- Speaker #0
Bonjour à tous et bienvenue sur Deuxième Génération, le podcast qui parcourt les expériences de la Deuxième Génération, celle des enfants démigrés. Je voulais d'abord vous remercier pour tous vos précédents retours sur les anciens épisodes. Ça me fait toujours plaisir de vous lire et d'avoir vos ressentis sur les épisodes au fur et à mesure. Donc n'hésitez pas à m'écrire ou par mail ou en DM sur Instagram. Abonnez-vous d'ailleurs. Et si le podcast vous plaît, pensez à vous abonner, à laisser une note de 5 étoiles en l'évaluant. ou en commentant d'ailleurs sur la plateforme avec laquelle vous écoutez, et à le partager autour de vous. C'est tout bête, mais ça m'aide énormément, surtout pour le référencement, et du coup à faire découvrir également ces sujets à beaucoup plus de personnes, et aussi ça me sois un petit peu parce que c'est un moment que je ne pense pas qu'on va le faire. Dans l'épisode précédent, on a parlé de la méritocratie et des privilèges. On a déconstruit cette idée qu'il suffirait de travailler dur et de croire en ses rêves pour réussir. On a vu que derrière cette belle histoire de réussite, les pseudo-gens qui disent « je me suis fait tout seul » , il y a souvent des avantages invisibles. Un réseau, des ressources, un capital culturel, un environnement qui rend les choses plus faciles. Bref, ce qu'on appelle les privilèges. Et on a aussi vu comment ces personnes masquent de façon consciente ou inconsciente ces privilèges pour ne pas remettre en cause leurs efforts personnels et leurs mérites. Ce qui a aussi pour conséquence de remettre la faute individuelle sur les personnes qui ont échoué. Et ça ne remet jamais en cause le système. En gros, il fallait travailler plus dur si tu voulais réussir. On a vu que quand on n'a pas ces privilèges, les règles du jeu sont tout sauf équitables. C'est un peu comme arriver à une partie de jeu et les autres ont déjà commencé à jouer. Ils ont un ou deux tours d'avance par rapport à vous. Et avec des adversaires également qui connaissent toutes les stratégies et qui ont des cartes que vous n'aurez jamais. Alors la question qu'on va se poser aujourd'hui, c'est du coup, qu'est-ce qu'on fait quand on n'a pas ces privilèges ? pour tenter un peu de tirer son épingle du jeu. Comment on navigue dans ce système qui n'a pas été pensé pour nous ? Parce qu'en fait, du coup, on ne va pas rester immobile, on va jouer. On va s'adapter, on va développer des stratégies. Certaines sont conscientes, presque calculées. D'autres de ces stratégies, elles sont tellement ancrées profondément qu'on ne les remarque même plus. Dans cet épisode, on va parler des stratégies d'adaptation et des conséquences qu'elles ont sur nos trajectoires, nos identités, notre santé, qu'elles soient mentales ou physiques. Alors, une stratégie d'adaptation, c'est quoi ? C'est en fait tout simplement l'ensemble des comportements et des manières que les personnes issues des minorités vont adopter pour se conformer aux codes de la société dominante. Le but, en fait, c'est de pouvoir vivre, survivre, dans un environnement où ces personnes sont marginalisées ou stigmatisées. Ces stratégies, elles peuvent être conscientes ou inconscientes. Et dans le cas où elles sont inconscientes, généralement, c'est des réflexes qui ont été intériorisés au fil du temps, qui deviennent automatiques, en fait, sans se rendre compte. Pour faire le lien avec l'épisode 2, où on parlait justement de l'importance de connaître l'histoire familiale, ça peut faire écho à certaines stratégies que vos propres parents ont adoptées. En psychologie interculturelle, John Berry, lui, a décrit ce qu'on appelle les stratégies d'acculturation. En gros, ce sont les différentes manières de réagir quand on appartient à une culture minoritaire et qu'on arrive dans une autre culture. Selon ces stratégies d'acculturation, il y en a quatre. Il y a l'assimilation, l'intégration... la séparation et la marginalisation. On va d'abord commencer avec l'assimilation. L'assimilation, c'est quand une personne choisit ou se sent obligée de mettre de côté sa culture d'origine pour adopter complètement les codes de la culture dominante. Ça peut être les parents qui ont fait le choix de ne pas transmettre leur langue ou leur tradition, ou même des enfants de la deuxième génération qui refusent de s'approprier la culture de leurs parents pour mieux s'assimiler à l'école, par exemple. Je me rappelle, j'avais une copine à l'école qui était d'origine turque, et elle s'appelait Juliette, et elle avait demandé à ce qu'on appelle Juliette. Dans les personnes plus connues qui ont changé leur prénom, on a Léa Salamé. Son prénom, c'est Hala. Mais vu la mauvaise prononciation des gens et l'amalgame fait avec le nom de Dieu, Allah, elle a préféré mettre son deuxième prénom à la place de son premier, et donc du coup se faire appeler Léa. On a aussi Anne Hidalgo. Son réel prénom, c'est Anna, et non Anne. Mais en fait, dans ces cas... Cette assimilation devient une sorte de survie sociale et peut également servir d'ascension sociale. Mais spoiler alert, cette stratégie ne marche que jusqu'à un certain point. Ça fonctionne surtout si votre physique peut se confondre dans le physique dominant, disons les termes, dans la blanchité. Ça peut fonctionner que si on peut vous assimiler à une personne blanche. Vous pouvez changer de prénom, cacher votre accent, mais vous ne pourrez jamais changer la couleur de votre peau par exemple, ou les traits de votre visage. Regardez Zemmour qui prône l'assimilation à Touva, ou même Guédavid, son ancien soutien, ça n'a pas empêché certains de leurs partisans de dire on va quand même pas laisser un juif algérien venir sauver la France Autrement dit, si tu peux adopter tous les codes que tu veux, tu peux créer ton amour pour la République plus fort que les autres, mais si tes interlocuteurs sont racistes, ils te renverront toujours à tes origines. Et il faut comprendre également que cette demande d'assimilation, ce n'est pas juste une question de confort ou pour mieux vivre ensemble. Historiquement, c'est un outil de domination qui a été utilisé notamment durant la colonisation en Algérie. Les autorités françaises utilisaient déjà l'assimilation comme moyen de hiérarchiser les populations. On a eu d'ailleurs le décret Crémieux, par exemple, qui a donné la citoyenneté française aux juifs d'Algérie, mais pas aux musulmans. Ça voulait dire, certains d'entre eux, on peut se dire qu'ils peuvent être assimilables, intégrés, et d'autres resteront toujours en dehors, quoi qu'ils fassent. C'est exactement le même mécanisme quand aujourd'hui on demande à des personnes issues des minorités, de l'immigration, de changer de prénom, de gommer leur accent ou de cacher leur religion pour qu'ils soient acceptés. En réalité, ce n'est pas une véritable promesse d'égalité. En gros, si tu effaces tout ça, ne t'inquiète pas, on sera tous égaux, etc. Non, c'est une manière de rappeler aux minorités que leur identité n'a pas de valeur si elle n'est pas effacée. Bref, l'assimilation, ce n'est pas un projet d'intégration. C'est surtout une façon de maintenir un rapport de pouvoir. Et c'est Albert Mémy qui a écrit que ce rapport pervers où l'assimilation est exigée, mais en réalité, elle n'est jamais accordée. La deuxième stratégie d'acculturation, c'est l'intégration. C'est-à-dire que vous jonglez avec les deux cultures. C'est-à-dire que vous gardez votre identité culturelle d'origine et vous essayez d'adopter les codes de la société dominante pour naviguer plus facilement. Dans le cas d'intégration, on n'essaie pas de jouer le rôle de quelqu'un d'autre. C'est généralement la posture que la plupart de nos parents ont adoptée. C'est souvent vu comme l'option la plus équilibrée. Mais ça demande tout de même énormément d'énergie. Le fait de maintenir sa langue, de transmettre. sa culture à ses enfants, sans l'imposer, s'adapter au contexte. C'est beaucoup d'intelligence sociale. Il faut au moins reconnaître ça à nos parents. Ça leur demande également de maintenir un lien avec le pays d'origine, d'élever des enfants avec cette double imposition, c'est-à-dire qu'ils soient conformes à la culture d'origine, mais également à ce que la société ici demande. Et c'est beaucoup d'ambivalence et d'effort. La troisième stratégie d'acculturation, c'est la séparation. En fait, c'est le choix de rester ancré dans sa culture d'origine. en refusant ou en limitant l'adoption des codes de la majorité. Par exemple, c'est des parents qui parlent uniquement la langue d'origine à la maison, qui poussent leur enfant à avoir un entourage uniquement endogame, qui limitent l'exposition aux normes de la société d'accueil. Cette stratégie d'adaptation à la séparation, c'est pas qu'un choix individuel. Il y a un contexte aussi derrière, et souvent c'est un contexte de survie collective. Quand on vient par exemple d'un pays qui a été marqué par un génocide, ou par une menace de disparition culturelle, la séparation devient le seul outil que ces personnes-là ont pour transmettre et pour continuer à faire vivre leur culture. Dans ce cas-là, ça devient vraiment une mission collective de transmission et ça devient vraiment une mission vitale. La quatrième stratégie, c'est la marginalisation. C'est quand une personne n'arrive ni à s'intégrer dans la culture dominante, ni à rester connectée à sa culture d'origine. Et ça, ça peut être également le cas... S'il y a vraiment eu une grosse fracture et où il y a eu un événement très douloureux qui a nécessité le départ pour cette personne. Donc elle se retrouve vraiment entre deux flots. Elle n'arrive pas à s'intégrer dans le pays d'accueil, mais elle n'arrive pas à rester connectée à sa culture d'origine, généralement dû au fait à un événement trop douloureux. C'est une sensation où vous êtes un petit peu entre deux mondes, sans véritable appartenance claire. Et cette stratégie, elle est plus souvent subie que choisie, et c'est d'ailleurs la stratégie la plus douloureuse. Les stratégies qu'on vient de voir du coup de John Berry, elles parlent surtout des personnes qui migrent, qui arrivent dans un pays et qui doivent trouver un moyen de composer avec une culture dominante qui n'est pas la leur. Donc surtout, ces quatre stratégies s'adressent à la première génération. Mais nous, du coup, on est la deuxième génération. On est nés ici, on a grandi ici, on a été à l'école ici, on a le même référentiel que n'importe quel autre enfant. Nos points de repère sont ici. nos références culturelles aussi. Donc on n'a pas migré, on est né ici, on n'est pas étranger à ce pays. Alors la vraie question c'est quelles sont nos stratégies à nous ? Qu'est-ce qu'on développe pour naviguer dans un espace où malgré tout on continue d'être perçu comme étranger, suspect, où on attend de nous de prouver qu'on mérite d'être là et qu'on n'est pas tout à fait légitime d'être ici. Je reviens sur un point qui me semble important, parce qu'on a souvent tendance, en fait, entre enfants d'immigrés, à croire qu'on vit forcément la même chose, qu'on partage du coup les mêmes réalités. Mais non, en fait, on va le voir, les stratégies d'adaptation ne seront pas les mêmes, selon nos origines, mais également selon notre classe sociale, notre genre, ou même la visibilité qu'on renvoie. T'es pas dans le même mode de survie en fonction de ton capital économique, par exemple. Certaines personnes vont accepter certaines choses que d'autres ne tolèreraient jamais. Parce qu'elles n'ont pas le choix. Donc le fait de pouvoir choisir, c'est un privilège. Ça me fait penser à un biais qu'on a souvent nous-mêmes vis-à-vis de la deuxième génération entre nous. Je suis tombée sur une vidéo TikTok, c'était une jeune fille qui parlait de l'influenceuse So Charmante. So Charmante, c'est une influenceuse noire d'origine sénégalaise. Son contenu, c'est autour de la mode, du lifestyle. Et en fait, elle s'est surtout fait connaître parce qu'elle a fait un vrai glow-up, un vrai glow-up de fou. Et à côté de l'influence, elle est doctorante en ingénierie. Et bref, la jeune fille qui faisait la vidéo, elle a été choquée d'apprendre que Ausha, c'était une fille de diplomate. Et elle a dit, mais en fait, je pensais que c'était une fille comme nous. Pardon, mais en fait, en une seule vidéo, si vous tombez sur le contenu de Ausha, tu vois qu'elle ne fait pas partie de la classe sociale moyenne basse. Elle a tous les codes de l'élite. Le seul point qui... qui, à mon sens, et j'en suis certaine, a fait penser à la jeune fille que, so charmante, elle faisait partie du même monde qu'elle, c'est parce qu'elle était noire. Et ça, c'est un point vraiment sur lequel il faut creuser. On a tendance, en fait, à mettre tous les enfants d'immigrés dans le même sac, comme si on partageait forcément la même expérience sociale. Mais ce n'est pas vrai. Les sciences sociales nous montrent bien que ce n'est pas seulement notre origine migratoire qui détermine notre vécu, mais l'articulation, du coup, entre plusieurs rapports de domination et de privilèges. C'est ce qu'on appelle, du coup, l'intersectionnalité. Parce qu'en réalité, si je prends un exemple, un enfant d'immigré, le fait d'être enfant d'immigré ne dit rien de ton capital économique, de ton capital culturel, ni même du degré de stigmatisation auquel tu fais face. Si je prends un exemple, une Léa Salamé, par exemple, qui a fui la guerre au Liban, elle est fille de ministre. Elle est arrivée en France, elle a fait ses classes à l'école alsacienne, c'est une école privée. Est-ce qu'on peut dire qu'elle a le même vécu qu'une jeune fille qui aurait fui, je ne sais pas moi. le génocide arménien. Ben non, en fait. D'où l'importance de l'intersectionnalité. Et ça, c'est Kimberly Crenshaw. C'est une juriste qui, en 1989, elle a introduit ce concept-là. C'est-à-dire que nous ne vivons pas nos identités de manière isolée. Donc si je caricature, je vous donne un exemple vraiment bien caricatural, une femme noire, lesbienne, n'a pas les mêmes expériences qu'un homme noir hétérosexuel. Ni même qu'une femme blanche, par exemple. C'est-à-dire que nos privilèges et nos discriminations se croisent, s'additionnent et parfois se contredisent. Et en fait, comprendre ça, c'est essentiel si on veut lutter contre les inégalités de manière lucide et juste. Et comprendre que les stratégies d'adaptation et de survie ne sont pas les mêmes pour tous. Et pour faire le lien du coup avec l'épisode précédent, c'est pas parce que vous êtes discriminé par exemple sur votre genre que vous ne pouvez pas jouir de privilèges économiques par exemple. Et inversement, c'est pas parce que vous êtes d'une classe sociale, culturelle, économique élevée Que les discriminations sur votre ethnie par exemple vont cesser. Ou que vous-même, vous ne pouvez pas être auteur de discriminations sur autrui. Par exemple, une femme blanche peut être discriminée sur son genre, mais peut être le bourreau d'une autre femme noire. Vous voyez ? Du coup, si on revient à nous, deuxième génération, quelles sont les stratégies qu'on développe pour naviguer dans ce monde ? Où on continue à être perçu comme étranger, malgré notre ancrage ici. Ces stratégies, elles ne sont pas neutres. Elles répondent à des attentes qui sont implicites. à des regards parfois biaisés, mais elles sont aussi des conséquences sur notre santé mentale et physique. C'est ce qu'on appelle la charge raciale. Cette pression psychologique et émotionnelle que subissent les personnes racisées simplement parce qu'elles doivent constamment composer avec des stéréotypes, les discriminations, les micro-agressions dans leur quotidien. Les stratégies d'adaptation, en fait, c'est des réponses à un système qui nous oblige du coup à prouver notre valeur. Et Franz Fanon, d'ailleurs, dans le livre Peau Noire Masque Blanc, montre comment ces mécanismes de survie... pèsent sur le psychisme et sur le corps. Une des premières stratégies d'adaptation que je voulais évoquer ici, c'est le code switching. C'est-à-dire être capable de changer de code selon le milieu dans lequel vous vous trouvez. Que ce soit un milieu de différentes cultures, mais également de différentes classes sociales. C'est-à-dire que vous allez adapter votre langage, votre accent, votre comportement, ainsi que les références que vous avez selon le contexte social. Votre façon de parler va s'adapter au milieu dans lequel vous êtes. Cette stratégie a quand même un côté positif. C'est-à-dire que vous devenez des vrais caméléons avec une intelligence sociale folle. C'est-à-dire que vous êtes capable de parler à n'importe qui, d'entrer dans n'importe quel monde, d'en saisir les codes et de vous y adapter. Le souci de cette stratégie, c'est qu'en fait, elle ne devient plus un choix. Et que vous avez du coup l'impression de devoir vous travestir, de devoir jouer un rôle pour être accepté. Dans ce cas-là, alors, ça devient épuisant. Le tout, en fait, c'est d'être capable d'être ambivalent sans devoir ni trahir ni sa personnalité. ni ses valeurs, ni ses convictions. Ça, ça doit vraiment être un non négociable. Votre personne, vos valeurs ne sont ni à vendre, ni à brader. Et c'est là toute la subtilité de cette stratégie. Elle peut être une force incroyable, tant que ça reste en fait un outil que vous savez manier. Mais cet outil peut devenir destructeur dès qu'il devient un masque qu'on vous impose ou que vous-même vous imposez. Le code switching, cette compétence, c'est vraiment une stratégie d'adaptation des personnes métisses, des personnes qui ont une double culture, qui doivent switcher du coup au sein même de leur propre famille. Et c'est également une stratégie d'adaptation des transclasses, c'est-à-dire les personnes qui ont changé de classe sociale. Un point important que je tiens à souligner par rapport aux transclasses, c'est que j'ai souvent l'impression, et là je parle du coup en mon nom, c'est qu'on mélange trop souvent du coup origines sociales et origines ethniques, comme je l'ai mentionné du coup dans le TikTok que j'ai mentionné tout à l'heure. Du coup, quand un enfant issu de l'immigration, qui en plus venait de classe sociale moyenne, accède à un autre milieu, on ne lui reproche pas seulement de quitter sa classe sociale, on lui reproche aussi de s'éloigner de son appartenance culturelle ou raciale. Comme si les deux allaient forcément ensemble. Le résultat, c'est que ces personnes-là, des fois, se font traiter de vendus, de bounties ou que sais-je. Et ces personnes-là doivent sans cesse prouver leur appartenance culturelle ou ethnique. Alors qu'au fond, ils n'ont juste fait que changer de classe sociale. Et c'est absurde, parce que ça montre à quel point le fameux « reste à ta place » , il a été intégré. Parce qu'en fait, ce « reste à ta place » , c'est souvent ce qu'on entend de nous, c'est-à-dire « tu es élevé, très bien, mais alors laisse ton bagage culturel derrière toi » . Et c'est exactement ce que dit Nesrin Slaoui dans son livre « Illégitime » , elle dit « Les transclasses de la seconde génération doivent souvent abandonner deux choses, leur classe sociale, mais aussi leur appartenance ethnique. Mais j'ai envie d'ajouter aussi quelque chose. À nous aussi de ne pas jouer ce jeu-là, en fait. Parce que des personnes qui ont été transclasses, on n'a que ça comme exemple. Des médecins, des avocats, des ingénieurs, plein de gens se sont élevés socialement ou économiquement sans pour autant endosser le rôle du bon immigré. Vous voyez, celui qui devient un peu trop poli, pour être honnête. Non, en fait, ça existe. Et le problème, c'est qu'à force d'avoir intégré l'idée qu'il faudrait forcément vendre son âme, vendre sa culture pour réussir quelque part, on finit par s'auto-censurer, à se limiter nous-mêmes, à ne pas aller dans tel ou tel endroit parce qu'on se dit, ah mais non, tel ou tel endroit, c'est-à-dire que je vais devoir abandonner ma culture ou mes origines. Non, non. Il y a énormément d'exemples de personnes qui ont changé de classe sociale, mais qui n'ont jamais abandonné leur appartenance ethnique et culturelle. Et Belle Hooks, elle l'a très bien montré, c'est que... La mobilité sociale, elle peut être vécue comme une déchirure. C'est-à-dire les personnes qui réussissent scolairement, qui entrent en fait dans des milieux plus élitistes, sont parfois vues en fait comme des traîtres, pas leur propre communauté d'origine. Donc on leur reproche en fait, vous savez, de parler comme des blancs, de se croire supérieurs, parce qu'en fait ils ont adopté d'autres codes. Mais d'autres codes de classe sociale, pas d'autres codes culturels, enfin culturels ethniques je parle. Alors qu'en réalité ces personnes-là, elles portent le poids d'un double arrachement. Ils ne se sentent plus vraiment légitimes dans leur milieu d'origine parce qu'on leur dit qu'ils n'en font plus partie, mais ils ne seront non plus jamais complètement acceptés dans leur nouveau milieu social. Et puis, il y a aussi des personnes qui sont tout à fait au clair avec qui elles sont et qui sont également au clair avec le milieu dans lequel ils sont. Ils ne sont pas naïfs, ils savent qu'ils sont différents, ils savent qu'il y a cette attente implicite, l'attente qu'on leur demande de correspondre à un modèle qui est rassurant pour le regard dominant. C'est exactement ce que Leïla Slimani, elle dit quand des gens ont des propos pseudo réconfortants, mais qui sont racistes. Et elle le répond. Je suis l'Arabe que vous aimez. Je suis une Arabe comme ils aiment, une Arabe qui boit du vin, qui fume, qui parle littérature. C'est comme ça que les Français aiment les Arabes ?
- Speaker #1
Je pense, oui, des Arabes qui s'intègrent bien, qui ont quand même un peu ce côté exotique, ce côté un petit peu indigène, sympathique. mais qui en même temps correspondent à ce qu'ils attendent d'eux. Et ça m'est arrivé très souvent dans des dîners, dans des circonstances, avec des gens qui se réjouissent tellement de ce que vous représentez, jusqu'au point de dire des choses parfois qui peuvent être assez malvenues, qu'ils ne se rendent pas compte que c'est une forme de racisme inversé. Et vous vous plaignez quoi dans ces cas-là ? Je leur dis ça, je leur dis « Ah, mais ça vous plaît alors que je mange du jambon et que je boive un verre de... » de vin avec vous, vous me dites ça, mais en fait je suis l'arabe comme vous l'aimez. Souvent ça les perturbe, ça les surprend, surtout que moi je suis en général assez polie, donc ils sont surpris par ma franchise, mais je pense que parfois c'est important de tendre ce genre de miroir aux gens.
- Speaker #0
Alors une deuxième stratégie d'adaptation, c'est l'hypercompétence et la surperformance. Je vous mets un audio et puis on en discute après. Tu dois être... Quoi ? Deux fois... QUOI ? ! Deux fois aussi bon. Deux fois aussi bon pour qu'ils aient ce qu'ils ont. Dans cet audio, pour ceux qui l'ont reconnu, c'est scandale et donc du coup c'est le père d'Olivia Pope qui lui demande « Tu dois être quoi ? » et elle répond « Deux fois » et le père se renchérit en lui disant « Deux fois plus pour avoir la moitié de ce qu'ils ont. » En fait, dans la stratégie d'hyper-compétence et de performance, on retrouve cette idée qu'il faut travailler du coup deux fois plus pour être légitime, pour prouver qu'on mérite sa place, se surinvestir dans ses études, dans son travail et... C'est là pour montrer que nos performances sont là pour prouver notre valeur et pour compenser les discriminations et les stéréotypes auxquels on est assigné. Cette exigence implicite pèse lourdement sur les personnes racisées, les personnes en minorité. En gros, c'est que tu n'as pas le droit à l'échec. Parce qu'en fait, ton échec va compter double. Et toute erreur, même la moindre erreur, peut être fatale. La société est du coup beaucoup moins indulgente avec toi. Bell Hooks, dans son livre Class and Race, Elle parle du coup de la tyrannie de l'excellence. C'est un fardeau du coup qui va t'obliger à viser l'excellence pour être accepté. Mais qui enferme en fait en réalité dans une oppression intériorisée. Parce que même l'excellence ne te met pas à l'abri de la marginalisation. Tu deviens peut-être un modèle, mais du coup à quel prix ? Cette surperformance constante, elle peut te mener du coup à l'épuisement. Et surtout à une perte de liberté. Et quand t'es dans cette stratégie d'adaptation de surperformance, c'est là aussi qu'il faut... des fois à se stopper et se poser la question. Est-ce que cette ambition, elle vient vraiment de toi ? Ou est-ce qu'elle répond du coup à la peur de l'échec ? Ou au poids du sacrifice de tes parents ? Ou encore à un désir de faire taire les statistiques pour prouver que ta communauté, il y a des gens indigents ou il y a des gens qui sont travailleurs. Et ça te met également dans ce qu'appelle Fanon, cette zone de non-être. C'est un espace où en fait, en tant que minorité, vu que tu es assignée du coup au regard colonial, Et tu tentes à chaque fois constamment de t'extraire de ce regard-là en redoublant d'effort. Donc tu redoubles d'effort et tu rentres dans ce système d'hyper-compétence et de sur-performance pour prouver que tu ne corresponds pas au groupe. Mais ce redoublement d'effort, il ne permet jamais une reconnaissance pleine et entière. Quoi que tu fasses, tu resteras toujours, entre guillemets, il y aura quand même toujours une petite partie d'illégitimité. Et même quand tu réussis, il peut y avoir aussi une minimisation de ta réussite. Combien de femmes se sont vues dire qu'elles ont eu le poste, qu'elles avaient réussi, parce qu'en fait c'était des femmes, parce qu'il fallait des femmes. Comme si en fait leurs compétences passaient au second plan. Maintenant imaginez si vous rajoutez une origine. Vous êtes une femme, en plus de ça vous avez une origine. La réussite, même si on va valoriser votre réussite, il y aura quand même un petit soupçon de « ah, c'est un symbole » . Oui. Et c'est ce qui a été dit, par exemple, de la réussite du prix Goncourt de Leïla Slimani, qui l'a remporté avec son livre Une chanson douce. On a dit d'elle qu'elle l'avait eu parce que c'était une femme, jeune et maghrébine. Du coup, ça en fait d'elle un symbole. Mais en fait, ça réduit l'individu à ses identités au lieu de reconnaître pleinement son talent. Et c'est là que le syndrome de l'imposteur peut s'installer. Parce qu'en fait, à force d'entendre que ta réussite, elle est due... au fait que tu aies coché quelques cases, à une politique de diversité ou à un symbole communautaire, tu finis par douter de toi-même et de ta légitimité et de tes efforts. Tu portes alors cette double charge de 1. prouver ta compétence et de 2. lutter contre le soupçon de permanente dit légitimité. Pour ceux qui sont dans cette situation, qui ont comme stratégie d'adaptation l'hyper-performance, l'hyper-compétence, posez-vous les questions suivantes. Est-ce que déjà vous vous autorisez le repos ? Est-ce que vous n'êtes pas tout le temps dans une surperformance à droite, à gauche, à vouloir exceller dans tous les domaines ? Posez-vous également la question sur les motivations de vos ambitions. Est-ce que c'est dû au poids familial ? Est-ce qu'il faut que quelqu'un dans votre famille réussisse à tout prix ? Est-ce que c'est dû à la pression familiale, au poids du sacrifice des parents, au regard de la société qui n'attend que votre chute ? Est-ce que c'est pour faire taire les statistiques ? Est-ce que c'est pour rendre fière votre communauté ? etc. J'ai pas de jugement à apporter à vos motivations, c'est juste pour vous-même que vous soyez au clair avec vos motivations, que vous preniez en fait conscience de cette stratégie d'adaptation et que véritablement ça en devienne pour vous alors du coup un outil et non pas en fait que vous répondiez tout simplement à une pression autre que la vôtre et si tel est le cas alors soyez au clair avec ça. Une troisième stratégie d'adaptation. c'est l'invisibilisation sociale. C'est une stratégie où on choisit consciemment ou inconsciemment d'ailleurs de ne pas se faire remarquer. C'est-à-dire on ne revendique pas, on évite toute confrontation, on reste en retrait, on reste discret. D'ailleurs c'est souvent une phrase que... Vous avez certainement déjà entendu de vos parents comme « Ne te fais pas remarquer, ne fais pas de vagues, longe les murs. » Et cette invisibilisation sociale, ça passe par des petites choses au quotidien. C'est ton nom qu'on écorche encore et encore, mais tu ne réagis pas, tu ne reprends plus la personne. Tu subis des propos racistes ou des blagues un peu humiliantes et tu ne vas pas réagir, pour éviter en fait de rentrer dans la confrontation et dans le débat avec quelqu'un. Et éviter également d'être catégorique comme agressif, comme ingrat, ou que t'as pas sens de l'humour, quand tu prends trop tout à cœur, que t'es susceptible, etc. Il y a un exemple un peu glaçant, c'est celui d'Isabelle Balkany. Elle avait un employé dont le nom était apparemment trop compliqué pour elle à prononcer. Et en fait, plutôt que de faire l'effort d'apprendre, elle a trouvé amusant de le surnommer par un autre surnom. Je vous mettrai le lieu juste après. C'est présenté comme une blague, mais en fond, c'est du racisme pur et simple. C'est réduire quelqu'un à un surnom exotisant, en l'infantilisant et du coup en niant complètement son identité. Et ça illustre bien la logique de domination derrière cette invisibilisation. Ta différence n'est tolérée que si elle peut se faire oublier, ou si on peut s'en amuser. Elle te transforme alors en caricature. Tous les soirs, après ses heures de bureau, il vient masser sa patronne. C'est lui, il est cambodgien, son surnom, Grindry. Grendry, va donner mon téléphone à Patrick et puis tu me le ramèneras. Grendry, c'est un petit boat people qu'on a installé, qui est venu à Levallois il y a 20 ans. C'était Chirac qui nous a demandé de prendre des boat people dans les villes. Et il est venu avec toute sa famille. C'est un boat people. Et il a un nom pas facile. Il s'appelle... Alors d'abord, on l'a baptisé Maurice et puis on trouvait pas ça drôle. Et un jour, je l'ai baptisé Grendry. Et toute la mairie, les taux courriers à la mairie, toute la mairie l'appelle Grendry. Voilà. Grendry, on l'adore. Il est extra. Le danger qu'il peut y avoir derrière cette stratégie d'invisibilisation, c'est que cette invisibilité devienne en fait une négation de soi. C'est-à-dire que vous allez exister uniquement dans les yeux du dominant comme une minorité sage ou acceptable. On se plie du coup à une image qui est imposée au lieu de construire la sienne. Et si on fait le lien avec Bell Hooks, cette posture, selon elle, c'est aussi une manière d'éviter la confrontation. et les rapports de force, de classe ou de race qui pourraient être trop violents. On se protège du coup en s'effaçant. Mais le coup psychique, c'est en fait qu'on peut intérioriser une place de subalterne. Et il y a une communauté qu'on associe énormément dans les discours publics avec cette stratégie d'invisibilisation sociale. Vous voyez un petit peu cette communauté sage, qui ne fait pas de problème, qui est très discrète. Dans les discours politiques, c'est souvent associé à la communauté asiatique. En apparence. en apparence, dans les yeux du dominant, c'est flatteur. Mais en réalité, c'est un gros piège. Parce que d'un côté, ça potentiellement peut protéger de certaines discriminations, puisqu'on se dit, ah bah tiens, cette personne, le préjugé qu'on a sur ces personnes-là, c'est que c'est des personnes qui sont travailleurs, qui font pas de vagues, etc. Donc ça a un côté, ça pourrait te protéger des discriminations, mais non, pas du tout. Mais de l'autre, en fait, ça efface les luttes, ça efface les besoins spécifiques et les illégalités que ces personnes-là vivent. Mais il y a un point que je veux préciser par rapport à l'association qu'on fait entre l'invisibilisation sociale et les communautés asiatiques. C'est que derrière cette stratégie d'adaptation, pour moi, c'est surtout une stratégie de résistance collective. Parce qu'à côté de ça, il y a vraiment une économie et une structure parallèles en dehors du regard dominant. qui se créent. On le voit par exemple dans le développement des commerces, dans l'économie circulaire, où l'argent reste à l'intérieur de la communauté, où il y a un réel réseau communautaire d'entraide, et il y a une réelle transmission culturelle qui reste solide, malgré cette pseudo-invisibilité publique. Autrement dit, c'est aussi une forme de résistance de choisir de ne pas se confronter, mais du coup en construisant des espaces qui sont parallèles, qui sont protégés, où la communauté continue à prospérer sans passer, et c'est ça qui est important, sans passer par la validation du dominant. Une quatrième stratégie, c'est le camouflage identitaire. Du coup, à la différence du code switching qui lui est plus une flexibilité sociale, le camouflage identitaire lui relève d'une stratégie de survie. Avec le code switching, on adapte son langage. son comportement ou ses références, mais on ne perd pas qui on est. Au contraire, avec le camouflage identitaire, il y a une volonté d'effacement. On se cache, on cache ses différences pour être accepté. On gomme vraiment des parties de soi pour éviter toute stigmatisation. Donc concrètement, ça peut prendre plusieurs formes. Changer son prénom, franciser son prénom, cacher sa langue maternelle, se lisser les cheveux pour correspondre aux normes dominantes, ou performer des codes de beauté. qui sont imposées par la classe dominante. Et comme le Souding Bell Hooks, la beauté, acceptable, pour ce regard, c'est souvent une version diluée de l'identité noire. Donc ça va être une peau claire, des cheveux ondulés, des traits fins, des traits européanisés. Fanon lui dit alors que du coup, l'opprimé se trouve contraint de s'effacer pour survivre dans ce monde-là. Chaque geste, chaque adaptation devient une performance imposée et non un choix stratégique comme le code switching. Si je reprends une stratégie d'adaptation que moi-même j'ai mis en place durant mon adolescence et le début de mon âge adulte, c'était de me lisser les cheveux. Pour moi, en tant que métisse, je me suis trop souvent lissé les cheveux pour éviter d'attirer des critiques ou d'être stigmatisé par rapport à ma vraie nature de cheveux. Ce geste qui paraît banal en apparence, il utilise parfaitement le coup psychologique de ce camouflage. Donc l'effacement d'une partie de soi pour exister au regard des autres et pour performer ce qu'ils attendent de vous. Et en fait, combien de femmes aux cheveux bouclés, frisés ou quoi que ce soit, ont modifié la nature de leurs cheveux pour un entretien d'embauche, pour passer un examen, pour fiter en fait, ou même, ça c'est un truc que j'avais... que j'ai souvent entendu, c'est... Maintenant, ça me revient, c'est une copine qui a les cheveux bouclés et sa sœur lui a dit « Ah, mais il se voit les cheveux parce que ça fait plus professionnel. » Ça, c'est des choses qu'on a vraiment intégrées. Donc, que le cheveu bouclé, il fait pas professionnel. Donc, en fait, on demande à une personne de cacher sa vraie nature, de cacher sa vraie nature de cheveux ou que sais-je, pas par plaisir, mais pour être acceptée. pour ne pas être stigmatisé, pour rentrer dans le moule. Et ça, vous ne pouvez pas me dire. Toutes les filles aux cheveux bouclés, on a eu cette assignation informelle, voire même des fois formelle, de se lisser les cheveux pour aller dans tel ou tel endroit, pour avoir tel ou tel job. Une cinquième stratégie d'adaptation, c'est l'auto-exclusion. C'est-à-dire, c'est une stratégie qu'on adopte pour éviter de se confronter à des milieux où on se sent étranger, jugé ou sous pression. En fait, plutôt que de se mettre en danger, on va préférer rester dans sa zone de confort. Donc on évite de se lancer dans des espaces où la probabilité de rejet semble trop forte. Et c'est ce qui se traduit par des phrases type du genre « Oh, ce milieu, il n'est pas fait pour moi » . Les grandes écoles, c'est pour les autres. On se refuse aussi d'aller dans certains endroits. On ne va pas aller au théâtre, ni habiter dans tel ou tel quartier. Parce qu'on se dit que ce n'est pas fait pour nous. Et le problème de cette stratégie, c'est qu'en voulant se protéger, ça renforce les stéréotypes. En fait, on confirme l'idée que certains milieux ne sont pas faits pour nous. On se protège, oui, mais on s'empêche également de prendre la place qu'on mérite. C'est exactement... Ce qu'on montre, l'étude citée par le sociologue Gérald Brunner, où en fait, à note égale, les enfants issus de milliers populaires ou immigrés formulent en fait des ambitions qui sont plus faibles que leurs camarades qui, eux, sont favorisés. Et c'est pas parce qu'ils sont moins capables, c'est surtout parce qu'ils ont intériorisé l'idée que c'était pas fait pour eux. D'où également, Jean-Bondy, sur l'épisode 1, de l'importance de la visibilité et de la représentation. des milieux où vous allez voir des personnes qui vous ressemblent être présent, vous allez vous sentir beaucoup plus légitime et à votre place de vouloir y accéder également. Alors que si vous il n'y a personne dans ce milieu là et que vous allez être entre guillemets la première personne, vous avez également le poids en fait d'être le modèle. D'être le modèle, d'être la première personne, d'être la personne qui ouvre la porte c'est beaucoup plus difficile que de rentrer dans un chemin où on vous a déjà montré en fait la route à suivre. Et cette auto-exclusion elle est liée à la peur du rejet, oui mais Il y a aussi une autre notion, c'est aussi la peur, c'est le refus également de devoir endosser ce rôle modèle. Celui sur qui pourra reposer la fierté d'une communauté entière. Parce qu'en fait, si tu réussis, tu deviendras l'exception. Mais si tu échoues, ton échec, tu le vivras comme une double sanction. C'est-à-dire à la fois personnelle, mais également collective. Et en face, tu pourras te voir rétorquer, mais on te l'avait dit en fait. On t'avait dit que c'était pas pour toi. En fait, quand t'interrorises l'idée que certains espaces ne sont pas pour toi, que tu n'y seras jamais pleinement légitime, alors tu finis par te limiter toi-même. Et c'est même plus le dominant qui ouvertement t'exclue, c'est toi qui t'exclus en anticipant son rejet. Et là, tu portes en toi ta propre barrière sociale. T'as tellement interrorisé le rejet de l'autre que tu t'auto-exclus avant même qu'on t'ait ouvertement exclu. Et ça, c'est une violence, c'est une violence intériorisée qui est immense parce qu'elle agit en silence, sans bruit et sans conflit apparent. C'est toi qui as intériorisé ça. Après, c'est ce qu'on a voulu te faire intérioriser également. Et même si ce n'est pas toi qui as intériorisé ça, ton entourage, lui, peut-être l'a intériorisé et tentera de te limiter. Ça me fait penser à un passage de l'humoriste Moustapha El Atrassi.
- Speaker #1
J'ai jamais vu partir. Il sait parler anglais normalement. Il ne pourra jamais faire de progrès. Par exemple, le chanteur futur, on dit futur. En vrai, il faudrait dire future. Sauf que t'es posé au check, scanette, machin, et y'en a,
- Speaker #0
il fait the future. Et en fait, ces doubles oppressions, elles usent, elles découragent et parfois même, en fait, te fait renoncer avant même d'avoir essayé. Une sixième stratégie d'adaptation, c'est la distinction. Ici, on est dans un mécanisme particulier, c'est ne pas vouloir être assimilé au groupe dominé. En fait, la personne va chercher à se distinguer, à se démarquer, à prendre des distances avec son propre groupe, quitte à se rapprocher symboliquement du groupe dominant. Fanon, lui, il dit que ces personnes-là, certains colonisés, cherchent à s'élever socialement en adoptant les codes du colonisé, par le langage, par la culture, par les goûts. Ils se disent implicitement « je ne suis pas comme les autres » . C'est une manière de se protéger du stigmate collectif, mais au prix de fractures intérieures. Belle Hooks, elle va un peu plus loin, elle analyse ça comme... Elle analyse comment le racisme et le sexisme fabriquent des hiérarchies à l'intérieur même des groupes dominés. Donc ceux qui adoptent les codes du dominant peuvent se sentir un peu plus supérieurs aux autres. Mais au fond, cela reste une intériorisation des logiques de domination. On reproduit en fait les mêmes schémas d'exclusion à l'intérieur de son propre groupe. Bourdieu, lui, avec le concept de distinction, explique que les goûts, les pratiques culturelles et les loisirs servent à marquer en fait une appartenance sociale. Donc quand un individu de classe populaire ou issu de l'immigration met en avant des goûts pour la culture dominante, la haute culture, la petite bourgeoisie, que ce soit la lecture, le théâtre ou l'opéra, ça peut être une manière de dire je ne suis pas comme les autres de mon groupe. Ça crée une frontière symbolique. Je remondis sur ça parce qu'il y a eu une traîne à un moment donné sur TikTok, c'était « Rebeau distingué » . Et ça illustre parfaitement ces stratégies. C'est d'un côté, t'as ceux qui affirment leur appartenance à une culture plus légitime, plus pseudo-noble. Ils vont, c'est « Rebeau distingué, je fais du paddle, je lis des livres mais que des classiques, je vais au théâtre, je regarde des cinémas d'auteurs. » Et de l'autre, t'as ceux qui les accusent en fait de jouer les blancs, vous voyez ? Donc en fait ces deux postures, les deux postures elles sont problématiques. Ceux qui jouent au « je suis un rebeau distingué » et les personnes qui pointent du doigt ces personnes-là en disant « ouais eux c'est des rebeaux distingués » . Des deux côtés c'est problématique. D'un côté on reproduit l'idée que les goûts légitimes appartiennent aux dominants et que le fait d'y accéder c'est s'élever en fait au-dessus de sa communauté. Et de l'autre en fait on essentialise sa propre communauté. Comme si les goûts et les pratiques devaient être universels. Donc en gros, si tu es un rebeu et que tu aimes le théâtre, tu n'es pas un vrai rebeu. Tu dois vraiment rentrer dans le cliché du rebeu pour être un bon rebeu. Mais le cliché du rebeu que les dominants ont spécifié comme cliché. Vous voyez où est le problème ? Vous voyez là où il est le problème ? Donc c'est très de rebeu distingué. de Bounty, de... Ouais, mais je me sens au-dessus des autres. De un, les personnes qui pensent comme ça, vous êtes problématiques. Et de deux, les personnes qui stigmatisent, c'est les personnes qui n'ont strictement rien fait, à part aimer lire des livres ou quoi que ce soit, vous êtes problématiques. Si vous pensez que ça, ça ne peut pas s'apparenter à votre culture. Et en fait, dans les deux cas, on reste prisonnier du regard du dominant. C'est lui, en fait, qui définit ce qui est légitime ou non. Ce qui est blanc, ce qui est communautaire, ce qui est distingué ou pas. C'est pas vous ! C'est ça qui est fou. Le problème de cette stratégie, c'est l'illusion qu'en imitant le groupe dominant, tu vas finir par accéder à ses privilèges, par en faire vraiment partie. Mais comme le dit l'aïla al-Sélemani, au mieux tu vas devenir l'arabe qu'ils aiment bien. Résultat, tu te joignes de ta propre communauté, qui peut te voir comme quelqu'un qui cherche à s'en détacher, mais tu ne seras jamais pleinement accepté de l'autre côté non plus. C'est une impasse en fait. C'est une forme d'aliénation, comme la décrit Fanon, où il dit « Le noir n'est pas un homme, il devient un homme à mesure qu'il imite le blanc. » Et ça, en fait, dans la stratégie de distinction, c'est quelque chose que les personnes qui font cette stratégie ont à terroriser. Donc je vous laisse méditer sur cette phrase-là. Prenez un moment également pour réfléchir aux stratégies d'adaptation qu'on a évoquées. Refaites un petit peu le fil de votre vie, et demandez-vous aussi à quel moment vous les avez utilisées. Est-ce que c'était conscient ? Est-ce que c'était inconscient ? Et surtout, est-ce qu'aujourd'hui vous referez les mêmes choix ? Parce qu'en tant qu'adulte, on a aussi une responsabilité vis-à-vis des plus jeunes. Alors posez-vous la question, qu'est-ce que vous aurez aimé savoir ou entendre à l'adolescence ? Moi je vous dis clairement, franchement, j'ai utilisé toutes ces stratégies d'adaptation à différents moments. Certaines ont été d'ailleurs plus violentes que d'autres. Mais il y a des choses que j'ai acceptées à dos, des remarques, des commentaires, le fait de me priver d'aller dans certains endroits, etc., que je n'accepterai plus aujourd'hui. Dans le prochain épisode, justement, on parlera des stratégies de résistance. Et c'est sûr que vous en mettez déjà en place. En attendant, on se retrouve sur Insta pour en discuter. Et si le podcast vous plaît, n'oubliez pas de le noter et de le partager. A très vite.