Speaker #0Il y a une chose qui m'a toujours frappé chez les êtres humains. Quand quelqu'un meurt ou quand quelqu'un annonce une maladie grave, la première chose que nous voulons savoir, ce sont les détails. De quoi est-il mort ? A quel âge ? Dans quelles circonstances ? Était-il en bonne santé ? Est-ce que c'était génétique ? Est-ce que ça lui est tombé là-dessus ? Ou est-ce qu'il y avait des signes avant qu'on re... Généralement, on appelle ça de la curiosité. On appelle ça parfois de la compassion. J'ai plutôt l'impression que c'est autre chose. J'ai l'impression que c'est une sorte de quête, comme si derrière chaque question posée, il y avait une seule interrogation, silencieuse, est-ce que ça peut m'arriver à moi aussi ? En réalité, nous ne cherchons pas tant à comprendre la mort de l'autre qu'à mesurer notre propre probabilité de disparition. L'autre devient un brouillon de nous-mêmes, une version alternative de notre futur, un scénario possible de notre propre fin. Et c'est là que naît ce que l'on appelle la compassion. Pas comme une vertu purement morale, mais comme une sorte de mécanisme de projection. Nous souffrons pour l'autre parce que nous nous reconnaissons en lui, parce que sa chute fait trembler notre propre stabilité, parce que dans son histoire, nous voyons apparaître une version possible de la nôtre. Mais ce mécanisme a une limite très claire. Plus l'autre est éloigné de nous, moins il nous ressemble, moins il appartient à notre monde symbolique, plus notre compassion s'affaiblit. Et parfois, elle disparaît complètement. Pire encore, elle se transforme en amusement. Quand la souffrance est proche, elle est un miroir. Quand elle est lointaine, elle devient un spectacle. Sur les réseaux sociaux, des gens tombent. se font humilier, se font quitter, perdent leur travail, leur dignité, parfois leur vie. Et nous, nous scrollons, nous commentons, nous rigolons, nous partageons. La douleur devient une sorte de format, le drame devient du contenu, la tragédie devient un divertissement. Et ce n'est pas parce que nous sommes foncièrement cruels, ou peut-être que si pour certains, c'est parce que la distance nous protège en général. La souffrance est trop loin pour être vécue comme une menace existentielle. Elle n'entre plus dans notre corps, elle reste sur notre écran. Elle n'est plus une possibilité de nous-mêmes, elle est un objet. Soyons honnêtes, il y a quelque chose de profondément petit dans cette chose-là. Pas petit au sens moral, comme un défaut qu'il faudrait corriger, mais petit au sens anthropologique, une limite structurelle de l'humain. Nous utilisons la souffrance des autres comme un divertissement, pas toujours consciemment, pas toujours avec méchanceté, quoique pour certains oui, mais assez souvent pour que ce soit un comportement massif, banal, presque normal. Il y a dans le rire face aux douleurs, aux malheurs, une double opération. D'abord une mise à distance, ce n'est pas moi. Ensuite, une jubilation silencieuse. Et heureusement que ce n'est pas moi. Comme si la chute de l'autre venait confirmer notre propre position debout. Comme si, pendant qu'il souffre, nous pouvions respirer un peu mieux. Rire du malheur, ce n'est pas ignorer la mort, c'est la tenir à distance. C'est transformer l'angoisse en spectacle pour ne pas avoir à la ressentir pleinement. Ce n'est pas de la cruauté, c'est souvent une stratégie de survie psychique. Ils ne sont pas capables de porter toute la souffrance du monde sans nous effondrer. Alors nous la réduisons, nous la simplifions, nous la transformons en contenu consommable. C'est dans ce contexte que j'ai sorti un épisode de mon podcast que j'ai appelé Coming Out, un titre volontairement ambigu. Dans cet épisode, je parle de moi, de mon rapport à la masculinité, de la manière dont certaines injonctions, certains modèles virils certaines attentes sociales m'avaient conduit à me méprendre sur mon identité, sur mes désirs, mais surtout sur ma propre valeur. Je parlais de cette confusion intérieure, de cette construction bancale du « je dois être un homme comme ça » , de cette peur de ne pas être assez viril, de ne pas être assez désirable, pas assez conforme, de ne pas être assez, tout simplement. De la manière dont, à force de vouloir comprendre ou encore de correspondre à un rôle, j'avais fini par me regarder moi-même avec un regard qui n'était pas le mien. C'est un épisode intime, et je pense que pour ceux qui me connaissent vraiment, ils savent que j'ai une facilité à m'exprimer et à dire ce que je ressens. Sans cacher quoi que ce soit. Ce n'était pas un épisode qui se voulait être tragique. Il se voulait juste être honnête. Et il y a eu des réactions. Et les réactions étaient intéressantes. Beaucoup de messages bienveillants, bien su. Et d'ailleurs, je remercie toutes ces personnes qui ont compris le message que je véhiculais à travers ça. Et pour ceux aussi qui sont reconnus dans mon histoire, je vous dirais bon courage. Et de tenir bon. D'apprendre à mieux vous connaître. Et de prendre beaucoup de recul. Par rapport à beaucoup de choses. Mais aussi il y a eu des questions insistantes. Des tentatives de catégorisation. Des gens qui voulaient savoir. Alors du coup t'es quoi exactement ? Et là j'ai compris quelque chose. Malheureusement je dirais que j'ai compris quelque chose. Une partie des auditeurs ne m'écoutaient pas pour me comprendre, ils m'écoutaient pour me situer ou pour confirmer leur propre biais, pour se comparer, pour se rassurer, pour vérifier si eux au moins étaient plutôt clairs par rapport à leur vie, si eux au moins n'étaient pas aussi perdus que moi. Mon intimité devenait une sorte d'outil de positionnement pour les autres, un miroir pour leur propre identité. Et en vrai, je m'attendais plus ou moins à eux. à être exposé, enfin j'ai pas de problème à être exposé c'est juste la petitesse parfois de certaines réflexions, de certaines personnes qui me semblent qui me semblaient intelligents mais qui finalement avec beaucoup de de tristesse je constate que c'est pas forcément le cas au final Pas mal de gens le font. Nous utilisons les récits des autres comme une sorte de surface de projection. Nous ne rencontrons jamais vraiment la personne. Nous rencontrons presque toujours une version de nous-mêmes à travers lui. Même quand nous nous croyons écouter, nous sommes souvent en train de nous mesurer. Et c'est là que se révèle une vérité confortable. L'être humain est fondamentalement égocentrique dans son rapport au monde. Même l'empathie est traversée par l'ego. Même la compassion parle souvent de nous. Nous ne demandons pas comment tu vas, nous demandons plutôt qu'est-ce que ton histoire dit de moi. Nous voulons comprendre la mort pour ne pas mourir. Nous voulons comprendre la souffrance pour ne pas souffrir. Nous voulons comprendre l'autre pour ne pas nous perdre. Mais dans cette quête, l'autre disparaît. Il devient une sorte de cas, un exemple, un épisode, un contenu, un miroir. Et parfois, quand quelqu'un ose se montrer vulnérable sans posture, sans héroïsme, sans spectacle, il dérange. Parce qu'il ne propose pas une histoire rassurante. Il expose une faille de nos propres certitudes. Et comme je l'ai dit, mon podcast n'a jamais eu pour but d'apporter des réponses à qui que ce soit. Simplement de vous amener à vous interroger. à réfléchir, à regarder plus loin. En tout cas, c'est ce qui se passe tout le temps dans ma tête. Alors oui, il faut le dire clairement. Les êtres humains sont souvent des êtres plein de fièles, discrets et profondément égocentriques. Pas par méchanceté consciente, ou peut-être si pour certains, mais par fatigue d'exister. Par incapacité à se tenir trop de réel. Par besoin de se protéger de l'angoisse fondamentale qui nous traverse tous, celle de notre fatalité. Nous rions du malheur pour continuer à vivre, nous regardons les autres tomber pour ne pas regarder notre propre chute, nous consommons leur souffrance pour ne pas la sentir. Et peut-être que la vraie empathie, la seule qui serait véritablement radicale, commencerait le jour où nous accepterions de rencontrer la douleur de l'autre sans l'utiliser, sans la comparer, sans en faire un miroir de notre propre peur. Juste la regarder comme quelque chose qui existe, indépendamment de nous. Sans fonction, sans morale, sans leçon. Mais ça, c'est peut-être ce qu'il y a de plus difficile pour un être humain. Rencontrer quelqu'un sans se chercher dedans. Dans tous les cas, je vous souhaite vraiment de vous rencontrer vous-même. De vous affairer à votre propre vie. Et de la vivre, surtout. Et si on en parlait.