- Speaker #0
Nous souffrons tous d'amnésie. Nous naissons et nous grandissons dans un environnement que nous considérons être la version du monde par défaut.
- Speaker #2
Pourtant, vous rappelez-vous qu'au XVe siècle, il y avait des baleines dans le golfe de Gascogne ? Plus récemment, si vous êtes né à la fin des années 90 ou au début des années 2000, vous souvenez-vous des insectes écrasés sur le pare-brise ?
- Speaker #1
Non, chaque génération prend comme référence l'état de nature qu'elle a connu pendant son enfance. Pourtant, il était déjà plus dégradé que celui de la génération précédente ou encore celle d'avant. C'est ce qu'on appelle l'amnésie environnementale.
- Speaker #2
D'après le psychologue américain Peter Kahn, nous nous habituons à la dégradation de notre environnement. Nous n'arriverons jamais pleinement à prendre conscience de l'ampleur des dégâts et des pertes. Afin de lutter contre cet oubli, la biologiste Anne-Caroline Prévost préconise de prendre conscience de notre relation à la nature. et de partager nos souvenirs.
- Speaker #1
C'est ainsi qu'avec Audrey Ranchin, nous menons depuis plusieurs mois une expérience intitulée « Au creux de mon arbre, l'écho du vivant » . Nous avons fabriqué un arbre cabane dans lequel nous invitons les gens à venir raconter leurs souvenirs de leur lien au vivant. C'est ce que le philosophe Jean-Philippe Pierron appelle l'écobiographie comme il nous le racontait dans l'épisode de la semaine dernière.
- Speaker #2
En vous partageant ces témoignages aujourd'hui, nous faisons le pari que de ces récits individuels Confié au creux de l'arbre pourra émerger une mémoire collective, l'écho du vivant.
- Speaker #3
Ce matin, j'ai croisé un tilleul, un grand tilleul entouré de béton. Il m'a rappelé celui qui était dans la cour de mon école. Un jour, j'étais très en colère. On m'avait bien appris à ne pas frapper mes camarades de classe. Mais cette colère est sortie et j'ai frappé le tilleul. Aujourd'hui, au creux de mon arbre, on me donne l'occasion de me confesser, de me pardonner. Alors je voudrais dire pardon. Pardon à toi le tilleul de mon enfance. Aujourd'hui... Encore, le regret est bien là. Pardon au tilleul de mon enfance, toi qui m'as gâché des autres pour faire un premier bisou sur la bouche d'un garçon.
- Speaker #4
Un petit souvenir qui n'est pas du vivant mais lié à la nature, alors à moi qu'on considère un ruisseau ou une source comme du vivant, c'était la découverte d'une source d'eau férugineuse qui tentait évidemment l'ensemble des cailloux, des roches que cette eau touchait en rouge. Donc j'étais enfant, j'ai eu la chance d'avoir des vacances d'enfants très libres dans la nature. Nos grands-parents nous laissaient partir loin, nous les enfants, à partir du moment où on avait un kawaii et un pull, on pouvait faire ce qu'on voulait en fait. Donc voilà, ils n'avaient pas d'angoisse pour quelconque, je pense. En tout cas, vis-à-vis de ce qu'on pouvait faire dans nos journées. Donc ça, c'était cool. Et donc, on allait régulièrement dans cette source et je me souviens très bien de l'odeur de cette eau et ainsi que de son goût. Ce goût de fer, aucune autre source n'avait ce goût-là. Ni cette couleur, ni cette odeur. Et donc, c'est un souvenir qui m'est resté. Je sens encore l'odeur et le goût de cette source. Donc voilà. ce lieu de cet apprentissage de la nature existe toujours mais pour d'autres personnes puisque je n'y suis jamais retourné.
- Speaker #5
Et la nuit, mais revenons sur le toit. Je me souviens des nuages, ces nuages qui défilaient sur nos têtes et qui inspiraient notre imaginaire. On jouait à deviner les formes, les formes qu'ils essayaient de nous montrer. Ils nous parlaient. Ils nous parlaient du vent, de l'arrivée des orages. Autour de nous, les champs de tourbillons Ce souvenir se réveille chaque été en moi quand j'entends les cigales chanter. Peu importe où je suis, mon imaginaire me ramène à nouveau dans ces champs où les tournesols étaient plus grands que moi, ou moins, plus petites qu'eux.
- Speaker #6
Ah les cigales, les cigales et le sud de la France, les pins parasols, ces tonnes de pines par terre là, que c'est bon, c'est toute mon enfance ça. Tu vas passer des heures et des heures, tout l'après-midi, toute la journée à l'ombre des arbres et écouter ces cigales qui des fois sont vraiment fortes, même trop fortes. Et après on lit Marcel le Pagnol, La gloire de mon père, Le château de ma mère. Et on tombe amoureux de toute cette symbiose et culture du sud qui s'aligne parfaitement avec le temps de la sieste et le temps de l'apéro.
- Speaker #7
Les étés de mon enfance passaient tout le mois de juillet à la campagne chez mes grands-parents, avec mes cousines, mon frère. Et en fait on était constamment dehors, on allait dans la piscine, on se racontait des histoires, où on se construisait des cabanes dans les champs. On Mon grand-père, il avait une vieille charrue où on montait dessus et on disait que c'était un bateau. Enfin, on faisait plein d'histoires comme ça. Puis mon grand-père avait aussi des moutons. Donc à chaque fois qu'il allait s'en occuper, on était derrière lui, on leur donnait le biberon. C'était vraiment la connexion avec la nature enfant. Et c'est ce que j'aimerais retrouver maintenant que j'ai une fille... Qu'elle puisse s'amuser avec rien et qu'elle se construise des mondes imaginaires dans la nature. Et qu'elle n'ait pas besoin d'aller dans des parcs d'attractions, qu'elle n'ait pas besoin d'avoir forcément les écrans, des jeux de société. qu'elle puisse s'amuser dans la nature et prendre conscience que la nature c'est important de la préserver. Ça me tient vraiment à cœur de lui transmettre ça, parce que moi j'en ai pris conscience adulte, et j'aimerais que ça soit inné chez elle de consommer écologiquement.
- Speaker #1
J'étais sur le toit de ma maison, j'y accédais par la chambre de mes parents et depuis le toit de la maison, j'observais les étoiles. Je voyais aussi toutes les chauves-souris qui volaient, c'était comme un ballet de chauves-souris qui volait dans tous les sens. et qui venait s'abreuver dans la piscine. Et là, je m'allongeais sur les tuiles de mon toit et j'observais le ciel, la voie lactée. Et ça, c'était un des plus beaux souvenirs que j'ai pu avoir quand j'étais petite parce qu'après, en grandissant, je n'osais plus aller sur le toit de ma maison pour observer les étoiles parce que je me disais que ça pouvait s'effondrer.
- Speaker #8
Souvenir d'enfance dans les Cévennes Une grosse partie de mon enfance, c'était dans l'Hérault et notamment dans la rivière de l'Hérault. Avec du courant, des rochers, une couleur vert transparente. Des souvenirs de couleurs, de poissons aussi, d'odeurs qui n'étaient pas forcément agréables au départ. Mais maintenant quand je la sens... ça me rappelle tout de suite les Cévennes. Et du coup j'y suis retourné il y a quelques années et ça a été un peu un choc pour moi parce que j'ai découvert tout le bord des rives de la rivière de l'Hérault, c'était dégueulasse en fait, des papiers, des canettes... Je crois que la beauté du site était victime de son succès et c'est dommage tout ça. J'ai passé une partie de mon enfance dans la campagne, dans le Périgord, dans le Périgord vert.
- Speaker #0
Et j'ai pour souvenir principal les week-ends, les vacances que je passais dans la campagne, dans la nature, au bord de l'étang. à faire des ricochets sur l'eau ou à pêcher avec mon grand-père, à prendre la barque et à pêcher, être en communion avec la nature. Maintenant quand on vit à Lyon... On a l'impression d'avoir perdu un peu cette connexion. Et ça tombe bien parce que dans mon projet professionnel, j'ai l'intention de revenir justement dans mon périgord, pas natal mais là où j'ai grandi. J'ai hâte d'y retourner pour me reconnecter justement d'une part à la nature mais aussi à mes souvenirs d'enfance.
- Speaker #9
J'ai grandi avec mes grands-parents et on habitait dans une grande villa au Maroc. On avait un très grand jardin et j'ai passé beaucoup de temps dans ce jardin quand j'étais petite. Et je me rappelle des matins où je me réveillais pour aller à l'école, un peu en début d'été, en mai, que j'entendais un peu le bruit des oiseaux qui faisait un peu beau. Et j'ouvrais mon balcon et vraiment je restais à regarder le jardin très longtemps. Et je rentrais des cours et je m'asseyais dans les herbes. On avait comme une espèce de petite colline. dans le jardin. Et du coup, je m'asseyais là-bas et vraiment juste, je regardais et je jouais un peu avec les escargots autour de moi. Et c'était vraiment un moment où je me sentais bien. Je me sentais vraiment bien et c'est un peu mon endroit phare. Et même maintenant, je continue à aller chez mes grands-parents et j'adore me poser dans le jardin pour bronzer, pour lire, juste pour réfléchir. Et en fait, le jardin est un peu... Il est très long et où on a un grand murier, il est vraiment immense, c'est le plus grand arbre de la rue en fait et c'est super paisible de se poser en dessous, de juste lire, réfléchir et quand j'ai des murs du coup des fois on ramasse les murs et c'est vraiment super sympa et c'est un endroit où je me sens vraiment bien.
- Speaker #10
Ma maman nous emmenait énormément en forêt, on allait presque tous les week-ends, on était dehors qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, qu'il y ait une tempête on s'habillait chaudement et on allait en forêt et j'ai particulièrement aussi ce souvenir d'un énorme arbre dans un parc juste à côté de chez moi avec un tronc vraiment gigantesque et... Et en fait on essayait toujours d'en faire le tour avec nos mains. Et donc quand j'étais petite, il fallait qu'on soit très nombreux autour de cet arbre pour en faire le tour. Et puis plus j'ai grandi et plus on était moins nombreux pour faire le tour de cet arbre. Et aujourd'hui c'est quelque chose que je continue de faire dès que je suis en forêt. Et dès que je vois comme ça un arbre imposant, d'essayer d'en faire le tour à plusieurs en se tenant la main. Et c'est toujours des choses... C'est une manière pour moi de garder un lien avec ma maman et avec toute... Tous ces souvenirs à la nature qu'elle a voulu nous donner et toute cette connaissance de la nature qu'elle a voulu nous donner aussi, donc voilà.
- Speaker #11
Moi je dirais que mon premier souvenir qui remonte à ma connexion avec la nature c'était quand j'étais petite avec ma soeur et ma grand-mère. Donc ma grand-mère habite à Versailles et on allait super souvent au... au parc de Versailles, c'était dans les jardins de Marie-Antoinette et je me souviens qu'il y avait un arbre gigantesque vraiment un tronc énorme avec des énormes racines et que notre sortie habituelle de tous les week-ends c'était d'aller voir cet arbre et de jouer autour, de faire souffrir ma grand-mère parce qu'on courait autour de l'arbre Mais c'était vraiment... enfin on y était super attachés avec ma sœur. Et je sais que cet arbre un jour a été... je ne sais pas s'il a été abattu ou s'il est mort et qu'on a dû l'abattre parce qu'il était mort, mais bref. Un jour on est venus il n'était plus là. Et c'était la première fois que j'avais ce ressenti de perdre quelque chose... qui pourtant n'était qu'un arbre on va dire. Mais je me souviens que ça m'avait fait un peu comme un déchirement. Ouais, un peu comme un déchirement de voir cet arbre déraciné et c'est un peu mon premier souvenir. à la nature.
- Speaker #12
Quand j'étais petite, mes grands-parents me gardaient souvent. Ils habitaient une petite ville, mais ils avaient un beau jardin. En fait, pas si grand que ça, pas si beau, mais abrité par un immense tilleul de 50 ans d'âge. Il y avait une balançoire sous les branches. Et souvent, elle aime balancer la tête renversée, regardant les feuillages qui se balançaient dans le vent. Le chant des oiseaux m'accompagne et à chaque fois que je repense à ces moments, je repense à ce lien très fort avec cet arbre, à sa puissance, à son nombre. Ce tilleul a été coupé dès lors que la maison de mes grands-parents a été rachetée à leur décès. Et c'est très émouvant d'évoquer le souvenir de ce grand tilleul.
- Speaker #13
Alors je vais vous parler du sol pleureur qu'il y avait chez mes grands-parents. C'est un très bon souvenir parce que j'adorais cet arbre, puisqu'il était immense et vu que les branches retombent sur les côtés, ça faisait comme un arbre de protection. Et vu qu'on avait une énorme famille, on était... 20, 30 aînes, on pouvait mettre les tables dessous et tous se réunir dessous. C'est vraiment le souvenir de ces énormes repas de famille en extérieur où les enfants jouaient et après on retournait sous cet arbre là où nos parents discutaient.
- Speaker #14
Je me rappelle quand j'étais petite fille. J'adore ! J'adorais et j'adore toujours être pieds nus, être en contact avec la nature, de sentir mes pieds dans le gazon frais, courir comme ça pieds nus. Ma mère me disait toujours Je me disais, je vais toujours mettre des chaussures. Et en fait, on s'en fout. C'est tellement bon d'être connecté. Et souvent, pour l'été, on avait un petit potager derrière la maison. Et donc, je courais comme ça, courais. et pieds nus pour chercher des tomates, des tomates qui étaient encore chaudes du soleil, qu'il avait réchauffées toute la journée, et puis couper du basilic frais. Et voilà, j'étais juste contente de voir ces belles tomates rouges encore chaudes, ce basilic qui sent bon, et de le ramener pour le dîner.
- Speaker #15
Je me rappelle d'un souvenir d'enfance qui a fait monter les larmes quand il m'est venu en tête. C'est de me revoir en train de ramasser des murs et des figues au bord de petits chemins avec mon papa et ma soeur quand j'étais enfant. Et là je suis tout de suite immergée au bord du chemin, je mange des mûres, je me pique les doigts, j'entends ma sœur qui crie parce qu'il y avait une araignée sur le mur qu'elle voulait attraper. Et j'entends ma sœur partir en courant parce qu'elle en a marre, elle ne veut pas, ça pique, il fait chaud, de toute façon il y a trop de bêtes et elle s'en fout de manger la confiture de mûres de toute façon. et on est là, mon papa et moi à persévérer parce que même si c'est dur et que c'est long de remplir ce seau de mûres, on sait que derrière ça va être une gourmandise sans nom que de manger les confitures et les tartes aux mûres, la gelée de mûres. C'était une vraie madeleine de brousse qui me fait rire, qui m'attendrit d'y repenser. Je pense aussi au goût juteux des figues. et de la joie de pouvoir manger le fruit sur l'arbre. Et d'ailleurs c'est assez drôle parce que souvent les fruits mangés sur l'arbre, on en mange une quantité bien plus grande que finalement quand on les cueille et qu'on rentre à la maison et qu'ils sont posés sur une table. Et je trouve que la traîne n'est pas la même quand on peut manger directement dans la nature ce qu'on cueille et quand on récolte pour manger a posteriori. Il y a vraiment cette joie d'être en lien direct avec le végétal. Il nous nourrit et cette sensation d'immédiateté. Et quand c'est posé dans un saladier sur la table, on est dans une autre relation où la nourriture est coupée de son essence et de sa provenance. Et elle est tout de suite moins appréciable, moins enviable. Un peu comme si le corps savait que la nourriture lui serait aussi plus bénéfique qu'il y ait immédiatement sur le sol. L'arbre est mangé immédiatement.
- Speaker #16
J'étais une jeune adolescente, j'étais en vacances avec mes parents dans le parc national du Mercantour. Et j'étais de ces adolescentes qui n'avaient vraiment rien à faire d'être en vacances avec ses parents et qui trouvaient tout nul. Et puis on est allées dans une grande forêt. Une forêt d'épicéa qui était incroyable. Il y avait un calme et ces grands arbres, vraiment on prenait conscience de où ils prenaient racine et jusqu'où ils s'élevaient. Six hauts dans le ciel quasiment reliés ensemble à leur pointe, vraiment majestueux et puis un certain... ordre finalement dans leur implantation sur terre qui rendait cet endroit forcément beau en fait et très esthétique et le sol était recouvert d'aiguilles des aiguilles marron il y avait un tapis un tapis d'aiguilles qui était épais, qui était doux et qui sentait hyper bon. Je me souviens avoir passé énormément de temps à contempler et à saisir cet instant présent, à être juste là et à nourrir l'ensemble de mes sens. Et je n'ai pas pu m'empêcher de repartir avec un sac rempli d'aiguilles. et aiguilles qui, à 38 ans, sont toujours dans un coin privilégié de mon placard, de ma chambre d'enfant. Je ne me résous pas à me séparer de ce sac d'aiguilles. Je les aime trop. On fait partie de la même vie, on fait partie de la même planète. Et il y a un lien particulier. Voilà, ça ne s'explique pas. Juste, ça se vit et ça se ressent. Et je suis émue. hyper heureuse de les avoir conservés parce que ça me rappelle toujours à ce souvenir et à cet instant là. Je suis hyper émue en racontant ça, il y a une sensation de gratitude hyper forte qui s'active et juste de plénitude aussi et se dire qu'on est quand même drôlement privilégiée de faire partie des habitants de cette planète et qu'on est tous ensemble quel que soit Notre apparence est notre règne.
- Speaker #1
Ces témoignages révèlent tous qu'une part de notre identité est constituée de la relation intime que l'on noue avec notre environnement, et ce dès l'enfance. On en garde une marque indélébile.
- Speaker #2
L'écologue américain Robert Pyle souligne que les occasions et envie d'expérimenter la nature se font de plus en plus rares. Il va jusqu'à parler d'extinction de l'expérience de nature. Ainsi, si un enfant grandit loin de la nature, comment pourrait-il avoir envie de la protéger ?
- Speaker #1
Il faut donc sans doute aller à la rencontre de cette nature tout en multipliant les initiatives pour la rapprocher de soi.