Speaker #1La Shoah, mot hébreu qui signifie catastrophe, désigne la mise à mort de près de 6 millions de Juifs d'Europe par l'Allemagne nazie et ses collaborateurs pendant la Seconde Guerre mondiale. En France, plus de 25% de la population juive totale sera décimée. Les enfants ne seront pas épargnés. Ce premier choc d'enfance dont parlait Ditt, c'est le départ forcé de ses grands-parents maternels pour l'Argentine. Viticulteur, issu d'un milieu très modeste, il vivait à Leiven, un petit village de Rhenani au bord de la Moselle, tout près de Trèves. Face à la violence nazie qui saccagea leur synagogue et frappa ce grand-père respecté, ils comprirent vite le danger. Ils vendirent tout ce qu'ils possédaient et fuirent à l'autre bout du monde, en Argentine. De l'autre côté de la famille, le destin va prendre un chemin bien différent. Du côté de son père donc, les racines sont ancrées plus au sud, en Sars. C'est là qu'Edith naît le 4 juin 1932, à Sars-Louis, une ville située à la frontière entre la France et l'Allemagne, bâtie autrefois par le roi de France pour protéger le royaume. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la Sars vit dans un entre-deux, un territoire placé sous mandat international mais sous très forte influence économique et culturelle française. Cette parenthèse bascule en janvier 1935. Lors d'un vote historique, plus de 90% des Sarouas choisissent d'intégrer l'Allemagne d'Hitler. Face à la montée du nazisme aux portes de la ville et à l'arrivée des lois antisémites, la menace devient immédiate pour les familles juives. Les parents et grands-parents paternels d'Edith choisissent l'exil. Ils quittent la Sarre. pour se réfugier de l'autre côté de la frontière, à Metz. Là-bas, son père engage une démarche capitale. Obtenir non pas une simple naturalisation, mais une réintégration dans la nationalité française. Une protection vitale qui leur évite d'être arrêtés en première ligne, comme juifs étrangers, et parqués dans les camps du Sud, comme Gurs ou Rivesalt. Un bouclier bien fragile cependant, car le piège ne tardera pas à se refermer sur tous. Voici le témoignage d'Edith. 7 ans, enfant de la Shoah
Speaker #0Bon, on habitait à Metz. Ma mère aidait mon père au magasin, ça fait que j'étais confiée à une employée de maison, on peut dire. Elle était vraiment pas sympa du tout avec les enfants. D'ailleurs, elle disait à ma mère "j'aime pas les gosses". Et donc, au moment de la drôle de guerre, c'est-à-dire avant la guerre, en fait. Un jour, on a dit maintenant il faut quitter Metz. Mon père a été militaire et ma mère, ses deux belles sœurs, mes grands-parents paternels, les autres n'étaient pas là, on a quitté Metz et on est allé en Haute-Marne à Bourbonne-les-Bains. Il n'y avait plus la fameuse Bella qui était supposée me garder, pour moi c'est le bonheur. Donc j'ai que des bons souvenirs au départ de la guerre. et de l'hiver qui était très rude. On a vécu à Bourbonne-les-Bains dans une maison très rurale avec l'école du village. Et après, il y a eu la débâcle. Toute la France était sur les routes. Mes grands-parents paternels, donc ma grand-mère et mon grand-père, ils sont restés à Bourbonne parce que mon grand-père ne pouvait pas bouger de sa chaise roulante. Nous, de Bourbonne-les-Bains, on s'est mis au bord de la route, on est monté sur un camion militaire avec ma mère. Et trois fois rien, les choses qu'on avait, on n'a rien emmené pratiquement. Et on a été ravitaillé par la Croix-Rouge. J'ai du petit souvenir d'avoir dormi sur la paille à Vienne, au centre d'accueil, à côté d'un chien. Donc bon, c'est des souvenirs très très puérils en fait. On allait, on fuyait devant les Allemands avec l'armée. J'ai un souvenir très précis. Les gens, quand on s'arrêtait, nous disaient manger des fruits. C'était la saison des cerises. C'est un souvenir, je dirais, poustien, les cerises. Pour moi, c'est avoir mangé des cerises autant que j'en voulais, puisqu'il y en avait partout, et que les gens ne faisaient pas la récolte. Après, on s'est arrêtés à Vienne. Je me souviens d'une mitraille pendant laquelle il fallait que tout le monde aille dans le fossé. On était avec l'armée. Et il y a un jeune garçon qui a mis son casque sur ma tête. Maintenant, je m'en souviens, j'en pleurerais. Et après, on arrive à... Je me rappelle, ma mère, elle disait « Ah, c'est beau, parce qu'on est passé à Carcassonne. » Elle n'avait jamais vu ça. Alors on est passés, et puis on s'est arrêtés à Toulouse, où il n'y avait pas moyen de trouver une chambre. Et il y a une dame qui nous a recueillis chez elle. Après, le lendemain, comme les Allemands se rapprochaient quand même, on est partis, ma mère disait, j'irai en Espagne, j'irai n'importe où. Et donc, on est partis, et sur la route de Luchon... On a rencontré une dame de la campagne, on ne comprenait pas ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait l'occident en montant. Et donc elle nous a dit, venez chez moi. Donc on a pris un car, on est montés sur la montagne, dans un village magnifique. Et là, il n'y avait pas un bruit, il n'y avait pas la guerre, c'était formidable. Avec ma mère, toutes les deux. Ma mère, c'était un peu l'éducation à l'ancienne. Il fallait toujours que je sois nickel, propre. Elle me lavait dix fois par jour. Et donc là, on était sale. On ne s'est pas lavées. C'était des souvenirs assez bizarres. Mais quand même sympa, parce que chez Madame Sale, qui habitait un patelin qui s'appelle Burgalaïs, avec des maisons construites sur du rocher, du solide. Et puis au loin, vous voyez des montagnes enneigées. C'était le paradis. Ma mère aidait un peu, la dame qui nous avait recueillis. Elle faisait la cuisine pendant que la dame cultivait son jardin. Puis moi, je m'occupais des lapins. Je ramassais des... Enfin voilà, une vie rustique. Ça n'a pas duré quand il y a eu la déclaration d'armistice. Les gens se sont réunis sur la place du village. Bon ben là, je ne comprenais pas pourquoi des adultes pleuraient. Tout le monde pleurait dans le village. Et je ne comprenais pas, ils me disaient, mais bon, pourquoi ils pleurent ? Donc le lendemain, on a dit, on ne reste pas chez cette dame. On ne pouvait pas rester là-haut, parce que bon, d'abord elle nous avait hébergés, mais on ne pouvait pas quand même rester dans ce village. Et ma mère voulait aller chez mon oncle, le frère de mon père. qui lui n'était pas jamais habité en Lorraine, il était à Lyon. Donc on a rejoint mon oncle Sally, c'était son abrévation, le plus jeune frère de mon père. Il nous a hébergés, il n'avait pas de place, c'était le logement qui avait des sous-pentes à Lyon. Moi je pouvais parce que j'avais 10 ans, même pas, je pouvais marcher, les autres étaient gourbés en boue. Et donc on était là-dedans. Et mon père était prisonnier de guerre, ce qu'on a appris. Au début, on n'était pas persécutés en tant que juifs. Donc ma mère, elle a loué un petit logement. Puis j'ai commencé à aller à l'école, en 40, 41. Et les rafles, le danger est venu en 42. Jusque-là, bon, moi je ne savais pas tellement ce que c'était que d'être juif. Ça ne me parlait pas. Alors, le lycée Ampère à Lyon, au début, j'ai soublié, je devais être en CM1, et en CM2, ça s'est gâté, parce que l'instituteur, dont j'ai gardé le nom pour l'envoyer aux Gémonies, c'était un certain M. Laurencin, qui était un pétainiste, Là, j'ai commencé... à sentir que pourquoi ils m'en veulent qu'est ce que j'ai fait ? Une fois il y avait une petite voisine avec lequel on a joué c'est presque des histoires que j'ai pas envie de raconter c'est trop puéril on a plongé nos doigts dans un truc c'est un garage ils avaient abandonné des bidons on a mis nos mains dedans et après on s'est un peu brûlés les doigts parce qu'il y avait de l'acide quand je suis rentrée en disant ça me pique ma mère a dit oh "il faut Il faut laver au savon". Et puis l'autre gamine, on ne lui a pas dit ça, ça fait qu'elle avait des mains un peu rouges. Et après, ça fait un incident au niveau du quartier. La dame a dit, "voilà, cette fille juive a obligé, pas du tout, ma fille à se faire mal. Et elle, vous voyez, elle n'a rien". Moi, je n'avais rien parce que ma mère avait eu la bonne idée de me faire laver les mains. "Et vous voyez, c'est des juifs qui sont très malfaisants". Moi, je ne comprenais pas. Là, c'est un incident, je ne comprenais pas. Et puis tout à coup, je me rappelle, la grand-mère d'un des petits copains m'a dit « Tu viens plus chez nous ? » Je dis « Quoi ? » Petit à petit, dans ma cour d'école... Ils ont commencé à être très désagréables. Ce monsieur Laurencin notre instituteur, disait qu'on était une race maudite. Enfin, je ne me souviens plus. Ils me mettaient au fond de la classe. Il y en avait deux ou trois comme ça au fond de la classe. Et puis chaque fois, pendant la récréation, les autres commençaient à me bagarrer avec moi. Et moi, c'est là où j'ai commencé à avoir envie de me bagarrer. Et bon, à attraper très mauvais caractère. Il faut bien expliquer les choses.