- Speaker #0
Pour moi, des flops,
- Speaker #1
c'est sinistre.
- Speaker #0
C'est rigolo.
- Speaker #2
C'est vrai que ça vous rapproche. C'est trop bien d'en rigoler.
- Speaker #0
Vous mettez les deux pieds dans la flaque d'eau et ça aspergeait partout. J'ai adoré. Ça me fait penser à la pluie qui tourne. Salut, moi c'est Marine.
- Speaker #2
Salut, c'est Luce.
- Speaker #0
Vous écoutez le podcast Flop. Aujourd'hui, nous abordons nos croyances.
- Speaker #2
Épisode 2, il était une fois, nos croyances.
- Speaker #0
D'après une récente étude IFOP sortie en 2023, un jeune sur six pense qu'il est possible que la Terre soit plate. Et un sur cinq va même jusqu'à estimer que des extraterrestres ont bâti les pyramides d'Égypte. Des chiffres étonnants qui révèlent l'adhésion croissante des jeunes générations à ces croyances dites surnaturelles. Certains vont même jusqu'à affirmer que l'astrologie est une science comme les autres. Preuve à l'appui, les horoscopes explosent sur les réseaux sociaux et les théories du complot se repartagent à vitesse grand V. Mais alors, est-ce le signe d'une résurgence des croyances que le XXe siècle pensait finir par enterrer ? Nos croyances auraient-elles simplement changé de costume ? Hier nous croyions, aujourd'hui chacun like sa propre vérité. Cette individualisation radicale est-elle la marque d'une atomisation irréversible ? Peut-on encore parler de croyances collectives à l'ère des vérités alternatives ? Comment tracer la carte de ces croyances nomades ? Et derrière ce brouillage, une question plus fondamentale. Existe-t-il encore un socle commun capable de tenir ensemble des communautés ? Finalement, avons-nous encore des croyances en commun ? Pour tenter d'y voir plus clair, tout l'enjeu sera d'essayer de comprendre comment la modernité a redéfini la notion même de croyance. Mais avant ça, revenons aux bases. La croyance, ça veut dire quoi ? Quels sont les impacts des croyances sur nos pensées ?
- Speaker #1
Se trouveront-ils toujours des personnes aux croyances limitantes ?
- Speaker #0
Kant, Goethe, Flammarion, ils croyaient tous en l'existence possible des extraterrestres. Parce que si on impose nos savoirs aux élèves comme des croyances, ce sera croyance contre croyance. Moi je vais vous dire que je comprends que les gens ne comprennent pas. Parce que si on explique les choses simplement, ça paraît tellement absurde qu'on ne peut pas y croire. Au sens classique, on définit la croyance comme le fait de croire une chose vraie, vraisemblable ou possible. D'emblée, ces trois adjectifs désignent une gamme immense de nuances, puisqu'un monde sépare déjà la chose possible de la chose vraie. À la fois superstition, postulat scientifique, conviction paranoïaque, espoir, confiance, l'idée est protéiforme et englobe un vaste espace, difficilement délimitable. Mais déjà, Commençons par différencier la croyance des croyances. Le premier envoie l'acte de croire, tandis que le second est l'objet du croire, ce à quoi on croit, c'est-à-dire les croyances. Mais si la croyance est d'abord employée dans un sens religieux, la et les croyances investissent désormais tous les domaines. C'est ce que nous rappelle le professeur de philosophie Thierry Hencht dans son ouvrage La croyance.
- Speaker #2
La croyance, loin d'être confinée au religieux, jouent un rôle crucial dans presque tous les domaines de l'existence et de la société. Amour, amitié, échange, travail, science, santé, droit, politique, économie, finance.
- Speaker #0
Au-delà de cette distinction entre l'art et les croyances, ajoutons que la conception occidentale et moderne de la croyance tend à l'allier à celle de la vérité. Philippe Fontaine, historien des sciences sociales à l'ENS Paris-Saclay, en propose ainsi une définition plus restreinte.
- Speaker #2
La croyance est un acte de l'esprit consistant à affirmer la réalité ou la vérité d'une chose en l'absence de certitude attestée par l'existence d'une preuve.
- Speaker #0
En résumé, nos croyances seraient nos vérités sans preuve. Ceci dit, une croyance n'est pas une simple vérité sans preuve. En effet, que vaudrait une croyance qui n'est pas ressentie et incarnée comme telle par un individu ? C'est là que rentre en jeu une deuxième dimension constitutive de la croyance. C'est ce que le psychiatre Pierre A. Aulagnier nomme la croyance. causalité interprétée. Avec cette expression, ce qu'il veut nous dire, c'est que chaque individu interprète et donne un sens singulier à ce qu'il vit. Chacun d'entre nous entretient un certain sens de la réalité, un certain rapport avec le monde qui nous entoure. Appliqué au domaine de la croyance, cela signifie que l'individu croit quelque chose parce qu'il en a une conviction subjective, c'est-à-dire qu'il y croit de l'intérieur. Par exemple, lorsqu'un enfant dit « ça brûle » , il peut y croire selon deux logiques. Soit parce qu'on lui a montré une allumette qui enflamme du papier, croyance de l'extérieur, soit parce qu'il s'est déjà approché du feu, qu'il a ressenti la chaleur, la peur, et il développe alors la conviction sensorielle que, oui, ça brûle. Ce deuxième rapport à la croyance serait donc plus personnel. Il est d'abord et avant tout nourri par l'expérience de tout à chacun. On se forge alors ces fameuses croyances personnelles, à partir de ce qu'on croit avoir vu du monde, mais aussi de ce qu'on voudrait y voir. À la différence d'une simple opinion, une croyance personnelle serait donc plus difficile à abandonner. Noyaux durs de notre vécu, elles permettent la continuité de notre identité. On a envie et besoin d'y croire. En résumé, toute la complexité de la croyance est bien qu'elle se déploie toujours à deux niveaux. D'une part comme fait social, elle tisse des systèmes partagés, vides, valeurs, institutions ou codes culturels, qui structurent la vie collective, et légitimes des pratiques communes. D'autre part, comme fait personnel, elle s'enracine dans l'histoire intime de chaque individu. Expérience, émotion, désir, elle forge un sentiment de certitude, comme on l'a vu, ou d'appartenance unique. Cette double dimension explique pourquoi une même idée peut sembler universelle et contraignante, tout en résonnant très différemment selon les parcours individuels. Et pourquoi toute évolution des croyances fait simultanément vaciller le socle communautaire et la boussole intérieure de chacun.
- Speaker #2
Penchons-nous plus précisément sur la croyance comme fait social. Comment sont apparues les grandes croyances sociales qui ont structuré nos sociétés, et quelles sont-elles ? Les premières qui nous viennent évidemment en tête sont les croyances religieuses. Il est difficile de déterminer avec précision l'origine de la croyance religieuse, mais elle remonte à une époque très ancienne. Les premières formes de spiritualité prennent la forme de l'animisme, une croyance selon laquelle les éléments de la nature, animaux, plantes, objets ou phénomènes, sont habités par des esprits ou des forces invisibles, en lien avec l'humanité. Dans le documentaire Arte, avons-nous toujours cru aux dieux du 13 juillet 2025 ? Ina Woon, chercheuse dans ce domaine, explique cette genèse de la croyance religieuse. Elle s'intéresse notamment aux traces de mains retrouvées dans les grottes paléolithiques. Ces dernières sont interprétées comme les traces d'une interaction symbolique avec un autre monde, motivée par le besoin de protection face aux dangers environnants. En effet, toujours selon Ina Woon, la croyance religieuse remplit la fonction de protection contre le danger. Les rituels funéraires en sont un exemple. Dans certaines sociétés, les ancêtres étaient enterrés sous les habitations, probablement dans l'idée qu'il continuerait à protéger les vivants. La croyance religieuse évolue ensuite au fil des âges, en fonction des changements dans les conditions de vie. À mesure que les sociétés se transforment, leurs besoins et leurs peurs changent, ce qui donne naissance à de nouvelles formes de croyances. Par exemple, l'apparition des conflits guerriers conduit à l'émergence de divinités liées à la guerre, ainsi qu'à des figures de héros sacrés souvent perçues comme des intermédiaires entre les dieux et les hommes, ou comme des modèles de bravoure et de force. Un des exemples les plus connus est Ulysse, qui apparaît dans l'Odyssée d'Homère écrit en moins 800 avant Jésus-Christ environ. Il est alors un guerrier roi qui, pendant dix ans, tente de rentrer chez lui. On observe également une évolution des croyances religieuses, passant de systèmes polythéistes, comme ceux de la Grèce et la Rome antique, à des religions monothéistes centrées sur un dieu unique. Le judaïsme, le christianisme et l'islam en sont les principaux exemples. Mais la croyance religieuse prend aussi sa deuxième fonction de rôle moral dans la cohésion sociale. Il existe alors un système de croyances religieuses lié à un système de punition et d'ordre moral à respecter. Au Moyen-Âge notamment, l'Église a un rôle central dans la cohésion sociale et régit les rapports humains et sociétaux. Elle sacre les rois, concentre dans ses mains le savoir et les enseignements, assiste les malades, les prisonniers et les pauvres, recueille les enfants abandonnés. En Occident médiéval, c'est notamment la religion chrétienne qui prévaut. Mais avec l'arrivée de la modernité entre la fin du Xe siècle et la fin du XVIIIe siècle, notamment en Europe, les croyances religieuses semblent perdre leur influence dans la mesure où elles ne structurent plus la société comme auparavant. Ce phénomène est étudié en sociologie sous le nom de « sécularisation » , un concept largement développé par plusieurs auteurs, dont font partie Max Weber et Émile Durquet. Toutefois, ce paradigme a été remis en question dès les années 60, comme le montre Jean-Paul Willeim, sociologue des religions, dans son article « La sécularisation, une exception européenne » . Dans ce texte, l'auteur met en évidence les limites d'une lecture binaire, opposant religion et modernité, et souligne que les arguments empiriques avancés pour défendre la thèse de la sécularisation sont en grande partie centrés sur le cas européen. Il apparaît néanmoins que la pratique collective et l'appartenance religieuse ont globalement diminué à l'ère moderne. La croyance, quant à elle, tente à devenir plus individuelle et se retire progressivement de la sphère politique et publique pour entrer dans la sphère privée. Une nouvelle croyance semble alors émerger, la croyance en la science au progrès. On parle de scientisme. Le scientifiquement prouvé devient une nouvelle forme de croyance que l'on ne peut réellement remettre en cause. Thierry Patrice, professeur des universités, médecin et membre du conseil scientifique, questionne dans sa conférence « Sciences et techniques » en 2017 à Nantes la notion de progrès. Il critique l'idée largement répandue selon laquelle chaque problème humain trouverait nécessairement sa solution dans la science.
- Speaker #1
Ce qui est une démarche là aussi fortement culturelle et donc qui repose essentiellement sur de la croyance. D'abord, les astrophysiciens pourraient nous dire que... demain a peu de chance d'être beaucoup mieux qu'aujourd'hui et l'espérance de vie de la Terre elle-même est finie. Donc bon, l'espérance, pourquoi pas ? Mais également parce qu'on nous enseigne depuis Descartes que chaque problème a sa solution. Chaque problème a une solution, et du fait même que c'est un problème, le fait de le solutionner devrait améliorer l'ensemble des problèmes non résolus en en réduisant le nombre. Mais là aussi, on retombe dans un phénomène qui n'est nullement démontré. Je ne suis pas pour ma part certain que tout phénomène est une cause. Plus exactement, je pense qu'un phénomène donné, il peut y avoir plusieurs causes. et même peut-être une infinité de causes. Autrement dit, à partir de ce moment-là, on a du mal à avoir une démarche parfaitement déterministe.
- Speaker #2
Selon lui, la révolution industrielle n'a pas seulement transformé nos sociétés, elle a aussi engendré cette nouvelle foi, le scientisme, ou la croyance absolue dans les promesses de la science. On distingue alors ce qui appartient au domaine de la vérité de ce qui est relegué au domaine de la croyance, car non prouvable. On se retrouve alors avec, d'un côté, la vérité comme tout ce qui serait issu d'une démarche scientifique, et de l'autre... La croyance comme tout ce qu'on ne peut pas saisir, analyser, calculer, objectiver. Une telle scission reprend en réalité un postulat majeur de la pensée occidentale qui prévaut depuis les Lumières, celui qui présente les croyances comme l'ennemi de la raison. Thierry Patrice invite alors à désacraliser cette vision en adoptant une posture plus critique, en reconnaissant que la science repose sur des hypothèses et qu'elle n'est pas détentrice d'une vérité immuable.
- Speaker #1
On est tenté par la vérité. On ne connaît pas de gens qui se mettent tentés par l'absence de vérité. On a une tendance à vouloir la vérité, de préférence prouvée, dûment écrite et révélée. En réalité, en matière de recherche, et en particulier en matière de biologie, il est très difficile d'atteindre la vérité. D'abord parce qu'on a vu tout à l'heure qu'on s'appuyait sur des postulats qui étaient eux-mêmes des postulats de principe, qu'on pouvait essentiellement considérer comme étant des croyances. Ensuite parce que dans la démarche expérimentale, il faut répéter. Il faut répéter de façon un peu Humeienne. Plus on répète, plus on atteint une certaine certitude. Comme les résultats sont après les mêmes causes entraînant les mêmes effets, on revient tutoyer la vérité.
- Speaker #2
Walter Benjamin, philosophe allemand, propose dans les années 1920 une théorie selon laquelle il existerait une nouvelle forme de croyance liée au capitalisme. Il ébauche alors un projet dont le titre est « Le capitalisme comme religion » . L'œuvre est abandonnée en route, mais de nombreux fragments suggèrent qu'en effet, le capitalisme serait un culte sans trêve, pratiqué chaque jour et reposant sur l'obsession de la production, de la consommation et de la dette. La foi est alors transformée en une culpabilité permanente. Dans l'ouvrage « Les origines du capitalisme » sur Max Weber de Biralin, sociologue français, on peut d'ailleurs lire
- Speaker #0
« Le trait le plus caractéristique de cet esprit du capitalisme est, selon Weber, le devoir fait à tout individu, de consacrer sa vie entière à une activité professionnelle capable d'augmenter son capital, compris ici dans le sens général et vulgaire de son gain et de sa fortune, de ses revenus et de son patrimoine.
- Speaker #2
En effet, encore aujourd'hui, le capitalisme est érigé comme la solution à de nombreux soucis, comme peut l'être la science. Il est alors impensable pour un grand nombre de pouvoir sortir de ce paradigme. On croit au capitalisme comme une vérité intangible. La sortie du capitalisme devient pour ceux qui la défendent Une utopie résilue. Pourtant, Gilles Rottillon, économiste et professeur émérite à Paris-Nanterre, contredit cette croyance. Il fait d'abord le constat selon lequel le capitalisme provoque une quadruple crise. Économie, sociale, écologique et anthropologique.
- Speaker #0
L'économie ne continue à fonctionner qu'au prix d'inégalités croissantes, de souffrances au travail et d'une dissolution des liens sociaux qui met en danger le processus d'hominisation. et enfin d'une dégradation de plus en plus rapide des services publics et de la nature.
- Speaker #2
Il propose alors des pistes concrètes, telles que la transformation des modes de production, qui devraient être orientées vers les besoins sociaux et écologiques, et non vers une logique de profit. Ou encore, favoriser une prise de conscience collective pour lutter contre l'illusion que rien ne peut changer, ou que le capitalisme est naturel ou indépassable. Bref. Pour revenir à notre sujet, ici le capitalisme, pour ses fervents défenseurs, représente une croyance dans le sens où celle-ci délivre une vérité intouchable. Alors que les opposants du capitalisme le relèguent justement à une croyance, dans la définition où celle-ci est un aveuglement de l'esprit qui pourrait être critiqué. Et le grand ami du capitalisme est... le rationality. Il serait alors intéressant d'interroger l'évolution des croyances à travers l'opposition traditionnelle entre rationalité et subjectivité et notamment la tendance à considérer la rationalité comme supérieure, plus légitime et devant diriger la subjectivité. En effet, cette considération ancestrale sur laquelle se font des philosophes comme Descartes semble prendre un nouvel aspect au XXIe siècle. Dans la bande dessinée La pitié vous parle de Liv Stromsquist, celle-ci met en lumière la croyance selon laquelle chaque individu Merci. pourrait maîtriser totalement sa vie, sa santé, ses relations, ou même aborder la mort comme un projet personnel. Il est alors de notre propre ressort de pouvoir s'en sortir, que ce soit en faisant du sport le matin, en testant les Miracle Morning, ou en faisant des baisers fougueux à notre partenaire.
- Speaker #0
Qu'est-ce que la Miracle Morning ? Il s'agit d'une technique qui a été inventée par un auteur américain qui a vécu pas mal de traumatismes physiques et psychiques dans sa vie, qui s'est relevé à chaque fois de toutes ces épreuves. Et c'est notamment grâce à cette technique qui lui a permis de gagner plus de temps, gagner en productivité et surtout se développer personnellement pour essayer d'être la meilleure version de soi-même.
- Speaker #2
Nous rationalisons tout, même jusqu'aux émotions et affections de l'âme, les moins rationalisables telles que l'amour. Une économie entière alors de self-care ou d'injonctions à faire mieux se met en place et l'individualisme devient l'idéologie dominante. Pour conclure, l'évolution des croyances qu'on a abordées ici repose surtout sur une perspective occidentale. D'autres sociétés non occidentales peuvent nous apporter d'autres manières de penser le monde, le sacré ou même la rationalité. Et puis il faut le dire, les croyances ne disparaissent pas les unes après les autres comme des modes. En réalité, elles coexistent souvent avec des poids différents selon les époques, les lieux ou les groupes sociaux. Ce n'est pas une succession linéaire, c'est plutôt un mélange avec des tensions et des recompositions. Tel que le dit Thierry Hensch dans son ouvrage La croyance,
- Speaker #0
« Dans un monde qui bien souvent paraît gouverné par la violence, par la méfiance, la tricherie et la peur, dans ce même monde, croyance et confiance forment ensemble un ciment sans lequel toute société s'écroulerait. »
- Speaker #2
Ce qui nous amène à une question essentielle, presque vertigineuse, si on vit dans une société de plus en plus marquée par l'individualisme, est-ce qu'il reste encore des croyances ? vraiment partagées ? Est-ce qu'il existe encore des récits collectifs capables de nous relier les uns aux autres ? On imagine mal une culture de la non-croyance absolue. Il n'y a que les morts pour ne croire à rien.
- Speaker #0
C'est ce qu'affirmait le psychanalyste J.B. Pontalis dans un de ses articles datant de 1978. Mais depuis, le XXIe siècle est arrivé et avec lui, le scientifiquement prouvé délimiterait le champ du sérieux. par opposition au registre désuet de la subjectivité, perçu comme le siège des croyances, et donc de l'irrationnel erroné. Le paroxysme de cette tendance se retrouve dans bon nombre de modèles gestionnaires de plus en plus rationalisés. On peut prendre pour cas emblématique l'évolution des pratiques dans le domaine des soins, productivité, rentabilité immédiate, homogénéisation des pratiques. Autant de logiques qui tendent à restreindre, voire à destituer une pensée intuitive, colorée par des expériences diverses. Les soignants doivent alors traduire en actes démontrables et traçables leurs rencontres avec les patients. Le sens des soins s'estompe derrière le respect de normes et de procédures. Les logiques du contrôle et de l'évaluation dites « objectives » tendent alors à réduire, voire à évacuer, la subjectivité.
- Speaker #2
En 2023, le réalisateur Nicolas Peduzzi sonde le délabrement de la psychiatrie en France. Dans son documentaire « État limite » . On y suit les déambulations et les inquiétudes du jeune psychiatre Jamal Abdelkader, dans un hôpital des Hauts-de-Seine. L'effacement du lien médecin-patient au profit d'une rationalisation des soins montre, jour après jour, ses limites.
- Speaker #1
Le problème c'est que moi je lutte contre une logique... On ne peut pas quantifier ce que je fais. Et comme on est dans une logique à vouloir quantifier tout, ça dévalorise ce que je fais. Parce que la relation, enfin moi je fais de la relation.
- Speaker #0
C'est de la relation,
- Speaker #1
c'est de bâtir des relations de confiance,
- Speaker #0
des relations de soin.
- Speaker #1
Mais ça, ça n'a pas de prix en fait. Si je suis au père de la cataracte, ça dure 15 minutes la cataracte. Mais moi, ce que je fais, ce n'est pas prévisible. Je ne sais pas combien de temps ça va me prendre de construire un lien et d'apaiser une personne, de rencontrer sa famille et de l'apaiser. de lire son dossier, des fois,
- Speaker #0
ça me prend une heure.
- Speaker #1
Donc, en fait, le problème, c'est que comme les choses sont réfléchies comme ça, on se dit, en fait, pourquoi on va payer deux psychiatres ou trois psychiatres pour voir deux personnes ? En principe, il n'a pas besoin de prendre autant de temps.
- Speaker #0
Pourtant... Parallèlement à cette rationalisation à l'extrême qui tente de mater nos croyances, un autre phénomène semble sans cesse gagner du terrain, et ce, jusqu'à rebattre l'écart de ce qu'on nomme la vérité elle-même. En effet, nous serions pour certains rentrés dans ce qu'on désigne comme l'ère de la post-vérité, ou encore l'ère de la vérité alternative. Ce concept a même été sacré expression de l'année 2016 par le dictionnaire Oxford au moment du Brexit et de l'élection de Donald Trump. Mais déjà, post-vérité, ça veut dire quoi ? Le concept de post-vérité désigne une situation dans laquelle la réalité dite « factuelle » est reléguée au second plan au profit des émotions, des opinions et des croyances. Charles Mercier, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Bordeaux, précise en quoi l'année 2016 peut être analysée comme un moment pivot dans l'inversion du rapport vérité-croyance.
- Speaker #2
2016 est une année où les faits semblent avoir moins d'importance que les pulsions émotives de l'opinion publique et où la crédibilité du discours repose finalement moins sur l'adéquation à la réalité que sur une correspondance avec les croyances et la méfiance d'une partie de l'opinion envers les élites et les institutions établies.
- Speaker #0
On voit bien apparaître un des paradoxes majeurs de l'époque. D'un côté, les sociétés occidentales se présentent sans cesse comme libérées, voire débarrassées de toute croyance. D'un autre côté, nous serions collectivement dans un déni de la croyance. Elle opère partout, tout le temps, mais de manière cachée, méconnue. La remarque de J.B. Pontalis semble alors retrouver une résonance particulière qui révèle bien toute l'ambivalence de la situation. Certes, nous ne sommes pas de manière effective dans une culture de la non-croyance absolue comme il le disait, en revanche, l'époque nous fait paradoxalement croire et imaginer que nous le sommes. En réalité, au regard du phénomène de post-vérité, la croyance serait en fait recomposée. Elle prospère désormais sur les réseaux sociaux qui privilégient l'émotion sur la vérification factuelle. Michael Lenné Maître de conférence en économie à l'université Paris VIII y voit l'effet d'une révolution technologique qui inverse la réalité et renverse la science. Quant à Charles Mercier, il y décèle l'aboutissement d'une ère de méfiance politique où la crédibilité d'un discours dépend avant tout de son adéquation aux convictions préalables de chacun. Mais alors, comment comprendre le paradoxe d'une société qui se proclame rationnelle tout en s'enfermant dans des vérités alternatives ? Quel mécanisme ? nourrit ce déni de la croyance. Pour éclairer ce paradoxe, plusieurs pistes peuvent être avancées. Tout d'abord, la croyance constitue toujours un ressort anthropologique indispensable. Le psychanalyse J.B. Pontalis répèle l'existence chez tout individu de ce qu'il appelle un appareil de croyance. Vouloir l'effacer reviendrait à nier un besoin psychique fondamental d'appartenance et de sens. Or, l'idéologie moderne entretient cette illusion d'une sortie de la croyance comme on l'a vu. Ce déni lui confère paradoxalement une efficacité plus accrue, car les croyances non reconnues échappent au débat critique et se nichent dans des replis affectifs. Peur, anxiété, besoin de confirmation, etc. Elles agissent sans contrôle conscient. Nos croyances deviennent alors d'autant plus agissantes qu'elles se nient. On croit qu'on ne croit plus, alors qu'on croit sans cesse. Par ailleurs, l'ère du numérique et des algorithmes agit comme un amplificateur émotionnel et cognitif de nos croyances. La post-vérité connaît son essor avec la révolution numérique. Les plateformes, financées par une économie dite de l'attention, maximisent l'engagement en proposant des contenus qui consolident nos biais et déclenchent des affects forts. Les bulles cognitives qui en résultent nous renvoient en miroir nos propres croyances. Et par-dessus, l'intolérance et l'incertitude à l'ennui y trouvent un apaisement immédiat. Apaisement, oui. mais au prix d'un rétrécissement du champ informationnel. Les cascades informationnelles, justement, renforcent le phénomène. Plus une information circule tôt, plus elle devient résistante à la réfutation, même scientifique. C'est ce qu'on a vu durant la pandémie du Covid-19, avec la popularité de traitements non éprouvés et l'émergence de croyances farfelues sur l'origine du virus. Enfin, l'ère de la post-vérité s'enracine aussi et surtout dans une crise de... de confiance envers les institutions politiques et savantes. C'est ce qu'on évoquait un petit peu plus tôt avec Charles Mercier. L'autorité traditionnelle du savant et du responsable est alors contestée par des publics qui perçoivent ces figures comme éloignées de leurs intérêts. À mesure que l'anxiété sociale grandit, L'appétence pour des récits simplificateurs, le bien, le mal, eux, nous, s'accroît. Et il alimente une polarisation et une radicalisation croissantes. Ainsi, l'ère de la post-vérité n'est pas une sortie de la croyance, mais bien sa reconfiguration. Le fait de croire persiste, mais il se déploie désormais à l'abri du discours critique et sous couvert d'une autonomie individuelle que les algorithmes exploitent et que la défiance institutionnelle exacerbe. Évoluer dans un déni de la et de nos croyances n'est pas sans conséquences. En effet, faire croire que les croyances sont abolies n'est-elle pas la forme ultime et paradoxale de manipulation ? Alors même que le propre d'une croyance est de se reconnaître comme telle. C'est ce qui implique une certaine réflexivité, une pensée sur la croyance. C'est parce que je doute aussi que je crois. C'est le fameux « oui je crois bien mais qui se retrouve alors malmené » . Moi je crois au fait, je crois même qu'on nous raconte plusieurs, je crois que notre cuisine piste des... Je crois que je vais encore faire des conneries ! Je crois pas qu'il y ait de bonnes ou de mauvaises situations.
- Speaker #1
Je crois que les faits existent.
- Speaker #2
Je crois...
- Speaker #0
je crois...
- Speaker #2
Non moi je crois qu'il faut que vous arrêtiez d'essayer de dire des conques. Ça vous fatigue déjà, puis pour les autres vous vous rendez pas compte de ce que c'est. Aujourd'hui, au XXIe siècle, les croyances persistent. Qu'elles soient religieuses, scientifiques... capitaliste, rationaliste ou encore lié à l'astrologie et aux théories du complot. Toutefois, il n'existe plus de croyances communes largement partagées, comme cela pouvait être le cas autrefois. La mondialisation favorise une diversité des croyants et tend à devenir des convictions plus personnelles que de véritables faits sociaux partagés. Nous recherchons de plus en plus à appartenir à certaines institutions qui représentent nos croyances, telles que les associations, les partis politiques, les églises, les synagogues, la mosquée. La croyance est d'individualiser à l'image de la société.
- Speaker #0
Toutefois, certaines sociétés proposent une autre manière d'aborder la croyance. Il s'agit de cultures dans lesquelles la religion, ou plus largement les pratiques spirituelles, occupent encore une place centrale dans la sphère publique. Des sociétés que l'on a parfois tendance à dénigrer ou à considérer comme moins modernes, parce qu'elles n'ont pas suivi le même chemin de sécularisation que l'Occident. Et pourtant, ces formes de croyances contribuent souvent à une réelle cohésion sociale. En effet, en Amazonie par exemple, lieu où les terres sont à l'agonie, les peuples dits de « basses terres » ont une résilience particulière grâce au chamanisme. À ce sujet, on vous invite à écouter le podcast France Inter, Amazonie, le chamanisme et la pensée de la forêt.
- Speaker #2
Ces sociétés ne relèvent pas uniquement d'un culte religieux au sens strict, mais plutôt d'un ensemble de références symboliques communes, profondément ancrées dans le quotidien et la mémoire collective. Ce n'est donc pas seulement une question de foi, mais aussi de culture, d'appartenance et de sens partagé. Une dynamique. que l'on gagne à observer avec nuance plutôt qu'à juger à travers le seul prisme de la rationalité moderne.
- Speaker #0
Vous venez d'écouter « Il était une fois nos croyances » . Un épisode de la série « Nos croyances » du podcast FLOP.
- Speaker #2
Écriture, montage et réalisation, Luce Paz, Marine Boudalier et Manon Jutel. Musique originale, Georges Paz et Thomas Paz. Identité visuelle, Paul Ardon-Erignac et Luce Paz.