- Speaker #0
Madagascar, une mission, mille questions. Poignée ailleurs, se questionner ici. Une série documentaire de Florence Etcheverry.
- Speaker #1
On est arrivé là à l'hôtel ? Oui. Donc là on est à Tadanarive. On va peut-être pouvoir se reposer un peu. C'est impressionnant parce qu'en même temps c'est beau.
- Speaker #2
Et en même temps, c'est super pauvre et il y a un espèce de paradoxe de trouver ça beau.
- Speaker #3
Les couleurs, les gens,
- Speaker #2
c'est quand même la misère.
- Speaker #0
Épisode 3, dans la zone grise. Cet épisode est le dernier d'une série de trois. Dans le premier, j'ai raconté mon départ pour Madagascar en octobre 2024, avec mon assistante Cécile, pour une mission dentaire qui regroupait médecins, infirmiers, pharmaciens, spécialistes et dentistes. Dans cet épisode, j'ai interrogé l'envie d'aider. Dans le second, j'ai raconté le déroulé de la mission, ce qui m'a marqué, ce qui m'a dérangé. Aujourd'hui, j'aimerais essayer d'y voir plus clair. Est-ce que ce que j'ai fait, c'était de l'humanitaire ? Ou est-ce que c'était du volontourisme, comme me l'a dit ma cousine ? Ou quelque chose entre les deux ? Une zone crise, plus difficile à cerner, et donc plus difficile à critiquer. Dans cet épisode, je poursuis ma réflexion avec mes cinq intervenants. Une philosophe, une humanitaire de métier, un anthropologue, une sociologue et une documentariste. Ensemble, on va parler de responsabilité, de limite, d'éthique. et de ce que signifie aider. Une fois rentrée, la phrase de ma cousine Marianne Schmittlin m'a traversée comme une flèche. « Tu sais, ce que t'as fait, c'est pas de l'humanitaire, ça s'appelle du volontourisme. » Alors j'ai voulu creuser, interroger ce mot et comprendre où se situait mon expérience. Chloé Sanguinetti, réalisatrice de documentaire « The Volontourist » , donne une définition claire de ce que recouvre ce terme.
- Speaker #1
Il faut vraiment faire une distinction entre... L'humanitaire, même entre l'humanitaire et le développement en soi, et le volontourisme. En fait, le volontourisme, ce n'est pas de l'humanitaire, ce n'est pas du développement. C'est des entreprises de tourisme qui se sont immiscées dans une brèche et qui utilisent la motivation de certaines personnes qui ne sont pas forcément faites pour faire de l'humanitaire. L'humanitaire, c'est des gens qui sont formés, qui sont préparés au départ, préparés au retour, qui sont extrêmement compétents, et c'est un système qui se questionne. Très régulièrement, les acteurs avec lesquels je travaille aujourd'hui au sein de Unagi, ce sont des acteurs humanitaires qui existent depuis des années, qui sont sur des terrains, qui travaillent avec des acteurs locaux, qui déjà n'accepteraient jamais de prendre des volants touristes, et qui font un travail très professionnel. Ils font des évaluations, ils font des suivis-évaluations, ils ont des approches, ils ont des outils méthodologiques, il y a des besoins qui sont ciblés, ils répondent à des besoins. Le volant tourisme,
- Speaker #0
ce sont ces voyages humanitaires packagés, proposés par des agences sans vraie formation. sans compétences vérifiées. Ce n'était clairement pas mon cas. J'ai la qualification, j'étais inscrite au conseil de l'ordre de Madagascar et ça, Chloé l'a bien identifié.
- Speaker #1
Là où toi et moi, c'est très différent et c'est très intéressant de mettre nos expériences en miroir, c'est que la mienne tombe complètement dans les définitions du volontarisme, la tienne est effectivement à cette frontière-là. Et en fait, il y a des critiques à faire sur le système humanitaire, ça c'est même pas une question. Et c'est des critiques même qui sont encore plus... structurelle, qui pose la question du racisme constant dans ce système-là, du complexe du sauveur blanc, etc. C'est plutôt, moi je trouve qu'il faut faire ces deux critiques, tu sais, presque à part. Prendre ces deux sujets à part, comme ça déjà on peut aller dans le fond de chaque sujet, plutôt que de les mélanger. Et effectivement sur le tien, sur ton expérience, c'est beaucoup plus délicat. Parce que toi, tu es parti avec une compétence, et qu'on t'a demandé une compétence, et que tu répondais à un besoin. Alors que d'habitude, la définition du volontarisme, c'est souvent des gens qui ne répondent pas à un besoin, qui sont un peu inutiles. Donc toi, tu rentres un peu dans un double problème, ton expérience à toi.
- Speaker #0
Mais malgré cela, un malaise s'est installé. Flora Bastiani, philosophe de l'éthique du soin, évoque le sentiment d'être utilisé, une forme d'utilitarisme.
- Speaker #2
Dans cette organisation humanitaire, on t'utilise, c'est-à-dire on fait de toi un outil qu'on va placer à certains endroits. Tu es là pour, je ne sais pas comment l'exprimer, mais il y a une forme d'utilitarisme dans cette manière de voir les choses. C'est-à-dire, tu as des compétences, on va te faire exercer les compétences à cet endroit-là où nous on considère que c'est utile. Mais tu es qu'un élément dans une organisation où finalement tu es comme un rouage de cette machine. Le ressenti de responsabilité, le ressenti de ne pas faire le soin dans les bonnes conditions, dans des conditions qui seraient plus acceptables et tout ça, c'est un ressenti qui paraît inutile à cette organisation parce qu'elle, elle ne te demande pas de te poser des questions, elle te demande de faire à cet endroit-là ponctuellement ce qu'elle attend de toi. donc il y a vraiment une forme utilitariste de cette conception aussi du soin si tu es d'accord pour obéir à Je vais faire ce qu'on me dit, sans me poser de questions. Ça peut marcher, mais ce n'est pas éthique en tout cas, ça c'est sûr.
- Speaker #0
Je me suis aussi souvenu de cette image de Bernard Kouchner en 1992, portant un sac de riz en Somalie sous l'œil des caméras. Un geste fort, symbolique. Mais aujourd'hui, le monde a changé et cette image a vieilli. Marianne Schmittlin, humanitaire de terrain.
- Speaker #3
C'est un peu, je pense aussi, le... Le mythe, c'est le mythe de l'humanitaire des années 80, parce que dans les années 80, c'était un peu comme ça que ça se passait. C'était des mecs qui partaient à pied, il faut que tu lises la BD qui s'appelle Le Photographe, qui est exceptionnelle. C'est l'humanitaire des années 80, où je vais faire de l'opération en brousse, tout seul, un peu avec ma bite et mon couteau. Ce n'est plus du tout comme ça que ça se passe aujourd'hui. Il y a un côté un peu fantasmé, on en rêve un peu tous de ce genre d'humanitaire. Mais en fait, ce n'était pas du bon humanitaire. Il ne faut pas se mentir, ça n'avait pas un gros impact. Et pas un bon impact non plus.
- Speaker #0
Flora Bastiani, philosophe, enfonce le clou. Croire qu'on va venir faire le bien dans une société qu'on ne connaît pas, ponctuellement, c'est reproduire une posture coloniale.
- Speaker #2
Croire qu'on va venir ponctuellement faire le bien dans une société, c'est exactement la démarche non seulement du sauveur, mais du colon, en quelque sorte, qui est... une démarche très paternaliste. Couper avec ça, c'est, comme je disais, identifier ses motivations, pourquoi on le fait, et finalement, si la motivation principale c'est de mettre son expertise à la disposition de personnes qui n'ont pas pu développer, pour des raisons contextuelles, cette expertise-là, sans doute que ça passe peut-être par d'autres moyens qui ne sont pas seulement aller soigner directement des gens, mais aussi un peu partage entre professionnels, entre pairs, qui permet aussi d'améliorer les pratiques d'une manière beaucoup plus durable et d'une manière qui pourrait permettre aussi d'accéder aux repères éthiques dont j'ai parlé tout à l'heure, c'est-à-dire la collégialité, l'autonomie de la personne soignée et une forme d'équité plus forte aussi, parce qu'on va partager des compétences qui vont rester. et qui donc vont être ensuite au service de beaucoup plus de personnes qu'une mission ponctuelle de quelques jours.
- Speaker #0
Et ce que me dit Maurizio Esposito de la Rosa, anthropologue spécialiste de Madagascar, c'est que cette mission, telle que je l'ai vécue, s'apparente plus à une forme de tourisme humanitaire.
- Speaker #4
De ce que tu me décris, je dirais que c'est une forme de tourisme humanitaire, qui est très répandue maintenant. Même là où je travaille, j'ai vu souvent des gens arriver pour travailler dans les écoles, etc. Et je ne pense pas que ces actions ponctuelles qui ont pour but de faire plaisir aux Occidentaux plus qu'aider les gens locaux, d'apaiser la conscience des gens qui habitent dans les pays riches, plutôt que d'aider vraiment les pauvres sur place, je ne pense pas que c'est un dispositif qui est très utile sur le long terme.
- Speaker #0
Sur le chemin du retour, une conversation avec des confrères m'a marquée. Ce qu'il en ressortait, c'était « là-bas, au moins, les patients ne se plaignent pas » . Pas comme ici, où il faut revoir Madame Michu pour un appareil mal ajusté. Comme si, finalement, le silence d'un patient allégeait notre part de responsabilité. Comme si le soin devenait plus légitime quand la personne ne réclame rien.
- Speaker #2
Bien sûr, parce qu'il n'y a pas le poids du cadre quotidien. Oui, oui, bien sûr. C'est-à-dire, c'est direct, ce n'est pas à toi de... ne te préoccuper de certaines choses. Et d'ailleurs, tu ne te préoccupes de rien, parce qu'il n'y aura pas de suivi. La personne, tu ne vas la voir qu'une seule fois. Dans la plupart des cas, j'imagine, tu ne la vois qu'une seule fois. Donc, c'est sûr que le rapport de soins, il est beaucoup moins engageant. C'est beaucoup moins un engagement vis-à-vis des autres, puisque tu peux pratiquer à chaque fois, ponctuellement, dans un... Une demande qui est parfois directe, j'imagine, parce que les gens ne se déplacent pas comme ça sans savoir ce qu'ils... enfin, sans demande. Donc, je comprends ce que tu veux dire. Et en même temps... Il ne devrait pas y avoir un relativisme culturel vis-à-vis du soin, c'est-à-dire que mettre à profit son expertise pour des patients, théoriquement, ça devrait être toujours de la même manière qu'on le fait. C'est-à-dire, évidemment, ton expertise ne tient pas à la capacité à organiser ton activité administrativement, à gérer ton cabinet, etc., tes rendez-vous. Ce n'est pas ce dont je veux parler, mais au fond, le cœur du métier de soignant, ça devrait toujours être soigner. Mais soigner en se passant de la communication, de la rencontre, du suivi, de l'inquiétude pour ce qui va suivre, c'est-à-dire des suites opératoires, est-ce que finalement, s'il y a une suite ? dans un mois, la personne trouvera un interlocuteur, etc. Ne pas se préoccuper de ça. Est-ce que c'est vraiment soigné ? Ça peut donner le sentiment que ça simplifie les choses, mais en fait, ça enlève une part de la responsabilité aussi, du sentiment de responsabilité qui, dans le quotidien, est compliqué aussi du point de vue du soignant.
- Speaker #0
Un autre point m'a marqué. Cette obsession du chiffre. Le nombre de dents extraites devenait un indicateur, une unité de mesure. Comme si plus on arrachait, plus on aidait. Comme si l'impact se comptait en extraction. Même en partant aider, difficile d'échapper à la quantifrénie, à notre addiction aux chiffres et à la performance. Ici, ce n'est plus le chiffre d'affaires, mais le nombre de dents arrachées qui compte.
- Speaker #4
Parmi les actes médicaux que vous avez pratiqués, c'est sûr qu'il y a eu des bénéfices pour les gens sur place, mais ponctuels. Il faut aussi tenir compte, je pense que peut-être les gens qui sont conscients, que le fait de quantifier les actes médicaux, c'est aussi dû à la logique libérale que la médecine aujourd'hui, dans les hôpitaux occidentaux, c'est la même chose. Maintenant, c'est l'acte médical qui est rémunéré plus que le suivi du patient, etc. Donc, c'est toute logique. quantitative basée sur le profit et forcément délétère sur le long terme. Et cela aussi rentre dans cette logique-là à mon avis de quantifier les missions, de quantifier les actes médicaux, de quantifier le nombre de volontaires qui arrivent, etc., sans forcément se soucier des relations et des liens humains qui sont créés par ces missions. C'est forcément néfaste sur le long terme.
- Speaker #0
C'est souvent l'argument ultime, celui qu'on entend pour clore la discussion. C'est toujours mieux que rien. Mais est-ce vrai ? Est-ce que l'aide, même maladroite, même imparfaite, reste bénéfique ? Simplement parce qu'elle existe ? C'est une question que j'ai posée à Marianne Schmittlin, humanitaire de métier, qui a travaillé dans de nombreuses zones de conflit, sur des projets d'urgence, comme de développement. Et pour elle, l'intention ne suffit pas.
- Speaker #3
Ok, on arrive, on est là pour sauver des vies, on est là dans l'immédiat parce que vraiment il y a un besoin urgent, mais on pense toujours à l'avenir. On pense toujours à, ok, le jour où on s'en va, est-ce qu'il y a encore plus de gens qui vont mourir parce qu'ils ont été dépendants de nous ? Je vais reprendre juste un exemple qui, je pense, est hyper parlant. Esther Duflo, que certaines personnes qui nous écoutent le connaissent probablement, qui a été prix Nobel d'économie, a beaucoup travaillé sur l'aide, sur le système et l'économie de l'aide. Et en fait, elle parle, elle prend une analogie qui est hyper intéressante, qui est l'analogie de la moustiquaire. Et elle dit, dans un terrain humanitaire, À un moment donné, il y a une organisation qui va venir et qui va distribuer des moustiquaires. Jusque-là, on se dit, super, génial, distribution de moustiquaires, les gens vont éviter le paludisme, etc. Et six mois plus tard, elle revient et remarque que les gens n'utilisent pas de moustiquaires. Et alors, il y avait deux problèmes. Le premier problème, c'est que c'était dans un terrain où il n'y avait jamais eu de moustiquaires avant. Donc, il y avait eu distribution, mais il n'y avait pas eu d'explication de comment on utilisait une moustiquaire, qu'est-ce qu'on faisait avec la moustiquaire, où est-ce qu'on la mettait. Du coup, les gens ne l'avaient pas forcément utilisé comme moustiquaire. Ils les avaient utilisés parfois pour faire d'autres choses. Ça, c'est le premier élément. Il faut une certaine sensibilisation, une certaine formation quand on va distribuer des choses. Deuxième chose, et qui je pense est encore plus grave, c'est que le seul vendeur de moustiquaires du village, qui était la personne, du coup, lui, il a été ruiné parce qu'on a distribué toutes les moustiquaires gratuitement. Donc, lui, il n'y avait plus personne qui lui achetait des moustiquaires. Bon, on va se dire, OK, sur une grande population, il y a un gars qui a été un petit peu lésé, ça a été un effet négatif, mais bon, à la limite, c'est un sur beaucoup, OK. Mais en fait, le pire, c'est que six mois plus tard, plus personne ne veut acheter nos stickers. Pourquoi ? Parce qu'il y a six mois, on l'a eu gratuitement. Et donc là, on a un effet pervers de l'aide. Et ça, c'est hyper important, d'essayer d'anticiper tous ces éléments-là, en disant comment on fait pour qu'une action soit positive et durable, pas uniquement aujourd'hui, mais aussi dans deux ans, mais aussi dans six ans, mais aussi dans dix ans, pour essayer de changer les comportements, essayer de changer les mentalités, essayer d'avoir des comportements plus sûrs.
- Speaker #0
Parce qu'aider, ce n'est pas seulement donner, c'est aussi expliquer, accompagner, comprendre les usages et s'adapter aux réalités locales. Et surtout, mesurer les effets. C'est ce qu'a fait Andriya Erisoa Andriyana Solo, sociologue malgache. Elle a participé à des études d'impact sur plusieurs programmes d'aide dans son pays. Et parfois, ce qu'elle a observé n'a rien à voir avec les intentions initiales.
- Speaker #5
Moi, j'ai eu l'occasion de faire des études d'impact d'intervention humanitaire ou d'élevement. Et malheureusement, il y a eu des cas. ou c'était un échec total parce que ça ne congénait pas du tout aux besoins de ces populations-là. Ou parce qu'il y a plusieurs facteurs qui n'ont pas été considérés et qui font que la mission ou bien le programme n'a pas atteint ses objectifs. J'ai fait l'étude d'impact d'une mission humanitaire. C'était pour le Kéré. Kéré, c'est la grande famine qui frappe le Grand Sud tous les ans. Cette année-là, ça frappait plus fort, parce que c'était beaucoup de sécheresse que tous les ans. Donc ce programme alimentaire est arrivé sur cette zone-là. Ils ont proposé des aides alimentaires. parce que c'était la grande famille. Et on contrepartit ce programme-là, demandant à la population de fournir la main-d'œuvre pour l'installation, la construction d'un système d'addiction d'eau. Le but, c'est qu'il y aurait à la fin de la mission un système d'eau, d'addiction d'eau, pompe et tout ça. et qu'en même temps, eux, ils ont de quoi manger. Donc, c'était comme ça. Tous les jours, il y avait des populations, des hommes et femmes qui allaient sur le chantier. Et au retour, en fin d'après-midi, quand ils rentraient, ils rentraient toujours avec un sac de nourriture. Voilà. D'accord ? Ils mangeaient. C'était ça l'objectif, ils rentraient toujours avec la nourriture. Quand j'ai fait l'étude qualitative et quantitative, il se trouvait que... Premièrement, le système d'addiction d'eau n'a jamais fonctionné parce qu'il n'y avait jamais eu d'arrivée d'eau ou de pluie qui fait que ça ne servait à rien. Les buses et tout ça étaient bouchées et les pompes n'ont jamais servi. Tu vois, il y a ça. Donc ça veut dire qu'il y a un manque d'études de faisabilité technique avant de penser à ça. Deuxièmement, Quand j'ai posé la question à ces populations-là, s'ils ont mieux mangé, si la famille a mieux mangé depuis ce programme et cette mission-là, ils ont dit oui et non. Oui, parce qu'il y avait de la nourriture, mais ces nourritures-là, ils ne pouvaient pas les donner manger au sein du ménage. Il a fallu pour eux garder. une partie pour vendre. Ils vendaient en fait pour avoir de l'argent pour pouvoir acheter autre chose. Donc, ils mangeaient moins que ce qui est prévu en fait, que ce soit en termes de quantité ou le nombre de personnes dans le ménage. Il y en avait qui continuaient à manger très peu. Peut-être ils ont favorisé les enfants et les femmes enceintes par exemple. Et il y avait les adultes qui mangeaient moins. qui mangeaient toujours moins. Deuxièmement, sur le chemin du retour des chantiers, avec leur sac de nourriture, ils se faisaient attaquer. Oui, parce que c'est connu par tout le monde, donc ils rentraient avec quelque chose, ils se faisaient tout le temps attaquer, c'était source de stress, ils se faisaient agresser tout le temps. Donc, quand j'ai mis ça dans le rapport, on s'est rendu compte que... Effectivement, il fallait une autre approche. On a posé des questions à ces gens-là. Est-ce que c'est ce que vous aviez voulu ? Ils ont dit non, on aurait voulu que ça soit autrement, qu'il n'y ait pas de trajet à faire, par exemple, parce que ce n'était pas sécure pour nous, et qu'il fallait d'autres choses pour qu'on n'ait pas eu besoin de vendre les nourritures qu'on nous donnait. Ça, c'est un exemple.
- Speaker #0
Ce qu'elle décrit, ce sont des actions. qui, loin de renforcer l'autonomie des populations, ont créé de la dépendance, ou pire, détruit les dynamiques locales existantes. Alors, est-ce que c'est vraiment mieux que rien ? Ou est-ce que c'est parfois pire que rien ? Et Chloé Sanguinetti témoigne aussi de l'effet inverse. Ses missions peuvent parfois dissuader de s'engager à nouveau.
- Speaker #1
Il y a des impacts qui sont négatifs, tu vois, physiquement, par exemple. Un volontaire qui part construire un puits, qui ne sait pas construire un puits. qui va construire une structure qui, en fait, va être dangereuse parce qu'elle ne va pas tenir debout, elle ne va pas fonctionner. Bon, ça, c'est juste, c'est dangereux, c'est condescendant, c'est une forme d'aide complètement inutile. Il y a des effets néfastes qui sont encore plus dangereux que ça. Par exemple, le volontariat en orphelinat, c'est un des exemples qu'on cite souvent comme étant les pires travers du volontourisme, parce que la demande très forte des volontaires qui veulent partir travailler avec des enfants, et encore plus. avec des enfants orphelins, parce que tu as une gratification instantanée quand tu travailles avec des enfants, que tu as l'impression de ne pas avoir besoin de compétences. En fait, cette mode-là de vouloir faire du volontariat en orphelinat a créé un réel trafic d'enfants dans le monde entier. On sait qu'on a 60 ans de recherche qui nous prouvent que les enfants qui sont vraiment orphelins ne doivent pas être pris en charge dans des structures comme des orphelinats. Il vaut mieux qu'ils soient dans des familles d'accueil et des structures beaucoup plus petites. Sinon, ils ont plein de retards d'apprentissage, de développement, etc. On sait ça dans le monde, c'est pour ça qu'il n'y a plus forcément d'orphelinats en France, etc. Pourtant, on continue d'aller dans des orphelinats dans des pays qui sont plus pauvres, parce qu'on a envie d'aider, mais en fait, on s'est rendu compte que 80% des enfants dans le monde qui sont placés dans des orphelinats ne sont pas orphelins. Ils ont des parents, ils ont au moins un ou deux parents biologiques qui peuvent s'occuper d'eux. La raison pour laquelle les parents se les mettent dans ces orphelinats, c'est la pauvreté et c'est parce qu'ils veulent leur offrir une vie meilleure. Le fait qu'il y ait autant de volontaires internationaux qui viennent par tapis roulant dans ces orphelinats continue à créer une demande et donc continue à ce que ces orphelinats existent. Donc ça, c'est une vraie dérive. Et moi, j'ai habité au Cambodge pendant trois ans et demi. J'en ai vu des structures comme ça. Souvent, c'est des structures. Des faux orphelinats qui vont garder les enfants dans un état de précarité, mais total, parce que les volontaires internationaux sont plus enclins à donner de l'argent à l'orphelinat qui tombe en ruine et les enfants qui sont malades et qui sont sales, plutôt que l'orphelinat d'à côté qui est flambant neuf. Donc en fait, ça amène des dérives qui sont vraiment terribles, mais c'est une vraie réalité de terrain. Et après, tu as effectivement des impacts un peu insidieux sur... L'engagement, j'ai vu par exemple des volontaires, quand je leur posais des questions pendant le film, qui se rendaient compte que ce qu'ils étaient en train de faire, c'était soit complètement négatif, soit inutile. Et ça, c'est des jeunes qui, pour moi, ne se réengageront jamais. Ils vont être un peu traumatisés de s'être engagés là-dedans. Même pour toi, je pense que ton expérience t'a tellement marqué que potentiellement, tu ne le referas jamais. En tout cas, tu ne le referas jamais dans ce cadre-là. Mais peut-être que même dans un bon cadre, tu auras peur de te tromper.
- Speaker #0
Encore aujourd'hui, c'est difficile pour moi de parler de cette mission, parce que critiquer une action qu'on croit bonne dérange profondément. C'est une expérience que Chloé Sanguinetti connaît bien. Dans son documentaire, The Voluntourist, elle interroge la frontière floue entre aide et mise en scène. Et elle a vu de très près à quel point remettre en question ce genre de démarche peut susciter de l'incompréhension.
- Speaker #1
En fait, en critiquant le volontourisme, on ne critique pas l'aide humanitaire, ce n'est pas du tout le but. Par contre, effectivement, le volontourisme, comme c'est un espèce de... De milieux non régulés, où les gens, effectivement, on leur dit « Vous n'avez que besoin d'avoir des bonnes intentions. » Et donc, sur la base de ces bonnes intentions, vous n'avez pas besoin de questionner votre action et votre impact. Là, c'est difficile de venir le critiquer. Moi, je sais qu'après la sortie du film, j'ai heurté beaucoup de gens parce qu'ils étaient tellement persuadés d'avoir fait quelque chose de bien que moi, en leur disant « En fait, non, vous avez construit un puits qui sûrement est en train de tomber. » qui n'étaient pas utiles, etc. Les gens étaient plutôt... En tout cas, de mon point de vue, j'ai trouvé qu'ils n'étaient pas forcément sur la défensive, mais ils étaient très tristes et ils avaient honte. d'avoir participé à un système qui n'aidait pas, ou au contraire, qui était négatif.
- Speaker #0
Des personnes persuadées d'avoir fait le bien, qui se sont senties blessées, honteuses. Parce que lorsqu'on agit avec de bonnes intentions, on s'attend à être remercié, et pas remis en question. Maurizio Esposito de la Rosa, anthropologue, va plus loin. Il parle d'un piétisme très ancré dans l'imaginaire humanitaire. Le fait d'agir par pitié, dans un élan de compassion, mais sans remettre en question les rapports de pouvoir que ces actions reproduisent.
- Speaker #4
Oui, c'est ça depuis longtemps. C'est un problème dans notre société, ce que certains ont appelé la politique de la pitié, où en fait on fait recours aux émotions pour faire passer des actions, souvent politiques, qui ne sont pas mises en discussion parce qu'on les couvre, je crois, avec cette couche émotionnelle de sentiments face à l'affichage de la souffrance des autres. Donc c'est difficilement... critiquable, mais comme dit Didier Fassin, il faut bien séparer quand même la raison humanitaire, le sentiment humanitaire de la morale humanitaire. Donc c'est deux choses qu'il faut, au moins pour les gens, les professionnels, il faut bien tenir en compte, même avec le risque d'aller à l'encontre du sens commun, du sens de ce que les autres pensent. Ça me fiche de ce que... Nous, devant nos télés, on pense, ce qui importe, c'est que ces actions ont un effet réel sur place. Donc il faut avoir le courage de lutter contre ce piétisme qui entoure l'humanitaire.
- Speaker #0
Didier Fassin, qu'évoque ici Mauricio, est médecin, anthropologue et sociologue. Il a travaillé sur les politiques de santé, d'immigration et sur l'humanitaire. Dans son livre « La raison humanitaire » , il analyse comment dans nos sociétés, l'aide repose sur la compassion, sur l'émotion et non sur le droit ou la justice. Il parle d'une politique de la pitié, un regard qui place le soignant ou l'intervenant en position de supériorité morale et qui justifie l'action en invoquant la souffrance sans toujours remettre en question les causes profondes de cette souffrance. Son travail nous invite à sortir de cette posture et à réfléchir à ce que produit vraiment notre aide. Et c'est aussi ce que souligne Marianne Schmittlin. Elle a beaucoup entendu comme moi cette expression à la mode « partir, c'est sortir de sa zone de confort » . Mais pour elle, c'est tout l'inverse.
- Speaker #3
On y reste complètement quand on fait ce genre d'émission, dans sa zone de confort. Enfin, dans la mesure où on sort de confort, c'est-à-dire qu'on dort sur un lit de camp pendant deux semaines, ok, très bien, mais à côté de ça, on reste dans ses propres idées que je fais des choses bien. Alors que sortir de sa zone de confort, c'est vraiment la réflexion que toi, tu es en train de te faire, de dire, est-ce que réellement, c'est nécessaire, c'est utile, est-ce que ça marche ? Toutes ces réflexions-là, ça, c'est sortir de sa zone de confort, c'est parce que ça te met réellement en difficulté, et tu me l'as dit, ça a été très dur. toi, si tu veux, immédiatement après la mission, mais aussi à partir du moment où tu as commencé à en parler, de dire, en fait, à un moment donné, quand on t'a dit une, deux, trois fois non, il n'y a rien qui va dans ce que tu as vécu, le courage et le sortir de cette zone de confort, c'est de se dire en fait...
- Speaker #0
Ouais, je vais essayer de remettre et de reposer les choses à plat. Rester dans sa zone de confort, c'est de dire, je suis partie, c'était merveilleux. J'ai vu vraiment la pauvreté. Il faudra que je t'envoie des vidéos qui sont géniales, qui s'appellent Radiade. C'est vraiment une satire un peu de l'aide humanitaire avec des Africains qui envoient des radiateurs en Norvège, parce que tu comprends, ils ont très froid l'hiver. Et du coup, ils rassemblent plein de radiateurs et puis ils envoient les radiateurs en Norvège. Évidemment, ils font un clip avec une chorégraphie parce qu'il y a eu un moment donné où tous les artistes faisaient des clips avec des petits arrières. Et du coup, ils se mettent à envoyer des trucs en Norvège. Et c'est vraiment le côté absurde et ridicule. Mais c'est aussi, il faut sortir de ces clichés-là. Et c'est vraiment ça, sortir de Zazen. Il y aura toujours des gens pour te dire « Ah, c'est merveilleux ! » Il y aura toujours des gens pour te dire ça et pour aller regarder, mais ça dans tous les domaines si tu veux. Même toi, j'imagine en tant que dentiste, tu dois rencontrer parfois d'autres dentistes qui te disent « Je ne fais que des choses formidables, ce que je fais dans ma cabine, c'est beaucoup mieux que tous les autres. » Et en fait, tu vas creuser un petit peu, tu te rends compte que c'est pas du tout aussi merveilleux que ça, mais c'est la façon dont ils le présentent. Je pense que les gens qui vont faire du volontourisme, c'est exactement la même chose, ils se voilent la face. Ils regardent le positif, ils se disent « ah ben voilà, moi j'ai été voyager et tout machin » . Le problème, c'est qu'ils ne se posent pas la question de « ben en fait, en face de moi, il n'y avait pas un zoo en fait, il y avait des frais humains » .
- Speaker #1
Sortir de sa zone de confort, dit-elle, c'est accepter de se remettre en question. C'est regarder en face ce que l'on croyait savoir, et parfois, c'est changer de point de vue. Alors, comment aider mieux, ou plus justement, plus durablement ? Quand j'ai interrogé Maurizio Esposito de la Rosa, anthropologue, sur les conditions du net... pertinente, sa réponse a été très claire. Il faut passer du temps, s'ancrer, comprendre les réalités locales avant d'agir.
- Speaker #2
C'est sûr que il faut pour établir des relations, comme je l'ai dit tout à l'heure, des relations plus égalitaires dans lesquelles l'aide peut passer de manière différente par rapport à ce dynamique passé. Il faut passer longtemps sur place, beaucoup de temps sur place, et surtout écouter les exigences locales des gens sur place. Parce que souvent ces aides sont aussi programmées à partir des pays du Nord qui ont une idée assez uniforme des exigences des gens plus pauvres ou des gens plus démunis, etc. Et qui ne sont pas forcément les exigences des gens sur place, que ce soit dans un pays, mais à l'intérieur du pays, que ce soit dans un village ou un autre. Parce que les mêmes villages n'ont pas les mêmes nécessités que dans d'autres pays. Il y a un problème entre les programmes uniformisés qui sont conçus dans les pays du Nord et les exigences des différentes populations des pays du Sud. Et la seule manière pour combler ce décalage, ce gap, c'est de faire des enquêtes de terrain. Donc là aussi, le rôle des anthropologues et des anthropologues qui travaillent aussi dans les agences de développement est important parce que c'est les gens qui passent le plus de temps dans un lieu et qui... ils comprennent mieux les exigences locales. Donc, soit les humanitaires deviennent eux-mêmes des anthropologues et comprennent mieux les exigences locales, soit on se retrouve toujours dans cette dynamique d'incompréhension et de hiérarchie entre les pays du Nord et les pays du Sud.
- Speaker #1
Ce temps long, cette écoute active, Marianne Schmittler en parlait elle aussi. Elle insiste sur un point essentiel. trop souvent, on évalue une action humanitaire du point de vue de celui qui agit, jamais de ceux qui reçoivent.
- Speaker #0
Je pense qu'il y a un gros enjeu à écouter. Écouter ces gens-là, écouter ce qu'ils ont à dire. Dans l'absolu, je comprends que les gens peuvent avoir une vision hyper contrastée en disant, ben non, nous, on pense que c'est vachement bien, mais en fait, est-ce qu'on a posé la question aux gens ? Ce qu'ils ont pensé. Et c'est-à-dire que quand on dit poser la question, c'est poser correctement la question. C'est pas dire à la sortie... de t'arracher là-dedans. On a dit, t'es content que je t'ai arraché là-dedans ? Bien sûr, il va te dire oui. Il y a un côté où justement, si tu veux, c'est ça aussi, j'en reviens, je le mentionnais tout à l'heure, c'est la question de l'évaluation, la question de l'évaluation des besoins, de l'évaluation de l'impact, de l'évaluation de la redevabilité auprès des bénéficiaires qui est hyper importante, même si je pense qu'aujourd'hui, elle prend énormément... Dans l'humanitaire, on a vraiment, dans l'humanitaire professionnalisé, on a vraiment genre été limite dans l'autre on passe notre vie à évaluer tout ce qu'on fait et donc du coup dépense énormément. En fait, évaluer correctement, ça coûte très cher. Ça coûte très cher parce que ça demande des méthodologies de collecte de données, ça demande des méthodologies de recherche, ça demande des chercheurs indépendants, ça demande des personnes qui collectent l'information, ça demande des gens qui l'analysent l'information, ça demande des interprètes, des gens qui écrivent, enfin, voilà. Là, moi, j'en ai fait une il n'y a pas longtemps. Ça prend une plombe, en fait, de faire ça. Et donc, du coup, le faire de façon indépendante et de faire en sorte que les gens disent vraiment ce qu'ils pensent et pas uniquement des choses qui te font plaisir, ça demande un effort. Donc, je pense qu'aussi, en fait, la question fondamentale, c'est comment ces personnes-là, est-ce qu'elles se sont posées la question de est-ce qu'on va poser la question aux premières personnes qui sont affectées et pas uniquement à moi, comment je me sens ?
- Speaker #1
Écouter, mesurer, questionner l'impact réel, c'est ce que défend aussi André Erissoa. Andriana Solo, sociologue malgache. Pour elle, toute aide devrait viser l'autonomie et pas créer une dépendance.
- Speaker #0
Il faudrait vraiment qu'on puisse transformer les aides humanitaires en actions de développement.
- Speaker #3
Il faut que les aides humanitaires soient le début d'actions de développement. Ça veut dire qu'ils pourraient perdurer et qui conduira ces populations-là vers l'autonomie. Et comment ça peut se faire de mon point de vue ? La prévention, ça veut dire Travailler avec des autorités locales. Quand je dis autorités locales, ça peut être des autorités politiques, mais un peu plus proche de la population encore. On peut, par exemple, travailler avec les directeurs d'écoles, les chefs de villages, les associations de femmes, de jeunes, peu importe. Et s'il faut en créer, il faut en créer. Et s'il s'agit que d'une ou deux personnes, mais pas des associations ou d'un groupement, ce n'est pas grave. L'idée, c'est de repérer des personnes ou des ressources humaines sur qui on peut compter pour continuer et pour mettre en place la prévention. Quand je dis prévention, ce n'est pas uniquement en matière de santé. C'est vraiment que ce soit en matière de cyclone, d'inondation, peu importe, et surtout en matière de santé, c'est vraiment utile. La sensibilisation. Parce que l'intervention des êtres humanitaires, c'est pour une courte durée.
- Speaker #1
Une mission ponctuelle ne peut pas, à elle seule, changer durablement les choses. Surtout si elle ignore les structures existantes. André rappelle l'importance de travailler en partenariat, d'intégrer les forces vives locales, au lieu d'agir à côté ou à leur place ?
- Speaker #3
C'est vrai que les aides, les humanitaires ou même les organismes de développement ne peuvent pas agir seuls en arrivant avec des aides, un grand cœur et tout ça. Parce qu'il faut conjuguer avec ce qu'il y a déjà sur place. C'est là qu'on a besoin des autorités locales et le gouvernement, les dirigeants. pour savoir qu'est-ce qu'il y a en place, qu'est-ce qu'on peut mettre en place et qui peut fonctionner avec ce qu'il y a déjà en place. C'est ça, faire intelligemment. Parce que les humanitaires ne peuvent pas agir en indépendance comme ça. Il faut qu'il y ait partenariat, collaboration avec ceux qui sont déjà sur place. Les centres de santé de base, les autorités locales, les chefs de village, parce qu'ils connaissent le terrain, ils connaissent ces populations-là, ils savent ce qui est déjà fait ou pas fait. Ils connaissent aussi ces populations-là, donc interagir avec eux est le plus intelligent. C'est comme ça qu'on peut ne pas être en concurrence, mais plutôt être en collaboration. Parce qu'on a les mêmes objectifs et dès que ces populations-là reviennent.
- Speaker #0
Aujourd'hui, le monde humanitaire et le monde du développement se rapprochent. On essaie toujours de faire de l'humanitaire en pensant à la suite, en pensant aussi justement aux effets de moyens et de long terme, d'où le fait qu'on travaille systématiquement avec les autorités pour essayer de faire en sorte que ce qu'on fait aujourd'hui ne soit pas nuisible demain. En fait, assez simplement, je pense que oui, vouloir aider, ça suffit pour agir justement, oui, mais pas aider n'importe comment. Ça veut dire qu'aujourd'hui, il faut partir dans des conditions en connaissant le champ de l'humanitaire, en connaissant l'environnement dans lequel tu trouves, en connaissant les structures existantes sur place et en essayant de faire en sorte de s'intégrer dans un système existant plutôt que d'arriver comme un cheveu sur la soupe. en se disant « je vais être gynéco pendant une semaine dans ce village-là, et après quand je serai partie, il n'y aura plus de gynéco jamais, et du coup il n'y aura jamais aucun suivi qui sera fait suite à ma visite » . Ça, ce n'est pas bon en fait. Donc oui, vouloir aider, il y a plein de façons d'aider. Et aider, ça ne veut pas forcément dire aller sur le terrain et mettre en place des projets. Ça, c'est un métier. Par contre, aider différemment, ça peut être… Alors, c'est très triste et les gens ne veulent plus spécialement faire ça, mais ça peut être aussi de faire des dons, parce que ça, c'est hyper important aussi. C'est un peu le nerf de la guerre, on ne va pas se mentir. Et après, ça peut être aussi, si on souhaite le faire, il y a une forme d'engagement professionnel qui, malheureusement, ne se limite pas à deux ou trois semaines par an d'aller faire un petit tour dans un pays en développement.
- Speaker #1
Mais alors, quand on veut aider, concrètement, quand on veut s'engager autrement que faire un don financier, comment s'y retrouver ? Flora Bastiani, philosophe, m'a donné des repères précieux, des principes éthiques, simples mais exigeants. D'abord, l'autonomie, ne jamais faire à la place, mais aider à faire.
- Speaker #4
Alors, il n'y a pas de bonne solution. Simplement, je crois qu'il faut se souvenir que, du point de vue de l'éthique, il y a des points de repère. manière de procéder, c'est-à-dire que c'est pas des choses comment dire c'est pas des points de repère théoriques mais c'est des points de repère qui t'indiquent une manière de procéder dans laquelle tu as le plus de chances d'agir d'une manière qui correspond au respect de l'autre d'abord c'est respecter l'autonomie des autres et là effectivement c'est rechercher la meilleure manière de communiquer Merci. Être dans l'explication, essayer de rechercher un feedback, essayer d'utiliser des moyens inédits, peut-être dans le contexte courant, pour pouvoir transmettre des informations et permettre à la personne d'elle-même bien s'expliquer. L'autonomie, c'est une des clés de l'éthique. et si déjà ce préalable-là ne peut pas être respecté. évidemment, ça te met dans une position impossible sur le plan de l'éthique parce que tu ne peux pas avoir l'impression, si tu ne respectes pas l'autonomie des personnes soignées, de faire un soin qui s'inscrit dans une démarche éthique.
- Speaker #1
Ensuite, la collégialité. Ne pas rester seul avec ses décisions. S'entourer, partager, discuter de ses choix.
- Speaker #4
Et l'autre manière de procéder qui permet au mieux de respecter cette attente éthique. C'est la collégialité, c'est-à-dire le fait de pouvoir échanger avec des pairs autour de comment on fait pour bien procéder. C'est-à-dire que dans ce cas-là, évidemment, il ne s'agit pas de situation complexe. Le plus souvent, quand on parle de la collégialité, on pense que ça va être utile dans les situations de soins où il faut faire le choix d'une manière de soigner plutôt qu'une autre. ou ça va être... peut-être lié à un ensemble de pathologies par exemple, ou quelque chose comme ça. Là, dans ce cas, la collégialité ne serait pas inutile, parce que ça permettrait avec les pairs de dire, voilà les difficultés que je rencontre, est-ce que vous, vous avez identifié ces difficultés-là aussi, et qu'est-ce qu'on peut faire ensemble pour les résoudre ? Finalement, l'éthique, elle amène à faire société dans le soin, c'est-à-dire... pas à se retrouver tout seul avec la responsabilité de ce dilemme dont on parlait à l'instant, c'est-à-dire, soit je soigne dans des conditions que je juge mauvaises, soit je m'oppose à une organisation, mais alors je ne soigne plus. Mais c'est aussi partager cette responsabilité dans une discussion avec ses pairs, pour essayer non seulement d'évoquer les difficultés qu'on a, et peut-être prendre du recul sur elles et... penser à une autre manière d'aborder les choses, etc. Mais aussi se réunir pour pouvoir réfléchir à ce qui pourrait être améliorable et donc ne pas être seul finalement dans cette situation.
- Speaker #1
Enfin, l'équité. Considérer tous les patients, toutes les personnes avec la même exigence de respect, quelle que soit leur origine, leur statut et leur culture.
- Speaker #4
Parce qu'une dernière chose concernant l'éthique, c'est que... Donc j'ai parlé de la collégialité, de l'autonomie, mais il y a aussi la question de l'équité, c'est-à-dire le fait qu'on propose à toutes les personnes soignées un soin de même qualité. Évidemment, là, il y a une question de moyens qui est forte, une tension sur les moyens, sur l'environnement, sur la langue, sur la manière culturelle d'appréhender le soin. Malgré tout, Toutes les fois où tu as le sentiment que si tu étais ailleurs, tu aurais produit un soin qui serait meilleur, ça incite à s'interroger sur cette absence d'équité. Parce que l'équité, ce n'est pas seulement entre les personnes de même classe socio-culturelle, sinon ce serait beaucoup trop facile. En fait, l'équité, c'est entre toutes les personnes que tu soignes. Donc, il faut que ça s'exprime par une... préoccupation. Si tu ne peux pas atteindre l'équité entre toutes les personnes soignées, ça doit faire l'objet d'une réflexion, mais pas une réflexion isolée. Il faut absolument que ce se fasse dans la collégialité. C'est la seule manière de sortir de cette situation sans s'y trouver écrasée. Parce que le poids de cette responsabilité-là, il est trop grand.
- Speaker #1
Former plutôt que faire, échanger plutôt que remplacer. C'est ce que proposent à la fois Marianne et Flora.
- Speaker #0
Si ça avait été cadré, de dire, vous êtes spécialiste de ça, on aimerait bien travailler avec des soignants dans tel pays, est-ce que vous voulez venir pour leur faire faire une formation ? Tu viendrais, tu fais une formation pendant une semaine, après vous discutez aussi justement des spécificités culturelles, de la pertinence de ce que tu racontes par rapport à leur contexte, etc. Et à ce moment-là, eux, ils repartent. Mais effectivement, ça va être une semaine où tu vas être dans un hôtel, avec un PowerPoint peut-être, à faire une formation, ou alors dans une salle. Et que tu ne vas pas être en brousse à aller opérer des enfants, un peu comme MSF dans les années 80, dans le panchère en Afghanistan.
- Speaker #4
Le fait d'avoir acquis une expertise, ça pourrait s'entendre aussi bien dans la question de la formation. Par exemple, je décale un petit peu le propos, mais par exemple, si j'ai appris des techniques de soins qui sont particulièrement... élaboré dans mon champ et que je veux venir en aide par exemple à des... enfin, venir en aide déjà le dire comme ça c'est un petit peu bizarre mais en tout cas, mettre cette expertise là que j'ai développée dans mon milieu au service de personnes qui n'ont pas pu la développer. Finalement peut-être que ce serait aussi intéressant d'être dans une démarche d'échange des pratiques de formation par exemple là pour le coup, des dentistes locaux, aller les assister pour les amener à une montée en puissance de leurs compétences, plutôt que d'aller les remplacer.
- Speaker #1
Ce sont des voies possibles, des pistes parmi d'autres, pour imaginer une aide plus juste, plus respectueuse, plus utile. Je ne regrette pas d'être partie. Cette mission, je l'ai vécue intensément. Elle m'a bousculée, interrogée, mise face à des contradictions que je ne soupçonnais pas. Mais je n'ai pas eu ce que certains appellent le sentiment de faire le bien, ni pendant, ni après. Et aujourd'hui encore, je ne suis pas certaine d'en avoir retiré de la fierté. En revanche, j'ai beaucoup appris, sur moi-même et sur ce que signifie soigner dans un contexte que l'on ne maîtrise pas, sur les limites de la bonne volonté quand elle n'est pas accompagnée d'un cadre éthique solide. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas m'improviser d'antiste humanitaire, qu'il ne suffit pas de vouloir aider, ni même d'avoir les compétences techniques. L'humanitaire c'est un métier, un vrai. avec ses règles, ses exigences, ses responsabilités. Alors je me suis aussi rappelée de ce que je fais ici, mon métier, en France. Soigner, écouter, accompagner les patients dans la durée, les soulager, les comprendre, les suivre. Et je me suis dit que si je fais ça du mieux que je peux, chaque jour, avec attention, bienveillance et rigueur, eh bien c'est déjà beaucoup. Merci aux cinq personnes qui m'ont accompagnée dans cette réflexion. Flora Bastianin, Marianne Schmittlin, Maurizio Esposito de la Rosa, Andréa Risoa, Andriana Solo et Chloé Sanguinetti. Merci à Pauline Bussy pour le montage et à Maxime Wattieu pour la composition musicale originale de cette série. Si vous avez envie de soutenir ce podcast, vous pouvez le faire via la cagnotte participative Tipeee. Les liens sont dans la description de l'épisode. A bientôt.