoir développer ses compétences dans un cadre qui est favorable. Donc ça va être beaucoup plus facile pour elle de développer cette compétence. Elle ne fera pas ou très peu face à des obstacles. Et ensuite, le problème est, c'est que cette personne-là le présentera comme du mérite personnel. Et attention, je n'enlève en rien le fait que... Une personne qui a une compétence a dû fournir des efforts, du travail pour acquérir cette compétence. Mais en fait, la notion de mérite ne peut être analysée seule. Elle doit toujours être pensée avec ce qui précède le mérite, à savoir les conditions, le cadre. Donc on ne peut pas parler de mérite sans parler de privilège. Du coup, je vais vous donner quelques formes de privilèges dans notre réalité occidentale. Le premier, ça va être le privilège de genre. Donc à compétence égale, les femmes sont plus souvent jugées comme moins compétentes. moins dignes de confiance et sont moins payées. et on excusera plus facilement un homme incapable à un poste élevé. Et c'est François Giroud qui disait « La femme sera vraiment l'égale de l'homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. » Un autre privilège, le privilège racial, donc le fait d'être identifié comme une personne blanche, vous confère un privilège. On l'a vu dans l'épisode sur les représentations, les personnes noires, arabes et latines sont plus souvent perçues comme menaçantes. Et l'étude que j'avais mentionné dans l'épisode 1 sur Barack Obama, où les personnes qui lui étaient favorables le représentaient comme plus clair, et les personnes qui lui étaient hostiles le voyaient comme plus noir, en fait ce biais, il affecte profondément la sécurité de ces personnes, notamment avec le profilage racial et le contrôle au faciès. On a également le privilège économique. Le fait de grandir dans une famille aisée, avoir accès à une éducation de qualité, pouvoir se soigner correctement, ce sont des avantages qui sont puissants. et qui influencent nos trajectoires de vie. Pouvoir choisir son lieu de vie, son environnement, ça influence l'école dans laquelle vous mettez vos enfants également, que ce soit public ou privé, etc. Privilège éducatif, donc les enfants de milieux favorisés, on l'a vu, bénéficient de plus de ressources scolaires, d'un meilleur encadrement, de plus d'attentes positives. Meilleure connaissance du système éducatif, des filières, des prépas, concours, comment s'inscrire dans telle ou telle université, dans tel ou tel... telle école. Et comme je l'ai mentionné tout à l'heure, il y a trop de lycéens qui ne connaissent pas encore l'exaspépa. Et je rappelle, parce que dans le privilège éducatif, je rappelle qu'en France, dans la France de Macron, il y a des écoles dans le 93 où l'hiver, il n'y a pas de chauffage, où il n'y a pas de prof. Donc en fait, demander à ces lycéens-là d'avoir une mention bien, très bien, c'est un peu, voilà, vous comprenez que c'est un peu plus compliqué que dans d'autres écoles. On a aussi parlé du privilège géographique, donc le fait de grandir dans un quartier qui est sécurisé, bien esservi, dans une grande ville où il y a plus d'opportunités, avec des infrastructures modernes, c'est pas anodin. Donc l'urbanité en elle-même offre des opportunités que la ruralité ou certains quartiers défavorisés n'offrent pas. Et je vais également parler du privilège physique, la santé on l'a vu, que vous ayez vos 5 sens, que vous soyez grand, c'est aussi conforme à ce qu'on attend par exemple d'un homme. Que vous soyez belle, c'est aussi ce qu'on attend. Performer la féminité, c'est ce qu'on attend d'une femme. Et le fait également que vous ne soyez pas porteur d'handicap. On est quand même dans une société qui est profondément validiste. Donc si vous êtes porteur d'un handicap, vous êtes de facto pénalisé. Et le beauty privilège, donc si votre physique correspond au standard de beauté de la classe dominante, il sera plus facile pour vous de vous y confondre. Et l'effet de halo, c'est un biais cognitif qui consiste à généraliser une impression. positives ou négatives à partir d'un seul trait saillant d'une personne. Et souvent, c'est sur son apparence physique. Donc ça peut être sur votre beauté, mais également sur votre façon de vous tenir et les habits que vous portez. Et les privilèges, ils sont souvent invisibles pour ceux qui en bénéficient. C'est Peggy McIntosh, c'est une chercheuse américaine qui a théorisé cette idée en 1988 avec sa métaphore du sac à dos invisible, pour illustrer la notion du white privilege, du privilège blanc. Dans son étude, elle évoque 26 fois où sa couleur de peau, c'est une femme blanche, semble lui avoir ouvert des portes. Je mets un petit bémol à son étude parce qu'il y a un facteur qui est confondant dans son analyse et qu'elle oublie de prendre en compte, c'est le fait que, ok, certes, c'est une femme blanche, mais elle appartient surtout à une classe économique et sociale d'aristocrate. Il n'empêche que sa métaphore reste et que le fait qu'elle soit questionnée elle-même sur sa coupe. conditions et ses propres privilèges est assez louable. Mais voilà, le facteur confondant d'appartenir à une classe sociale du coup économiquement aisée joue aussi. C'est pas que le fait d'être juste blanc qui joue dans les exemples qu'elle annonce. Donc sa métaphore du sac à dos invisible, donc c'est ce sac en fait, il contient des avantages dont les personnes privilégiées peuvent profiter sans même s'en rendre compte. Simplement parce que la société a structuré pour avantager certains goûts. groupe démographique. Un exemple de certains privilèges qu'elle énonce. Le fait de choisir d'être entouré de personnes de sa propre communauté, sans difficulté, sans être qualifié de communautariste. Combien de personnes ont été pointées du doigt pour être rassemblées, par exemple, entre personnes noires ou entre personnes de confession musulmane, directement, vous allez être pointé du doigt et qualifié de communautariste. On va rarement dire ça des jeunes cadres dynamiques. en chemise et en doudoune molletonnée sans manche. Le fait également de déménager en étant assuré de trouver un logement abordable dans un quartier qui est souhaité. Le fait déjà de choisir son quartier, c'est pas pour tout le monde. Le fait d'obtenir des rendez-vous pour avoir un appartement, le fait d'être sélectionné pour avoir un appartement, il y a de nombreuses études qui ont montré qu'il y avait pas mal de profilage racial du coup au fait de donner des appartements. Faire du shopping seul sans crainte d'être suivi ou harcelé. Ça me fait rire parce qu'il y a énormément de vidéos sur TikTok notamment où des personnes... se plaignent d'être suivis par le vigile. Le vigile qui, généralement, est lui-même issu de classes sociales pas très aisées, et qui, et où, est issu lui-même de l'immigration. Le fait de voir sa race largement représentée dans les médias et la culture dominante. Pour ça, je vous renvoie à l'épisode 1, on va pas refaire l'impact de la représentation et des visibilités. Et un autre point qu'elle mentionne aussi, c'est être perçu comme un individu dans son individualité. sans que ses propres actions soient généralisées à l'ensemble du groupe auquel on appartient, et sans que les actions de quelqu'un d'autre nous soient reprochées. Combien d'entre nous se sont déjà justifiés pour les actions de quelqu'un d'autre ? Combien d'entre nous se sont déjà dit, se sont déjà vu devant un fait divers ou quoi que ce soit, en train de prier pour que ce ne soit pas quelqu'un qui pourrait nous ressembler ? Pour ne pas qu'il y ait une généralisation. autour de la communauté, juste parce qu'un d'entre telle ou telle personne a foiré. Et ça, en fait, c'est hyper important à souligner, et d'ailleurs, ce sera l'objet d'un autre épisode, le fait d'être perçu comme un individu dans son individualité. Il y a une autre expérience aussi qui est assez connue, que j'ai vue tourner sur les réseaux sociaux il y a bien dix ans de cela, et je vous mettrai le lien de la vidéo dans la description du podcast, parce que je l'ai retrouvée. Je me rappelle encore comme si c'était hier, parce que ça m'avait tellement interloqué. Donc l'expérience, là, elle se déroule aux Etats-Unis. C'est un prof, en fait, qui mène l'exercice. Et le principe est hyper simple. Il a placé, en fait, tous les élèves sur une même ligne de départ. Et le prof pose une série de questions. Et ils doivent avancer de deux pas si la situation évoquée s'applique à eux. Et rester sur place si elle ne s'applique pas à eux. Par exemple, si le prof dit, si vos parents sont toujours mariés, vous avancez de deux pas. Si par exemple vos parents sont divorcés, vous restez à la même ligne. Donc dans les questions qu'ils posent, il y a si vous n'avez jamais eu à vous inquiéter de votre prochain repas, si vous avez déjà fréquenté une école privée, etc. Si vos parents ont fait des grandes études, etc. Et en fait, au fur et à mesure, les élèves avancent à des rythmes différents. Et ça en fait, ça met en évidence des avantages qui sont invisibles, que certaines personnes peuvent avoir dès leur naissance et dans leur parcours de vie. Le but de cette expérience est de mettre en évidence, de façon visuelle, les avantages que certains ont eus. Celui de pouvoir avancer, ce n'est pas dû à vos efforts personnels. C'est juste lié aux circonstances de la vie et aux privilèges que vous avez eus depuis votre naissance. Ça m'a fait penser également à un sketch que Farid avait fait, mais je n'ai pas pu retrouver la vidéo. Donc si vous l'avez vraiment envoyé là-moi, il illustre de façon assez perquinante les inégalités sociales et raciales. à travers la métaphore d'une course. En fait, dans ce sketch-là, Farid compare la situation d'un homme noir qui court pieds nus sur une piste en terre battue à celle d'un homme blanc qui bénéficie de chaussures et d'un escalator. Et en fait, malgré que le coureur noir atteigne la ligne d'arrivée en premier, c'est le coureur blanc qui a été choisi à l'entretien parce qu'en fait, il présente mieux. Et en fait, ce sketch, il met en lumière les privilèges invisibles, les biais systémiques. qui favorise certains individus indépendamment de leurs efforts et de leurs performances. Donc il souligne également comment les apparences et les stéréotypes peuvent influencer des décisions au détriment de la reconnaissance du mérite réel. Parce que dans ce cas-là, au niveau du mérite, le noir était plus méritant. Mais pour autant, c'est pas lui qui a eu le poste. Alors, qu'en est-il de la méritocratie ? En fait, quand les privilèges restent invisibles, on commence à croire que la réussite, elle repose uniquement sur le mérite individuel. Comme si chacun... partaient de la même ligne de départ. Mais est-ce vraiment le cas ?
Speaker #0Le terme méritocratie est repris à tout va par les politiques, quels que soient leurs bords politiques d'ailleurs, de droite comme de gauche. Je trouvais ça juste un petit peu iconique de mettre le gaule de la ballonnette et Nicolas Sarkozy nous parler de méritocratie. Voilà, bref. Le sociologue Gérald Bronner explique que la promesse républicaine, savoir la méritocratie, c'est celle qui vous dit que vous pourrez réussir dans la vie grâce à une combinaison de votre talent et des efforts que vous allez fournir. Ensemble, en fait, ces deux éléments définiraient le mérite. Il ajoute en fait que cette promesse n'est pas toujours tenue. Et c'est en réalité une fiction qui permet de faire fonctionner un système démocratique. Parce qu'en fait, elle vient rompre avec l'ancien régime. L'ancien régime qui est un système érythocratique, où la réussite, les privilèges se transmettaient surtout à la naissance. Mais en fait, avec les chiffres que je vous ai donnés en début d'épisode, est-ce qu'on a vraiment changé de régime ? Paul Pasquali, dans son livre Érythocratie, explique que la société française reste largement structurée par la reproduction sociale. Il y a une fabrique des élites qui ne fait que transmettre à la génération suivante ses privilèges sous couvert de méritocratie. Il montre également comment des grandes écoles et certaines filières d'excellence fonctionnent comme des clubs fermés, où on retrouve majoritairement des enfants de ceux qui en faisaient déjà partie. Dans le Dressage des élites, l'autrice Marie-Laure Léona décortique comment l'école, censée être un outil d'égalité des chances, en fait devient une... un réel terreau même de cette reproduction sociale. Elle met en lumière les mécanismes implicites, notamment comme les codes, la manière de s'exprimer, la confiance en soi, qui sont valorisés dans le système scolaire et qui correspond, totalement acquis, aux habitudes et au capital culturel des classes favorisées. Et il y a un autre livre qui est intéressant aussi, c'est David Guilbeault, le livre s'appelle Illusions méritocratiques. Et lui, c'est un énarque, donc il a fait l'ENA, une grande école, et il critique en fait ce système-là. Il raconte en fait comment il a bénéficié de ces conditions, et comment ces conditions lui ouvrent toutes les portes. Il a eu un environnement qui était favorable, ses parents étaient profs, il a eu un accès facilité au code des concours, et il a eu également un réseau. En fait, selon lui, ignorer ses avantages revient à entretenir le mythe que la réussite ne dépend que du talent et du travail. Alors d'où vient en fait cette promesse méritocratique ? C'est sous Napoléon que ce système a été mis en place. C'est la première fois en France que des individus de classe populaire ont pu accéder aux plus hautes sphères de l'État grâce à leurs compétences, bravos et mérites. On parle alors d'une aristocratie méritocratique. Et la France s'est forgée une image de pays où chacun, quel que soit son milieu d'origine, pouvait s'élever par l'effort et le mérite. Et Michael Young, c'est un sociologue anglais qui a utilisé le terme méritocratie pour la première fois en tant que tel, dans son livre The Rise of the Meritocracy. Son livre, il l'est souvent mal compris, parce qu'en fait, de base, c'est une dystopie, une critique. Il ne fait pas du tout l'éloge de la méritocratie. Dans cette dystopie, il imagine une société où la réussite ne dépend uniquement du mérite, cuit et effort, et où ceux qui échouent sont méprisés, parce qu'ils seront du coup perçus comme responsables de leur propre échec. Et cette élite, l'élite qui a réussi, elle devient arrogante, persuadée d'avoir tout mérité. Il est vaincu. n'ont plus le droit de contester le système puisque théoriquement tout le monde avait sa chance. Et en fait ça renvoie à la responsabilité individuelle de leur échec. Cette idéologie sert surtout à perpétuer les inégalités sous couvert d'égalité des chances. Elle y gomme les privilèges dissimulés par l'égalité des chances. Et de cette dystopie, c'est devenu un idéal démocratique tellement bien ancré que les premiers défenseurs des milliardaires français C'est les personnes au SMIC qui vous disent « Non, Bernard Arnault, il mérite son argent, il a travaillé dur. » Je vais être très claire avec vous, personne sur cette terre travaille assez dur pour être milliardaire. Personne sur cette terre ne mérite d'être milliardaire. Bref. Et le fait de faire reposer les échecs sur la responsabilité individuelle, ça omet et ça occulte toute responsabilité du système. Si vous avez échoué, c'est de votre faute. Donc les personnes qui se retrouvent dans cette situation-là d'échecs, remettent véritablement leur vie en question et du coup ne questionnent plus non plus leur sort. Si je suis pauvre, si je suis dans une classe sociale défavorisée, si j'habite tel ou tel appartement, si je suis dans telle ou telle condition, c'est parce que je n'ai pas travaillé assez dur. Et c'est ce que les personnes favorisées disent aux personnes défavorisées. Et elles se complaisent également dans ce statut en se confortant et en se disant si moi je vis dans tel ou tel habitat, si j'ai tel ou tel travail, c'est parce que je l'ai mérité. It's Fake news. Et les personnes qui réussissent vont en fait être brandies en étendard, qui plus est si elles font partie des minorités, tant leur parcours était plus compliqué pour elles, mais si elles ont réussi, alors pourquoi pas vous ? En fait, c'est utile d'avoir quelques personnes qui réussissent et de les surexposer. C'est utile pour montrer que le système fonctionne. Mais justement, si vous prenez ces personnes-là en exemple pour montrer que leur parcours a été plus compliqué que les autres, qu'elles viennent de conditions plus basses et que pour autant elles ont réussi, si vous les brandissez comme ça à tout bout de champ, c'est justement que le système ne fonctionne pas. Sinon, ça aurait été en fait un non-événement. Et ça, c'est important de le souligner. La réussite d'une personne ne veut pas dire la réussite du système. C'est pas parce que quelques personnes ont passé des mailles du filet que le système fonctionne. Elles sont juste utiles pour faire culpabiliser ceux qui n'y arrivent pas. Les deux exemples d'ailleurs qui sont très souvent utilisés, c'est Najat Vallaud-Belkacem et Rachida Dati. Et je dis pas, leur parcours il est louable, hors normes. Et c'est bien ça le problème, c'est qu'il est hors normes. C'est pas parce que vous échouez ou quoi que ce soit que vous n'avez pas fourni assez d'efforts. Il y a aussi cette notion d'opportunité. On ne donne pas les mêmes opportunités, on n'ouvre pas les mêmes portes à telle ou telle personne, selon des bases de privilèges. Et dans les privilèges, il y avait notamment le genre, la race, l'économie, etc. Donc ça c'est hyper important de l'intégrer quand on réfléchit et quand on pense à la méritocratie. Maintenant que vous êtes bien familier avec la notion de privilèges et que vous avez bien compris la méritocratie, Il y a un point qui, à mon sens, est essentiel aussi de comprendre. Ce n'est pas parce que vous êtes privilégié et que vous avez certains privilèges que vous ne pouvez pas subir certaines discriminations. Et la notion d'intersectionnalité, je vais également la développer dans l'épisode suivant. Je ne vais pas la développer ici parce que l'épisode commence déjà à être assez long. Donc maintenant, on va parler des stratégies d'adaptation. Comment ces personnes privilégiées capitalisent sur leurs privilèges pour masquer en fait. qu'ils ont commencé la partie du jeu avec des cartes avantageuses. Et vous donnez l'illusion qu'eux et vous avez les mêmes cartes. C'est juste qu'eux jouent mieux que vous. En fait, c'est un petit peu ça. Si je reprends vraiment la métaphore du jeu, dans les stratégies d'adaptation, c'est faire semblant qu'on a des cartes plus pourries pour masquer le fait que, dès le départ, on avait des meilleures cartes. Pour que vous pensiez que vous, là vous, Vous jouez mal. Pourquoi faire ça ? Pourquoi masquer les privilèges ? En fait, masquer les privilèges, ça sert à préserver l'image d'un mérite personnel. Comme si leur réussite était uniquement due aux fruits de leur travail et de leur talent. C'est une stratégie qui permet d'entretenir le récit méritocratique, comme on l'a dit. Celui qui dit, si tu veux, tu peux. Et par effet miroir, de faire porter la responsabilité de l'échec sur les non-prividégés, comme on vient de le voir. Et donc comment est-ce qu'on capitalise de façon inconsciente sur les avantages ? Je dis bien de façon également inconsciente, tout de même même si de façon consciente, parce que beaucoup de personnes en fait ont bossé, ça c'est en fait, et ne veulent pas en fait qu'on minimise leur réussite en pointant du doigt le fait qu'ils aient eu un cadre privilégié. C'est comme si on... Oui c'est ça, qu'on minimisait en fait leur effort. Et donc en fait ces personnes tirent profit de leur privilège souvent sans s'en rendre compte. Parce que ça fait partie de leur normalité. C'est ce qu'explique le sociologue Michael Kimmel, qui dans son livre The Denial of Privilege, où il étudie la perception des privilèges par les hommes blancs hétérosexuels dans une société occidentale. Donc ils ont souvent du mal à reconnaître leurs privilèges et leur position de dominants ultimes. C'est pas nécessairement par malveillance, mais c'est parce qu'ils ne perçoivent tout simplement pas qu'ils sont privilégiés. Parce qu'ils vivent dans ce système qui est fait pour eux, et ils n'ont pas besoin de voir les avantages que ce système leur donne. Cela, en fait, crée une pseudo-illusion de neutralité. Du coup, en fait, quand on questionne ou quand on interroge ou on critique la réussite d'une personne par rapport à ses privilèges, il y a parfois, en fait, une posture défensive. Comme s'ils reconnaissent ses privilèges, c'était... renier en fait sa légitimité ou son mérite. Alors que l'un n'empêche pas l'autre, on peut avoir travaillé dur et bénéficier de facilités structurelles. Kimmel parle alors de menace au mérite. Donc c'est reconnaître le privilège et vécu en fait comme une attaque contre la légitimité personnelle. Et c'est dans ça qu'il faut être capable de contextualiser tant les réussites des autres, mais être capable aussi de contextualiser ses propres réussites. Si par exemple je prends mon cas comme on l'a vu dans l'épisode précédent, J'ai des parents qui ont fait des hautes études. Je n'ai pas été diplômée parce que je n'ai pas travaillé, ce n'est pas ce que je veux dire. J'ai forcément travaillé, mais je reconnais que j'ai eu des facilités. J'ai eu des facilités de par mes parents, du fait de connaître également le système éducatif, d'avoir eu une ambition élevée dès le plus jeune âge, etc. Et le fait de reconnaître ça ne minimise pas les diplômes que j'ai. Vous voyez ? Et c'est ça aussi que... C'est important de connaître où sont nos privilèges et comment ils ont joué dans la réussite qu'on a dans tel ou tel domaine. Il y a aussi des stratégies qui sont un peu plus symboliques. Par exemple, certaines personnes privilégiées choisissent temporairement d'effacer leur nom de famille. Et justement, pour ne pas être réduit à leur héritage. Je pense notamment à Maya Obama, qui a crédité son travail de scénariste pour le film The Hearth. Elle s'est crédité comme Malia Anne, pour ne pas nommer le Obama, pour être justement jugée que sur ses compétences et pas sur son patronyme. Il y a encore toute la vague des Népobabies, ces enfants de stars qui disent qu'ils ont dû travailler deux fois plus pour se faire un nom, et sortir du coup de l'ombre de leurs parents. C'est peut-être vrai, c'est pas ce que je remets en cause, mais ils ont eu une entrée dans le milieu, ils ont eu un accès direct. Comme l'a dit Viola Davis, Merci. l'opportunité. Ils ont eu l'opportunité d'accéder à tel ou tel milieu. Ça ne veut pas dire qu'ils n'ont pas dû travailler moins, que ça n'a pas été dur pour eux, mais rien que le fait d'avoir eu accès à tel ou tel milieu, d'autres personnes n'auront jamais ces accès-là. Si je prends l'exemple de Léa Seydoux, actrice reconnue, très talentueuse, elle est aussi la petite-fille des dirigeants historiques de Pathé et Gaumont, deux géants du cinéma français. Est-ce que ça enlève son talent ? Non, mais ça donne un accès privilégié à un réseau, à des opportunités. à une forme de légitimité initiale. Donc reconnaître cela ne veut pas dire qu'elle ne mérite pas sa place. Ça permet simplement de rappeler que tout le monde ne part pas du même point de départ. Et on en a parlé quand on a évoqué les talents. Les talents se dévoilent quand l'environnement y est propice et favorable. Maintenant, c'est à votre tour. Comme je l'ai fait par rapport aux études, à vous maintenant de vous questionner et d'évaluer en fait où sont vos privilèges, quelles sont vos réussites, quels ont été les obstacles en fait qui ont... qui ont freiné votre réussite, quels ont été les privilèges que vous avez eus pour accélérer cette réussite, dans quelle mesure vous vous sentez privilégié dans la société dans laquelle vous êtes. Et je réitère, ce n'est pas parce que vous subissez telle ou telle discrimination que vous ne pouvez pas être privilégié. Et dans la partie 2 de cet épisode qui sortira la semaine prochaine, on va parler des stratégies d'adaptation. que les personnes non privilégiées mettent en place pour contrer un petit peu les cartes du jeu biaisées qu'elles avaient dès le départ et comment ces stratégies d'adaptation ont un impact psychologique, mental et voire physique sur les personnes qui sont obligées de les utiliser.