- Speaker #0
Il y a des gens dont on parle beaucoup, mais qu'on écoute vraiment très rarement, voire jamais. Réfugiés, sans-abri, demandeurs, demandeuses d'asile. Trois étiquettes et hop, la personne disparaît derrière. Aujourd'hui, je tends le micro à ces voix qui peinent à être prises en considération. Des voix qui ont dû réapprendre la confiance. et puis d'autres qui portent cette confiance à force de conviction. Trois voix de la Maison Sourire à Esch-sur-Alzette au Luxembourg, Marie Laurigny, sa fondatrice, Muriel, bénévole de la première heure et Amoudi qui en pousse la porte régulièrement. Bienvenue dans Éclat de voix, le podcast des prises de paroles engagées. Je suis... Anne-Claire Delval, ancienne journaliste, toujours convaincue que non seulement dire vaut toujours mieux que taire, mais que toutes et tous, nous avons le droit de citer. Cet épisode en est la preuve. Du fond du cœur, j'espère qu'il servira de tremplin pour bon nombre d'entre vous, pour que vous aussi, à votre tour, vous vous en pariez de l'espace public pour vous exprimer. Cet épisode est construit d'une manière un peu originale. Vous allez entendre trois interviews, les unes à la suite des autres, pour la simple et bonne raison qu'une question d'organisation nous a empêchés de réellement organiser une conversation entre nous quatre. Mais finalement, c'est très bien comme ça parce que ça a donné la possibilité à chacun, chacune d'avoir son espace à lui à elle pour y déposer Sa parole. Cet épisode, enfin, est l'occasion pour moi de rendre hommage à Marc Delaménardière, co-réalisateur avec son ami d'enfance Nathael Coste, du film documentaire très engagé qui était sorti en 2015, Enquête de Sens. Un film qui avait été financé par plus d'un millier d'internautes et auto-distribués. Marc nous a quittés à 44 ans seulement, il y a quelques semaines. Pour lui faire honneur. Sator, plateforme de formation en ligne dédiée aux grands enjeux de notre époque, en particulier les transitions écologiques, sociales, économiques et humaines, a mis en accès libre une indispensable masterclass avec Satish Kumar, qui est interviewé par Marc et que j'ai eu la chance de pouvoir visionner. Satish Kumar est un ancien moine jain, écologiste indien et britannique, auteur qui est aussi cofondateur du Schumacher College. qui dans son ouvrage « Soil, Soul and Society » paru en 2012, nous rappelle ceci. Si nous venons ici en tant qu'Indiens, nous rencontrerons des Pakistanais. Si nous venons ici en tant qu'Hindous, nous rencontrerons des musulmans. Mais si nous venons en tant qu'êtres humains, alors nous rencontrons des êtres humains. Si nous pouvons avoir une vision holistique du sol, de l'âme et de la société, Si nous pouvons comprendre l'interdépendance de tous les êtres vivants et comprendre que toutes les créatures vivantes, des arbres au vert, dépendent les unes des autres, alors nous pouvons vivre en harmonie avec nous-mêmes, avec les autres personnes et la nature. Cette philosophie, vous allez l'entendre, sous-tend en réalité le projet Maison Sourire. Je suis très honorée de laisser la parole à Amoudi. Muriel et Marie. Amoudi, merci d'avoir accepté de répondre à nos questions et de venir aujourd'hui aussi renforcer un petit peu l'expérience, le vécu de l'intérieur, l'expression de ce que peut vivre quelqu'un qui est bénéficiaire ici de la Maison Sourire. Bienvenue.
- Speaker #1
Merci.
- Speaker #0
Comment est-ce que vous vous sentez ici, à la Maison Sourire, Amoudi ?
- Speaker #1
Je me sens parfaitement bien ici à la Maison Sourire. J'ai l'impression que je me suis retrouvé dans une grande famille.
- Speaker #0
Ah, ça fait plaisir à entendre.
- Speaker #1
Entre-temps, j'étais seul dans ma tête. Depuis que j'ai découvert la Maison Sourire, depuis l'âge, c'est tous les jours que je ressens ce changement en moi, intérieurement.
- Speaker #0
Qu'est-ce que vous avez appris ou découvert ici ?
- Speaker #1
Naturellement, je suis quelqu'un d'un peu réservé. Quelqu'un de discret, ça je le sais dans ma nature. Mais je me suis rendu compte que Maryse est une personne qui fait des études sur des gens, ça je le sais. Et Maryse nous a appris beaucoup depuis toute l'ange.
- Speaker #0
Est-ce que le fait d'être réservé, ça n'empêche pas quand même de pouvoir être quelqu'un et de s'exprimer ? Et donc du coup, encore plus merci d'accepter. d'être venu, parce que si vous êtes réservé, ce n'est pas forcément évident, mais ça fait plaisir, ça veut dire que, même en étant réservé, vous pouvez oser aujourd'hui prendre la parole.
- Speaker #1
Oui, je peux bien. Maintenant, ce n'est plus comme avant. Je peux dire ce que je pense, je peux dire ce que j'ai dans la tête, je peux dire vraiment ce que j'ai envie de dire. Ce n'est pas comme avant.
- Speaker #0
Alors, nos auditeurs ne vous voient pas, mais quand on voit votre grand sourire sur le visage, ça fait plaisir. Mais il s'entend, le sourire, il s'entend. Vous avez dit que vous vous sentiez entouré. à la maison sourire. Est-ce qu'aujourd'hui, je pense que vous venez un petit peu quand même de nous le dévoiler, mais c'est plus facile pour vous de vous exprimer ?
- Speaker #1
C'est vraiment facile, plus facile, plus facile de m'exprimer. Ce n'est plus comme avant. Ça, je le sais en moi-même. Je sais que j'ai senti vraiment ce changement, amour.
- Speaker #0
Alors, juste avant qu'on mette le micro sur on, Marie vient de nous raconter une anecdote. Marie, tu peux nous raconter l'anecdote à propos d'Amouride, s'il te plaît ?
- Speaker #2
Oui, alors aujourd'hui, Amoudi vit une situation particulièrement difficile parce que dans sa procédure d'asile, il a quitté la maison retour car le Luxembourg a pris en considération sa demande pour un report à l'éloignement pour raison de santé. Et donc... La maison retour n'est plus compétente pour lui permettre de résider là-bas et d'avoir un lit. Donc on savait qu'aujourd'hui à midi, Amoudi n'aurait plus de lit. Jusqu'à 17h, qu'on puisse avoir une réponse du premier appel pour savoir si un lit l'attend, il est théoriquement sans abri. Et je l'ai vu arriver tout à l'heure à 14h, avec ses valises, avec un énorme sourire, et ce n'est pas quelqu'un... abattu que j'ai vu aujourd'hui. Je lui ai même dit, quand il est rentré dans la maison de sourire, j'ai dit, mais Amoudi, tu pars où en vacances ? Et en fait, il ressemblait à un homme d'affaires qui allait prendre l'avion au Findel pour s'envoler quelque part. Et là, je me suis dit, on a quand même réussi quelque chose d'énorme parce que ça fait des mois, des années que nous, on se connaît et surtout des années que lui, il est dans un trou noir administratif. Et malgré ce trou noir, et je pense qu'on lui a donné une sécurité qui ne se relie pas à une adresse, à un travail, il sait qu'une fois passée cette porte, c'est un peu comme les gens qui arrivent à leur ambassade dans leur pays. Ici, je suis en sécurité. Et c'est ça que j'ai vu aujourd'hui. C'était un homme debout qui arrivait avec ses valises. Il a dû se dire dans sa tête, je ne sais pas où je dors ce soir, mais on va avoir une réponse à la maison sourire sûrement avant ce soir. Et là, je me dis, on est au bon endroit, à la bonne place dans nos actions. c'est que nos bénéficiaires nous font confiance et ils savent qu'on ne les abandonne pas. Tu me corriges, hein ? C'est ton histoire d'aujourd'hui.
- Speaker #1
C'est bien ça. Elle a tout dit, oui. La directrice a tout dit.
- Speaker #0
La directrice a tout dit, c'est du sérieux. Et en tous les cas, vous êtes rayonnant, Amodi.
- Speaker #1
Merci beaucoup.
- Speaker #0
Vraiment. Qu'est-ce qui vous aide aujourd'hui à prendre la parole, justement, quand vous devez aller faire des démarches, quand vous devez vous confronter encore et encore à ces problèmes administratifs qui font que... Vous êtes pour l'instant encore dans un « trou noir » .
- Speaker #1
Ce qui m'aide aujourd'hui à être debout, c'est d'abord la première réunion qu'on a eu à faire avec Marie à Dudelange. Je me rappelle de ça jusqu'à aujourd'hui. Et quand je sens que je suis un peu découragé ou je me sens un peu découragé, je me rappelle vraiment de cette réunion. Et ça m'encourage.
- Speaker #0
Donc, petit à petit... Agoudi fait son lit. On peut dire ça comme ça ?
- Speaker #1
Oui, on peut dire ça comme ça.
- Speaker #0
Qu'est-ce que vous auriez envie de dire aux gens qui nous écoutent ?
- Speaker #1
J'ai envie de dire que tant qu'il y a la vie, il y a toujours l'espoir. Il faut toujours garder la tête haute. Et si la vie n'est pas encore éteinte, tôt ou tard, on va réussir, on va arriver. Et par exemple, ma situation, je sais que je vais arriver. Je suis juste à un pas d'arriver, à un pas de la grande porte. Juste un pas.
- Speaker #0
D'où les valises, juste un pas, on y est presque, on va aller franchir cette porte.
- Speaker #1
Franchir cette porte, oui, je suis juste à un pas de franchir cette porte. Et ça, ça va bientôt arriver, par la grâce de Dieu. Je suis confiant, je suis souriant et voilà, je garde la quête haute. Je sais que c'est fini, je sais que j'ai traversé toutes les étapes. Rien ne peut m'arrêter, rien ne peut m'empêcher. Rien ne peut m'arrêter, rien ne peut m'empêcher où je suis là. C'est fini, c'est parti. C'est parti et c'est reparti. Merci beaucoup.
- Speaker #0
Infiniment merci à vous. Muriel, vous êtes bénévole à la Maison Sourire depuis presque le début, m'a dit Marie, voire le début, vous allez me raconter. Vous étiez là au temps des premiers sandwiches et de tout ce qui n'était pas très construit, on va dire ça comme ça. Qu'est-ce qui vous a fait rester toutes ces années ?
- Speaker #3
Disons que l'association a évolué tout au long de mon parcours. Elle s'est sans cesse renouvelée. J'ai fait des rencontres très enrichissantes. Elles le sont encore aujourd'hui. Et je suis vraiment très fière du chemin parcouru et de réaliser que la mission de départ est toujours vivante.
- Speaker #0
Vous y contribuez à la rendre vivante, Muriel. Certainement, avec votre sourire. Mais oui, vous êtes rayonnante, vous aussi. Tout le monde rigole ici. C'est ça qu'elle s'appelle sourire, je pense, cette maison. Bon, mais Muriel, vous êtes aussi quelqu'un de sérieux parce que vous siégez au conseil d'administration, donc ça ne rigole pas. Mais vous animez des temps de jeu chaque semaine. Alors, qu'est-ce qui se passe autour de la table de jeu que, évidemment, vous n'avez pas retrouvé en réunion ? Comment est-ce que vous voyez un peu ce mélange des genres, en fait, pour vous ?
- Speaker #3
Alors, je dirais qu'au conseil d'administration, les échanges sont plus formels. Et les personnes qui sont présentes ne sont pas des gens du terrain, ils ne connaissent pas la situation de notre association. Par contre, autour des tables de discussion et des jeux de société, un lien se crée assez rapidement et on peut être amené à parler aux bénéficiaires de leur pays d'origine, des coutumes, sans insister vraiment sur leur parcours. Certains se confient à moi au cours d'un échange plus personnel.
- Speaker #0
Donc, finalement, vous faites un peu le grand écart entre quelque chose qui est un petit peu plus, je dirais, administratif et technique. Et puis, sur le terrain, la chaleur humaine et les difficultés, mais qu'on transforme en... Je peux vous dire que je préfère mon rôle de bénévole. Bon, au moins, c'est tout.
- Speaker #3
Voilà.
- Speaker #0
Est-ce que, par hasard... Vous auriez vu justement dans ce cadre de temps de jeu, des gens qui ont pu pour la première fois oser prendre la parole ou se confier, ce qu'ils n'avaient peut-être pas pu faire avant.
- Speaker #3
Oui, oui, oui. Je trouve que j'ai un très bon contact avec eux et qu'ils se livrent assez vite. Ils ont confiance en moi.
- Speaker #0
Vous inspirez la confiance quand on vous voit, il faut quand même le dire. Marie, tu es d'accord avec moi ? Oui. Alors, un jeu, malgré tout, ça reste quand même quelque chose qui a des règles, qui parfois fait qu'on peut contester, voire, il ne faut pas se mentir, un peu tricher. Enfin bon, ça c'est moi qui le dis. Comment est-ce que les joueurs prennent leur place et échangent quand ils ne partagent pas toujours la même culture ? Comment est-ce que ça se fait ?
- Speaker #3
Le concept de sourire, c'est que tout se crée naturellement. Il n'y a pas de règles vraiment imposées. Les jeunes peuvent s'exprimer librement, mais ils restent toujours respectueux entre eux. À ma table de jeu, aux tables de discussion en français. Moi, je n'ai aucun problème avec eux.
- Speaker #0
Non, c'est ce que je parle. Et ni eux entre eux. Oui, voilà. Mais il n'y a pas de... Non. Mais est-ce qu'au-delà des problèmes, vous avez l'impression que ces espaces créent un peu de liberté pour que chacun puisse se livrer ?
- Speaker #3
Oui, oui, je pense, oui. Dans l'ensemble, oui.
- Speaker #0
Et qu'est-ce que vous diriez à quelqu'un qui hésite à pousser la porte pour devenir bénévole à la Maison Sourire ?
- Speaker #3
Alors déjà, il faut être motivé à faire du bénévolat, ici ou ailleurs. Ne pas avoir d'appréhension. Tester une journée avec d'autres bénévoles pour voir si cela convient. Voilà, je trouve que ce sont déjà les trois points. Et si les personnes veulent travailler en milieu... de populations de réfugiés. Je vais vous dire quelque chose que je cite chaque fois, c'est qu'un réfugié, c'est un être humain comme un autre, m'a dit une fois un jeune Irakien.
- Speaker #0
Ça, merci.
- Speaker #3
Ça, ça m'a marquée. C'était mon premier jour de bénévolat. Et il m'a dit ça en partant. Il m'a dit que c'est Murienne, un réfugié, c'est un être humain.
- Speaker #0
Ça peut paraître extrêmement évident, mais le redire comme ça, je trouve que merci pour ce message parce qu'on aurait un peu tendance à oublier à chaque fois qu'on met des étiquettes, que ce soit des réfugiés, que ce soit des handicapés, que ce soit des personnes qui sont à la rue ou quoi que ce soit, on a un peu tendance à oublier que derrière les étiquettes, il y a un être humain. Et même... même, j'irais même jusqu'à dire, quand on parle des enfants, c'est comme si c'était une catégorie à part, alors qu'en réalité, on est tous humains. Merci beaucoup, Muriel. Un petit message à nos auditeurs ? Quelque chose que vous auriez envie de partager ? Un bonheur que vous avez découvert ici ? Ou une petite proposition pour venir ? Venez chez Sourire, on a toujours besoin de bénévoles. Vous serez accueillis avec le sourire. Ça, c'est sûr, c'est marrant. Merci beaucoup Marielle. Merci. Salut Marie. Salut Anne-Claire. Je suis très très très heureuse de t'avoir sur le podcast. C'est juste refléter un tout petit peu de ce que je ressens. Merci d'avoir accepté.
- Speaker #2
Merci à toi d'être venue ici pour nous trouver.
- Speaker #0
Mais le lieu est génial, donc il faut absolument que tout le monde vienne. Dans ce lieu, cette maison sourire qui porte... tellement bien son nom, tellement il y a de couleurs, de gens qui vous accueillent avec le sourire, et je ne mens pas, et qui ne sont pas forcément tous dans une situation stable et agréable. Vous accompagnez justement des personnes qui sont fragilisées pour retourner vers l'emploi, surtout vers l'autonomie. Mais alors, avant de chercher un travail ou de remplir des démarches, il y a souvent aussi cette... Urgence, entre guillemets, que moi je définis comme ça, un peu de se repositionner en tant que je, que personne et pas que numéro avec un ticket pour aller dans un ministère ou une administration. Comment est-ce que tu as réussi ou vous avez réussi ensemble à créer ce cadre où une personne qui justement s'est eue, n'a pas eu la parole pendant des mois ou des années, peut réapprendre à se faire confiance, à oser s'exprimer ?
- Speaker #2
Alors, question bien vaste. Je crois que la première chose qu'on pratique ici à la Maison Sourire, c'est de ne pas demander aux gens de parler. En fait, on les accueille. Un vrai accueil. Ça veut dire un accueil inconditionnel. Parce que dans 90% des institutions de tous les pays européens, tu dois être dans une case. Nous ici, on accueille tout le monde. On s'est donné cette ligne de conduite d'accueillir tout le monde, d'offrir un café. d'offrir une part de gâteau, d'offrir un repas si la personne n'a pas mangé, et puis ensuite de se mettre à discuter. Et quand une personne arrive chez nous, elle a parfois passé des années à devoir se justifier, à devoir raconter son histoire à des services sociaux, à l'administration, à la police. Elle a dû expliquer pourquoi elle avait besoin d'aide, pourquoi elle n'avait pas de travail, pourquoi elle était dans cette situation, pourquoi elle envoyait de l'argent, pourquoi est-ce que son compte était dans un état pareil. Chez Maisons Sourires, on essaye d'abord de lui redonner une part. place où elle n'a rien à prouver. À travers différentes activités qu'on organise chaque semaine, les tables de jeu, les tables de langue, les ateliers créatifs, en fait, la personne, elle peut venir comme elle est. Elle n'a pas besoin d'expliquer quoi que ce soit. Et quand quelqu'un, pour moi, se sent suffisamment en sécurité, c'est là qu'il commence à reparler en jeu. Et peut-être même à rêver.
- Speaker #0
En tout cas, ça, c'était inattendu comme réponse. Et ça fait tellement sens à t'écouter qu'on se dit, mais pourquoi ne pas le faire partout, finalement ? De laisser quelqu'un entrer sans condition et sans jugement et sans a priori, c'est quand même sacrément difficile. On est dans des sociétés qui sont très cadrantes, très clivantes, très observatrices.
- Speaker #2
Tu as toujours une étiquette, en fait, si tu réfléchis bien. Oui, tu es une femme battue, il y a un service pour les femmes battues. Tu es un enfant qui pose problème à l'école, on t'envoie... Voir des gens spécialisés parce que tu poses problème, tu souffres peut-être d'autisme, on t'envoie à tel... Nous ici, on a un peu toutes ces personnes qui se mélangent. On a des gens qui souffrent du trouble autistique, on a des personnes qui ont été victimes de violences, on a des gens qui sont réfugiés, on a des luxembourgeois, on a des gens qui viennent pour jouer simplement, qui sont des personnes lambda, qui ont juste envie de créer du lien.
- Speaker #0
Finalement, refaire communauté.
- Speaker #2
Refaire communauté. Ce qui se faisait beaucoup. des années auparavant, et qui se perdent. Moi, je dis toujours, on est dans un monde où il y a de plus en plus de moyens de communication, mais les gens sont de plus en plus seuls, isolés, derrière leurs écrans, dans leur maison, entre leurs murs.
- Speaker #0
Alors qu'en réalité, on a besoin d'espaces comme celui-ci pour revivre tous ensemble et refaire collectif.
- Speaker #2
Tout à fait. Moi, je le remarque même avec nos clients. Comme on a un café solidaire où on propose des petits prix accessibles à tous, mais on a souvent des clients qui viennent et qui savent qu'ici, on discute. Et on a des personnes qui s'assoient des fois pendant des heures et qui écoutent ce qui se raconte à la table d'à côté, qui commencent à discuter, qui finalement s'intéressent aux activités qu'on peut donner. qui vont s'inscrire aussi, qui ne savaient pas qu'il y avait un endroit comme ça. J'ai des fois des gens qui arrivent, je vois leur visage qui ne vont pas bien. Alors, je dis aux serveurs qui sont en place, je dis « Attendez, je vais aller servir la table-là. » Puis, j'engage la conversation. Et finalement, je pense que les gens viennent aussi chercher ça ici.
- Speaker #0
Belle, belle, belle initiative. Parmi les gens que tu reçois, il y en a beaucoup, une grande majorité qui sont, j'imagine, en situation de précarité. Est-ce qu'ils s'accompagnent, on vient de le dire, d'une forme de censure sociale ? La peur aussi probablement pour eux de mal dire les choses. Bien sûr, le sentiment de ne pas être légitime. Alors tout le monde l'a, mais eux ça doit être au carré. Dans votre quotidien, comment est-ce que vous aidez les gens que vous recevez ensemble à traverser cette peur, à retrouver progressivement, j'imagine que ça ne se fait pas du jour au lendemain et ce n'est pas en claquant des doigts, mais la force d'oser s'exprimer.
- Speaker #2
On travaille beaucoup sur la valorisation. C'est quelque chose que j'ai emporté avec moi de mes années universitaires, d'un professeur de psychologie cognitive, qui nous expliquait qu'en fait, au niveau du cerveau humain, on peut tout reprogrammer avec la valorisation. Et j'ai toujours gardé ça en tête. Et finalement, c'est vrai que tu travailles avec des enfants ou des adultes, quand on te dit « c'est bien ce que tu fais » , et qu'on te dit régulièrement que c'est bien ce que tu fais, tu finis par croire que ce que tu fais, c'est bien. Et si on passe son temps à te dire que ce que tu fais, ce n'est pas bien, que ça ne vaut rien, que c'est nul, tu finis par croire que tu es nul.
- Speaker #0
Tout comme quand on te pose une étiquette sans abri, réfugié, tu finis par t'associer ou t'identifier à une étiquette. Donc, comment est-ce que tu aides les gens à dépasser ces mots, cette représentation et à redevenir qui ils sont un peu délestés de ce poids qui pèse sur leurs épaules ?
- Speaker #2
Alors moi déjà, ici à la Maison de Sourire, pour l'instant je n'ai pas de bureau. Donc ça fait depuis la création de l'association, je n'ai jamais eu vraiment un bureau. Et donc je suis un peu migrant dans ce projet. Et je tourne dans tout le projet, toute la journée, quand je n'ai pas les réunions. Mais 90% du temps, je suis sur le terrain. Je tourne dans les différents ateliers, je vais voir les gens. Je m'intéresse vraiment à ce qu'ils font. Je ne regarde pas ce qu'ils font pour la réussite du projet. Je m'y intéresse, je m'assois avec eux aux ateliers créatifs. à la couture, à l'administratif, à la cuisine, je vais goûter les plats. Alors le plus dur ici, c'est de ne pas prendre de poids, parce que tous les jours, vous essayez de nouvelles recettes, et ils nous donnent à goûter tout. Mais c'est ça aussi, s'intéresser à eux, leur dire, mais c'est génial ce que tu fais. Et finalement, tu amènes les gens à retrouver progressivement cette perception positive d'eux-mêmes. En leur disant, c'est super bon ce que tu as fait aujourd'hui, c'est super chouette la nouvelle création que tu as fait, tu vois la lumière. dans les yeux des gens. Et au départ, c'est moi qui fais le tour, puis après, c'est les gens qui viennent. Donc des fois, je suis en réunion avec des directeurs de fondation, avec des personnes. J'aurais même pu faire une réunion parce que tout le monde passe. Marie, regarde, je te montre. Regarde le nouveau circuit que j'ai fait. T'as vu le nouveau gâteau ? Et finalement, il n'y a pas beaucoup de moments où tu ne peux pas venir me voir. Et je me retrouve beaucoup, comme dans mon rôle de maman, parce que je suis maman de 5 petites filles. Et je vois la maison, c'est pareil, je n'ai pas cinq minutes où je peux faire quelque chose. J'ai toujours mes enfants qui viennent me montrer un dessin, une création. Et je pense que c'est important de prendre le temps et de valoriser les gens.
- Speaker #0
Alors, je fais une toute petite pause dans ce podcast. Je tiens à dire que si aujourd'hui j'étends la perche de micro à Marie, à Muriel et à Amoudi, c'est parce que dès le premier jour que je suis venue ici, où j'ai franchi la porte de la Maison Sourire, tout ce que vient de dire... Marie, je l'ai vécu moi-même. Nous étions en discussion. Il y avait toujours quelqu'un qui venait et tout est vrai. Et ce n'est pas juste pour faire de la publicité ou pour valoriser quelque chose plus que nôtre. Franchement, mais toujours avec le sourire, je me dis dans ce monde qui va si mal, avec des gens qui vont si mal, avoir réussi ça, c'est juste prodigieux. Donc infiniment merci.
- Speaker #2
Merci.
- Speaker #0
Je reprends mon rôle et je voulais te dire, dans le podcast, c'est un peu mon mantra. Je dis souvent que dire vaut mieux que taire. Pour autant, avec des gens qui ont survécu, parce qu'on peut parfois parler vraiment de survie, à des choses qui sont... indicible, extrêmement difficile. Comment est-ce qu'on peut aussi respecter ce droit de se taire, finalement ?
- Speaker #2
Alors, c'est vrai que respecter le droit de se taire, c'est souvent très difficile, parce que de nos jours, on veut tout savoir, on veut tout comprendre, on veut tout analyser. Mais il y a des choses que, si on ne les a pas vécues, on ne peut pas. comprendre. Moi, je leur dis toujours, parce que moi, on me raconte énormément de choses. Je suis à peu près dans la vie des bénéficiaires au courant de 95% des choses qu'ils ont vécues. Pour pouvoir les aider au mieux, je respecte le fait que parfois ils ne veulent pas parler, que ce n'est pas le moment. Il y a un temps pour tout, mais je leur répète aussi que pour pouvoir les aider au mieux, même s'il y a des choses horribles à dire, si j'ai conscience de ces choses, je pourrais au mieux les orienter. Respecter la parole ou la non-prise de parole, c'est respecter l'être humain dans sa totalité pour moi. Et même des personnes qui viennent ici, qui s'assoient, qui ne disent rien, ça fait quand même partie d'une solidarité pour moi. Et laisser un espace à quelqu'un qui veut juste avoir un café, sans rien dire, sans avoir besoin de se justifier, c'est ok aussi pour nous.
- Speaker #0
Il y a peut-être la notion de temps des gens qui ont besoin. Oui,
- Speaker #2
une temporalité. Chacun n'a pas la même temporalité. Il y a des personnes qui ont besoin parfois de moi pour pouvoir se sentir en confiance en fonction de ce qu'on a vécu. On a du mal à faire confiance en l'être humain.
- Speaker #0
J'imagine. En plus, je disais souvent, les gens qui viennent ici parlent dans une langue qui n'est pas forcément la leur. Donc, dans ces cas-là, on a un peu moins accès à des spécificités linguistiques, des nuances, de l'humour, mais aussi on peut... perdre une forme d'autorité parce qu'on se sent un petit peu démuni. Est-ce que les cours de langue parviennent à restaurer un peu ça au-delà, je veux dire, d'acquérir simplement du vocabulaire ? Est-ce que c'est aussi une occasion pour vous d'insuffler une nouvelle prise de confiance et de risque à la fois dans une autre langue ?
- Speaker #2
Alors, effectivement, les cours de langue restaurent énormément de choses, mais face à cette barrière cognitifs, certaines personnes ont vécu tellement de choses traumatiques qu'ils n'arrivent pas à acquérir cette langue. Alors ils nous disent parfois je comprends de mieux en mieux mais parler français c'est très dur, ils n'y arrivent pas. Donc nous ce qu'on a mis en place ici et ce qu'on avait déjà mis en place avec nos petits moyens avant d'avoir un projet soutenu par un ministère c'est qu'on a toujours travaillé avec des personnes qui pouvaient traduire. Donc on a quasiment toutes les langues de nos bénéficiaires qui sont représentées à la Maison Rurir. Et on a doublé nos cours de français qui sont donnés par des bénévoles avec une personne qui a un contrat pour traduire. Donc le cours est toujours donné à deux, ce qui rassure énormément les personnes. Et on a essayé de construire tout ce projet avec le respect de la personne, de pouvoir s'exprimer dans sa langue et de pouvoir au mieux ne pas dénaturer son discours. Alors on les emporage à prendre leur envol et à parler français dans le quotidien. Mais dès qu'il y a une décision importante, dès qu'il y a un choix à faire, dès qu'il y a une information à leur donner, on s'arrange toujours pour qu'elle soit donnée dans leur langue aussi.
- Speaker #0
À t'écouter, on se dit qu'il faut vraiment avoir été sur le terrain pour avoir bien décortiqué le pourquoi du comment, ne pas imposer des choses qu'on semblerait considérer comme acquises normales auprès de tout le monde. Et en réalité, savoir s'adapter, c'est aussi dans votre ADN, dans l'ADN de Maison Sourire.
- Speaker #2
Je pense que dans l'ADN de Maison Sourire, on a cette ouverture d'esprit par des années de terrain qui est venue en fait en ayant travaillé à Luxembourg pour plusieurs projets sociaux et ayant commencé moi-même avec du bénévolat auprès de la Croix-Rouge luxembourgeoise quand j'avais 17 ans. Donc ça fait 20 ans maintenant. Faites le calcul. Ça fait 20 ans. Et en fait, on se rend compte qu'on voit énormément de choses. On voit ce qui marche et on voit aussi là où les gens éprouvent des difficultés. Et finalement, même si l'époque a changé, les difficultés sont les mêmes. Et en créant ce projet, en co-créant ce projet avec mes collègues, on a essayé de se poser la question de qu'est-ce qu'il fallait absolument mettre en place dès le début pour que les gens se sentent écoutés, entendus, compris. Et on a dans notre équipe, une des particularités du projet, c'est qu'on a dans notre équipe plusieurs anciens réfugiés, plusieurs personnes qui ont traversé.
- Speaker #0
la vie dans des foyers, la vie en rue, la vie sans papier, et qui aujourd'hui s'en sont sortis. Et ces personnes-là nous rappellent souvent à quel point ça a été difficile ce parcours et qu'est-ce qu'ils auraient aimé trouver à leur arrivée. Et il n'y avait pas de maison sourire. Alors parfois, dans l'autre sens aussi, parce que je suis assez juste et je me bats toujours pour la justice sociale, C'est bien aussi des fois d'avoir ces gens-là qui secouent certaines personnes qui n'ont pas conscience, parce que ça c'est propre de l'être humain, de la chance de faire partie d'un programme comme le nôtre, et qui leur disent « mais tu sais, quand moi je suis arrivée, il n'y avait pas ce programme, et j'ai dû me débrouiller tout seul » . Donc il faut aussi parfois voir les deux côtés.
- Speaker #1
J'imagine que rien n'est jamais doulant ni tout noir, et qu'il y a toujours des allées et venues entre... Les c'est super, les je ne me rends pas compte, des difficultés et de tout ce qu'on enfonce. Vous avez donc comme principe numéro un ce café et sa table solidaire à midi. Est-ce que ce sont des temps où tu as l'impression qu'il s'échange des choses qui s'échangeraient probablement nulle part ailleurs ?
- Speaker #0
Je pense qu'autour d'un repas, tu partages aussi beaucoup de choses. partager une table avec quelqu'un, partager un moment, c'est vraiment important. Moi, je vois toutes les personnes qui sont ici en insertion socioprofessionnelle, on offre le repas de midi et ils mangent ensemble, ils échangent, on retrouve des gens qui se mettent un peu par communauté, qui reparlent leur langue, qui rigolent. Et ça, je trouve que c'est aussi beau à voir. Nos bénévoles, souvent, quand ils font des activités, partagent un café, partagent un morceau de gâteau. Je partage vraiment des choses avec les gens et c'est peut-être mes racines italiennes qui ont fait que j'ai mis ça au milieu de ce projet. Mais chez ma grand-mère, qui m'a élevée pour une bonne partie de ma jeunesse, il y avait toujours de la place pour tout le monde. En fait, elle faisait des pâtes à la main, des pizzas, tout ce qu'une grand-mère italienne fait, mais elle en faisait toujours un kilo en plus, au cas où il y avait quelqu'un qui sonnait à la porte, qui voulait venir manger ou au cas où certains de ses enfants invitaient quelqu'un. Et en fait, ça a toujours été ce principe. Tout le monde est bienvenu. Et quand tu offres un repas à quelqu'un, je pense que tu offres une partie de toi aussi. Oui, c'est juste. C'est du temps passé. Je vois l'équipe de cuisine qui cuisine tous les jours pour une soixantaine de collaborateurs. Ils y mettent vraiment leur cœur pour que les gens mangent équilibré, mangent un plat chaud. Les gens peuvent choisir tous les midis entre trois repas. Ça se perd aussi beaucoup dans les entreprises. Il y a beaucoup d'entreprises où on t'offre ton repas.
- Speaker #1
Et... Pour être venue, franchement, l'offre est alléchante. Non, mais il y en a pour tous les goûts. Il ne faut pas nous dire les choses là qu'elles sont. Alors, de l'autre côté de Maisons Sourires, les piliers, évidemment, c'est aussi les institutions, les médias, les visites un peu officielles. Donc, toi, il faut bien que tu défendes ton projet. Comment est-ce que tu parviens à faire, là aussi, une sorte d'écart entre une forme de parole qui doit être un peu institutionnelle Merci. Et en préservant aussi l'authenticité du projet, celle des bénéficiaires, et sans non plus parler trop à leur place, tout en leur laissant de la place. Ce n'est pas évident.
- Speaker #0
Ce n'est pas évident. Et les personnes que tu rencontres dans tes échanges avec les ministères, avec des financeurs, finalement, ce n'est pas forcément des gens de terrain. Donc, faire remonter. Ces besoins du terrain à des personnes qui sont plutôt des bureaucrates, ce n'est pas facile. Et faire remonter la parole des bénéficiaires sans la dénaturer, ce n'est pas facile non plus. Donc c'est toujours un jeu d'équilibriste pour entendre à la fois les demandes des ministères qui sont finalement financeurs d'un projet, toi les valeurs que tu as et ce que tu vois sur le terrain. Et puisque les bénéficiaires ont comme besoin. Et alors trouver cet équilibre, c'est vraiment pas simple. Et il y a des soirs où dans mon lit, je ne dors pas beaucoup, parce que je rumine beaucoup sur ce que j'ai entendu d'un côté et de l'autre. Et finalement, d'un côté, tu dois exécuter une mission. De l'autre, il y a beaucoup de gens qui comptent sur toi. Mais il y a une réalité. Et au vu de ce qui se passe actuellement dans le monde politique, on voit bien que les extrêmes montent de plus en plus. qu'il y a de moins en moins de travail, le logement c'est une catastrophe. Donc forcément ces populations un peu précaires, quand tu les défends, tu n'es pas toujours le bienvenu partout. Mais ce n'est pas grave, j'en ai fait mon air de la guerre et c'est ma mission et je ne baisserai pas les bras. Peu importe qui est en face de moi, je porterai toujours cette parole du terrain et je resterai une femme de terrain. Il y a des projets qui, à force de grossir, les gens s'éloignent du terrain. Moi, je refuse de m'éloigner du terrain.
- Speaker #1
Eh bien, on peut être admiratif face à une telle posture, parce que, comme tu dis, ce n'est pas toujours le cas. Des projets qui peuvent être lancés, puis après, des gens qui s'envolent vers des sphères, stratosphères, ils n'ont plus du tout les pieds dans la terre. Bravo, Henri-Marie. Vraiment, cet engagement éclate-voix parle de la prise de parole engagée. Nous sommes au bon endroit. Alors, est-ce que parfois tu as pu constater une sorte de déclic chez quelqu'un le jour où la personne se rend compte que finalement, elle n'est pas simplement écoutée, mais là, elle est vraiment entendue, sa parole est prise en considération ?
- Speaker #0
Je pense que oui, je pense que c'est des choses que tu ressens, mais surtout que tu vois le regard d'une personne qui est entendue dans sa souffrance. Le regard d'une personne qui est entendue dans son problème, dans une recherche de solution qu'elle ne trouve plus nulle part, tu le vois. Après, les gens parlent aussi, te disent merci. Des fois, tu n'as rien fait, mais la personne te dit juste merci d'avoir écouté jusqu'à la fin de l'histoire. Parce que souvent, nous, on essaye de téléphoner, juste pour des personnes, pour essayer de débloquer une situation. On n'a même pas pu expliquer deux lignes. de l'histoire, qu'on nous dit déjà il y a un matricule, il n'y a pas de matricule ? Ah non, nous on ne s'occupe pas des gens qui n'ont pas de matricule. Et nous, on n'est pas la personne qui tente d'expliquer que sa vie est en jeu. Je peux te dire, ça doit être terrible. Parce que souvent, c'est des organismes qui doivent faire du social. Et tu te dis, cet automatisme de réponse, finalement, perd toute sa fibre sociale. Et... Je sais, on ne peut pas résoudre les problèmes du monde entier, on ne peut pas aider tout le monde. Luxembourg fait ce qu'il peut, comme d'autres pays européens. Mais je pense que d'écouter jusqu'à la fin une personne qui t'explique son problème, c'est quand même primordial.
- Speaker #1
Oui, c'est un beau cadeau et c'est en réalité être en lien.
- Speaker #0
Être en lien. Et parfois, les gens, ils n'attendent pas que tu trouves une solution miracle à leurs problèmes. Mais déjà, si tu les écoutes jusqu'à la fin, que tu prends le temps de t'asseoir, de... d'offrir un café, de juste écouter. Parfois, ça suffit déjà entre la personne qui voulait peut-être se foutre l'air parce qu'elle n'en pouvait plus de sa situation et puis de redevenir une personne. Tiens, j'ai été entendue, peut-être qu'une solution, ce n'est pas aujourd'hui et peut-être demain.
- Speaker #1
Et je peux imaginer qu'il y a des polytraumatisés parmi les gens qui viennent ici. Je suppose aussi qu'à force d'avoir encaissé, on n'a plus trop envie de s'exprimer. Ça a cet aspect un peu de couper l'élan, la parole dans ta pratique. À quoi est-ce que tu peux reconnaître que progressivement, ça y est, la porte va s'ouvrir, la parole va pouvoir se redire ? Quels seraient les premiers signes ? Quels sont les premiers signes que tu peux observer quand quelqu'un se dénoue un petit peu ?
- Speaker #0
Alors, la personne qui... commence tout doucement à recroire que c'est possible. Souvent, elle rit. Elle sourit, ce qui n'était plus le cas. Elle te regarde. Elle a plus regard vers le sol abattu. Alors, pour ceux qui partagent une langue suffisamment commune, tu as des gens même qui commencent à te raconter des petites choses qui ne parlaient plus, à se projeter dans l'avenir. Il y a des gens polytraumatisés qui n'arrivent même plus à penser à demain. Et quand les gens vont mieux, souvent, « Tiens Marie, qu'est-ce que tu penses de ça ? J'ai repensé à faire un apprentissage, peut-être l'année prochaine. » Là, tu te dis, « Ah, tiens, il voit déjà un peu plus loin jusqu'à la rentrée prochaine. » Et ça, c'est des prémices de guérison qui te font dire, en tant que professionnelle, « Ben voilà, on est arrivé à quelque chose, la personne se projette. » Elle n'est pas sortie de sa situation, mais elle est sortie de ce néant, de cet abysse traumatique dans lequel elle se trouvait. Et les personnes se reconnectent aussi au présent. Souvent, une personne traumatisée, elle n'est plus connectée, elle n'est plus là.
- Speaker #1
Son enveloppe est là, mais pas à 7. Non, pas à 7. Une étape supplémentaire que tu proposes, c'est l'atelier des possibles, durant lesquels les ateliers, les bénéficiaires, se retrouvent. à faire, à simuler, j'imagine, des entretiens d'embauche, un exercice où il faut arriver à s'expliquer, à raconter son parcours en un petit peu de temps, très bref. Comment est-ce que, d'un côté, vous les y préparez ? Et qu'est-ce que, de l'autre côté, les employeurs qui font appel à vous, peut-être découvrent des gens qui viennent à ces entretiens ?
- Speaker #0
Alors, comment on les prépare ? Donc, on a des workshops avec une psychologue. Au départ, c'était moi qui faisais ça avec Ephraim, mon mari, qui, lui, est anciennement réfugié, maintenant luxembourgeois, mais qui a fait tout le parcours. Ça fait 20 ans qu'il est parti de l'Érythrée. et qui leur permettent à travers de ces workshops déjà d'expliquer ce qu'un employeur au Luxembourg attend dans un entretien, comment on prépare un entretien, et puis qu'ils les mettent en situation un peu difficile parce qu'on se dit qu'il vaut mieux qu'ils se trompent ici que le jour J. À côté de ça, on a un énorme travail que le comité de direction met en place depuis des mois, c'est des rencontres avec des employeurs bienveillants. Donc nous, on a fait un pari, c'est de remettre au travail des personnes polytraumatisées qui étaient très éloignées du marché de l'emploi, des gens qui avaient tous les critères que personne ne veut. Entre guillemets. Toutes les étiquettes qui allument tous les warnings en disant non, non, ce n'est pas le candidat que je vais contacter. On les a pris dans ce programme Atelier des Possibles et on s'est dit, au lieu de demander aux gens de sortir de ces cases, on va plutôt accompagner des employeurs à comprendre ce que c'est un parcours traumatique. Donc ça, ça nous demande du temps parce qu'on échange beaucoup avec des potentiels employeurs qui vont devenir partenaires de la Maison Sourire. On les invite déjà à la Maison Sourire, on leur offre un déjeuner, on leur fait voir ce que c'est les ateliers, on leur présente les gens. Parce qu'un CV finalement, quand tu n'as pas pu aller à l'école, que tu es à l'alphabet, que tu as traversé dix ans de galère en rue parce que tu as passé cinq pays avant d'arriver au Luxembourg, ton CV il est rempli de trous.
- Speaker #1
Et en même temps, c'est des expériences mais...
- Speaker #0
incroyable de résilience, de lutte. Moi, je dis toujours, je ne pense pas que j'aurai le courage que tous ces bénéficiaires qui sont ici aujourd'hui ont. Et donc, on essaie d'expliquer ça à des employeurs et sur 100% des employeurs qu'on rencontre, je dirais que la moitié sont quand même hyper touchés de la démarche et sont prêts à rencontrer des candidats.
- Speaker #1
Bonne nouvelle, excellente nouvelle.
- Speaker #0
Parce qu'on s'est dit, voilà, si c'est pour envoyer des candidats comme ça, répondre à des annonces auprès d'un employeur qui n'a pas été sensibilisé, qui va les voir avec d'autres candidats qui auront peut-être déjà deux ou trois langues supplémentaires, un parcours plus proche de ce qu'ils recherchent, alors on ne sera jamais concurrentiel avec d'autres candidats. Par contre, si tu expliques un parcours que tu expliques, voilà cette personne, c'est une maman qui se bat, elle est seule, elle a obtenu son droit de rester au Luxembourg, Elle a trois enfants, dont un enfant qui souffre d'un handicap. Elle est loin de chez elle, elle n'a personne, mais elle vient tous les jours travailler ici, avec le sourire. Elle n'est jamais absente, elle se bataille. Déjà pour un employeur, il se dit « waouh » . Avec tous les problèmes là, elle n'a pas d'arrêt maladie. Donc peut-être que ça vaut le coup de la rencontrer. Et peut-être que si elle ne parle pas français à 100%, mais qu'elle a une niaque d'apprendre, ça fait peut-être d'elle un candidat aussi valable qu'un autre qui a toutes les langues et un diplôme.
- Speaker #1
C'est vraiment intéressant de, encore une fois j'imagine, c'est parce que vous y avez réfléchi, c'est parce que vous êtes sur le terrain que vous avez pu avoir cette idée de faire venir les employeurs. Je trouve que c'est vraiment incroyable.
- Speaker #0
Et alors, sans citer de nom, mais on a tellement traversé des preuves aussi difficiles en accompagnant nos bénéficiaires qui ont trouvé un emploi chez des patrons qui ciblent tout de suite. Tiens, personne vulnérable, personne qui a besoin de cet emploi pour vivre. Eh bien, on va utiliser cette personne au maximum parce qu'elle n'a pas d'autre choix que de travailler. Et ça, c'est l'autre volet. Un jour, j'ai eu une anecdote, je ne citerai pas la personne, mais quelqu'un qui m'a appelée en me disant « Tiens, le candidat que tu m'as envoyé, finalement, il ne me convient pas. Je vais te le ramener, je vais en chercher un autre. »
- Speaker #1
Ah oui, le marché.
- Speaker #0
Alors là, il est tombé sur un os. Je ne t'agirai plus jamais de candidat. Et tu es sur ma liste noire des employeurs au Luxembourg. Et souvent, c'est des personnes qui ont une grande réputation, peut-être, qu'on ne soupçonnerait pas, et qui ont des comportements dégoûtants envers des personnes vulnérables. Et ça, pour moi, ce n'est pas OK du tout. Ce n'est pas des objets qu'on vient chercher, un sac à patates qu'on ramène parce qu'on n'est pas content. Ce sont des êtres humains qui ont un parcours incroyable derrière eux. Et donc, on a fait ce choix de se dire maintenant, on veut choisir des employeurs qui comprennent au moins les valeurs du projet qu'on porte, qui sont sensibilisés à ce que les personnes ont pu traverser, sans rentrer dans les détails d'un candidat, mais de dire voilà, ça, c'est des profils qu'on peut rencontrer chez nous. Par contre, nous, on s'engage, en les ayant ici dans ce programme, à vous sélectionner des personnes qui sont prêtes.
- Speaker #1
Donc, en plus, vous offrez une sorte de matching. Exactement. Mais que, à la fois, le candidat et l'employeur soient prêts à se rencontrer.
- Speaker #0
Oui, voilà. Et puis, les employeurs nous disent exactement les critères essentiels qu'ils cherchent. Par exemple, un poste où il faut quelqu'un qui parle le français parce que les tâches qui vont lui être confiées justifient ça. On ne va pas envoyer un candidat qui ne maîtrise pas la langue. Mais on a aussi des candidats luxembourgeois qui ont eu un parcours de vie cabossé et qui peuvent répondre à tous les critères qu'on cherche. Et donc, on essaye vraiment de créer des matchings, d'exclure personne et de trouver surtout des employeurs bienveillants qui sont prêts encore à former. Je dis toujours, tout le monde est capable de tout faire. Il suffit de lui laisser du temps et expliquer avec respect ce qu'on attend.
- Speaker #1
Marie, pour être très transparent, un projet comme ça... énorme, on l'entend, il a beaucoup évolué, il a beaucoup grossi, il a pris une ampleur, franchement, vous pouvez tous et tu peux être fier de tout ce que vous avez accompli, c'est wow. Pour autant, il y a quelque temps, tu as pris la parole en disant que la maison sourire fonctionnait en mode site et je mets des guillemets, survie. Qu'est-ce que ça fait de demander de l'aide comme ça à voix haute et de manière très directe ? Alors, ce n'est pas facile de demander de l'aide, j'imagine. Mais finalement, tu te rends compte qu'un projet,
- Speaker #0
sauf si par chance il a un conventionnement pour toujours, finalement un projet associatif a toujours besoin de renouveler ses financements. Parce qu'en fonction des appels à projets qui sortent, des personnes qui dirigent les ministères auxquels tu soumets tes projets, tu n'as jamais de garantie de fonctionner comme ça. Nous, on est assez audacieux pour se dire que ça nous va comme mode de travail et on est assez endurant pour se dire qu'on va tout le temps aller chercher au mieux. Et je pense que quand tu cherches de l'aide pour soutenir une cause, c'est plus facile que de demander de l'aide personnellement. Moi, je suis toujours admirative de nos bénéficiaires qui viennent demander de l'aide pour eux-mêmes parce que je pense que ce n'est pas facile. Et souvent, j'ai eu des échanges un peu houleux avec certains... partenaires ou certaines personnes qui travaillent dans le social qui me demandent toujours, mais est-ce que vous contrôlez les comptes des bénéficiaires avant de leur donner un service, avant de leur fournir une aide, avant de leur donner un plat chaud ? Alors j'ai dit non, on ne contrôle aucun compte ici. Et moi, une personne qui vient demander de l'aide, je ne pense pas que c'est par gaieté de cœur. Parce qu'il faut prendre la place des gens. Je pense que tout le monde est content d'aller faire ses courses où il veut, de mettre ce qu'il veut dans son caddie, de passer à la caisse discrètement. personne ne prend plaisir à venir demander s'il vous plaît, est-ce que vous pouvez me donner un paquet de pâtes un paquet de riz, une sauce tomate, des couches pour mon enfant, il n'y a personne et au pire, si une personne ou deux dans l'année viennent demander des couches alors qu'elles pourraient se les payer,
- Speaker #1
ça c'est pas mon problème je ne vais pas commencer à faire des investigations de longue haleine belle leçon d'humilité je me demandais si sourire finalement ce n'était pas comme une première prise de parole pour vous tous ici Si.
- Speaker #0
C'est notre mantra. Moi, je dis toujours, le sourire, c'est encore une des rares choses qui n'est pas taxée par les gouvernements, qui est gratuite et qui donne aussi du bien-être à l'autre qui le reçoit.
- Speaker #1
Marie, merci beaucoup d'avoir répondu à toutes ces questions. Je te laisse le soin et la place de... Livrer peut-être un message supplémentaire, un petit éclat de voix que tu aurais envie de transmettre, quelque chose avant de conclure cet épisode.
- Speaker #0
Alors la seule phrase que je voudrais transmettre à nos auditeurs, c'est qu'il ne faut jamais juger une personne avant d'avoir mis ses chaussures. Et faire quelques pas dans sa vie, et ensuite on peut se permettre d'établir une appréciation,
- Speaker #1
une observation.
- Speaker #0
Mais on n'est rien ni personne pour pouvoir... prendre la place de l'autre et porter un jugement sans avoir marché un peu dans ses masquettes.
- Speaker #1
Bravo. Et une autre chose que j'ai envie de te demander, comment est-ce que les auditeurs peuvent se mettre en action ? Alors,
- Speaker #0
il y a plusieurs manières de se mettre en action. On peut venir nous soutenir en prenant un café au 91 rue de l'Alzette à Eche. On est en permanente recherche de dons, donc de dons de vêtements pour nos ateliers de couture, des jeans, des... Des sacs à main cassés, des bijoux cassés, on récupère absolument tout qu'on peut nous déposer facilement au shop. On a aussi une équipe logistique qui peut passer récupérer si une personne a beaucoup de choses à donner et que pour elle c'est embêtant de venir à Esch. On peut se déplacer dans tout le Luxembourg pour venir chercher des choses. On a beaucoup de personnes aussi qui nous font des petits dons, parce qu'on est reconnus d'utilité publique depuis janvier 2026. Et donc ces dons servent essentiellement à aider des familles dans le besoin, des gens qui n'ont droit à rien. Oui, ça existe au Luxembourg, des gens qui n'ont droit à rien. Et s'il y a des entreprises qui nous écoutent, des entreprises bienveillantes, qui ont envie un peu de donner une autre direction à leur recrutement. Ils peuvent nous contacter à la Maison Sourire pour nous proposer de collaborer avec nous et on serait ravis de présenter des candidats prêts et motivés.
- Speaker #1
Voilà, mille et une manières de rendre le monde un peu plus heureux, plus joyeux et plus souriant. Merci beaucoup. Merci beaucoup. La densité, l'intensité, l'authenticité de ces partages. Je l'espère vous ont vraiment touché. Alors je vous invite à diffuser au plus grand nombre autour de vous cet épisode parce qu'il y a certainement plein d'amoudis dans votre entourage qui ont besoin peut-être d'une impulsion pour oser prendre la parole. Plein de Muriel qu'il faut célébrer, mettre en lumière. Plein de Marie qu'il est urgent de soutenir, de porter afin que leur projet, comme celui de la Maison Sourire, prennent une ampleur considérable, une réelle place dans notre société qui, plus que jamais, a besoin de retrouver du lien, de l'affection, de l'amour, de l'échange. Merci de nous avoir écoutés et d'ici notre prochaine rencontre. Je vous souhaite bien évidemment des éclats de voix remplis de sourires.