Speaker #0Un jour au cabinet, une voix, des questions pour regarder le soin autrement. Je suis Florence, je suis dentiste et j'ai décidé d'enregistrer ce qui se passe un jour au cabinet. Un espace pour questionner ce métier, ses angles morts et ses paradoxes, ce qu'il donne, ce qu'il coûte, ce qu'il raconte de notre rapport au soin. Un jour au cabinet, Ce que je n'ai pas demandé. Je vais prendre votre carte vitale s'il vous plaît. Et je vous laisse vous installer en salle d'attente. C'est une première consultation. Un patient adressé par un confrère pour prendre le relais d'un traitement parodontal. Ce confrère quitte un centre mutualiste pour créer son propre cabinet et pendant au moins un an, il ne pourra pas assurer le suivi de ce patient. Alors c'est moi qui le reçois. Il entre. C'est un homme qui approche la soixantaine, pas encore à la retraite visiblement. Il vient sur sa pause de midi, en tenue de travail. A en juger par ses vêtements, on devine un travail en extérieur, quelque chose de physique, peut-être dans le bâtiment, peut-être sur les routes. Il parle peu, il semble fermé. Ce n'est pas inhabituel, beaucoup de patients viennent parce qu'on leur a dit de consulter, pas parce qu'ils en ont vraiment fait le choix. Et très vite, je sens que c'est peut-être le cas ici aussi. Je l'invite à s'asseoir en face de moi. au bureau, pour une première consultation, j'aime bien commencer là. Pas tout de suite allongée sur le fauteuil, pas tout de suite la bouche ouverte, mais d'abord face à face. C'est la première fois que nous nous rencontrons. Alors comme à chaque premier rendez-vous, je reprends avec lui ses antécédents médicaux, ses traitements, ses habitudes d'hygiène, ses symptômes et tout ce qui a déjà été mis en place autour de cette maladie. J'essaie de comprendre qui il est, ce qu'il sait déjà et d'où nous partons. Il répond, mais sans vraiment me donner prise. Et très vite, il m'explique que sa belle-fille est dentiste à Paris, c'est elle qui a repéré la maladie. C'est elle aussi qui lui en a déjà parlé. Autrement dit, je ne suis pas la première à lui expliquer ce qu'il a. Il y a eu sa belle-fille, il y a eu le confrère qui me l'adresse, et ce confrère a déjà commencé le traitement, il a réalisé des surfaçages. Alors je comprends d'emblée que je ne m'adresse pas à quelqu'un qui découvre la situation. Je m'adresse à quelqu'un à qui on a déjà expliqué la maladie, déjà dit ce qu'il fallait faire pour essayer de la stabiliser, et déjà proposé des soins. Je reprends malgré tout. Parce qu'un relais de traitement, ce n'est pas juste continuer à l'identique, c'est reprendre le fil. Vérifier ce qui a été compris, ce qui a été fait, ce qui a tenu et ce qui n'a pas tenu. Je lui réexplique aussi ce qu'est un surfaçage. Un surfaçage, c'est un nettoyage profond sous la gencive, souvent sous anesthésie locale, pour aller éliminer le tartre et les bactéries qui entraînent l'inflammation autour des dents. Puis je passe à l'examen. Je regarde en bouche, je sonde, j'observe et je réalise une radiographie panoramique. L'image s'affiche, je regarde la radio et très vite, je comprends que la situation est sévère. La perte osseuse est avancée, ses insif sont maintenus par une contention, un petit fil collé derrière les dents pour les solidariser et limiter leur mobilité. A l'examen, les gencives sont enflammées, elles saignent au moindre contact. La maladie n'est pas stabilisée, son hygiène est défaillante. Alors je reprends, je lui réexplique, peut-être autrement que cela lui a déjà été dit. Je lui dis que la parodontite est une maladie inflammatoire chronique qui détruit progressivement l'os autour des dents. Et quand cet os disparaît, les dents perdent leur ancrage. Elles peuvent bouger, puis finir par tomber. Le plus piégeux, c'est que cette maladie peut évoluer longtemps sans provoquer de vraies douleurs. Je lui explique aussi que dans cette maladie, le traitement ne repose pas seulement sur ce que je fais au fauteuil. Il repose aussi chaque jour sur le brossage et sur les brossettes interdentaires. C'est ce frottement mécanique qui désorganise la plaque bactérienne et diminue la charge microbienne. On peut avoir une hygiène imparfaite et ne pas développer de parodontite. Mais quand la parodontite est installée, une hygiène insuffisante empêche de la stabiliser. À ce moment-là, mon rôle est clair. Poser un diagnostic, expliquer, proposer un plan de traitement cohérent. Alors je déroule. reprendre le traitement parodontal, améliorer l'hygiène, refaire éventuellement des surfaçages, réévaluer. Et accepter aussi que certaines dents ne pourront peut-être pas être conservées. Je parle, je précise, j'ordonne les choses, je reste factuel, je décris les options, les bénéfices attendus et les limites. Je lui dis que sans amélioration du contrôle de plaque au quotidien, aucun traitement ne pourra stabiliser durablement la maladie. Et pendant que je parle, quelque chose sonne faux. Je sens que je suis à côté de la plaque. Je le sens physiquement, comme un poids dans le corps, comme du plomb dans le ventre. Il est là, en face de moi, il m'écoute, mais il semble hermétique à tout ce que je dis. Et c'est peut-être ça, au fond, qui me trouble autant. Je ne suis même pas en train de lui annoncer quelque chose de nouveau. Je suis la troisième personne à lui parler de cette maladie, la troisième à lui dire ce qu'elle peut entraîner, la troisième à lui expliquer ce qu'il faudrait faire pour essayer de la stabiliser. Et pourtant... rien ne semble accrocher. Mes mots glissent sur lui, sans prise, sans écho. Ça en devient gênant. Et pourtant je continue, je continue à expliquer, comme si ajouter des phrases allait finir par produire une ouverture, une réaction, un déclic. Mais plus j'explique, plus j'ai le sentiment de m'éloigner de lui. Comme si je déroulais un savoir juste, cohérent et nécessaire, devant quelqu'un qui n'est déjà plus vraiment avec moi. Au fond, à ce moment-là, je n'attends plus que deux issues. Soit une étincelle dans son regard, quelque chose qui me montre qu'il a compris l'urgence de la situation, soit l'inverse, qu'il parte et qu'il ne revienne plus. Et très vite... je sens que c'est probablement ce deuxième scénario qui va se produire. Est-ce que c'est ça la réactance ? Cette manière de se fermer davantage à mesure qu'on vous explique ce qui serait bon pour vous ? Cette forme d'autoprotection où plus l'autre insiste, plus on se ferme ? Ou est-ce autre chose encore ? De la honte, du retrait, de la lassitude, le simple fait de ne pas être venu ici de son propre mouvement. Il m'écoute, sans poser de questions. La consultation se termine, je l'oriente vers le secrétariat. pour le devis et les rendez-vous. Après son départ, je pressens que je ne le reverrai pas. Et je repense à l'échange. J'ai expliqué la maladie, j'ai posé un diagnostic clair, j'ai détaillé le protocole. Mais je n'ai pas posé une question essentielle. Je ne lui ai pas demandé ce qu'il attendait de cette consultation. En parodontologie, le traitement repose sur une collaboration étroite. Le praticien ne peut pas se substituer aux gestes quotidiens du patient. Lui demander ce qu'il attendait, ce n'était pas renoncer à mon rôle. Ce n'était pas non plus me placer en position de toute puissance, c'était clarifier la demande. Voulait-il sauver ses dents à tout prix, soulager une gêne, obtenir un second avis, confirmer ce qu'il savait déjà, ou simplement être là parce qu'un autre l'y avait envoyé ? Sans comprendre la demande initiale, l'alliance thérapeutique reste fragile. Depuis, avant de parler de dents, de pertes osseuses ou de protocoles, je commence souvent par une question simple. Qu'est-ce que vous attendez de cette consultation ? Un jour au cabinet, un soin, une voix, une question. Si cet épisode vous a plu, vous pouvez le partager, laisser 5 étoiles, ou participer à la cagnotte Tipeee pour permettre à ce podcast de rester libre et indépendant.