- Speaker #0
Pour moi, des flops, c'est une idée de tournure. C'est rigolasse. Au final,
- Speaker #1
c'est vrai que ça vous rapproche. C'est trop bien, Marie-Gaulle. Vous mettez les deux pieds dans la flaque d'eau et ça aspergeait partout. J'adorais. Ça me fait penser à la pluie qui tombe.
- Speaker #0
Salut, moi c'est Marine. Salut, c'est Luce. Vous écoutez le podcast Flop. Aujourd'hui, nous abordons la série La nuit en éveil. Épisode 1,
- Speaker #1
Insomnie combinée.
- Speaker #0
Pour cet épisode, nous avons eu le plaisir de faire interpréter notre fiction, qui est donc en collaboration avec la comédienne et autrice Leana Montana, qui interprète le rôle de Céline, la narratrice, et Aline Barré, actrice et réalisatrice, qui interprète le rôle d'Alberta, la mère fantasmée. Nous vous invitons évidemment et chaleureusement... à découvrir leurs projets au cinéma, au théâtre et sur les réseaux sociaux.
- Speaker #2
Mes mains et mes pieds sont glacés. Je peine à taper le code d'entrée avant de me faufiler dans l'aule de mon immeuble. Je reviens d'un vers qui n'était pas très concluant. On a parlé de la vie en général et ses grandes évidences. Il semblerait qu'en ce mardi 21 janvier, rien n'ait réellement changé. Ni les discussions banales, ni les lampadaires qui éclairent inlassablement l'ennui de ces rues vidées de leurs habitants, ni la pharmacie d'en face qui a perdu son hiver, ni les voitures qui roulent sur les pavés bruyants. Habituellement, la vie ordinaire me fait peur et j'ai plutôt tendance à la fuir. Mais depuis une semaine, ces banalités me rassurent. Je les énumère souvent lorsque je rentre chez moi, comme pour m'assurer que tout est bien à sa place. avant que la nuit tombe. En tournant les clés dans ma porte, dont le trou de la serrure a été rafistolé au moins dix fois, je réalise à quel point ces derniers temps la nuit m'obsède. J'ai souvent adoré la nuit parce qu'elle apportait toujours un soupçon de mystère, d'inattendu, d'anticonformisme, une sorte de rêve dans lequel on pouvait choisir de rester éveillée. Pourtant, ce soir, je suis allée boire un verre et j'étais incapable d'en profiter. Il n'y a absolument rien eu de révolté ou de contestataire dans ce qu'on a pu échanger. Et je n'ai d'ailleurs moi-même pas beaucoup parlé. J'arrêtais pas de penser à la nuit comme une grande mascarade effrayante qui n'est en réalité que la parfaite correspondance de ma journée. Une sorte de miroir fantomatique où l'on voyait moins clair. D'autant plus que, si la nuit les gens dorment, ces derniers temps, j'en suis incapable. Et j'angoisse de me dire que je passe ma journée et mes nuits sans savoir réellement les distinguer. J'invente alors... toutes sortes de remèdes magiques pour qu'au moment de fermer les yeux, je ne sois pas trop angoissée de ne plus savoir comment le faire. Il fait légèrement froid dans mon appartement. Je me hache au fait de l'eau. Je sors un sachet de tisane, mélisse et autres délices de ma boîte à thé rouge en espérant que la fatigue finisse par me gagner. Il y a un livre sur le coin de ma table basse. Cyrano de Bergerac, qui est tombé ce matin de ma bibliothèque. Je commence à le poéter et je tombe sur un passage que j'avais surligné à l'époque.
- Speaker #0
Rêver, rire, passer, être seul, être libre, avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre, mettre quand il vous plaît son feutre de travers, pour un oui, pour un non, se battre ou faire un verre,
- Speaker #2
travailler sans souci de gloire ou de fortune, à tel voyage auquel on pense dans la lune, n'écrire jamais rien qui ne soit ne sorti, et modeste d'ailleurs se dire mon petit. Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles. Ce paragraphe m'agace instantanément, comme s'il suffisait d'ouvrir les yeux pour trouver le bonheur. J'ai une pointe de nostalgie lorsque je prends conscience de l'écart qui sépare celle que j'étais alors, insouciante et rêveuse, de celle que je suis aujourd'hui. Je crois que j'avais même essayé de l'apprendre par cœur à l'époque. Ma tisane me brûle un peu les lèvres et je me laisse tomber dans mon canapé. Je me réveille en sursaut une dizaine de minutes plus tard. Je manque de froisser Cyrano qui m'a échappé des mains et j'ange désormais le sol entre le tapis et le parquet. Sa disposition m'interpelle. complètement éventré en plein milieu de son récit, à la croisée des deux surfaces. Comme s'il lui-même n'avait pas su choisir où aller. Il faut absolument que je cesse d'humaniser tout ce qui traîne. Je jette un coup d'œil paniqué à l'heure inscrite en LED verte sur le four micro-ondes combiné. 22h22. À chaque fois, c'est la même histoire. Je sais pas m'assoupir quelque part sans éprouver un inconfort démesuré au réveil. Ce quelque part est en tout endroit dont je fais un usage détourné pour y voler un instant de sommeil. Comme si le constat de mon lâcher prise me terrifiait. Peut-être parce que même mes rares instants de repos sont teintés d'une fâcheuse envie de se réveiller. Un poids me serre le cœur et rend ma respiration plus saccadée. J'ai lu 22h22 mais j'ai pensé 21h22. Je n'ai jamais mis à jour l'heure de mon four micro-ondes combiné depuis le passage à l'heure d'hiver ou à l'heure d'été. C'est drôle quand on y pense. J'arrive jamais à penser à mon micro-ondes sans préciser en mon fort intérieur que c'est un combiné. Comme si je plaçais un espoir démesuré dans ce que pouvait offrir cette épithète. Comme si c'était essentiel de se prouver à soi-même que l'on n'a pas acheté un simple micro-ondes, mais bien un flou en micro-ondes combiné. Je soupire et lève les yeux au ciel. Je balaie d'un revers de main mes mèches mal coupées qui me floutent la vision, et décide par la même occasion de m'éloigner de mon brouillard mental. Rassérénée, je me dirige d'un pas affirmé vers ma chambre. Nous sommes au cœur de l'hiver, et au bout du compte, j'ai rien de mieux à faire que d'aller me coucher. Je respire et inspire lentement. Il paraît que ça aide à calmer son esprit pour dormir. Je referme délicatement la porte de ma chambre. Je plaque d'un geste machinal le marque-page contre le voyant rouge en bas à droite de la télévision, celui qui s'éteint pas. Ce point, bien que minuscule, se doit chaque soir d'être entièrement recouvert par n'importe quel objet un temps soit peu occultant. Se coucher avec une source de lumière aussi minime soit-elle reviendrait à prendre un risque majeur. Celui d'entraîner ma conscience dans une fixation incontrôlable de ce qui semblera bientôt irradier la pièce de manière aveuglante. Au commencement, ce voyant m'apparaît toujours d'abord comme un tout petit soldat en dissidence, dressé contre la nuit. Ridicule et inoffensif. Mais à mesure que mon esprit s'enfonce et progresse dans la nuit, ce soldat lumineux prend peu à peu de l'ampleur, et bientôt mes yeux seront dans l'incapacité de détourner le regard, attirés malgré eux vers ce faux signal du jour resté en sentinelle. Non sans peine, mes yeux, fatigués, finissent par lâcher du regard le voyant rouge. Je m'approche du lit. J'aperçois d'ici les plis du drap. En Ausha gauche, près de la table de chevet, le drap étouffe les tris. A-t-il voulu comme Cyrano se faire la malle lui aussi ? Je vérifie une dernière fois ma montre avant de la déposer sur ma table de chevet. 23h42. Je suis étonnée de tout ce temps, que je croyais encore pouvoir se profiler, mais qui a finalement déjà défilé. A l'instant même où je saisis ma couette pour m'y glisser, Je suis rattrapée par les derniers relents de ma semaine. Je revois exactement ce déjeuner familial en dimanché, entre le fromage et le dessert. Je venais innocemment de répondre à la question, somme toute basique, de mon chouette carrière en rappelant mon historique douteux passant d'une idée à l'autre. Et mon grand-père, qui était déjà à son troisième verre de vin, avait fini par lâcher en rigolant que les chiens ne font pas des Ausha en regardant ma mère, puis en ajoutant en me regardant cette fois-ci, « Eh, la bipolarité te guette, ma douce ! » Ce mot est tellement galvaudé qu'il finit par être vidé de son sens. Il aurait pu ne pas faire mouche, mais j'ai vu ma mère rougir et ma grand-mère se lever pour préparer le dessert en fusillant mon grand-père du regard. J'ai senti mon cœur descendre dans ma poitrine. Ma mère ne m'a plus regardée et le déjeuner a continué, comme si de rien n'était. Je me souviens que mon mutisme contrastait fortement avec les plaisanteries redoublées des autres. Il fallait faire diversion. Depuis, je revois mon enfance, mes souffrances. Ces moments que je comprenais pas, la culpabilité que je traînais avec moi, tout ça avait finalement un nom. Un nom que tout le monde connaissait et que j'ignorais. Mais pourquoi ces vestiges du jour viennent-ils toujours frapper à la porte de ma conscience au mauvais moment ? Je sens bien que mes divagations se muent peu à peu en une impatience retournée contre moi-même. Une boule se forme dans mon ventre à l'idée de regarder l'heure. J'ose un coup d'œil furtif. Une heure neuf. Le compteur tourne et je ne dors pas. Je me force à refermer les yeux. J'ouvre mes yeux, à contre-cœur. Sur mon téléphone, je lis. Trois heures. Je perds patience et me lève, agacée. J'enfile un manteau par-dessus mon pyjama et me décide à sortir. En passant devant ce foutu court-micron de combiné, j'arrive pas à lire l'heure. J'arme la porte et je comprends. J'ai oublié de mettre mes lent Tant pis, ma vue sera trouble. Avec de la chance, j'aurai pas de migraine. De toute façon, il est hors de question que je reste dans cet appartement. La porte claque derrière moi et résonne dans le couloir. Je sursaute d'un coup. Un frisson me parcourt les chines. En quelques secondes, je réalise. J'ai pas pris mes clés. J'hésite entre la panique et l'abandon et, comme souvent ces derniers temps, c'est plutôt l'abandon qui prime. De toute façon, personne n'aurait répondu à cette heure-ci. Et la seule personne que j'aurais voulu appeler a momentanément disparu de mon répertoire. Je sens la crise arriver. Je respire, j'inspire, et je me mets à marcher. Je croise un promeneur et son chien. Je fuis son regard et fixe les pattes velues de ce petit être qui semble survoler le sol. Le chien me regarde et grogne. Je change de trottoir et mets la capuche de mon manteau. J'ai dû quelque part que les chiens recherchent les endroits sûrs, lumineux, déjà harmonieux, tandis que les Ausha vont instinctivement vers les abris plus fragiles, comme s'ils tentaient de s'y installer pour y remédier. Le chien jappe sur le trottoir d'en face. J'ai alors l'impression désagréable d'avoir été rejeté parce qu'il semblait incarner l'aisance et une forme de légèreté à laquelle je n'appartenais plus. Cette réflexion de basse voltige s'interrompt lorsque j'entends un enfant pleurer au loin. Une poussette grise se dirige vers moi. Je lève les yeux et aperçois une femme d'une quarantaine d'années, épuisée, qui s'arrête, plonge sa tête dans la poussette et ressort avec un bibard d'emblanc. La mère lui parle doucement et sourit à pleines dents pour calmer les pleurs qui, effectivement, diminuent considérablement. C'est toujours assez impressionnant de voir des parents pour lesquels le monde extérieur semble ne pas exister. Je suis sûre qu'elle ne m'a même pas vu la dépasser et essayer de voir le visage de son enfant. J'ai un petit pansement au cœur. Je me demande comment était ma mère lorsqu'elle m'a eue. Est-ce qu'elle le savait déjà ? A-t-elle sciemment gardé le silence afin que personne ne puisse l'avertir sur la responsabilité du rôle de mère ? Est-ce qu'elle ne se posait aucune question et avait juste appris un beau jour que son ventre avait gonflé et qu'il faudrait lui faire une place dans la maison ? Je passe près d'un parc avec une statue d'ange qui tient une lune entre ses mains. Je reste dix minutes à le regarder. Et à force de le fixer, je vois l'ange bouger, puis s'envoler et replacer la lune au bon endroit. J'entends alors une mélodie, étouffée par le vent qui vient à moi. L'ange est retourné sur son socle. Je plisse les yeux et j'aperçois une lumière chaude et brumeuse un peu plus loin. On dirait que c'est d'ici aussi d'où part la musique. Je la suis et arrive devant un bar où des serveurs, qui ont probablement fini leur service, boivent entre eux. Il y a une jeune femme qui détache ses cheveux longs et rit à gorge des poyers. J'arrive pas à distinguer qui a la chance de recevoir ce rire. Les fenêtres sont embuées, il doit faire chaud à l'intérieur. La jeune femme se dirige vers le bar et augmente le son de la musique et se met à danser. Elle est tellement libre. Ses bras volent et tes cheveux aussi. Je serais empreinte de ridicule à sa place. J'arrive pas à voir son visage. J'essaye d'enlever la buée de la fenêtre en vain. À ce moment-là, elle relève sa tête et regarde à travers la fenêtre. J'ai l'impression qu'elle m'a vue. Je recule rapidement, mais j'arrive pas à tenir plus de quelques secondes avant de regarder à nouveau. Elle est assise en train de faire les comptes du restaurant. Elle prend son manteau et ses affaires et dit au revoir de la main. Je cours me cacher à l'angle de la rue. Mon cœur bat à la chamade. J'attends quelques secondes avant de retourner devant ce restaurant. Mais elle a disparu dans la nuit. Je ne saurais dire combien de temps je suis restée devant ce restaurant à déplorer en mon fort intérieur l'absence de la jeune femme qui riait à gorge déployée. Je garde en bouche un goût étrange de déception, mêlé à un chagrin d'enfant. Désappointée, je tourne les talons avec un trou au cœur que je juge inapproprié car inexpliqué. Pourquoi suis-je si contrariée à l'idée d'avoir perdu la trace de cette femme ? Peut-être parce que j'ai l'intime conviction que cette inconnue n'en était pas une. et qu'elle s'est invitée dans mon monde sans même que je puisse le décider. Elle avait éveillé en moi un intérêt confus et envahissant, difficile à dissiper malgré l'évaporation de toute preuve charnelle de son existence. Fixée sur mes pensées sans rien voir du dehors, je m'apprête à tourner à l'angle de la rue lorsque je manque de rentrer en collision avec un passant. Je sors les mains de mes poches et je relève la tête, suffisamment lentement pour d'abord reconnaître ces longs cheveux dont les boucles semblent se perdre entre les deux creux de ses épaules. Ce passant était donc une passante. Et plus encore, puisque c'était elle, je refraîne un rougissement. Elle recule et éclate de rire. Elle s'adresse à moi comme elle se serait adressée à son amie de toujours.
- Speaker #0
On dirait que vous avez rencontré l'ours plutôt que la femme.
- Speaker #2
L'ours ?
- Speaker #0
Si vous aviez vu votre regard affolé lorsque nous nous sommes heurtés. J'ai sérieusement remis en question mon apparence l'espace d'un instant.
- Speaker #2
Elle se coupe elle-même par son rire qui manque de manger ses mots. Elle rit à nouveau de son rire fier et honté. Sa façon d'être est une performance ingénue, improvisée, pleine d'entrain et d'un engouement contagieux. Son rire s'arrête. Elle plante ses yeux dans les miens et me demande de but en blanc.
- Speaker #0
« Depuis tout à l'heure, vous me fixez plus que vous ne me regardez. Je vais finir par croire que ma personne vous hape. » Je souris, gênée, et réplique faute de mieux. C'est l'effet de la première rencontre, je crois. « Il faut toujours prendre la première rencontre comme la dernière. Tout est déjà là. » « Alors dites-moi, c'est bien vous qui me regardiez par la fenêtre tout à l'heure. Vous cherchiez quelque chose ? »
- Speaker #2
Je relève la tête et cherche à nouveau son regard. « Je crois que c'est vous que je regardais. » Vous me pariez si libre. Elle esquisse un sourire, plus doux. Libre ? Oui. Votre façon de rire, de prendre l'espace, cette insouciance, cette légèreté, ça m'a touchée. Elle laisse échapper un petit souffle, presque un rire.
- Speaker #0
C'est drôle que vous disiez ça.
- Speaker #2
Elle pose machinalement la main sur son ventre. Je crois que je suis surtout heureuse en ce moment. Heureuse ?
- Speaker #0
Oui. J'attends un enfant.
- Speaker #2
La phrase tombe sans effet, sans attente particulière. Et pourtant quelque chose se crispe en moi. Je sens bien que je résiste à cette annonce. Ah, j'aurais pas dit. Elle me regarde, attentive. « Mon image, je ne rencontre pas celle que vous avez de la maternité ? » À cette question, je sens ma gorge se serrer. Qu'est-ce que j'en savais de l'image de la maternité ? Au fond de moi, je pressentais bien ce qui m'avait happé, la similarité de ses traits avec ceux de ma mère. Et soudain, elle avait son âge, avec le même ventre arrondi que celui que ma mère avait dû avoir il y a plus de vingt ans. « Vous ressemblez à ma mère ? » Tant je ne l'aurais jamais imaginé libre comme vous.
- Speaker #0
Comment était votre mère alors ?
- Speaker #2
C'était une femme assez égoïste. Elle cherchait souvent à se faire marquer. Elle me répétait, gamine, qu'il fallait façonner le monde pour éviter que ce soit lui qui nous façonne. Mais je crois surtout qu'elle voulait se raconter comme un être exceptionnel.
- Speaker #0
C'est drôle que vous considériez la liberté incarnée par votre mère comme un manque d'authenticité. Pourquoi cette liberté affichée n'aurait-elle été qu'un simulacre de pacotille ?
- Speaker #2
Quand je vous regarde, j'ai l'impression de voir quelqu'un qui n'a pas eu à choisir entre être soi et être acceptable.
- Speaker #0
Vous voulez dire quoi par acceptable ?
- Speaker #2
Quelqu'un qui peut rire fort, prendre de la place, être excessive sans que ça devienne un problème. Pour moi... Ça a toujours été risqué.
- Speaker #0
Risqué ?
- Speaker #2
Comment ? Disons que certaines façons d'être étaient tolérées, d'autres, beaucoup moins. Il y avait des choses qu'on ne pouvait pas se permettre, pas dire, pas montrer. Ma mère débordait déjà assez pour deux. Elle laissait libre cours à ses excès, mais très peu à ceux des autres. C'est assez évident maintenant que je sais qu'elle était bipolaire. Ça vous frustrait ? C'est plutôt que ça la disqualifiait. C'est toujours une question de temps avant que sa liberté ne finisse par piétiner celle des autres. Quand on s'aime librement au point de négliger ce qu'on aime, ça finit par devenir insupportable.
- Speaker #0
Vous pensez que votre mère aurait dû apprendre à davantage se tenir ?
- Speaker #2
Je pense surtout qu'elle a appris à faire passer ce qui débordait pour du caractère. Elle brandissait fièrement tout ce qui lui arrivait comme la preuve ultime d'une personnalité fantasque et joyeuse. Tout cela n'était finalement qu'une diversion maladroite. Elle faisait comme si...
- Speaker #0
Vous savez, certaines femmes n'avaient pas vraiment le choix. Il y a des choses qu'on ne pouvait pas être, pas sans en payer le prix.
- Speaker #2
Je ne sais pas trop quoi répondre. J'ai le sentiment, très enfantin, que tout cela est particulièrement injuste. Je sens son regard sur moi avant qu'elle ne me confie, avec une douceur enveloppante.
- Speaker #0
Je ne crois pas à cette idée d'un unique moi véritable, comme vous dites. Ou du moins à l'hypothèse d'un moi qui serait plus véritable qu'un autre. Ce sont des histoires qu'on se raconte pour faire dormir les grands. Je pense que votre mère refusait de se définir d'une seule manière.
- Speaker #2
Justement, c'est cette histoire que je me raconte qui m'empêche de dormir. Le scénario que j'ai répété sur ma mère depuis l'enfance n'a jamais été le sien. Apprendre qu'elle n'a pas été victime de son ignorance, mais qu'elle a, en toute conscience, choisi de taire ce qu'elle savait depuis longtemps. Non. Ça passe pas, c'est tout. Avouez que c'est une raison suffisante pour en tenir plus d'un en éveil.
- Speaker #0
Mais où se situe la sincérité de votre mère ? Quand elle révèle sa faille ou quand elle chemine autour ? Honnêtement, le dilemme est sans doute insoluble. Vous risquez d'y laisser votre joie ? D'un côté comme de l'autre, c'est toujours votre mère. Elle avait sûrement ses raisons à l'époque. Peut-être que son silence sur sa maladie était aussi une manière de tenir debout ? Aujourd'hui, ce qui vous appartient. C'est de ne plus laisser ce passé parler à votre place. Sa maladie n'efface pas ce qu'elle a été. Mais personne ne vous demande de lui pardonner.
- Speaker #2
Elle s'interrompt, esquisse un sourire.
- Speaker #0
Je m'arrête là. Cette nuit étoilée risquerait de me transformer en une sage que je ne suis pas. Et puis j'avoue que j'ai un petit être qui n'arrête pas de cogner dans mon ventre et qui m'affame.
- Speaker #2
Oui, j'avais oublié qu'il commençait à se faire tard.
- Speaker #0
Surtout trop tôt.
- Speaker #2
Elle pointe du doigt le ciel, qui commence à perdre sa couleur sombre.
- Speaker #0
Je vous laisse rentrer chez vous. Je n'habite pas loin et j'ai la sensation que vous non plus.
- Speaker #2
Elle est déjà un peu loin quand elle me crie, une main levée.
- Speaker #0
Si ça se trouve, nous sommes voisines !
- Speaker #2
Elle disparaît au bout de la rue et je reprends doucement le chemin inverse. Une fatigue intense envahit tous mes muscles. Je me souviens plus réellement comment est-ce que j'ai regagné mon lit. Je sens un léger rayon de soleil venir caresser mon visage. Un petit espoir de beau temps en plein hiver. Aucune lueur rouge sur ma télévision en vue. Je souris. Et je me rendors.
- Speaker #0
Vous venez d'écouter Insomnie combinée, un épisode fictionnel de la série. La nuit en éveil du podcast
- Speaker #1
Écriture, réalisation et production Marine Boudalier et Luce Paz Montage, sonore et mixage Alice Wesset, prise d'image Guillaume Leroux et Isaac Gorin Prise de son Mathéo Combi Communication et réseau Sibylle Oimance Musique originale Georges Paz et Thomas Paz Identité visuelle Paul Ardon-Hérignac et Luce Paz