Speaker #0Un jour au cabinet, une voix, des questions, pour regarder le soin autrement. Je suis Florence, je suis dentiste et j'ai décidé d'enregistrer ce qui se passe un jour au cabinet. Un espace pour questionner ce métier, ses angles morts et ses paradoxes, ce qu'il donne, ce qu'il coûte, ce qu'il raconte de notre rapport au soin. Un jour au cabinet. quand l'empathie ne vient pas. Elle vient pour un composite qui est tombé. Une petite restauration sur une dent, rien de très compliqué. Je la connais depuis plusieurs années, elle vient régulièrement au cabinet, essentiellement pour des contrôles, des détartrages. Elle a une quarantaine d'années, elle n'a pas mal. Et comme beaucoup de patients qui n'ont pas mal, elle pense que tout va bien. Il y a deux ans pourtant, lors d'un contrôle, quelque chose m'avait alerté. Ses gencives étaient inflammatoires, pas énormément, rien de spectaculaire, mais suffisamment pour que je fasse des radios. Et sur ces radios, je voyais déjà un début de perte osseuse autour de certaines dents. Une parodontite. A ce stade-là, la maladie était encore débutante. Elle ne fume pas, elle n'est pas diabétique, il n'y a pas de facteur particulier qui puisse me faire craindre une évolution très rapide. Mais une parodontite reste une maladie chronique, on ne récupère pas lorsqu'elle a été perdue. L'objectif, c'est donc d'intervenir suffisamment tôt pour éviter d'en perdre davantage. Je lui avais expliqué tout ça. Je me souviens lui avoir montré des radios. Elle avait écouté et elle était repartie avec un devis. Parce qu'en France, aussi étonnant que ça puisse paraître, le traitement de cette maladie n'est pas pris en charge par la sécurité sociale. Puis le temps a passé. Je ne l'ai pas revue, et honnêtement je n'y ai plus pensé. Jusqu'à ce jour où son nom réapparaît sur mon planning. Elle vient donc pour ce composite qui est tombé. Je regarde la dent, le problème est simple. Mais la panoramique que j'ai déjà dans ce dossier commence à dater. Alors je lui propose d'en refaire une. Je prends le temps de lui expliquer pourquoi. Je veux vérifier qu'il n'y a pas d'autres problèmes, et surtout, je veux voir où en est cette perte osseuse dont nous avions parlé quelques années auparavant. Elle me demande pourquoi cette radio est nécessaire. Je lui réexplique. Elle accepte. Nous nous levons. Nous traversons le cabinet jusqu'à la salle de radiologie. Elle se place dans l'appareil. Je règle la machine. Je lui demande de ne plus bouger. Alors, les mains ici, le menton ici, et j'ai peut-être des seins tout petits bleus. Et ça, vous allez bien le mordre. Je vais trouver les petites encoches. Nickel. L'appareil tourne autour de sa tête. Quelques secondes. Puis l'image apparaît sur l'écran, et immédiatement je le vois. La perte osseuse a progressé. Pas au point que ses dents bougent, pas au point qu'elles ressentent quoi que ce soit, mais suffisamment pour que la différence soit visible. Je mets l'ancienne radio à l'écran, je mets les deux images côte à côte, et je lui montre. Là, puis là, l'os était ici il y a deux ans, aujourd'hui il est là. Elle regarde les radios, je lui réexplique ce qu'est la maladie parodontale, l'inflammation, la destruction progressive des tissus qui soutiennent les dents, le caractère chronique, l'importance de stabiliser les choses maintenant. Elle me dit alors quelque chose que je ne savais pas. Son père aussi a des problèmes de déchaussement. Je lui explique qu'il existe effectivement une susceptibilité familiale. Elle acquiesce. Et puis, elle me dit qu'elle se souvient très bien de notre précédente conversation. Elle avait même envoyé le devis à sa mutuelle, mais sa mutuelle ne remboursait rien. Alors elle n'avait pas donné suite. Et là, quelque chose commence à se tendre, très légèrement. Elle me dit en substance, si ce traitement était vraiment important, pourquoi n'est-il pas remboursé ? Je comprends la logique, dans un système où nous sommes habitués à ce que les soins importants soient pris en charge, la question n'est pas absurde. Mais médicalement, les deux choses n'ont rien à voir. Je lui explique que l'absence de remboursement ne signifie pas que le traitement est inutile, que la maladie, elle, continue d'évoluer, que l'os perdu ne reviendra pas, et que plus on attend, plus le traitement sera difficile. Je parle, elle me pose des questions, je réponds. Mais progressivement, je sens que quelque chose change dans notre échange. Je ne sais pas exactement à quel moment, peut-être dans la façon de poser certaines questions, peut-être dans ma façon de les entendre. J'ai l'impression qu'à chaque explication, elle oppose une objection. Et plus j'ai cette impression, plus je me rédis. Nous retournons dans la salle de soins. J'en répare la dent pour laquelle elle a été venue. Le soin se passe normalement, puis elle se redresse. Je retire mes gants. Elle se lève du fauteuil pendant que je m'installe devant mon ordinateur. Je dois rédiger le compte-rendu, enregistrer les actes, préparer le devis. Elle reste debout, juste en face de moi. Elle continue à me poser des questions. Elle a un petit sourire au coin des lèvres. À ce moment-là, je le lis comme du sarcasme. Peut-être que c'en était, mais peut-être pas. En tout cas, c'est ainsi que je le reçois. Je sens que je suis agacée. Et surtout, je sens apparaître quelque chose que je connais bien, cette sensation désagréable de devoir convaincre. Or, je ne veux pas convaincre. Je ne suis pas là pour vendre un traitement. Je suis là pour poser un diagnostic, expliquer une maladie et proposer ce qui me semble médicalement nécessaire. Qu'elle accepte ou non lui appartient. Mais plus la conversation avance, moins je parviens à garder cette distance. J'ai l'impression qu'elle met en doute ce que je dis. Elle a probablement l'impression que j'insiste. Et quelque part entre les deux, la consultation change de nature. Ce n'est plus vraiment une discussion sur une maladie, ça devient une confrontation, un petit bras de fer. Et à un moment, je finis par le dire. Je la regarde et je lui dis. Je ne comprends pas, j'ai l'impression qu'à chaque fois que je vous dis quelque chose, vous en prenez le contre-pied. J'ai vraiment la sensation qu'on est dans une espèce de bras de fer et je trouve ça désagréable. Elle me regarde et elle me répond simplement. Pas du tout, c'est vous qui le prenez comme ça. Puis la consultation se termine. Elle part et je ne la revois plus. Pendant longtemps, je n'ai pas vraiment repensé à cette consultation. Ou plutôt, quand j'y pensais, j'avais tendance à la ranger dans une catégorie assez simple. Une patiente compliquée, méfiante, qui pose beaucoup de questions, qui a un rapport difficile autour de l'argent. Bref, une relation dans laquelle je ne me sens pas à l'aise. Et puis, récemment, j'ai vu son nom apparaître sur mon planning. Elle avait repris rendez-vous pour commencer le traitement parodontal. Et ça m'a fait repenser à cette consultation. Pas tellement à ce que je lui avais expliqué. Sur le fond, je pense toujours que ce que je lui ai dit était juste. La maladie était là, elle progressait, le traitement était indiqué. Mais je me suis demandé ce qui s'était réellement passé entre nous ce jour-là. Parce que quand je repense à la scène, il y a quelque chose qui me gêne. Je crois qu'à un moment donné, j'ai arrêté d'essayer de comprendre. Je répondais encore à ses questions, j'expliquais, je faisais mon travail. Mais je n'étais plus vraiment curieuse de ce qu'elle cherchait à me dire. J'avais décidé que son problème était le prix. ou la méfiance, ou son besoin de contrôler. Peut-être que j'avais raison, mais peut-être qu'il y avait autre chose. Peut-être qu'elle avait peur. Peut-être qu'elle avait vécu des soins difficiles. Peut-être qu'elle avait besoin de temps. Peut-être simplement qu'elle ne comprenait pas comment elle pouvait être malade alors qu'elle n'avait absolument pas mal. Je ne lui ai pas demandé. Et c'est là que je me suis mise à réfléchir à cette idée d'empathie dont on parle tellement dans le soin. On aimerait croire qu'on est empathique, comme si c'était une qualité stable. quelque chose qu'on possédait, mais je ne suis pas certaine que ce soit vrai. Il y a des patients avec lesquels l'empathie vient presque toute seule. Ils nous racontent quelque chose que nous comprenons. Ils ont peur et nous reconnaissons leur peur. Ils sont perdus et nous avons envie de les aider. Ils nous font confiance. Ils nous ressentent peut-être aussi un peu. Et puis il y a les autres, ceux dont la réaction nous échappe, ceux qui questionnent ce qui nous paraît évident, ceux dont les choix nous semblent incohérents, ceux qui parfois nous agacent. Et peut-être que c'est précisément là que l'empathie devient intéressante. Pas lorsqu'elle vient naturellement, mais lorsqu'elle ne vient pas. Je ne sais pas si être empathique signifie réussir à comprendre tout le monde, je ne pense même pas que ce soit possible. Mais peut-être qu'il existe un moment, dans certaines consultations, où il faudrait simplement parvenir à suspendre quelques secondes ce qu'on pense avoir compris de l'autre, et continuer à chercher. Même lorsqu'on n'en a pas très envie. Un jour au cabinet, j'ai cru que l'empathie était naturelle. Aujourd'hui, je crois qu'elle se cherche. Et peut-être surtout avec ceux qui ne nous ressemblent pas. Si cet épisode vous a plu, vous pouvez le partager, laisser 5 étoiles ou participer à la cagnotte Tipeee pour permettre à ce podcast de rester libre et indépendant.