Speaker #0Quand j'ai senti cette boule dans ma poitrine, j'ai senti immédiatement que quelque chose n'allait pas. Habituellement, c'est vrai que je ne m'inquiète pas trop. Je suis plutôt du genre à repousser mes rendez-vous médicaux, à aller chez le médecin si j'ai le temps, ou alors vraiment si c'est une urgence, que je ne peux pas aller travailler, que je ne peux plus bouger. Et là... Je sais pas, j'ai senti que c'était une urgence. Honnêtement, si j'avais pu aller chez le médecin tout de suite, je serais allée tout de suite, mais là, il était tard, c'était le soir, donc j'ai pris rendez-vous le lendemain. Mais je savais que quelque chose clochait et que vraiment, cette boule, c'était pas normal du tout. Quand le mot cancer est tombé, il y a vraiment quelque chose en moi qui s'est figé. J'ai plus du tout écouté ce que mon médecin traitant, en fait, pouvait me dire. À vrai dire, j'ai retenu qu'une seule chose, c'est son visage. Et cette phrase, si je vous ai fait venir, c'est que ce n'est pas bon, c'est cancéreux. À ce moment-là, j'ai serré la main de mon mari et j'ai immédiatement pensé à mes parents parce que j'ai éprouvé une culpabilité énorme en fait. Énorme de leur faire vivre ça, de devoir leur annoncer ça. Évidemment, je savais que ce n'était pas ma faute, mais je n'avais pas envie de bouleverser leur vie et de les rendre tristes. C'était vraiment tout ce que je ne voulais pas en fait. Quand je me demandais pourquoi moi, ce que je ressentais au fond, c'était un énorme sentiment de colère. J'ai voulu trouver des réponses tout de suite. Pourquoi ? Alors j'ai cherché. Qu'est-ce que j'avais fait de mal ou qu'est-ce que je n'avais pas fait pour en arriver là ? Et je ne comprenais pas et en fait, je n'avais pas de réponse à mes questions. C'est vrai que je fais du sport, je mange équilibré, je cuisine, je ne fume pas, je bois occasionnellement. Et pourtant, en fait, malgré tout ça, ça m'est tombé dessus quand même. Le fait de devoir mettre ma vie entre parenthèses à 30 ans, ça a provoqué chez moi énormément de tristesse et aussi un sentiment d'injustice. À 30 ans, c'est vrai qu'on a des projets, des envies, des rêves à réaliser. Et c'était notre cas. On était en plein projet bébé. Et l'idée de devoir mettre ça de côté, pour moi, c'était vraiment impensable. Quand on m'a annoncé que j'avais un cancer et qu'on a commencé les différents rendez-vous médicaux pour faire tous les examens, j'ai pensé qu'à une seule chose, en fait, c'était de devoir mettre de côté pendant un temps. envie d'être maman en fait. Et ça, j'ai vraiment très mal vécu. Le fait de devoir repousser tous nos projets, de remettre la vie à plus tard finalement, de voir que notre vie à nous, elle allait être en pause à un âge où normalement en fait c'est finalement tout l'inverse. Après les traitements, le regard que je portais sur moi était assez contradictoire. D'un côté, en fait je me disais que mon corps avait supporté, encaissé énormément de choses. J'étais là, qu'il m'avait portée et que finalement, ensemble, on avait réussi. Et d'un autre côté, j'avais un regard très critique sur la personne que je voyais. dans le miroir, parce que déjà, je ne me reconnaissais pas. Je n'avais pas l'impression que c'était moi. Je n'avais plus de cheveux, plus de cils, plus de sourcils. J'avais le visage bouffi à cause de la cortisone. Vraiment, je ne me reconnaissais plus du tout. Et en fait, oui, j'étais très critique avec moi-même. La perte de mes cheveux, émotionnellement, c'était très difficile. Parce qu'en fait, on n'est jamais préparé à ça. On ne peut jamais s'imaginer comment on va réagir, comment on va le vivre. Vraiment, on ne peut pas se préparer. Et on dit souvent qu'on perd ses cheveux, mais on ne s'imagine pas de la manière dont c'est fait. C'est-à-dire qu'on n'en perd pas juste un peu. C'est par poignée. On en retrouve dans toutes les pièces de la maison. Pour moi, la douche, c'était devenu un moment de stress, surtout le moment du shampoing. J'avais peur de retrouver des cheveux. encore partout. Et puis les cheveux qui restent en fait sont très difficiles à coiffer. Ils font plein de nœuds, c'est pas joli en fait. Donc je me suis sentie extrêmement mal. Et juste avant de les raser, vraiment quelques jours avant, j'ai énormément pleuré du fait de les perdre en masse. Et je n'osais plus sortir parce que j'avais l'impression que ça se voyait beaucoup. Quand j'ai vécu les premières chimiothérapies, je ne savais pas si j'allais pouvoir y retourner. parce que c'était tellement dur. Niveau mental, c'était aussi très difficile, parce qu'après ma première chimio, j'ai eu énormément d'effets secondaires, j'ai été couché pendant plusieurs jours, j'avais des nausées, je ne pouvais même plus voir la lumière en fait, et je me demandais vraiment comment j'allais faire pour y retourner, comment j'allais faire pour y aller, sachant que je savais comment mon corps maintenant réagissait, qu'est-ce qui se passait. Qu'est-ce que ça faisait ? Qu'est-ce que ça produisait en moi ? En fait, je me suis dit vraiment, je ne sais pas comment font les autres, mais moi, je ne vais pas y arriver. Moi, vraiment, ça va être au-dessus de mes forces. Ça va être au-dessus de ce que je peux encaisser. Et ça ne va pas le faire, en fait. Je ne vais pas réussir. Et du coup, j'ai commencé à me répéter des phrases tous les jours, absolument tous les jours, dont celle-ci que je me répétais, en fait. dès que j'avais des effets secondaires. C'était « tu es forte et la chimiothérapie te guérit » . Ce qui m'a permis, je pense, de voir la chimio plutôt comme mon allié, alors que je la voyais au début plutôt comme un ennemi. Pendant les traitements, ce que mon corps vivait au quotidien, c'était énormément de fatigue, mais une fatigue vraiment écrasante. Ce n'est pas celle du quotidien. C'est vraiment une fatigue difficile à mettre des mots dessus, parce qu'en fait, on a beau se reposer, ça ne change rien du tout au problème. J'étais aussi essoufflée et j'avais cette sensation de ne plus être moi-même. C'est vraiment une sensation bizarre que j'ai encore beaucoup de mal à décrire aujourd'hui. La course à pied, ce que ça représentait pour moi, c'est vraiment un échappatoire. mon médicament à moi, si je peux dire, mais celui sans effet secondaire, celui qui me rebooste. Celui pour lequel je sais celui-là, il fonctionne, c'est sûr. À chaque fois que je vais courir, ça marche. Donc je fais du sport depuis des années, et du coup je connaissais l'effet que ça pouvait avoir sur mon corps, et ça a vraiment été bénéfique pendant tout mon traitement. Le sport m'a aidée à retrouver une forme de liberté. Parce que pendant les séances, je me retrouvais. Il n'était plus question de traitement, de rendez-vous médicaux. C'était juste moi. Et je me retrouvais comme avant. En fait, je n'étais plus la Sarah avec un cancer. J'étais la Sarah sportive qui simplement allait faire sa séance de sport. Quand j'ai dû ralentir ou arrêter la course, parce que d'abord j'ai dû la ralentir pour finir par arrêter. pendant les dernières chimios. Ce que ça a provoqué émotionnellement, c'est un mélange de peur et de colère. Parce que depuis plusieurs mois, vraiment, je m'efforçais de penser et de vivre comme si le cancer n'allait rien m'enlever du tout, comme si ça n'allait rien changer à ma vie. Et du coup, je vivais ma vie tout à fait normalement avec simplement quelques ajustements. Et quand j'ai dû mettre de côté la course à pied parce que mon corps n'arrivait plus à suivre, là j'ai compris que finalement ce n'était pas le cas. et qui avait déjà des impacts sur mon corps et que cette fois, en fait, je ne pouvais plus le nier. Aujourd'hui encore, en fait, mon corps revit certains épisodes traumatisants. Par exemple, je fais des crises d'angoisse dans les IRM. C'est très compliqué pour moi de faire tous les rendez-vous d'imagerie. En fait, c'est très, très angoissant. Je ferais vraiment des crises d'angoisse alors que je n'en avais jamais fait auparavant. Et quand je vais voir mon oncologue, que j'entends le bruit des perfusions de chimio parce que les rendez-vous se font au même étage, en fait, j'ai la nausée. Il y a aussi certains aliments que je n'arrive pas encore à manger, puisque je les ai mangés pendant les chimios et je les avais très mal supportés. Le regard des autres pendant la maladie, je l'ai ressenti. Enfin, j'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de bienveillance. Au début, c'est vrai que j'ai voulu cacher, entre guillemets, que j'avais un cancer avec une perruque. Vraiment, j'essayais de faire que ça ne se voit pas. Et pour les personnes qui ne me connaissaient pas, ça passait totalement inaperçu. Et plus tard, j'étais trop épuisée, vraiment, pour faire attention à ça. Donc, je n'avais plus envie de porter ma perruque parce qu'elle me grattait, que c'était hyper inconfortable. Donc, j'ai mis un turban. Et là, forcément, ça passait un peu moins inaperçu. Donc, j'ai parfois ressenti dans le regard des autres qu'ils me voyaient malade. Donc, je me voyais malade à travers leur regard, mais il y avait beaucoup de compassion de leur côté, donc beaucoup de bienveillance. Certaines phrases ou réactions m'ont beaucoup marquée pendant la maladie, notamment un peu le manque de soutien. de certains proches pour qui on était presque sûr qu'ils allaient être présents. C'est ça un peu qui est le plus difficile. Et pour d'autres, comme si le cancer finalement, c'était un rhume totalement banal. Et surtout qu'il ne fallait pas trop s'en plaindre. Les gestes et les présences qui m'ont le plus aidé à tenir, c'est vraiment les personnes qui m'ont considéré tout à fait comme avant. Qui ont continué de se confier sur leurs propres problèmes. sans minimiser les miens, bien sûr, mais on pouvait avoir des discussions comme avant. Je pouvais, moi aussi, les soutenir dans les épreuves difficiles qu'on pouvait rencontrer. Et ça, ça m'a fait vraiment le bien parce que c'était dans les deux sens. Aussi, les personnes qui m'envoyaient des pensées, du courage pour les moments difficiles qu'ils avaient retenus, toutes les dates un peu clés, les dates de mes chimios, les dates de mes rendez-vous médicaux. finalement, ils étaient présents, mais sans trop en faire. Depuis la maladie, ce qui a changé dans ma relation avec moi-même, c'est que j'ai compris que je faisais toujours passer les autres avant moi. Même dans l'annonce de mon cancer, j'ai voulu préserver tout le monde. Et même pendant, maintenant que j'ai un peu plus de recul, je le vois, j'ai voulu énormément préserver mes proches pendant cette période. période, sans m'en rendre compte, j'ai consolé tout le monde en disant que ça irait, que tout irait bien finalement. J'ai toujours été comme ça et j'essaie maintenant de me faire passer en priorité. Mais bon, c'est pas toujours facile et je pense que c'est un long travail. Et c'est ce regard en fait que je porte aujourd'hui sur la femme que j'étais avant le cancer où je me rends compte que je me laissais beaucoup de côté. au détriment du bonheur général, que je faisais passer vraiment le bien-être et le bonheur de tout le groupe avant moi-même. Depuis le cancer, ce qui a changé dans ma manière de voir la vie, c'est que je n'ai plus cette insouciance. Malheureusement, je l'ai perdue. Elle me manque beaucoup, elle me manque énormément. J'aurais aimé la retrouver un jour, mais je sais que ce ne sera pas possible. Je sais maintenant, en fait... que ça peut arriver, que ça peut tomber sur n'importe qui, n'importe quand, et que ça n'arrive pas qu'aux autres, malheureusement. Du coup, je suis beaucoup plus angoissée, je suis beaucoup plus à l'affût du moindre symptôme, et ce n'est pas toujours évident dans la vie de tous les jours, parce que j'analyse tout, la moindre douleur, la moindre fatigue, je m'inquiète énormément finalement. partager mon parcours sur les réseaux sociaux, c'est vrai que d'abord, je l'ai fait comme un journal intime, pour me confier, comme une séance chez la psy aussi. Et petit à petit, j'ai fait la rencontre de personnes formidables, qui m'ont aidée, qui m'ont soutenue, qui m'ont portée. Alors bien sûr, à côté de ça, mes proches étaient là aussi, mais c'est vrai que partager avec des personnes qui vivent la même chose, c'est totalement différent. On s'en comprend sans avoir à expliquer, et c'est vrai qu'on ose tout dire, sans filtre. On n'a pas vraiment peur d'inquiéter, parce qu'on sait qu'ils vivent exactement la même chose. Le message que j'aimerais transmettre aux femmes qui traversent actuellement un cancer, c'est que vous avez le droit d'être fatigué, en colère, triste ou même perdu. Vous avez le droit de ne pas être fort tout le temps, mais vous avez aussi le droit d'espérer. Parfois la vie nous épuise au point de nous faire oublier notre propre lumière. On avance sans vraiment sentir le sol sous nos pieds, on respire sans vraiment vivre. Rien n'est permanent, ni les tempêtes, ni les douleurs, ni cette impression de ne plus se reconnaître. Tout passe, même quand on n'y croit plus. Et aujourd'hui, malgré tout ce que j'ai traversé, ce qui me donne envie d'avancer encore, c'est un mélange de plein de choses. Mes proches, d'abord, qui sont un soutien sans faille et sans qui rien n'aurait été pareil. Mes projets, parce que vous, je continue d'avoir des projets. Je continue à créer, à espérer. Avoir des envies, des rêves, et ça je pense que c'est super important. Et puis finalement, malgré toute cette tempête que j'ai pu traverser, malgré tout ce que ça a bouleversé dans ma vie, je suis quand même contente d'une chose, c'est que pendant toute cette période, et encore aujourd'hui, je continue de me dire que finalement, la vie est belle.