Speaker #1La Shoah, mot hébreu qui signifie catastrophe, désigne la mise à mort de près de 6 millions de juifs d'Europe par l'Allemagne nazie et ses collaborateurs pendant la Seconde Guerre mondiale. En France, plus de 25% de la population juive totale sera décimée. Les enfants ne seront pas épargnés.
Ginette grandit à Paris, dans une famille juive non pratiquante. Entre un père ukrainien et une mère roumaine, elle mène une enfance simple et heureuse, entourée de ses cinq sœurs et de son petit frère Gilbert.
Une vie ordinaire comme tant d'autres.
Puis, tout bascule. 1939, la guerre éclate. À partir de 1941, les arrestations se multiplient autour d'eux.
En 1942, les lois anti-juifs se durcissent. La famille doit porter l'étoile jaune. Ils perdent leur travail, leur liberté, leur place dans la société.
Alors pour survivre, ils fuient, direction Avignon.
Pendant près de deux ans, ils vivent cachés sous une fausse identité, se faisant passer pour des Russes chrétiens orthodoxes. Ils se refont une vie, travaillent, et le petit frère retourne à l'école.
Jusqu'à ce jour fatal du 13 mars 1944. Ce jour-là, Ginette, son père, son petit frère et son neveu sont arrêtés. Ginette a 19 ans.
Ils sont déportés un mois plus tard, le 13 avril 1944, par le convoi 71 vers Auschwitz.
Après trois jours d'un voyage inhumain, c'est l'arrivée sur la rampe et la sélection. Ginette est choisie pour le travail, les autres sont envoyés à la mort.
Dans cet épisode, Ginette raconte ce qui vient après, la vie à Birkenau, le froid, la faim, les coups, et cette lutte de chaque instant pour rester en vie.
Voici la deuxième partie du témoignage de Ginette Colinca, 19 ans, enfant de la Shoah.
Speaker #0On travaille. Comment voulez-vous que ça se passe ? Il faut travailler, on a travaillé. Moi j'ai fait des travaux de terrassement. J'ai creusé des fossés, j'ai cassé des pierres pour faire la route, j'ai fait des routes, j'ai installé les rails de chemin de fer qui amenaient le train jusqu'au pied des...
J'ai fait que des gros travaux de terrassement.
C'est le hasard, vous savez. Moi, je dis que c'est la chance. Costaud, pas costaud, à la fin, personne n'est costaud.
Moi, je pense que la chance, il y est pour beaucoup. Alors, la chance, il y en a qui appellent ça la destinée. Moi, je dis destinée, chance. Il y en a qui appellent ça Dieu.
Le réveil était 3h30-4h du matin. Il y a l'appel du matin qui est assez pénible, mais moins que le soir.
Et puis après, vous avez la distribution d'un liquide qui s'appelle café, mais qui est plutôt une espèce d'eau avec un produit qui vous rend malade plutôt qu'autre chose.
Et puis après, vous allez au travail.
Alors, on avait le droit au dimanche après-midi. Mais le dimanche après-midi, il y avait toujours quelque chose. Un contrôle ou une punition. C'était très très rare. Mais c'est arrivé. On avait des après-midi, quelques heures à faire ce qu'on voulait.
Alors vous pouviez aller vous balader dans un petit secteur du camp. Si vous aviez des copines ou de la famille dans une baraque qui n'était pas la vôtre. Eh bien, vous pouvez aller les voir, c'est arrivé.
Les appels sont toujours très pénibles, mais le matin c'est moins dur, parce que la blockova, c'est celle qui dirige la baraque, n'a que sa baraque à compter.
Alors s'il manque une ou deux personnes, c'est pas parce qu'elles dorment, c'est parce qu'elles sont malades ou mortes.
Eh bien, les malades et les mortes, Il faut qu'elle soit dehors.
Les malades dehors ! et au garde-à-vous, même pas le droit d'être assise, ni d'être par terre, debout au garde-à-vous.
Alors on va partir au travail, on va travailler jusqu'à midi, une heure, j'en sais rien, je me rappelle pas non plus.
Alors là c'est la distribution de la soupe, la soupe c'est exactement la même chose que le matin, c'est aussi un liquide.
Quelquefois, si vous avez la chance... De trouver un petit bout de légumes qui flottent ou un petit bout de... on ne sait jamais... Eh bien, c'est la Kapo qui le prend.
La kapo, elle, elle se permet de prendre dans votre ration ce qui l'intéresse. Et puis vous n'avez rien à dire.
e me souviens toujours, la première fois, on fait la queue les unes derrière les autres pour avoir notre ration du repas de midi. Il y a celle qui est devant moi. On la sert et dans ce qu'on lui donne, il y avait un petit bout de quelque chose qui flottait.
La Kapo, elle ne se gêne pas, elle le prend, elle le met dans son petit récipient qu'elle a à côté d'elle. La copine devant, "c'est à moi ça, pourquoi tu me le prends ?" "Ah, ça ne te plaît pas, c'est à toi ? ". Cette petite ration de soupe qu'on attendait depuis le matin, elle lui a pris, elle l'a jetée par terre. "Puisque c'est à toi, lèche !"
La pauvre fille, elle n'a pas léché naturellement, mais moi qui étais derrière, "lave-toi les mains dans mon écuel et puis je ne te dirai rien."
n a le droit de rien dire. Rien dire, rien faire.
Vous devez vous laisser battre, vous laisser cogner, vous faire engueuler, même quand on fait des compliments, ce qui est très rare, mais bon. Vous ne devez rien dire.
D'ailleurs, je crois qu'on avait même envie de rien dire.
Je ne me vois pas pleurer, non. Je n'ai jamais vu quelqu'un pleurer à Birkenau. Les Kapos vous battaient au point où vous étiez évanouis.
Mais je n'ai jamais vu quelqu'un pleurer parce qu'on la battait.
Ils auraient peut-être été contents de nous voir pleurer.
Les Kapos, c'est celles-ci qui nous ont fait souffrir.
Parce que ces salauds de nazis, ils n'étaient pas fous. Ils prenaient les déportés pour nous faire garder. Et une déportée qui était désignée pour être Kapo, elle avait une chance de survie parce qu'elle, au moins, elle n'avait pas les travaux à faire qu'elle nous faisait faire.
Et qu'est-ce qu'on aurait fait, nous, si on nous avait désigné pour être Kapo ? Moi, je ne me vois pas. Je ne me vois pas pouvoir faire ça. Mais qui sait ? On ne sait pas.
Et alors après, il faut reprendre le travail jusqu'au soir et à 18 heures, le travail est terminé. Il faut aller ranger les outils et ce qui est terrible, les outils doivent être propres. mais vous, vous avez la même robe qu'on vous a donnée, vous dormez avec, vous travaillez avec.
Je suis en train de me demander quand est-ce que... qu'on m'a changé mes affaires. Je ne crois jamais. Sauf quand on a été travailler en usine. Sinon, j'ai toujours eu les mêmes affaires. Je n'ai pas le souvenir d'avoir été sale. Je l'étais. Je ne me suis jamais lavée. Et comme tout le monde était sale, on ne se rendait pas compte qu'on l'était. C'était plus que sale. C'était de la crasse.
Il y en a quand même qui étaient malades.
Il y avait quand même un hôpital et il y avait des malades.
Alors les malades, où elles mouraient tout de suite, mais quelquefois, on les mettait dans un espèce de baraque de convalescence où elles étaient un peu mieux nourries.
Et nous, comme on avait un travail un peu dur, une fois par semaine, j'avais un supplément. Une petite tranche de saucisson, mais vraiment très très fine, ou une espèce de crème de gruyère, un petit morceau de fromage qui ressemble à une crème de gruyère.
Il y a l'appel, l'appel du soir.
Alors là, il n'y était plus long l'appel, parce que c'était tous les barraques qui comptaient leur soeil. Chaque... Les dirigeants de barraques amenaient leurs résultats au commandant du camp qui faisait le total. Et s'il y avait une personne sur les 10 000 qui manquait, il fallait la retrouver.
Alors c'était des heures impossibles à rester debout, c'était affreux. Moi je ne suis jamais restée; 3-4 heures, ça suffisait déjà, c'est déjà beaucoup.
Mais il paraît que quelques fois c'était encore plus long.
Mais moi je doute maintenant en parlant. Si ça se trouve, ils avaient le compte, mais ils faisaient exprès de dire qu'ils ne l'avaient pas.
Ça, c'était dur. Alors surtout, c'était terrible, l'hiver quand il faisait très très très froid. Et puis l'été quand il faisait très très chaud. Parce que c'est pareil, vous savez, travailler avec 40-42, c'était dur aussi. Moins 20, moins 25, c'est dur, mais 40-42, c'est dur aussi. Il fallait travailler quand même.
Et jamais on m'a changé mes affaires, ni pour l'hiver ni pour l'été. Vous aviez les mêmes affaires.
On passait à la désinfection. Alors là, on était nus, toutes nos affaires étaient emmenées, passées à l'étuve, on nous les ramenait. C'était mouillé, mais c'était chaud en même temps, alors ça c'était agréable.
Et quand on était nus, ils nous contrôlaient pour voir si on n'avait pas la gale, si on n'avait pas...
On n'a jamais, jamais demandé quoi que ce soit à personne. Pourquoi ? Il n'y a pas de pourquoi. Tu fais ce qu'on te commande.