Speaker #1La Shoah, mot hébreu qui signifie catastrophe, désigne la mise à mort de près de 6 millions de juifs d'Europe par l'Allemagne nazie et ses collaborateurs pendant la Seconde Guerre mondiale. En France, plus de 25% de la population juive totale sera décimée. Les enfants ne seront pas épargnés. Ginette grandit à Paris, au sein d'une famille juive non pratiquante. Une enfance simple, entourée de ses cinq sœurs et de son petit frère. Mais avec la guerre... Tout bascule. Les lois anti-juives, l'étoile jaune, les interdictions et la peur s'installent. Accusés d'être communistes, la famille fuit vers Avignon. Pendant près de deux ans, ils y vivent cachés sous une fausse identité, tentant de reconstruire une vie, jusqu'au 13 mars 1944. Ginette, alors âgée de 19 ans, est arrêtée avec son père, son petit frère et son neveu. Ils sont déportés vers Auschwitz par le convoi 71 Le 13 avril 1944, à l'arrivée, c'est la sélection. Ginette est choisie pour le travail, les autres, dont son père et son petit frère, sont immédiatement assassinés. Ginette survit alors pendant plusieurs mois à Birkenau, dans le froid. La fin, la violence. En novembre 1944, les troupes soviétiques avancent vers Auschwitz. Les nazis savent que la fin approche et tentent d'effacer les traces de leurs crimes. Les chambres à gaz et les crématoires de Birkenau sont détruits, mais ils ne veulent pas laisser de témoins, ni perdre une main d'œuvre qu'ils jugent encore utile. Alors ils déplacent les déportés. Dans ce dernier épisode, Ginette nous raconte son transfert à Bergen-Belsen, la vie dans ce nouveau camp, et quelques mois plus tard, son voyage glaçant vers Theresienstadt, dans ce qu'on appellera le train fantôme. Voici le troisième et dernier épisode du témoignage de Ginette Kolinka, 19 ans, enfant de la Shoah.
Speaker #0J'ai eu la chance de quitter Birkenau en novembre 44. Et donc j'ai pas fait la marche de la mort de janvier 45. Le hasard, je suis là ce jour-là, et ce jour-là, il y a un ordre qui est donné. Ceux qui sont pas au travail étaient rassemblés. Naturellement, on sait jamais pourquoi, mais on pense tout de suite à la mort. Eh ben c'était pas la mort, je partais pour un nouveau camp. qui était Bergen-Belsen. C'était un très grand camp d'internement aussi, mais pas de travail, on ne faisait rien. J'essaye de me rappeler comment je pensais mes journées. On ne se promenait pas, on ne travaillait pas. Moi, je ne me vois pas papoter avec personne. Je suis assez sauvage. Seulement, par contre, j'ai la chance que... En février 45, justement, il y a des dirigeants d'usines qui ont besoin de personnel. La guerre nucléaire la perdait, donc tous les Allemands qui étaient capables de tenir un fusil étaient sur le front. Et puis les usines, il fallait qu'elles tournent, ils ont pris les déportés. Et j'ai eu la chance d'aller travailler en usine. C'est pour ça que vous pouvez m'interroger. S'il n'y avait pas eu ça, vous ne mourriez pas. interrogé, j'étais pas là. On est resté de novembre jusqu'à février à Bergen-Belsen. Et puis en février, on est parti dans cette usine et dans cette usine on est resté jusqu'en avril. Et là les baraques elles étaient plus confortables que à Birkenau. Birkenau on vivait dans des espèces de niches. A minimum 6, à Bergen-Belsen, déjà c'était mieux. On était dans des lits superposés, normalement deux par lit, mais quelquefois on était plus. On a quitté l'usine pour se retrouver dans un train qui a été pour beaucoup le train de la mort. Ce train s'arrêtait. A tout bout de champ, pour lui se passer les convois prioritaires, quand il y avait une alerte, les soldats se mettaient à l'abri. Nous, on était oubliés sur les voies de garage. On a traîné sur ces voies de garage, je ne sais pas combien de temps, mais peut-être qu'il aurait fallu mettre deux jours, on a mis peut-être 4, 6, 8, on ne se rendait pas compte de la notion du temps. Mais dans les wagons, même pas un saut pour faire ses besoins, même pas de la... pas être par terre pour s'asseoir. C'était vraiment des wagons vides, sans nourriture et sans boisson. Dans ces wagons, les gens mouraient tous les jours. Tous les jours, il y avait une ou deux mortes. Elles étaient très faibles du fait qu'on ne mangeait pas. Il y en a qui traînaient les mortes jusqu'à un coin du wagon où les mortes s'entassaient. Moi, je me rappelle, à côté de moi, il y en avait une. Au début, elle n'était pas morte et je ne lui ai jamais parlé. Je ne sais même pas si elle était française ou pas. Et à un moment donné, elle commence à me tomber sur l'épaule une fois, deux fois. Et la troisième fois, j'en ai marre et je la secoue. Et la secoue, elle est tombée complètement sur moi. Elle était morte. plus pitié des mortes. Alors moi, je m'en fous, j'ai gardé ma morte. T'es morte, moi je m'en fous, mais par contre, tu vas pas rendre service. Si on nous donne à manger, il y a une distribution de nourriture. Moi, je pensais pas mourir. Eh ben, je dirais que tu dors, et comme ça, j'aurai ta ration. Pour moi, les mortes, c'était une ration supplémentaire. Les mortes, c'est... Tant mieux, c'est pas moi. Je le sais même. pas, je ne sais même pas si les mères et les filles avaient encore des sentiments. Je doute, je doute, je doute là-dessus. Après, ça a été la libération. Mais par contre, moi, j'étais très malade. Et je n'ai pas été rapatrié comme tous les déportés au 8 mai. Moi, il a fallu que j'attende un mois après. J'ai été rapatrié au mois de juin. Et pendant un mois, j'ai été soigné par l'Utchek. J'étais à Theresienstadt. C'était un camp. Nous, on a appris que la guerre était finie quand on était dans le camp. Quand on a atterri à Lyon... On nous a emmenés dans un centre d'accueil, il a fallu répondre aux questions et j'avoue franchement que les personnes qui nous interrogeaient ne se rendaient pas compte de notre état. Elles nous posaient des questions, les mêmes questions, elles s'énervaient et nous on mourait de fatigue. Elles s'allaient fatiguer peut-être de poser les mêmes questions à tout le monde, mais elles n'étaient pas très très douces certaines. Moi, je ne suis pas tombée sur des très douces. Elle s'énervait parce que je ne répondais pas assez, pas assez vite. Et quand on a répondu aux questions, à ce moment-là, parlez à vos familles. Mais pour moi, tout le monde avait été arrêté. Donc, je ne sais pas où aller. Ma famille, est-ce qu'elle est à Paris ? Est-ce qu'elle est à Amiens ? Je ne sais pas. Et je ne me vois pas capable d'aller dans une ville et les chercher. Il y a quand même les hôpitaux qui sont là. Ceux qui veulent aller à l'hôpital, il n'y a pas de problème. Donc j'accepte l'hôpital et j'attends dans ce centre d'accueil qu'on vienne me chercher. Pendant ce temps-là, dans le centre d'accueil, les gens venaient nous voir. Il y en a qui amenaient de l'argent, il y en a qui amenaient de la nourriture, il y en a qui venaient avec des photos. Est-ce que vous l'avez vu Et je suis assise dans ce centre d'accueil. Et une dame, je pense qu'elle va me montrer une photo, ou qu'elle va me donner de l'argent, ou qu'elle va me donner un peu de nourriture ou des bonbons, ce que je sais, elle s'approche de moi, elle passe pour passer devant moi, et d'un seul coup, elle s'arrête, elle me regarde et elle me reconnaît comme étant une fille Tchertesky. Ben oui, c'est vrai, je suis une fille. chacasse. Et elle m'apprend « Eh bien, ta mère, tes sœurs n'ont pas été arrêtées. Elles sont vivantes. » Et en plus, elles ont récupéré l'appartement que tu as à Paris. Vous pensez bien que l'hôpital m'attend encore. Il fallait toute une nuit pour aller de Lyon à Paris. J'arrive à Paris le matin, moi je veux aller chez moi, puisque je connais l'adresse et je sais que mes soeurs... Non, on doit aller d'abord dans un grand centre d'accueil, dans un grand hôtel de luxe. L'hôtel Lutetia, alors là, il faut décliner votre identité, il faut montrer que vous avez vraiment été déporté, et une fois que vous avez bien montré que vous avez été déporté, là vous avez le droit de prévenir vos familles. Alors, mes familles, je les avais déjà prévenues à Lyon, que j'arriverais à l'hôtel Lutetia, mais elles ne sont pas là. Et comme elles ne sont pas là, moi je n'ai pas la patience d'attendre. Il y a des autobus qui nous emmenaient dans les quartiers où on voulait aller. Je sais où est mon quartier, je prends l'autobus qui m'y emmène. C'était sur le boulevard Beaumarchais. Je prends la rue... Ah, elle a changé. Avant, c'était la rue d'Angoulême. Elle s'appelle la rue Jean-Pierre Thimbault. Je la descends, je reconnais l'immeuble. Maintenant, je ne pourrais plus faire ça. Les portes cochères sont fermées et il faut des codes. À l'époque, Non, donc la porte-cochère est ouverte, il n'y a pas de code, je rentre, je croise la concierge, c'était la même qu'il y a trois ans. Oh, Gilbert ! Elle me prenait pour mon frère. Non, je ne suis pas Gilbert, je suis Ginette. Et elle me dit, ta mère t'attend. Naturellement, on nous avait rasé, on avait des poux, ils nous avaient rasé, j'étais en tenue d'hôpital. J'avais une veste sur le dos, une veste de soldat, pourquoi, j'en sais rien, qui me l'a mis, je ne me rappelle pas. Je monte, c'est ma mère qui ouvre, on est dans les bras l'une de l'autre, moi je suis certaine, je n'ai pas pleuré, je ne sais plus pleurer. Elle m'amène... vers le canapé qui est dans le fond de la pièce, qu'est-ce qu'elle me dit ? Elle me dit, demain, on va me donner des nouvelles de papa et de Gilbert. Papa, Gilbert, qui ont été gazés quand on est arrivé. Qu'est-ce qu'on va lui donner comme nouvelles ? Et moi ? Je ne sais pas ce que c'est que des sentiments. Quand on sort de là, vous savez, on n'en a plus. Non, maman, tu n'auras jamais de nouvelles de papa et de Gilbert. On les a assassinés, on les a gazés, on a brûlé leur corps. Alors, tu ne peux pas avoir des nouvelles de papa et de Gilbert. Voilà comment j'ai annoncé à une mère et à une épouse qu'elle ne reverra plus. C'est quelque chose que j'ai toujours... Toujours du remords, ça. Mais bon, c'est trop tard.