- Speaker #0
Sous-titrage
- Speaker #1
Pour moi, des flops, c'est signe de tournure,
- Speaker #2
des rigolasses, c'est festif. Et au final, c'est vrai que ça vous rapproche et c'est trop bien d'en rigoler.
- Speaker #3
Vous mettez les deux pieds dans la flaque d'eau et ça aspergeait partout. Et j'adorais.
- Speaker #2
Ça me fait penser à la pluie qui tombe. Salut, moi c'est Marine. Salut, c'est Luce. Vous écoutez le podcast Flop. Aujourd'hui, nous abordons la série Quand vient la vieillesse. Épisode 3, vieillir n'est qu'un âge, un âge parmi les autres. Pour ce dernier épisode consacré à la vieillesse, nous sommes très heureuses d'avoir laissé la plume à Alban des éditions Le Comte. Elle a recueilli les témoignages de Jean-Michel et Christiane pour écrire une partie de leur histoire. Il paraît que raconter sa vie, c'est la seule façon de la comprendre. C'est marqueré. Tu rasques Yadiza. Et tu sais quoi ? Je crois que c'est réel. Moi, c'est Alban, et j'ai ouvert une maison d'édition pour vous, pour nous, pour qu'on se comprenne. Elle nous donne la parole, à nous, et à ceux qui ne l'ont plus. Elle pose les bonnes questions, libère nos souvenirs, et ça en devient un livre. Le genre de ceux que t'as envie de garder pour toujours.
- Speaker #3
Pas besoin d'être une star pour avoir sa biographie.
- Speaker #2
Le souffle court.
- Speaker #3
L'air m'échappe trop vite. J'ai le souffle court. Et ça ne va pas aller en s'arrangeant. Sans me manquer complètement, il me feinte. Soulève ma poitrine et s'arrête juste avant d'obtenir ma légitime récompense. Respirez. Respirez. C'est la première chose qu'un nourrisson sait, tout naturellement. Il n'a pas besoin qu'on lui montre, ni qu'on lui aide. Alors... Même épuisé et débutant, lorsqu'il sort du ventre de sa mère, il inspire et répète ce qu'il répétera inévitablement jusqu'à la fin. Et lorsque l'on compare la vieillesse à l'enfance, aussi édulcorante la comparaison soit-elle, j'envisage volontiers l'ironie de cette image. Alors je ris un peu, puis je tousse, encore un peu. Respirez, c'est la preuve silencieuse qu'on est toujours là.
- Speaker #2
« Mes meilleurs copains »
- Speaker #1
Je suis né en 1944 dans un village aux briques rouges et aux ruelles étroites, quand le monde tremblait encore sous des sons que je ne comprenais pas. Mon père était gendarme. J'ai grandi à la caserne qui, pour moi, lui appartenait tout entière. Et à qui d'autre aurait-elle bien pu appartenir ? Il était ce héros immortel que chaque enfant rêve aussi longtemps qu'il le peut, juste avant que la réalité ou l'âge ne le rattrape. Mais, pour lui et moi, la réalité et l'âge n'ont jamais été assez rapides. Entouré d'hommes courageux, d'une mère veillant sur nos rêves en silence sans jamais réclamer sa part de repos, et d'enfants rassurants de ressemblance, je me sentais dans une sécurité propice à la certitude. Cette vie-là a fait de mes parents mes meilleurs amis. Et c'est pour cette raison que, malgré l'amour immense que j'éprouve chaque jour pour ma compagne, Mon ultime désir reste et restera inchangé. Je dois retrouver mes meilleurs amis, mes parents, et leur rendre d'une manière ou d'une autre ce qu'ils m'ont offert. Partis trop vite, trop jeunes, on m'a arraché ce temps qui m'était dû à leur côté. Mais je compte bien rattraper le temps, courir une fois encore plus rapidement que lui, alors je les rattraperai le moment venu. Il y a des choses de la vie qu'on ne saurait oublier, des choses simples de réalité qui font de la vie, la vie, qui justifient sa réputation inestimable comme un fabuleux pot de départ, entouré de gens qui vous respectent et vous couvrent de cadeaux rudement bien pensés, ses voyages au bout du monde, à marcher sur les pas d'explorateurs qu'on lisait enfant, cachés sous les draps, éclairés à la dynamo. Ou la première rencontre avec le grand amour. Pas celui qu'on a cherché, mais celui dont on avait besoin. À un âge déjà réfléchi, où la perspective du grand frisson n'est plus une nécessité, mais une chance qu'on nous suggère encore une fois. Mon grand amour à moi, il s'appelle Christiane. C'est amusant comme nous nous sommes rencontrés, à mon endroit préféré, pour qu'elle devienne elle-même à son tour mon endroit préféré. Ma vision du bonheur, si vous me la demandez, C'est elle. Elle est devenue ma maison. Et sa famille, ma famille. Je peux le dire sans la moindre pudeur, j'y tirais le bon numéro. Et à mesure que les années filent, hélas sans jamais reculer, je prends conscience qu'à 81 ans et un mois, la famille qui est la mienne est mon plus grand bonheur. Cette famille que le destin a réunie. Pensement naturel. ou récompense venu après le deuil et le divorce. Et lorsque je croise le souvenir de ceux que la vieillesse a laissé seuls ou que l'on relègue trop vite à des fardeaux encombrants, je mesure d'autant plus la richesse de ma chance et de mon bonheur. Mes petits enfants adoptifs sont attentionnés et soucieux de nous, de moi. Et même si le sang ne nous relie pas, leur amour, lui, ne connaît visiblement Aucune frontière. C'est peut-être un peu sot, peut-être un peu enfantin de se réjouir de ce que d'autres considéreraient comme naturel, mais moi, j'ai conscience de ma chance. Et même armé de tout l'amour que je leur porte, je ne crois pas pouvoir un jour leur rendre le centième de ce qu'ils m'ont offert. La sécurité de leur amour, pour traverser le temps, est le seul cadeau que je n'aurais jamais voulu refuser.
- Speaker #2
Hier soir et demain matin.
- Speaker #3
Le village dans lequel je grandis ne se doutait pas non plus qu'il valait mieux ménager les hommes. L'avenir n'était pas plus éclatant que le présent et le travail de la terre fatiguait plus rapidement les « vieux » de mon époque. Lorsqu'ils n'avaient que 65 ans, leur visage semblait déjà raconter un centenaire. À l'âge de 16 ans, juste avant de quitter mon Indre natal et de m'installer seule à Paris, j'avais pour habitude de rendre visite à deux vieilles femmes de mon village que j'aimais beaucoup et qui me le rendaient bien. Peut-être que j'ai cherché en elles l'image d'une sagesse inexistante dans mon entourage proche. Ou peut-être me préparais-je inconsciemment. En tout cas, l'idée d'arriver à leur âge n'était, malgré leur proximité, toujours pas née en moi. Leurs habits éternellement sombres ne pouvaient raconter qu'une seule chose à l'adolescente que j'étais alors. Soit elle tentait de duper la faucheuse en s'appropriant son uniforme, soit elle trouvait cela plus commode de ne pas changer de tenue au vu des obsèques cadencés qui incombaient à leurs conditions. Voilà peut-être une chose que mon inconscient mit en place pour duper ma vigilance. Le noir ne sera jamais ma couleur. Aujourd'hui encore, vous pouvez toujours fouiller. Ma garde-robe ne contient presque pas d'ensemble noir ou sombre, synonyme du costume d'un âge auquel je ne voudrais jamais appartenir, même à 95 ans. À mon arrivée à Paris, j'eus le brutal sentiment d'entrer dans un nouveau monde. Jusqu'alors, l'eau allait se trouver au puits, la lessive se faisait au lavoir et la radio était une des plus grandes révolutions imaginables. lorsque je l'entendis pour la première fois à 13 ans. Mais ici, tout était différent. La vie était bruyante, les allées immenses, les trains rapides et les gens en couleur. Je ne tardais pas à être engagée dans une famille. Ma mission était simple, sans être pour autant aisée. Je devais aider leurs enfants à grandir. Mon emploi du temps était presque réservé à leurs quatre jeunesses. C'était mon travail et je l'appréciais. Sur mes jours de congé, J'allais me perdre dans les rues de Paris où je m'enfermais dans les salles sombres du cinéma du quartier latin. Mais il est vrai que même sans le recul de l'âge, au balbutiement de ma vie d'adulte, seule et sans amis, je sentais ma jeunesse se perdre un peu dans une routine monotone. Un jour, je fis la rencontre d'une jeune fille de l'immeuble, une rencontre presque sans importance, incomparable à celle qui s'en suivit. Cette jeune fille résidait dans l'immeuble de mes employeurs. Nous avions pourtant presque le même âge, mais quelque chose nous éloignait. Je ne saurais trop dire quoi. Peut-être notre place ? Nous sommes sortis quelque temps, elle et moi. Elle me montra Paris la nuit, et ce fut mon premier grand amour. Danser. Qu'est-ce que j'aimais danser ! Et je crois pouvoir dire sans prétention que c'était inné chez moi, instinctif. J'avais été investie, je ne sais pas par quoi ou qui, d'une capacité spontanée à ressentir la nature des chansons. Quelque chose dans mon ventre discutait en rythme avec mon corps, et celui-ci, sans réflexion ni entraînement, libérait mon existence. Puis, je rencontrais sur la piste de danse la fille qui deviendra ma sœur. Elle et moi. Ça a duré plus de 50 ans.
- Speaker #2
Un cliché parmi les autres.
- Speaker #3
Vous le savez certainement, mais le quatrième âge diffuse un cliché plutôt bien rodé. Celui de la sagesse. Nos autres êtres humains développons en grandissant nos positions et nos jugements en faveur de nos propres expériences. Et malgré le fait que les clichés ne soient pas toujours nos alliés, je sens quelque part en moi que celui-ci est vrai. Cela dit, nous ne sommes pas tous égaux face aux apprentissages de la vie et aucune vérité n'est tout à fait universelle. Mais si vous me questionnez, c'est certainement que vous voulez mon point de vue. Alors le voici. Ma sœur a décidé de couper les ponts, du jour au lendemain, et de me faire disparaître de sa vie, comme si l'on pouvait tout simplement fermer un rideau sombre et épais sur 50 ans d'existence partagée. Son apprentissage à elle n'avait pas été de tout repos, et je crains que sa dernière leçon ne l'ait forcé à développer un caractère plus solitaire. Peut-être qu'elle se protège aujourd'hui. Peut-être qu'elle pense minimiser l'impact du monde extérieur en se séparant de ce qui rend le monde lui-même supportable. Malgré notre sororité manifeste, mon point de vue ne sera jamais celui-ci. J'ai toujours été une femme de front. Je regarde les gens dans les yeux. Et c'est une qualité qui n'a pas attendu l'âge pour se révéler. Mais que voulez-vous ? Ainsi va la vie. Nous ne pouvons contrôler les actes de nos semblables, même ceux qui nous sont le plus proches. Et croyez-moi... C'est bien mieux ainsi. Là, je nous apprends aussi, parfois, à ne pas entretenir les rancunes, parce que le temps qui reste est finalement trop borné pour que nous le soyons nous-mêmes. Que vous le sachiez,
- Speaker #1
la récolte n'est pas trop bonne
- Speaker #3
Depuis longtemps vous m'écrivez sans que bien souvent je réponde
- Speaker #1
La chaleur de votre amitié bat
- Speaker #3
bien souvent rendu au monde
- Speaker #1
Trop peu de pommes au pommier
- Speaker #3
Mais gardez-vous votre amitié Mais gardez-vous votre amitié
- Speaker #2
Le chagrin que j'ai cette fois Savez-vous tellement me pèse Vous me rendiez la foi
- Speaker #1
C'est à vous que j'écris
- Speaker #2
Ne pas trembler.
- Speaker #3
J'ai toujours eu de la chance dans ma vie. Et je suis dans l'ensemble, en tout cas ce que l'on pourrait facilement appeler, une femme heureuse. Cela dit, quand j'y repense, rien ne laissait présager que je partagerais ces mots avec vous aujourd'hui. Le bonheur était une chose étrange à mon époque, dans mon village mais aussi dans ma famille. Il fallait à l'époque avoir des rêves de réussite sociale, des envies de plus grand. Grâce à l'accomplissement d'une vie de travail assidue et souvent acharnée. La possibilité d'avoir huit jours de vacances à la mer était pour nous une réussite palpable. C'était une fierté. Cette possibilité de jouir des plaisirs de la vie, que vous connaissez tous aujourd'hui, mais que nous ne connaissions si peu à votre âge. Je ne vous dirai pas ici que je ne partageais pas ces rêves, car chacun doit vivre avec son temps. Puis, j'ai appris bien plus tard que les rêves appartenaient aux générations qui les vivaient. Mais nous, ma famille et moi-même, n'avions tellement rien que la moindre petite chose nous apportait un bonheur profond et réel. Voici une chose que je n'envis pas aux générations qui me succèdent aujourd'hui. Il semblerait que le trop-plein de possibilités, d'opportunités et de bagages ait créé un mal-être irrespirable dans les cœurs aux envies diminuées de notre nouvelle jeunesse. Mais, en ce qui me concerne, j'ai toujours eu la chance d'exercer un métier qui me plaisait, dans lequel je n'ai d'ailleurs jamais pris un seul jour de congé maladie. J'ai eu des rêves et des envies que j'ai entretenus et apprivoisés pendant près de 80 ans. J'ai aimé d'un amour immuable une première fois. Et j'ai offert au monde une fille qui m'a rendu la courtoisie à deux reprises. Puis j'ai aimé une seconde fois, d'un nouvel amour, d'une autre espèce, plus mature et plus sage, qui n'en sera pour autant moins belle. C'est vrai, il faut le dire tout de même quand on est chanceux. D'autant plus lorsqu'on a fait de notre mieux pour que cela se produise. Le bonheur, je l'ai cherché, à m'adouer et retenu. Et je peux vous le dire sincèrement aujourd'hui, je vous l'avais bien dit que j'allais y arriver. Sachez pour l'avenir qu'il vaut mieux éviter les idiots et pire encore, les écouter. La bêtise humaine participe grandement au malheur des gens. Et ce, même au sacré sein de nos propres familles. Il arrive parfois qu'elle s'immisce en silence et abîme éternellement ce qui devrait être dû. Il m'est arrivé moi-même de la regarder dans les yeux, cette bêtise humaine. Elle venait de si proche que si elle était là dès le début, il aurait été impossible de la soupçonner. Elle avait gagné ma propre maison et ma mère. Elle s'était glissée dans l'intimité la plus proche, dissimulée derrière des préjugés d'origine, de culture, de façon d'être. À ses yeux, l'homme que j'avais choisi n'était pas digne de nous. Trop loin, trop différent. Il fallait à tout prix le tenir à l'écart. J'étais encore en vacances. Lorsqu'elle refusa à mon fiancé son droit d'être présent à ce serment que les adultes prononcent dans les églises, dans la santé comme dans la maladie, et de me soulager lors de mon séjour à l'hôpital, je décidai de mettre un terme à son autorité. Entre ma mère et moi, ce furent trois années de silence qui débutèrent. Je crois que c'est le bon moment pour vous confier que les regrets ne font pas partie de ma vie. J'ai cette facilité à écouter. à vouloir comprendre, à résoudre les conflits qui accablent même les autres. Mais lorsqu'il m'a fallu choisir mon propre bonheur, je n'ai pas tremblé. J'ai ouvert certaines phrases dans l'attente qu'on les complète, mais le plus grand don de la bêtise humaine reste, et restera, sa capacité à mettre sous silence ce qui la dérange, ce qu'elle ne comprend pas. De cette décision, je peux vous dire sans peur que rien ne sera plus important que d'être droit dans ses convictions. du début à la fin, de la jeunesse au grand âge. Ne vous endormez pas avec l'idée d'avoir fait une erreur, car cette erreur vous réveillerait toutes les nuits avant que vous et vous seul ne la répariez. Mais n'en soyez pas pour autant abattus. La vie est longue et le bonheur accessible à celui qui voudra bien travailler jour après jour en son honneur. Et puis, avec le temps... La tolérance devient une qualité plus naturelle. Vous choisirez vos batailles comme ils choisiront les leurs.
- Speaker #2
Pour lui, pour moi.
- Speaker #1
La dernière bonne action que j'accomplirai sur cette terre ira à mon fils. Non pas que je pense qu'il faille se presser pour l'accomplir, rassurez-vous mes enfants. Mais parce que bien souvent, une fois la décision prise, Elle se révèle comme une évidence et ne saurait plus jamais être passée sous silence. Je sais d'avance que cette bonne action paraîtra idiote, morbide, voire déprimante à certains d'entre vous. Sa simple évocation ouvre la porte à un sujet qu'on préfère souvent occulter, par superstition ou par peur, car il paraîtrait que l'évoquer, c'est déjà l'inviter à venir. Pour moi, en revanche, C'est la réponse évidente à une question douloureuse qui m'a arraché à de bien trop nombreuses nuits. Reverrai-je un jour mes parents ? Alors j'ai pris mes dispositions, j'ai décidé d'être enterré avec eux. Oui, je sais, je sais, ce n'est pas la plus joyeuse des entrées en matière, mais que voulez-vous ? Je suis un éternel romantique. Le fils que j'étais avant d'être l'homme que je suis. se recueille encore dans les marges de son enfance, et ce qui me réconforte à l'idée de l'après est la certitude d'enfin retrouver mes parents. Alors, me direz-vous, quoi de mieux que de retourner vivre chez eux ? J'ai donc choisi de faciliter la vie de mon fils unique. Je lui laisse pas à pas tout ce qui précédera mon dernier coup au golf. Non pas pour lui imposer, j'ai arrêté de faire ça il y a bien des années, mais pour tarir un peu les larmes et épargner les fardeaux administratifs inutiles qui n'ont pour but que d'alourdir encore un peu le deuil. Je suis assez pragmatique comme vieux monsieur. Mais je suis aussi un grand sensible, et je sais d'expérience que les émotions gonflent vite, même pour nous les hommes. Alors je désire lui offrir des repères, des gestes concrets, un itinéraire plus doux. Qu'il puisse traverser le deuil sans se perdre, et que moi, de mon côté, je retrouve mes parents sans me perdre non plus. Voilà mon ultime geste, simple, mesuré. « Réfléchis. Et puis, convenez-en, vous avez déjà de la chance que je ne bricole pas moi-même mon propre cercueil. » On sera combien ? Quand ? On aura 20 ans L'an 2001 Faire
- Speaker #3
Sur Le Pantis Des ailes Les dents
- Speaker #1
Moi j'aurai les cheveux blancs, je serai vieux demain
- Speaker #3
Quand t'auras tes vingt ans,
- Speaker #1
en l'an 2001
- Speaker #3
Tu viens d'éclore comme un ange humain
- Speaker #1
Tout petit bout d'âme qui tend la main Pour faire ses premiers pas Petit bonhomme, traverser le salon, c'est un peu comme atteindre l'horizon. Petit bonhomme...
- Speaker #2
À mon âge,
- Speaker #3
ce que j'aime par-dessus tout au matin de mes 84 ans, ce sont les fleurs. Je vous assure, cela en devient presque maladif. Il y a une vieille habitude française, offrir des orchidées aux vieilles femmes. Cette plante, originellement représentante de la beauté suprême, de la sensualité et de la splendeur, est un étonnant pied de nez à la génération qu'elle est censée satisfaire. L'air est au jeunisme. Et en tant que fière représentante de la génération oubliée, je peux vous dire que l'orchidée en devient presque un affront. Il y a une véritable aisance chez tout un chacun, à condition d'avoir moins de 75 ans. À considérer les personnes âgées avec tout un tas de clichés. Souvent, nous n'intéressons plus. À leur âge, ils sont vieux. Alors nous devenons les oubliés. Et si, à l'inverse de moi-même, vous n'avez pas la chance d'être entouré de proches bienveillants, vous passerez les dernières années de votre vie dans une solitude désarmante. Simplement parce que vieillir leur fait peur. N'est-ce pas malheureux ? Mais je crois que pour parler du présent, il faudra aussi parler du passé. À vrai dire, tout ceci est très nouveau pour moi. Les 80 premières années n'ont jamais laissé présager que le temps finirait par devenir, pour moi aussi, un adversaire. Mais que voulez-vous ? La méfiance n'a jamais fait partie de ma nature. Demandez-moi, il y a trois ans, si j'arrêterais un jour de parcourir les cours de golf, de voyager loin du pays ou même d'ar... penter les magasins pendant des heures. Je vous répondrai que c'était tout bonnement impossible. J'étais tant une mauvaise candidate qu'un de mes supérieurs avait pour habitude de me dire souvent « Mais vous, madame, vous ne pourrez jamais être vieille ! » J'ai toujours pensé qu'il suffisait de le vouloir pour l'avoir et donc pour le faire. Ma vie tout entière en était la preuve. Jusqu'au jour où... Alors vous vous dites certainement que c'était relativement prévisible ? Que c'était une chose à envisager, à prévoir même peut-être. Qu'il faudrait être naïve, sotte, ou même les deux, pour ne pas avoir offert naturellement autant la crédibilité qu'il mérite. Mais n'allez pas trop vite en jugement. Et demandez-vous plutôt, qui serais-je alors quand je n'aurai plus ni 20, ni 40, ni 60 ans ? Une théorie très simple et vérifiable dans l'immédiat décrit l'incapacité de l'individu à s'imaginer vieux. Il pourra certainement se voir sur son lit de mort à l'aube de la fin, mais il aura beaucoup plus de difficultés à s'imaginer, le visage marqué de plis, les genoux fébriles et l'envie diminuée. C'est une période qu'on occulte si vite, qu'on connaît si peu malgré son caractère cyclique et inéluctable. Mais même si vous pensez le savoir, personne n'est à l'abri du temps, lui-même régent de toutes les espèces.
- Speaker #2
Apprendre à nager.
- Speaker #1
Sans vouloir vous sembler défaitiste, je vais m'autoriser un lieu commun. Je crois que la vieillesse est un véritable naufrage. Un naufrage dont je tente jour après jour de me sortir avec humour, mais un naufrage inévitable, dont le nombre de survivants reste indiscutablement nul, ad vitam aeternam. Il y a des jours... où l'on se surprend à flotter, juste assez pour croire que l'eau ne nous engloutira pas. Nos corps s'enfoncent petit à petit, juste assez lentement pour croire que c'est passager. Et puis parfois, d'un seul coup, ils coulent. Le plus dur, c'est d'être celui qui se noiera en dernier. Regarder les autres perdre force et couler un peu plus vite. Soit on tente en vain de les sortir de ce flot, nous-mêmes étant déjà trop fatigués, soit on leur raconte que tout ira bien, qu'ils sont soutenus par l'eau, qu'elle apaise et que la gravité se retire pour laisser place à la lenteur douce, à une danse silencieuse. Moi, j'aimerais continuer et profiter du sursis. Alors, je tente des subterfuges, des échappatoires pour retarder. Et quand les subterfuges échouent, je capitule. Au fond, c'est ici, dans cet instant suspendu, que l'on décide enfin d'être heureux, juste pour aujourd'hui. Avant, j'aurais bataillé encore et encore, jusqu'à perdre ce que j'avais. Mais désormais, je suis moins vindicatif. Je choisis mes guerres et je gagne bien plus que le droit de dire Je te l'avais bien dit. Malgré cela, il y a des jours où je me sens un peu à l'écart, comme si le train ne s'était pas arrêté pour moi, pour nous. La société, les jeunes, les hommes politiques, ils semblent tous oublier qu'avant d'être vieux, nous avons été jeunes. À la télévision, j'entends ces phrases qui me serrent le cœur. Il faut taxer les vieux, ils ont trop d'argent, ils sont un poids trop lourd. Et je me dis que l'image des personnes âgées se résume pour eux à un portefeuille trop rempli et à un corps inapte au bon rendement du pays. Ce décalage, cette dévalorisation permanente me semble scandaleuse et injuste. Comme si toute une vie d'expérience pouvait se réduire à un cliché. J'ai parfois l'impression que les jeunes ne voient en nous Que des vieux cons ! Mais je sais que cette image simplifie tout, qu'elle ne reflète pas la richesse d'une vie entière. Certes, certains d'entre nous trébuchent avec l'âge, mais la plupart continuent d'apprendre, de transmettre et de tenir debout malgré le temps qui passe. Vieillir, ce n'est pas seulement perdre, c'est aussi accumuler, comprendre.
- Speaker #0
C'est sentir le cœur se gonfler de toutes ces années passées à aimer son enfant, à rencontrer ses petits-enfants, à serrer contre son souvenir ceux qui restent autant que ceux qui partent. C'est découvrir que chaque visage croisé, chaque main qui s'attarde dans la vôtre, chaque sourire échangé dépose en nous de toutes petites lanternes et qu'aucune nuit, même la plus longue, ne pourra les éteindre. Et lorsque l'on regarde derrière soi, tout ce que l'on a semé et reçu se mêle en un trésor silencieux que nous seuls avons la chance de pouvoir trouver et ouvrir. Je ne suis pas un homme compliqué, vous savez. Mon bonheur, je l'ai toujours trouvé dans la simplicité. Un travail honnête dont je suis fier. Une femme à aimer plus que moi-même. et une grande étendue verdoyante parsemée de petits trous, juste assez large pour que ça en devienne amusant. Le reste est accessoire, et les accessoires sont des bijoux qu'on oublie vite au fond d'un tiroir. Voilà le verdict que je retiens de ma vie. J'ai été heureux, et j'ai bien fait de l'être. Et je vous conseille d'en faire autant, mes enfants, avant de nous revoir. Encore une fois,
- Speaker #1
n'oubliez pas d'oser.
- Speaker #2
Il paraît que vieillir, c'est aussi apprendre à perdre. Perdre ses clés, ses lunettes, son ouïe, ses amis, et perdre son autonomie. C'est malheureux, mais c'est plutôt réaliste. S'il y a bien quelque chose que je peine personnellement à retrouver, c'est l'envie. Et celle-là, je ne l'avais vraiment pas vue venir. C'est comme si un mur de béton s'effritait sur moi petit à petit. J'arrive à me défaire de quelques gravats, mais ce n'est qu'une question de temps pour que le reste s'effondre totalement sur mon corps. Bien sûr, le corps et l'esprit sont étroitement liés. Il arrive un moment où le physique peine à suivre et alors l'esprit développe de nouvelles craintes. Et si mon corps me laissait tomber ? Et si ça arrivait loin de chez moi ? Ou pire encore, si j'étais seule. Je ne voudrais pas que cela soit ainsi, mais je n'arrive pas à le surmonter. Voilà le grand drame de la vieillesse selon moi. Avoir envie d'avoir envie. Mais regardez s'éloigner ce désir par la faute d'éléments extérieurs à nous-mêmes. Nous ne choisissons pas cette condition. Elle vient à nous et nous l'acceptons plus ou moins bien. Cela dit, le paradoxe reste entier. La vieillesse ne nous réduit pas à des corps fatigués ni à des esprits engourdis, non. Non, nous restons des êtres humains, pleinement. Nous aimons encore, nous pensons encore, nous ressentons encore. Rien de tout cela ne s'éteint vraiment. On perd certaines envies, c'est vrai, surtout celles qui exigent du corps une énergie qu'il n'a plus. Mais d'autres apparaissent, plus fines. plus intérieures, et elles n'ont rien de moins précieux. La vieillesse apporte avec elle des difficultés, bien sûr, mais aussi de nouveaux bonheurs. Et surtout, elle n'efface pas les anciens. Le rire, l'amour, la tendresse, la curiosité, tout cela continue d'exister, sous d'autres formes peut-être, mais sans jamais disparaître. Vieillir n'est qu'un âge, un âge... parmi les autres. Et il faut se souvenir de cela. Il ne ferme pas la porte de ce qui fut, il en ouvre simplement une autre. Aujourd'hui, ce sont eux qui me donnent le plus d'envie. Ma famille. Ce sont ces longues discussions avec mes petits-enfants sur la terrasse quand le soleil baisse doucement avant l'heure du dîner. C'est regarder mes fleurs grandir comme j'ai vu grandir mes enfants et mes petits-enfants. S'épanouir doucement. Prendre leur place dans la lumière, devenir fort à leur tour. C'est passer du temps avec mon compagnon, à vivre notre retraite comme si nous étions encore des adolescents. Éternellement en vacances, et toujours l'un avec l'autre. Sachez que je suis une femme pragmatique. Je vis dans mon présent et les remords n'ont jamais eu leur place dans mon vocabulaire. Je n'ai pas peur de ce qui viendra parce que je n'ai jamais eu peur d'être ici, maintenant. Je n'ai pas peur parce que je suis fière. Fière de moi, fière de vous, fière de ce qui suivra. Je n'ai pas peur parce que je vous ai rencontrés, choisis, appris.
- Speaker #0
et aimer.
- Speaker #2
Alors merci, et... à votre tour, maintenant.
- Speaker #3
Vous venez d'écouter... Vieillir n'est qu'un âge, un âge parmi les autres. Un épisode de la série « Quand vient la vieillesse ? »
- Speaker #2
du podcast Flop.
- Speaker #3
Cet épisode a été imaginé et réalisé en collaboration avec les éditions Lecompte.
- Speaker #1
Rendez-vous sur leur site internet www.maisonéditionlecompte.com pour en savoir plus. Discutez-en, le premier rendez-vous est gratuit. Écriture, montage, réalisation Luce Paz, Marine Boudalier, Albane Lecomte et Manon Jutel Prise de son, Mathéo Combi Voix, Claude Dartois et Tessa Volkin Musique originale, Georges Paz et Thomas Paz Identité visuelle, Paul Ardon-Hérignac, Luce Paz, Maurice Marty et Guilhem Lebrun