Speaker #2C'est un événement magnifique pour moi. Quand on a appris qu'il allait être démobilisé, ma mère et mon oncle, donc on n'habitait pas loin, on n'était plus chez lui, on n'habitait pas loin, on est partis avec un bus à Satonnay. C'est là où il rapatriait les gens. Et j'ai revu mon père, que je n'avais pas vu pendant un an, qui avait très bonne mine. parce qu'il travaillait chez un paysan autrichien. Donc il mangeait à sa faim chez le paysan. Et le paysan lui a même proposé, m'a-t-il raconté, de s'enfuir. Il lui disait, "écoute Léon, tu me voles un costume et puis tu fiches le camp". Il a failli le faire. Puis il a appris qu'on allait les renvoyer dans leur foyer. Il s'est dit "pas la peine de prendre des risques". Il est rentré, il avait bonne mine. Et il est rentré à Satonnay. Donc je me souviens que nous sommes rentrés. Ça faisait 8 kilomètres, ce qui pour moi, ça faisait beaucoup. Et on chantait tout le long, avec mon oncle et ma mère et mon père, on chantait tout le long, parce qu'on n'était pas encore avec des faux papiers, on trouvait que tout allait bien. Et c'était un souvenir d'une très belle journée. D'abord, mon père s'est mis à travailler, donc on n'avait pas de sous pendant un temps. Il s'est débrouillé pour qu'on mange, parce qu'il allait à la campagne, parce qu'on n'avait rien à manger au début. Alors c'était pas la clandestinité. La clandestinité, elle a commencé en 1942. La bascule, c'était quand j'étais en sixième. Là, on a commencé à parler de rafle. Comme ça, faites attention, les gens nous disaient, mais on n'y croyait pas. On ne savait pas où allaient les gens qu'on emmenait. Aucune idée d'Auschwitz. Aucune idée. On ne pensait pas qu'ils nous feraient du bien, mais on ne savait pas. Mon père disait, des gens disaient, "ils peuvent rien nous faire, ils emmènent les jeunes pour travailler". On avait des voisines au-dessus de notre tête qui étaient juives aussi, mais qui avaient toujours habité Lyon. Et qui disaient, "mais on ne va pas s'enfuir à la campagne, on ne va pas se cacher, qu'est-ce qu'on va nous faire ?" Elles ont été déportées, ma mère leur disait, "partez". Puis ma mère avait vu ce qui s'était passé en Allemagne, avec les nazis dans son village. où ils avaient d'ailleurs tué l'idiot du village, le pauvre gars, qui était un petit gars qui aidait pour faire les travaux et que tous les gens du village accueillaient chez eux. Ma mère était très réaliste à ce niveau-là. Elle savait très bien ce que était le nazisme. Alors qu'à Lyon, avec Pétain, on nous dorait un peu la pilule, on nous disait « oui, mais on ne peut pas nous faire trop de mal » . Et puis le fait d'être français, les dames... Madame Lehmann qui habitait au-dessus, c'était des gens de nationalité française. On se dit "mais qu'est-ce qui peut nous arriver ?" Mais ma mère, puisqu'on était en zone libre, de temps en temps il y avait des gens de la zone occupée qui venaient et qu'elle hébergeait pour une nuit. Ce qui fait qu'on a eu très vite, la propriétaire de l'immeuble nous a fait des réflexions sur les états. "vous ne seriez pas des fois juifs ? ", enfin on a commencé à trouver que les choses n'allaient pas bien et les voisins nous ont dit "méfiez-vous". Donc on a commencé à rentrer dans la clandestinité, mes parents se sont débrouillés, pour avoir des faux papiers, on commençait la résistance à Lyon. Après à l'école, la directrice du collège moderne a prévenu ma mère qu'on allait faire des rafles parce qu'elle avait été informée qu'on ferait des rafles dans les écoles. Ma mère avait une copine à Grenoble, dont le fils a été raflé à Champollion, à la sortie du lycée. Elle n'a jamais revu. Donc ça s'est fait. Donc la directrice de ce collège moderne à Lyon, elle m'a sauvé la vie. Et grâce à mon oncle, qui connaissait un curé avec qui il était copain, ce curé-là, l'abbé Laurent, avait bon caractère. Alors il m'a trouvé une école chez les bonnes sœurs et il a trouvé un hébergement pour mon oncle, ma tante et entre-temps ils avaient eu un petit gosse. Et donc cet Abbé Laurent a rendu service à toute la famille. Et nous, grâce aux copains de mon père, de l'usine, ils avaient loué une maison, une petite maison à Decines et nous on était sous-locataires. Un soir, ils devaient rafler, une voisine est venue en courant nous dire « Fichez le camp, fichez le camp de votre logement à Lyon. » Et donc on a pris nos vélos et on est montés sur nos vélos. On avait organisé d'avance, mon père avait dit « Toi tu prends telle rue, etc. tu pars par là. » Et ma mère qui n'était pas sportive, qui ne savait pas faire du vélo, elle a pris les transports en commun. Et on s'est retrouvés dans la petite maison. Après on n'a plus bougé. Il y avait à Decines, une espèce de cité ouvrière, avec des jardins. Donc un jardin, ça vous nourrit. Et donc on a cultivé, au début, on a hébergé mon oncle et ma tante qui après sont partis en Suisse. Et dans cette petite maison, dont j'ai gardé un bon souvenir, un bon et un mauvais. Parce qu'il y avait de l'angoisse. Mon père, un jour, il me dit, "écoute, voilà nos vrais papiers. Je les mets dans une boîte, genre boîte à biscuits, et je les enterre dans le jardin, au pied de cet arbre. Si jamais nous venons à disparaître, et que tu dois un jour avoir besoin de te débrouiller, de prouver ton identité, tu iras dans le jardin, tu déterras la boîte". Et ça, ça m'a fichu la trouille, à l'époque. Et alors moi j'étais en pension chez les sœurs à Tassin la demi-lune. Il n'y avait que la directrice, mademoiselle Fina, qui était une vieille dame extrêmement sévère, et qui savait. Les autres ne savaient pas. Peut-être qu'elle s'en doutaient, mais elles ne savaient pas. Et moi j'étais en sixième, et ça m'a rendu très grand service ce pensionnat, parce que... Tu dis que j'aime la lecture, ça vient de là. Mes parents n'avaient pas de livres à la maison. Ma mère pourtant, elle a été au lycée et elle ne lisait jamais rien. Donc dans ce pensionnat, il y avait une bibliothèque. Bien sûr, c'était souvent des histoires, les saints, des histoires un peu religieuses, mais j'avalais tout, donc ça m'a rendu service. Et que je pouvais lire, on me disait pas, "il y a des pommes de terre à éplucher, tu perds ton temps…". Non, on me disait rien, c'était un cocon, le pensionnat. Je m'en fichais pas mal que ça soit religieux. Je sais pas, pour moi ça me passait un peu ailleurs. Tantôt c'était les parents, tantôt on avait permission pour aller voir les parents. Il y a à peu près une heure de trajet quand même. Et un jour... Je suis passée pour la place Bellecour, en tram, et j'ai vu des garçons qui venaient d'être fusillés. Parce qu'un mois avant la libération, il y a eu des maquisards qui ont été fusillés et on a mis leur corps sur la place Bellecour. Moi j'ai encaissé ça et quand je suis rentrée à Decines, où on avait la petite maison, je dis à ma mère, elle me dit "raconte pas de bêtises" parce que les nouvelles, il n'y a pas de nouvelles, il n'y a pas de journaux qui racontaient ça. Elle me dit "tu fabules", à tel point que moi j'ai enfui ça. Il y a une vingtaine d'années, quand je faisais encore de la randonnée, j'étais dans un club de randonnée, un jour on a fait une randonnée avec des gens. du club des Amis de la Nature de Lyon. Je me retrouve à Lyon, ça fait au moins 30 ans que je suis là, et on s'était donné rendez-vous place Bellecour. Et je n'avais plus pensé à ça, je l'avais complètement évacué. Donc moi j'attends, j'arrive à la première et je vois ça. Et la scène me revient. Le cerveau travaille bizarrement quand même. Et là je me mets à pleurer, mais à pleurer, mais je ne pouvais pas m'arrêter. Cette scène... Que ma mère disait « tu as inventé » , je l'ai vraiment vécu. Je suis allée au musée de la résistance à Lyon pour voir comment ça s'était passé. Effectivement, je n'ai pas la date en tête, mais justement, il y a eu un moment donné, on a fusillé des gens et pour impressionner la population, on les a laissés là. Un jour j'ai eu peur parce qu'on n'avait pas de téléphone, donc mes parents ne sont pas venus, ils avaient eu un empêchement, donc c'était horrible. Les Allemands, je commençais la quatrième, c'est au moment de la libération, ils ont réquisitionné le pensionnat, et quand ils sont arrivés, moi j'étais gosse encore, pour moi ils venaient m'arrêter. J'ai eu la trouille de ma vie là, et j'avais fait un projet pendant la récréation, je m'étais dit, sje vais fuirs. Au fond du jardin des sœurs, il y avait un mur. Je m'étais dit, "je vais passer par le mur". L'autre côté, c'était le jardin du curé. Du jardin du curé, on accédait à l'église. L'église était ouverte. J'avais fait mon plan pour m'enfuir. J'avais quand même la trouille. Pendant la récréation, justement, il y a une sœur, ou la directrice, je pense, elle passe à côté de moi. Elle me dit, "ne vous inquiétez pas". Ils venaient réquisitionner, donc on a été mis en vacances au mois d'avril. À ce moment-là, comme il n'était pas question que je reste avec mes parents, on m'a mis dans un autre pensionnat qui était, lui, à Lantilly, dans l'Ain, mais qui n'était qu'une école primaire. Donc de ma quatrième, je suis retournée à l'école primaire.
Speaker #2Le plus mauvais souvenir que j'ai ? C'était mon lycée de Metz qui était nazi, qui était resté nazi. À l'école, c'était l'humiliation permanente. Oui, à Metz, après la guerre. Ils étaient restés nazis. Sauf les professeurs qui, eux, avaient été en France, comme on disait. Ils sont rentrés petit à petit et l'ambiance a changé. Mais moi, j'ai essuyé les plâtres. On me distribuait des prix, des prix. C'était toujours des auteurs qui étaient horriblement antisémites. On ne me distribuait que des ouvrages antisémites. Et un jour, j'ai pris une grosse crise de colère avec la prof de chant qui m'avait interdit de chanter la marseillaise en disant "vous ne pouvez pas, vous autres, chanter la marseillaise". Et je lui ai dit, "et vous, vous pouvez", parce que vous, vous pouvez, vous aurez mieux, je ne sais plus comment je vais répondre. "Vous étiez là du temps des Allemands et vous pouvez chanter la marseillaise maintenant". Et du coup, j'ai été au conseil de discipline. Trois jours de renvoi, puis ma mère a encore été faire un scandale. C'est ma mère, elle faisait le scandale dans l'histoire pour notre professeur, Madame Romac, qui était absolument de l'extrême droite. Un jour, elle me demande « à quoi vous vous intéressez ? » Alors, je lui ai dit « je m'intéresse beaucoup à l'histoire et à la politique. » « Ah, vous voulez faire de la politique comme ce Léon Blum ? On en a marre de ces juifs qui veulent faire de la politique. Il ne nous créent que des ennuis. » Parce que la thèse, c'était que les Juifs étaient responsables de la guerre et de tous les maux de l'humanité. D'ailleurs, au début, quand il n'y avait pas à manger, ben "les juifs nous ont pris notre bouffe", enfin voilà, c'est ça. En fait, l'idée c'était qu'on lui volait quelque chose. Je lui volais la culture française.