Speaker #0Alors ça, je m'en souviens comme si c'était hier.
On sonne, c'est moi qui vais ouvrir. Deux flics, l'un en tenue, l'autre en civil. Gentiment, ils me demandent mon papa. Et je réponds, "papa, il n'est pas là". Maman arrive avec mon petit frère dans les bras et elle confirme, "mon mari n'est pas là". Ils me poussent gentiment. Ils rentrent et ils se mettent à fouiller partout. Ils fouillent, papa n'est pas là. C'était un grand appartement avec des placards. Ils fouillent partout, papa n'est pas là.
Et j'entends un des deux dire, "on emmène la bonne femme et les mioches". Et j'ai compris que les mioches, c'était mon petit frère et moi.
Et le miracle, le second lui répond, "On va pas s'emmerder avec une bonne femme et deux gosses", ils sont partis. C'est extraordinaire.
Mais ils sont partis. Ils sont montés au deuxième, où il y avait les Geller. C'était un vieux couple. Lui avait fait la guerre de 14. Donc maman avait été le voir pour lui dire « Monsieur Geller ne dormait pas chez vous » . Et lui, il lui avait dit « Moi, ancien combattant, on ne va rien me faire » .
Et donc, les Geller étaient chez eux. Un fils était prisonnier de guerre et ils avaient le deuxième fils qui était un peu plus vieux que moi qui avait 16, 17 ans.
Et on les a vus descendre tous les trois. Maman se tordait les mains, c'était horrible. Ils ne sont pas revenus tous les trois, bien entendu. Et le fils qui était prisonnier de guerre quand il est rentré, il n'a pas voulu rentrer dans l'appartement de ses parents.
Donc, pour en revenir à nous, ils s'en vont. Quelques minutes après, on gratte à la porte. En bas de chez nous, il y avait une boulangerie et Mme Morvilliers s'entendait bien avec maman.
Donc elle monte, elle gratta la porte et elle nous dit « Jeannette, Jeannette, ouvre-moi, c'est moi Mme Morvilliers. » Donc j'ouvre et Mme Morvilliers dit à maman « Venez vite avec les enfants, ils peuvent revenir. » Mais maman avait été tellement bouleversée parce qu'elle se rendait compte de ce qu'elle avait fait, de ne pas avoir voulu partir plus tôt.
Elle ne pouvait pas bouger, alors elle lui dit « Ecoutez, emmenez-moi les enfants, laissez-moi retrouver un peu mes esprits et je les sentrai vous rejoindre. »
Donc mon petit frère et moi, on s'est vite habillés et on est descendus avec madame Morvilliers.
Quelques minutes après arrive un ami de papa, Gustave, un gars du Nord, qui dit à maman « Tu te dépêches de t'habiller, je t'emmène chez moi, où sont les enfants »
Donc il oblige maman à s'habiller en quatrième. Ils nous ont récupérés, on a été chez lui, il habitait à côté du jardin de Luxembourg. Et alors, papa était parti en zone libre grâce aux cheminots. À l'époque, les trains marchaient au charbon. Et il y avait donc un petit tendaire où il y avait la réserve de charbon. Et quand on arrivait à la ligne de démarcation, la personne qui voulait passer de l'autre côté se cachait dans le charbon.
Donc papa est passé comme ça, maman est passée comme ça. Mais papa téléphone à son ami Gustave en lui disant, « Jeannette est grande, elle accepterait - j'avais douze ans et demi - de se cacher et de se taire, mais le petit qui avait 7-8 ans, il va avoir peur. Alors trouve-moi une personne, son prix sera le mien, pour que cette personne m'amène les deux enfants, écoutez bien, à Villefranche-de-Rouergue.
Gustave trouve un bonhomme, qui moyennant finance, il a été largement payé. Il devait donc nous emmener à Villefranche-de-Rouergue. Moi, je n'étais pas très forte en géographie.
On est dans le train, un soir, et il me semble que les villes que l'on passe ne sont pas des files en direction du sud-ouest. Donc, je veux lui dire, mais à cette époque-là, quand un adulte disait « tais-toi » , on se taisait. Et donc, je m'approche de ce monsieur, « Monsieur…" "tais-toi » . On s'est retrouvés dans une place, il y avait au moins une dizaine de personnes qui passaient en zone libre. Mon petit frère commençait à dire « Jeannette…" il trouvait que c'était long, je ne pouvais pas le porter. » Et il y a un monsieur qui l'a pris sur ses épaules. Il y avait deux barques qui nous attendaient. On traverse le Doubs et on arrive donc en zone libre où on dort dans une grange.
Le matin, notre bonhomme nous dit "Allez les enfants, dépêchez-vous, on va à Villefranche-sur-Saône". Je le regarde et je lui dis, "qu'est-ce que vous voulez qu'on aille faire à Villefranche-sur-Saône ?" Et il me répond, "mon petit, on va voir tes parents". "Mais monsieur, mes parents ne sont pas à Villefranche-sur-Saône, ils sont à Villefranche-de-Rouergue". Alors j'ai droit à un "Merde" retentissant. "Tu te démerdes, tu fais ce que tu veux". Qu 'est ce que vous voulez que je fasse, j'ai 12 ans et demi, je me suis mis à pleurer.
Et le passeur officiel me voyant pleurer s'approche de moi, je raconte mon histoire. Alors il arrive à convaincre mon accompagnateur de nous accompagner jusqu'à Lyon, où nous avions un train direct pour Toulouse, et Toulouse-Vite-Franche, c'est pas loin. Il accepte à condition que je lui donne de l'argent. J'ai 12 ans et demi, je ne connais pas la valeur de l'argent. J'avais de l'argent sur moi. Donc je lui donne tout. Mais je garde quelques sous pour envoyer un télégramme à mes parents. "arriverons demain ou après-demain", et pour nous acheter un petit sandwich si on avait faim. Ils nous amènent effectivement à Lyon. Ils nous achètent nos deux billets, j'avais plus d'argent. Et puis, ils nous plantent à la gare pour repartir.
Je n'avais jamais pris le métro toute seule. Et deuxièmement, en tant que juive, je n'ai pas le droit de rentrer à la gare à n'importe quelle heure. Je n'ai pas le droit de monter dans un wagon, n'importe quel wagon. Je ne sais plus si c'était le premier ou le dernier auquel on avait droit.
J'ai peur, mais je n'ai pas le choix.
Alors j'ai pris la main de mon petit frère, ma petite valise, et je suis rentrée. Et j'ai fini par comprendre que ce qui était marqué en tête de train indiquait la direction du train. Donc j'ai vu Toulouse, il n'y avait pas grand monde, on est rentrés, on s'est couchés chacun à côté, et j'ai dit à mon petit frère, « Jeannot, si je m'endors, tu me pinces pour me réveiller. » « D'accord. » On s'est couché chacun sur une... Les banquettes étaient en bois à l'époque.
Et puis on s'est réveillés, et on était à Toulouse, le train s'arrête. Il n'allait pas plus loin. Alors on est descendus. À Toulouse, Jeannot me dit, "Jeannette, j'ai faim". Alors j'ai acheté un petit sandwich. Et puis là, je savais déjà, donc j'ai cherché direction Villefranche-de rouergue. Maman, ne nous voyant pas arriver, voulait se jeter sous le train. Elle était folle d'inquiétude.
Enfin, on est arrivés à Villefranche. Maman et papa étaient sur le quai. On était sauvés. Je me suis sentie de nouveau protégée.
Et alors ensuite, nous n'avons pas été à Villefranche même, mais à Villeneuve d'Aveyron qui joux de Villefranche. Papa avait trouvé une maison. Ah, ça, c'est important. Une maison qui était entre deux ruelles. Donc mon petit frère allait à la maternelle, moi j'étais pensionnaire à Villefranche-de-Rouergue, au Collège des filles, un gendarme. est venu prévenir maman que le lendemain, il venait arrêter papa. On ne pouvait pas faire mieux. Et papa, qui était quelqu'un de très liant, de très gai, papa s'était lié d'amitié avec le bourrelier du village qui s'appelait Henri Bourdon. Et donc quand maman lui dit « on va venir t'arrêter le lendemain » , il va voir son copain Henri, il lui dit « Henri, il faut que tu me caches, on va venir m'arrêter demain » . Et le brave Henri Bordon qui dit à papa « Max, arrête de dire des bêtises, pourquoi tu veux qu'on t'arrête, t'as rien à vendre ? » Parce que lui qui avait une ferme avait appris la valeur de ses œufs, de ses poulets, et papa, nous on n'avait rien. Alors il dit à papa « Allez viens, on va aller prendre l'apéritif chez mes parents. » Donc papa va avec Henri chez les parents Bordon, et il est installé en train de prendre l'apéritif, les gendarmes viennent à la maison, papa n'est pas là, Et... Comme tout le monde savait que papa était toujours fourré chez Henri Bordon, eh bien, ils y vont et ils trouvent papa. Donc, papa leur dit, vous voulez bien me ramener à la maison pour que je fasse ma valise ? Oui, monsieur Swita. Il le ramène à la maison. Or, il savait que la maison était entre deux ruelles. Et ils n'ont pas bloqué la deuxième ruelle. Donc, il est passé par la ruelle et il a été se cacher dans la campagne. Puis, un jour, il me téléphone et il me dit, ma fille... Tu vas prendre deux billets, tel jour, telle heure, pour Grenoble. Donc, papa vient m'enjoindre à la gare de Villefranche et nous prenons le train. Et le même soir, il y a un gendarme qui monte et qui dit à un moment, "Madame Swita a dit à Monsieur Swita de ne pas traîner à la gare de Villefranche. J'ai eu beaucoup de mal à tourner la tête tout le temps".
C'est pas magnifique ?