- Speaker #0
Je suis née le 4 février 1925, aux 22 rue Vieilles du Temple, dans le 4e arrondissement. J'étais la petite dernière de 6 filles. Mais je n'ai quand même pas été la dernière complètement, parce que mon père, qui s'appelait Léon Cherkasky, voulait absolument un garçon. Mais le garçon est arrivé 7 ans après moi. Ma mère a toujours essayé d'avoir un garçon. Mais les fausses couches qu'elle faisait, comme a fait exprès, c'était les garçons. Et le petit garçon qui est né, malheureusement, il a été déporté, tué, assassiné dans les chambres à gaz. Mon père voulaitun garçon pour que son nom soit, comment on dit, continué, perpétué. Eh bien... Il n'y a plus de Cherkasky.
- Speaker #1
La Shoah, mot hébreu qui signifie catastrophe, désigne la mise à mort de près de 6 millions de juifs d'Europe par l'Allemagne nazie et ses collaborateurs pendant la Seconde Guerre mondiale. En France, plus de 25% de la population juive totale sera décimée. Les enfants ne seront pas épargnés.
Avant de devenir l'une des plus grandes voix de la mémoire, Ginette Cherkasky, plus connue sous son nom d'épouse, Ginette Kolinka, est une jeune fille parisienne.
Elle naît le 4 février 1925 au sein d'une famille juive, athée et non pratiquante. Ginette grandit entourée de ses cinq grandes sœurs et de son petit frère Gilbert, né six ans après elle. Son père Léon est un tailleur d'origine ukrainienne Il dirige un petit atelier de confection d'imperméables dans le quartier du faubourg du Temple.
Sa mère, Berthe, est arrivée de Roumanie pour fonder ce foyer où l'on mène une existence paisible.
Mais en 1939, cette tranquillité vole en éclats. Dès 1941, le cercle familial est frappé par l'arrestation de son oncle et de son beau-frère. L'étau se resserre l'année suivante, les lois anti-juives forcent son père à céder son atelier et interdisent à ses sœurs de travailler. Désormais, toute la famille doit porter l'étoile jaune. C'est le début du naufrage. Voici la première partie du témoignage de Ginette, 17 ans, enfant de la Shoah.
- Speaker #0
Nous, on ne bougeait pas, parce que mon père estimait que lui, en tant que Français, il craignait rien. Il avait fait la guerre de 14. Mes beaux frères étaient... avait fait la guerre de 39-40, donc il pensait que nous, on ne risquait rien, et il n'a jamais essayé de partir, on était parisiens, parisiens, on est venus nous prévenir qu'on était dénoncés, non pas comme juifs, puisqu'on s'était fait recenser, on portait l'étoile. Seulement on a été dénoncé parce qu'on était communiste, et communiste actif même. Un monsieur de la préfecture que je n'ai jamais revu, parce que si je l'avais revu, je l'aurais fait décorer comme juste. Peut-être qu'il a été dénoncé lui aussi, arrêté, en tout cas il est venu nous prévenir qu'on était repéré et qu'il valait mieux pour nous. de Partir en zone libre, si c'était possible, On a été vivre à Avignon. Parce que ma sœur aînée avait des amis à Avignon et ils nous avaient trouvé une maison, toute la famille. Mais naturellement, on n'était pas juifs, on était de religion orthodoxe.
C'est superbe Avignon, on s'était fait des copains, des copines, on vivait très très bien.
On travaillait sur les marchés, c'était pas les marchés, c'était les remparts à Avignon. J'avais déjà 17 ans. Tout ce que mon père trouvait à acheter, ça se vendait. On a vendu sur notre étalage, il y avait des clous, il y avait du cirage, il y avait des bouchons. Comme c'était à Avignon, on avait trouvé des bouchons. Il y avait la mercerie, la bonnetterie, de tout.
- Speaker #1
De juillet 1942 à mars 1944, la famille de Ginette tente de se reconstruire à Avignon. Pour échapper aux persécutions, ils vivent sous une fausse identité. C'est celle de Russes, Chrétiens, Orthodoxes. Pendant près de deux ans, la vie semble reprendre son cours. Mais le 13 mars 1944, l'équilibre s'effondre. Ginette et sa famille sont dénoncées, non pas comme communistes cette fois, mais en tant que Juifs.
- Speaker #0
Moi, j'étais avec ma sœur sur les remparts à l'étalage. C'était toute la journée, donc à tour de rôle, on allait déjeuner. Et je venais pour déjeuner. Et la bestapote est là. Ça n'aurait pas été moi, c'était ma sœur. J'ai préféré que ça soit moi.
Mon père était là aussi, avec mon frère et mon neveu. À l'époque, les enfants, il n'y avait pas de cantine. Les enfants rentraient déjeuner chez eux. C'était le cas pour mon frère et mon neveu. Maman était malade. Je n'ai jamais su pourquoi. Ils ne l'ont pas emmené, je n'ai jamais su, je n'ai jamais demandé non plus. Et puis, maintenant que j'aimerais bien le savoir, je n'ai pas demandé. Partis que ceux qui étaient là à ce moment-là. Mon père, mon frère, mon neveu et moi. D'abord en prison à Avignon, après en prison à Marseille, après Drancy et puis après le départ pour les grands... les camps de travail qui étaient en Pologne. En prison à Avignon, une journée.
À Marseille, on est arrivé le 14, on est parti le 30 ou 31. Et puis alors à Drancy, on est restés une dizaine de jours.
Le 13 avril 1944, on a quitté Drancy. Nous, dans notre transport on était nombreux, il y avait les enfants d'Izieu dedans. Donc il y était un transport, on était 1500. En principe c'était 1200, nous on était 1500.
Je ne sais pas s'il y en a qui avaient des idées, je ne sais pas si les personnes âgées avaient des idées, je ne sais pas si mon père se doutait de quelque chose, mais moi alors pas du tout, Moi j'allais dans un camp de travail.
- Speaker #1
Le 13 avril 1944, le convoi 71 quitte la gare de Bobigny. C'est l'un des plus gros convois à destination d'Auschwitz, avec 1500 déportés à son bord, dont 289 enfants. Parmi eux se trouvent des noms qui marqueront l'histoire.
Simone Jacob, qui deviendra Simone Veil, ainsi que sa mère et sa sœur, Marceline Rosenberg, qui deviendra Marceline Lauridan-Ivens, et son père, ainsi que 34 des enfants d'Izieu. Ginette est là aussi, accompagnée de son père Léon, de son petit frère Gilbert, et de son neveu.
Après trois jours de transport dans des conditions atroces, entassés dans des wagons à bestiaux sans eau, sans air, le train arrive à Auschwitz le 16 avril 1944. Sur le quai de la Rampe, la sélection commence immédiatement. 165 hommes et 91 femmes sont choisis pour les travaux forcés. Ginette fait partie de ces 91 femmes sélectionnées.
Sur les 1500 personnes du convoi, Seuls 256 échapperont à la mort immédiate. Tous les autres sont emmenés immédiatement vers la chambre à gaz. Les 34 enfants d'Izieux, âgés de 4 à 17 ans, mais aussi le père de Ginette et son petit frère.
- Speaker #0
J'ai toujours eu le remords de dire que c'était de ma faute. C'est pas vrai, c'est pas de ma faute. Seulement c'est moi qui leur ai dit quand on est descendus des trains. Et qu'ils disaient que ceux qui étaient fatigués, qu'il y avait des camions à leur disposition, eh bien moi j'ai dit à papa, "prenez le camion". Et avec mon petit frère, pour moi ils partaient pour que je les revoient cinq minutes après. Et j'ai toujours eu le remords de me dire, "c'est de ma faute, c'est moi qui leur ai fait prendre le camion". Alors qu'en réalité, de toute façon, ils auraient été obligés de monter dans le camion parce qu'ils avaient des quotas, l'âge. Alors un, mon frère était trop jeune, mon père était trop vieux. De toute façon, ils étaient désignés pour être tués.
- Speaker #1
À l'arrivée du train, Les portes s'ouvrent sur le fracas de la rampe. Des officiers SS et des médecins nazis attendent les déportés. D'un simple geste de la main, ils séparent brutalement les arrivants en deux groupes. D'un côté, ceux jugés aptes au travail, les hommes jeunes, les valides et quelques femmes sans enfants. De l'autre, tous les autres, les enfants, les personnes âgées, les malades et les mères serrant leur bébé dans les bras.
La sélection ne dure que quelques secondes. Un regard, un mouvement du pouce, droite ou gauche.
D'un côté, on est conduit vers les chambres à gaz pour y être assassiné dans l'heure.
De l'autre, on entre dans le camp pour y être tatoué, tendu et réduit en esclavage.
Ginette fait partie de ces 91 femmes sélectionnées, ces "chanceuses" au destin suspendu.
Dans le prochain épisode, Ginette nous racontera son quotidien à Birkenau, la survie, Entre les baraquements, le froid, la faim et les coups, jour après jour.
Merci d'avoir écouté cette première partie du témoignage de Ginette Kolinka.
Alors si ce récit vous a touché, n'hésitez pas à le partager autour de vous et à laisser un commentaire. La mémoire ne vit que si elle se transmet par la parole, par l'écoute et par le partage.
C'était Enfant de la Shoah, un podcast de Catherine Benmaor.
Allez, salut !