Speaker #0Un jour au cabinet, une voix, des questions, pour regarder le soin autrement. Je suis Florence, je suis dentiste et j'ai décidé d'enregistrer ce qui se passe un jour au cabinet. Un espace pour questionner ce métier, ses angles morts et ses paradoxes, ce qu'il donne, ce qu'il coûte, ce qu'il raconte de notre rapport au soin. Un jour au cabinet, il n'avait pas mal. Il est suivi au cabinet depuis plus de dix ans. Quand il entre dans la salle de soins, il prend tout de suite de la place. C'est un grand monsieur, imposant, avec ses grands favoris blancs, une allure d'ancien chef d'entreprise, presque de patriarche. En apparence, il est doux, poli, presque arrangeant. Il a même ce ton de quelqu'un qui veut faciliter les choses. Mais je le connais, chez lui, cette douceur a ses limites. Il vous laisse parler, il ne s'énerve pas, il ne coupe pas, il peut même plaisanter, mais il tient sa ligne. Il regarde fixement, un regard droit, soutenu, et dans sa tête, Dans cette façon de regarder, il y a aussi une manière d'occuper l'espace, de garder l'ascendant. Et souvent, derrière ses grands favoris blancs, il y a ce petit sourire en coin, comme s'il avait déjà compris avant même qu'on lui explique. Comme si, au fond, rien de ce qu'on allait lui dire ne pouvait vraiment le déplacer. On s'entend bien pourtant. On peut plaisanter tous les deux, mais il y a toujours une frontière. Avec lui, on reste dans le dentaire, pas beaucoup plus loin. Je le fais asseoir, j'ouvre son dossier, je connais déjà l'histoire. Mais comme à chaque fois, je reprends les choses. En parodontologie, les détails comptent. Une bouche ne se comprend jamais complètement si on oublie le reste du corps. Il a une parodontite, une maladie chronique des gencives, qui détruit progressivement l'os autour de ses dents. Une maladie souvent silencieuse, qui peut avancer longtemps sans faire mal. Il est aussi diabétique, et ces deux maladies sont étroitement liées. Quand le diabète est mal équilibré, la parodontite s'aggrave. Et quand l'inflammation de la parodontite persiste, l'équilibre du diabète peut lui aussi se dégrader. Alors, comme à chaque séance, je lui pose la même question. Est-ce que votre diabète est équilibré ? me répond oui, toujours oui. Mais dès que je creuse un peu, je bute sur la même limite. Il ne connaît pas son hémoglobine glycée, ce marqueur qui permet de savoir si le diabète a été correctement contrôlé au cours des derniers mois. Il n'apporte pas de bilan sanguin. Il répond, mais il ne s'ouvre pas. Je sens bien qu'il n'a pas envie que j'aille sur ce terrain-là. Comme s'il me signifiait, sans avoir besoin de me le dire franchement, que cela ne me regarde pas tout à fait. Comme si pour lui, je devais rester à ma place de dentiste. Et puis il y a cette dent, une dent en Ausha droite. Depuis des années, à chaque contrôle, je retrouve la même chose. Je sonde, la poche est profonde, la gencive saigne, parfois il y a même du pus. Et sur la radio, au bout de la racine apparaît toujours cette grande zone sombre, le signe qu'une infection ancienne s'est installée là depuis longtemps. Depuis des années, je lui dis que cette dent devrait être extraite. Et depuis des années, il me répond la même phrase. Non, je n'ai pas mal. Pendant longtemps, je n'ai pas insisté davantage. J'ai expliqué, j'ai répété, j'ai noté dans le dossier, et puis j'ai temporisé. Parce qu'on ne soigne pas contre quelqu'un. Parce qu'un patient a le droit de refuser. Parce qu'en dehors d'une urgence, la contrainte n'a pas de place. Mais aussi parce que je n'avais pas envie de jouer ce bras de fer avec lui. Je sentais bien que ce serait épuisant, sans doute perdu d'avance, et je n'avais aucune envie d'entrer dans cette lutte. Ce jour-là pourtant, quelque chose change dès les premières secondes. Il entre comme d'habitude, il s'installe, puis il me tend un courrier. Je le lis. Un chirurgien de la colonne vertébrale doit l'opérer dans deux jours, et il demande une vérification buccodentaire avant l'intervention. Il veut s'assurer de l'absence de foyers infectieux, parce qu'une infection d'origine dentaire peut compliquer une chirurgie lourde. Je lis la lettre une fois, puis une deuxième. et je sens immédiatement que la consultation n'a plus la même couleur. Jusque-là, il s'agissait d'un patient qui refusait une extraction malgré mes recommandations, mais là, ce n'est plus seulement son affaire à lui, un chirurgien qui atteint un avis, un risque infectieux et aussi ce que moi je peux écrire, ou ne pas écrire. Je fais la radiographie, un silence s'installe pendant que l'image s'affiche à l'écran. Je la regarde apparaître. Et je retrouve exactement ce que je savais déjà. La dent est toujours là, toujours infectée, rien n'a changé, sauf le contexte. Je me tourne vers lui. Je lui réexplique. Je lui dis que cette dent reste un foyer infectieux. Qu'en l'état, je ne peux pas considérer que tout va bien, qu'avoir une chirurgie de cette importance, ce n'est pas un détail. Et là, il me répond encore une fois. Non, je n'ai pas mal. Mais cette fois, je ne reçois pas cette phrase comme d'habitude. Dans sa façon de me la dire, il y a ce petit rectus en coin, derrière ses grands favoris blancs, l'œil tourné vers moi. Comme pour me faire comprendre que cette fois encore, c'est lui qui décide. Pendant une seconde, je sens très bien l'ancien scénario revenir. Celle où j'explique, celle où il refuse, celui où je note, celui où on se quitte là-dessus. Mais cette fois, je ne peux pas. Parce qu'il ne s'agit pas d'un jeu, il s'agit de sa santé. Et de ce que vaut, à cet instant, ma parole de dentiste. Je sens mon corps se rédire, ma voix, elle, reste calme. Je comprends très nettement que je ne peux plus rester dans la même posture qu'avant. Je ne peux plus simplement conseiller puis le laisser partir comme si de rien n'était. Temporiser cette fois reviendrait à faire semblant de ne pas avoir le problème. Alors je lui parle autrement. Je garde une voix posée, mais je pose les choses clairement. Je lui dis que cette dent constitue un foyer infectieux, que je ne peux pas attester l'absence d'infection avant son opération, que si cette dent reste en place, je serai obligée de le signaler au chirurgien, et que dans cette situation, garder cette dent n'est plus compatible avec un soin responsable. Ce n'est pas une menace, ce n'est pas un rapport de force, ce n'est même pas, au fond, une tentative de convaincre. C'est un cadre. Le moment où mon rôle de dentiste ne consiste plus seulement à expliquer, mais à nommer clairement ce qui pose problème. Je vois tout de suite que ça ne lui plaît pas. Son visage se ferme, il est contrarié, vexé. Pas seulement parce qu'on parle d'extraction, mais parce que cette fois, je ne reste pas dans le registre du conseil qu'il peut écouter poliment avant de l'écarter. Cette fois, je pose une limite. Et chez un homme qui a longtemps dirigé, décidé, tenu la barre, cette limite-là ne passe pas inaperçue. Alors il me lance, je vais l'extraire, puisque vous ne me laissez pas le choix. Sa phrase me heurte un peu parce qu'elle contient malgré tout une part de vérité. Oui, à cet instant, le champ des possibles s'était resserré. Pas parce que je voulais gagner, pas parce que j'avais décidé d'imposer ma volonté, mais parce qu'il arrive un moment où respecter le refus d'un patient ne peut plus vouloir dire dire fermer les yeux. Ce que cette situation m'a appris, ce n'est pas comment convaincre un patient, c'est à quel moment mon rôle m'oblige à ne plus négocier. Il n'avait pas mal, mais il y avait un problème, un vrai problème. Et ce jour-là, mon travail n'était plus d'un d'arrondir les angles, c'était de le nommer. Ce jour-là au cabinet, j'ai fait mon travail de dentiste. Et depuis, je réfléchis autrement à ce que ce travail exige parfois. Non pas convaincre à tout prix, mais savoir quand la responsabilité impose de poser une limite claire. Un jour au cabinet, un soin, une voix, une question. Si cet épisode vous a plu, vous pouvez le partager, laisser 5 étoiles ou participer à la cagnotte Tipeee pour permettre à ce podcast de rester libre et indépendant.