Speaker #0Aujourd'hui, j'aimerais parler d'un mot qu'on utilise beaucoup, ou peut-être pas, mais qu'on comprend dans tous les cas rarement et superficiellement, le traumatisme. J'avoue, j'avais du mal à l'utiliser avant. Pour moi, c'était soit un signe de non-responsabilité ou de faiblesse, comme un prétexte qu'on brandit ou un élément de vulnérabilité pour... se cacher de la réalité. Sur les réseaux sociaux, on l'utilise énormément. Il faut dire qu'en réalité, j'ai pas mal appris aussi via la réaction des gens, la lecture et mon expérience personnelle. Mais derrière ce mot, il y a beaucoup plus de questions, des questions vertigineuses. Je me suis rendu compte que le malaise que j'avais à l'utilisation de ce mot étant en réalité lié à mon regard que je portais sur moi-même et mon passé, mais surtout mon désir de liberté et de changement, mon profond désir d'autodétermination. Alors la question, ou les questions, est-ce que ce que j'ai vécu jusque-là détermine qui je suis, ou est-ce que je reste libre malgré tout de devenir autre chose ? Je me pose cette question parce que je lis actuellement un livre que je trouve un peu controversé. J'ai eu du mal ou j'ai toujours du mal à le digérer, mais intellectuellement c'est stimulant. Il s'agit du livre Le Gourav de ne pas être ami. Un livre qui affine quelque chose de radical, comme quoi le passé n'a pas de pouvoir causal réel sur nous. Ce ne sont pas nos blessures qui déterminent nos vies, mais les buts que nous poursuivons aujourd'hui. Et en lisant ça, j'ai ressenti à la fois une stimulation intellectuelle et une résistance intérieure très profonde. Comme si une partie de moi disait « Oui, mais ce n'est pas si simple » . Le livre est inspiré de la psychologie d'Alfred Adler. Et son postulat central est presque provocateur. Pour Adler, il n'y a pas de déterminisme psychique. Il n'y a pas de traumatisme au sens fort. Ce ne sont pas les causes passées qui déterminent notre comportement, mais les buts présents que nous poursuivons. En soi, il y a seulement des individus qui choisissent souvent et consciemment un style de vie. Donc si, par exemple, je suis anxieux, ce n'est pas parce que j'ai été blessé, c'est parce que j'ai choisi de faire de cette anxiété un but qui me sert encore aujourd'hui. C'est-à-dire à éviter l'échec. C'est-à-dire je choisis par exemple l'anxiété pour éviter de me préparer, de bosser un peu plus, pour éviter le regard des autres, pour éviter l'amour, pour éviter d'être blessé. Alors, intellectuellement parlant, c'est assez intéressant et c'est une vision très puissante parce qu'elle rend à l'individu une chose essentielle, la responsabilité et la liberté de manière globale. Dans cette logique, le traumatisme devient presque secondaire. Ce n'est pas une cause. C'est une histoire qu'on se raconte pour justifier nos choix actuels. Et c'est séduisant de ce point de vue, parce que ça te redonne du pouvoir. Ça dit, tu n'es pas une victime, tu n'es pas condamné, tu peux changer maintenant. Mais j'avoue, émotionnellement, quelque chose cloche. Et même intellectuellement, je peux le dire ainsi. Soyons honnêtes. Adelaide touche un point réel. Le passé peut devenir une prison narrative, une histoire qu'on se raconte pour ne plus risquer. Exemple, je suis comme ça à cause de telle personne, peut devenir je ne peux pas changer à cause de telle personne. Adelaide nous oblige ainsi à une question dérangeante. Qu'est-ce que je gagne à rester tel que je suis ? Et cette question elle est fondamentale. parce qu'elle déplace la responsabilité du passé vers le présent. C'est-à-dire, tu peux changer maintenant si tu veux. Et ça, c'est bien. Mais là où la thèse devient fragile, c'est quand elle nie totalement la dimension corporelle et neuropsychique du trauma. On sait aujourd'hui que le traumatisme modifie le système nerveux, altère la perception du danger et crée des réactions automatiques. et même conditionne la mémoire émotionnelle. Ce n'est pas seulement une histoire qu'on se raconte, c'est un corps qui a appris avant la pensée. Autrement dit, le trauma structue nos psychiques et impose des mécaniques de défense face à un éventuel danger que notre cerveau identifierait. Parfois, l'individu ne choisit même pas sa réaction, en fait, son système psychique, donc via son cerveau. l'entraîne à se comporter d'une telle manière pour se protéger. Est-ce qu'un enfant qui a grandi dans la sécurité affective a les mêmes marges de choix qu'un enfant qui a grandi dans l'abandon par exemple, la peur, la violence ou l'humilité sur l'instant ? Est-ce qu'on peut dire vraiment à quelqu'un « j'ai choisi aujourd'hui d'avoir peur de l'abandon » quand son système nerveux a appris pendant 20 ans que l'amour est stable, conditionnel, dangereux ? Et reconnaître ça, ce n'est pas lié à la liberté, c'est reconnaître que la liberté n'est pas distribuée également. Et que chaque personne a un passé et une histoire et une spécificité, même psychique, intellectuelle, émotionnelle. Et c'est là que j'aimerais proposer une lecture plus subtile, un peu plus différente. Au fur et à mesure de la lecture, j'espérais un autre dénouement. Comme quoi ce serait un leurre. Je savais que quelque chose clochait, mais je n'arrivais pas à mettre un mot là-dessus, et c'est là qu'il m'est apparu cette question. Et si la philosophie d'Adler était elle-même une stratégie psychique d'autodéfense ? Non pas une vérité universelle, mais une manière de gérer quelque chose de difficile. Il s'agit de l'impuissance. Dire que le passé n'a aucun pouvoir sur nous peut être une libération, mais ça peut être aussi une protection contre une idée insupportable. J'ai été blessé sans l'avoir choisi. Reconnaître le traumatisme, c'est reconnaître la dépendance, la vulnérabilité, la perte de contrôle, l'injustice. Et pour beaucoup de psychisme, c'est plus rassurant de croire en une liberté totale que d'accepter qu'on a été. Traversé par quelque chose de plus grand que soi. L'indépendance absolue devient alors une armure existentielle. J'ai besoin de dire, de nier mon passé, de nier mon traumatisme. Afin de ne pas me sentir vulnérable aujourd'hui. Je ne pense pas qu'Hadler dise forcément les choses. Mais je pense qu'il les est complets. Sa vision est très adaptée à des personnes déjà stables, déjà sécurisées, déjà capables de se protéger, et même là encore. Là où elle devient dangereuse cette vision, c'est quand elle est appliquée à des psychismes fragilisés, des parcours marqués par la violence, des histoires d'abandon, des sécurités chroniques, et un psychisme plus complexe, parce qu'elle risque de transformer la souffrance en une faute morale. Si tu souffres encore, c'est que tu choisis de ne pas aller bien. Et là, la philosophie devient culpabilisante. Et c'est un problème. Pour moi, la vraie position est celle-ci. Le traumatisme est causal. Il influence réellement nos comportements. Mais il n'est pas une condamnation. La liberté n'est pas absolue. Elle est située. C'est-à-dire, elle commence à partir de ce qu'on a choisi et de ce qu'on n'a pas choisi. On ne choisit pas son point de départ. On est déterminé ainsi. Mais on peut choisir sa direction. C'est en cela que l'éthiologie pour moi prend son sens. Ma position aujourd'hui est simple mais exigeante. Je refuse deux extrêmes. Je refuse le fatalisme, c'est-à-dire je suis comme ça, je ne changerai pas. Mais je refuse aussi le volontarisme naïf. Tu peux tout, il suffit de vouloir et tu pourras. Ça n'a pas de sens. Je crois que la vraie liberté commence ici, quand on reconnaît honnêtement ce qui nous a conditionnés, sans s'y réduire, sans s'y identifier totalement, sans en refaire et sans en faire notre identité définitive. Choisir son style de vie, oui, mais en respectant d'où on part, pas en niant le sol sous nos pieds. Et peut-être le vrai courage finalement, ce n'est pas de nier le passé, mais de regarder ce qu'il a fait à notre corps, à nos relations, à nos peurs, sans s'y enfermer. Et peut-être justement que la vraie liberté, ce n'est pas de croire qu'on n'a jamais été blessé, mais de continuer à choisir sa vie malgré le fait qu'on l'a été. On aimerait que les grands problèmes soient faux, que la liberté soit simple, que le traumatisme soit juste un mot, que les théories nous libèrent sans cesse et que peut-être après avoir lu un livre, je me sente renouvelé. Mais non, il n'y a pas de twist final, pas de tout était un rêve, juste une vérité inconfortable. On est à la fois libre et conditionné, responsable et marqué. capable de choisir, mais jamais depuis un point neutre. Et c'est précisément parce que ce n'est pas le parodie que ça mérite d'être raconté. Et si on en parlait ?