- Speaker #0
Bonjour ou bonsoir, cela va dépendre de l'heure à laquelle vous allez découvrir ce neuvième épisode Musique On en est déjà au neuvième épisode, c'est assez impressionnant. Et toujours cette joie, et je le dis bien évidemment, sans démagogie, de retrouver mes confrères et consœurs, c'est-à-dire Nariman, Lina, comment allez-vous ?
- Speaker #1
Ça va super,
- Speaker #0
et toi Samer ? Ça va, oui, neuvième épisode quand même d'un podcast qui finalement est parti d'une idée critique, c'est-à-dire on crée une formation, la formation de critique de cinéma. et une revue algérienne de critique du cinéma qui s'appelle Fractures dont bientôt le numéro 2 va arriver, voire le numéro 3, mais ça c'est une autre histoire et ça s'est transformé en un podcast et vous connaissez Fractures. N'hésitez pas, je le dis, je le répète, n'hésitez pas à nous envoyer vos commentaires si vous n'êtes pas d'accord avec ce que l'on dit, dites-le nous, c'est important. Je remercie bien évidemment toute l'équipe de l'Institut Français d'Alger, Samy à la technique, merci à toi. Et aujourd'hui on va parler d'un film algérien. Un film algérien qui s'appelle Second Line, film réalisé par Hamid Benhamra, cinéaste algérien que nous connaissons depuis maintenant la fin des années 70, qui faisait partie de ce mouvement dans ce qu'on a appelé le cinéma amateur. Et amateur n'est pas un mot obscène dans ma bouche, c'est quelqu'un qui a une filmographie assez importante. Et aujourd'hui nous allons parler donc de ce film. Et pour parler de ce film, je pense qu'il faudrait déjà partir d'un trouble. Second Line de Hamid Benhamra ne s'organise pas autour d'un récit. identifiable, ni même d'un parcours clairement assignable. C'est un film qui, selon moi, procède autrement, par bloc de parole, par fragment d'expérience, par circulation entre les corps, les langues, les géographies. Ce qui s'y déploie n'est pas forcément une histoire qu'un tissu de voix. Il y a des voix qui souvent reviennent à un même noyau, une mémoire diasporique, éclatée, traversée de tensions. « Je connais un mot » , dit l'une d'elles, comme une tentative de fixer quelque chose qui précisément... échappe. Au centre apparent de ce récit, de ce film fragmenté, fragmentaire, Coco, qui est danseuse au Moulin Rouge, qui est une figure à la fois concrète et symbolique. Et son parcours est raconté par elle-même, mais aussi par d'autres. Son arrivée dans la troupe, son rapport à la scène, son rapport au corps. Mais ce qui affleure surtout, c'est une tension difficile à stabiliser, celle d'une nudité qui est exposée dans un cadre spectaculaire et qui est simultanément revendiquée comme geste intérieur, voire spirituel. Elle le dit d'ailleurs, ma nudité est sacrée. Et la formule pose moins une évidence qu'un problème. Autour de cette figure, le film agrège d'autres présences. C'est très important de les préciser. Jimmy Jean, lui, René Despêtre, le poète, mais aussi des cinéastes. Hamid Benabra, lui-même d'ailleurs. Des musiciens, des danseurs. Chacun apporte un fragment, une trajectoire, une réflexion. Dans ce film, il est question de Haïti, de la Guadeloupe, bien évidemment de l'Algérie, de la New Orleans, des Etats-Unis. Il est question de jazz, de Ausha, de cinéma. Il est question aussi de technique. Comment monter une scène ? Comment penser le rythme ? Comment faire exister une image hors des modèles dominants ? C'est un film, pas forcément sur le cinéma, mais c'est un film qui questionne le cinéma. Comment fabrique-t-on du cinéma aujourd'hui ? Question qui est posée à la première personne, c'est-à-dire question posée par le cinéaste lui-même, qui utilise, je ne sais pas si c'est le verbe approprié, mais en tout cas qui s'empare, qui sollicite tous ces corps que j'ai nommés. Ce que le film met en circulation, c'est une série de correspondances possibles entre les histoires coloniales, les pratiques artistiques. les expériences de discrimination, mais ces correspondances ne sont jamais stabilisées. Elles apparaissent, elles se croisent et parfois elles se contredisent. D'où une question qui traverse le film sans être formulée explicitement. Qu'est-ce qui fait lien ici ? Est-ce que c'est une histoire commune, une condition partagée, une mémoire ? Ou bien est-ce seulement le montage qui produit cette impression d'unité, en rapprochant des paroles qui autrement resteraient disjointes ? La question du cinéma a la fleur régulièrement. certains intervenants et intervenantes évoquent la nécessité de trouver son propre accent, de ne pas reproduire les formes dominantes. D'autres parlent du montage comme d'un espace d'improvisation, de superposition, presque de dérive. Le film lui-même semble mettre en pratique ces principes, au risque d'une certaine dispersion. Il y a aussi cette insistance sur la lumière, la lumière, non pas seulement comme données esthétiques, mais comme enjeu politique et perceptif. Comment filmer des corps ? Comment rendre visibles certaines peaux ? Comment éviter leur effacement ou leur altération ? Comment, moi, Hamid Benhamra, je me filme dans ce film ? A cet endroit, le film touche à quelque chose de plus concret, peut-être, presque matériel. Reste alors une série de questions, au pluriel, que le film laisse ouverte, au pluriel, et que l'on peut reprendre ici. Que produit cette accumulation de paroles ? A quel moment une constellation devient-elle un discours ? Et jusqu'où un film peut-il se passer de centre sans perdre sa capacité à orienter le regard ? Est-ce que ce film a besoin de nous, spectatrices, spectateurs ? Question importante. Ce sont peut-être ces tensions entre dispersion et cohérence, entre expérience individuelle et horizon collectif qui constituent la matière véritable de Second Line. C'est un film qui avance moins par affirmation que par juxtaposition et qui semble demander en retour à nous, non pas une adhésion, mais une mise à l'épreuve. Sadek, y a-t-il eu mise à l'épreuve te concernant ?
- Speaker #2
Oui, mais je veux commencer par deux mots que tu as évoqués, Samir, c'est le croisement. et le montage. Le montage qui guidait justement le rythme du film, un rythme très rapide. On ne s'arrête jamais plus de 10 secondes d'affilée sur un plan. Et on enchaîne d'un plan sur l'autre. Parfois, on les raccorde. Parfois, il y a une sorte de descendance dans les plans. Plutôt dans les cuts, dans les transitions. Mais on les raccorde avec des des voix off, on commence par un plan, là on trouve un personnage qui raconte son histoire, qui parle de quelque chose qui lui passionne, son domaine, son amour envers un truc, et on fait une transition sur un autre qui parle d'un autre sujet, mais quand même on fait justement abstraction à la voix du deuxième plan. En continuant, en faisant extension à la voix off du premier plan, cela bouleverse. Personnellement, ça m'a bouleversé. Un plan qui défile après l'autre d'un rythme très rapide, on n'arrive même pas à se concentrer, à assimiler les plans, à bien les digérer, à les voir. A bien les voir, vers la fin du film, on saisit quelque chose, on pense comprendre quelque chose. Parce que comme tu l'as bien dit Samir, ça parle du cinéma, mais ça parle aussi de la vie, ça parle du corps, ça parle de la passion. On a vu des peintres, des cinéastes, des acteurs, des danseurs, des chanteurs. Et aussi, on a parlé aussi du football comme une sorte de révolte. Et il le disait bien, John Lui, le producteur, il parlait justement de la représentation de Haïti dans la Coupe du Monde en 1974 et leur unique but face à qui ? Face à Dinozof. et la grande équipe de l'Italie de l'époque. Et cela aussi m'a fait rappeler à un autre... Comme si ces gens-là, ils se retrouvent... Ils ressentent un certain mépris par rapport à leur existence quelque part dans le monde et ils essayent d'imposer leur empreinte. parce qu'ils pratiquent. Et là, on parlait du football comme une sorte de révolte. Cela m'a rappelé personnellement l'équipe de 82, notre victoire face à l'Allemagne.
- Speaker #0
Tu avais 20 ans, Sadek, je me souviens.
- Speaker #2
Aussi, quelques années avant, le beat de Batroni face à l'équipe de France en finale des Jeux Méditerranéens. Aussi, le but de Pape Diop face à la France en match d'ouverture de la Coupe du Monde 2002. Tout ça, le film parle de beaucoup de choses. Je ne pense pas qu'il essaie de nous guider vers un truc précis, mais il essaie d'ouvrir les champs par rapport à notre vision.
- Speaker #0
Quand tu dis... C'est un film qui ne nous guide pas finalement. Mais est-ce que ce film, et ma question est adressée aussi à vous Lina et Nariman, est-ce que c'est un film qui finit par nous parler à un moment ou à un autre ?
- Speaker #1
Tu parlais à juste titre du montage qui est extrêmement frénétique et pour moi justement ce montage me rejetait vraiment. J'avais l'impression que le film ne voulait pas de moi. J'ai essayé, j'ai tenté, je me suis accrochée. Mais le film ne voulait pas de moi en tant que spectatrice. J'ai eu vraiment l'impression d'un film qui... Ça aurait pu être une œuvre dans un espace d'exposition, où il serait accompagné de quelque chose qui serait peut-être complémentaire, mais seul je l'ai trouvé incomplet, parce que justement c'est un melting pot de beaucoup de sujets effectivement, mais en grande partie c'est vraiment le corps, le mouvement, la performance. D'ailleurs j'ai eu même l'impression que ce film était... une extension performative de ce qu'il montrait, donc les personnes noires dans l'espace artistique et culturel, le corps noir dans cet espace-là. Et en même temps, le sujet justement était extrêmement important, sauf que j'ai eu l'impression que ces personnes, ces différentes personnes, ces différents artistes de différents milieux artistiques, était comme des réceptacles pour la prise de parole du cinéaste. À plusieurs moments, j'ai eu l'impression que Ben Amra, en fait, il parlait à travers ses personnages, au point où ce n'était plus Coco Jo ou les différentes personnes qu'on va voir qui s'exprimaient sur juste leur expérience. j'ai eu plus l'impression que Ben Amara a fait un... une sorte de montage où il prenait vraiment des parties où c'est lui qui s'exprimait à travers eux. Ce que j'ai trouvé intéressant et bizarrement paradoxal avec la vision du cinéaste, c'est qu'à plusieurs moments, on a justement des images d'insert du cinéaste, que ce soit en interview ou même on le voit filmer, etc. Déjà, il nous dit, il nous explique... qu'il a une frénésie d'images qu'on constate, au point où, au bout de 15 minutes, on a oublié ce qu'on avait vu il y a 10 minutes. Tellement c'est frénétique, les images s'enchaînent, s'entrecroisent, se répandent, parfois se contredisent. Les images et le sang, parfois se répètent. Et justement, je voulais en revenir à ça. On a l'impression, d'ailleurs, il le dit à un moment donné, que Ben Amra, il aime prendre... les images dans l'instantanéité. Sauf qu'à un moment, et c'est là où je trouve quand même le dispositif plutôt intéressant, parce que j'ai l'impression qu'il y a une intention de se jouer aussi du spectateur, c'est qu'à un moment, il montre Jimmy Jean, lui, on le voit sortir d'un établissement, il parle à quelqu'un en sortant, et on revoit cette scène rejouée. On voit la mise en scène se faire. Elle est où l'instantanéité tant que la mise en scène, elle est là. Et du coup, j'ai l'impression que ce qu'il a essayé de faire, c'est vraiment une expérimentation. Il outrepasse les limites du cinéma, mais en même temps, ces personnes qu'il représente, j'ai eu l'impression que c'était un petit peu, j'ai utilisé un terme peut-être un peu trop fort, mais un peu du cinéma racoleur dans le sens où Il y a une thématique qui ressort qui est assez forte. L'affiche même du film représente Coco Jo et Jimmy. Donc, c'est des personnes noires. Sauf que le cinéaste ne fait que de parler de lui et de son cinéma. Il y a même un moment où il fait dire à un de ses personnages que la lumière se reflète différemment sur une peau noire. Et je me... pose la question du choix de cette thématique. Je me pose vraiment la question, est-ce que ce n'est pas juste pour dire que voilà, je parle de quelque chose de très important, de nécessaire, il représente quand même des corps qui portent des enjeux en eux, mais qu'au final c'est plus pour parler du cinéaste, d'ailleurs il le dit Oui. dans une interview dans Souffle inédit, mes films ne naissent pas, ils sont moi. À partir de ce moment-là, je me demande où est la place du spectateur. On a l'impression d'être vraiment dans une réflexion mentale continue du cinéaste. Il se parle à lui-même, il ne nous parle pas à nous, il ne dialogue pas avec nous. Donc je me demande quel est l'intérêt. de faire du cinéma qui est d'ailleurs même à un moment Il y a encore, c'est un autre cinéaste qui lui dit, ils sont dans un café, c'est un cinéaste états-unien qui lui dit, faites continue à faire ce que tu fais, tu t'en fous du regard de ceux-là, en montrant les personnes qui sont dans le café, donc le spectateur en gros. Et en vrai, je me demandais qu'est-ce que je fous là ? Pourquoi je regarde ça ? Si ce n'est pas destiné à moi en tant que spectatrice, pourquoi ?
- Speaker #0
C'est qu'on a l'impression, je crois, peut-être que Lina tu seras d'accord ou tu me contrediras, qu'on a du mal à un moment à se dire que le film, on se l'est réapproprié, il nous appartient. Moi j'ai toujours eu cette sensation vis-à-vis des films de Hamid, malgré que parfois, très souvent même, il y a certaines de ses expériences que je trouve plutôt satisfaisantes et intéressantes pour le coup. Moi dans l'absolu c'est un cinéma qui m'intéresse. Bon, mais c'est vrai que la lotion... du spectateur est aussi un aspect qui m'intéresse beaucoup. C'est quelque chose qui me questionne vis-à-vis de son cinéma. Et j'ai toujours eu du mal avec lui à me dire son film m'appartient. Je n'ai jamais eu la sensation que son film m'appartenait. Ou alors par fulgurance.
- Speaker #3
Il y avait une totale absence pour moi de connexion. Je répète un peu ce qu'ont dit mes camarades et aussi Samir. Mais effectivement, cette notion d'appartenance, je ne l'ai pas eue non plus. Et c'était une expérience très physique, très cardio, dans le sens où dès les premières minutes, on se prend des claques. Pas forcément dans le sens où on a les étoiles plein les yeux. Mais franchement, je ne veux vraiment pas accabler ni le film, ni le réalisateur, parce que dès le début, je ressens quelque chose. D'ailleurs, je l'ai noté. Je me rappelle sur mon téléphone à l'instant même, j'ai ressenti une sorte de fièvre obsessionnelle qui vient de Benamara, qui sort de ce réalisateur. J'ai ressenti qu'il avait cette obsession pour le cinéma, pour la caméra, une passion vraiment très extrême. Et ça rejoint le rythme totalement effréné, comme tu disais Nariman, ce montage décousu et ça m'a perturbée. Et le truc le plus marrant, en fait, c'est lorsqu'on voit Venamra apparaître à l'écran. C'est drôle, mais ça m'apaisait et je respirais à nouveau. dans le sens où tout le reste il y avait cette succession de plan fixe où on avait les personnes citées tout à l'heure, donc Coco, Jean-Louis, etc., qui étaient... Enfin, j'arrivais pas à trop me connecter à leur discours parce qu'en fait, le plan, il était tout le temps fixe de un et de deux. On avait l'impression que c'était plus des statues que des êtres humains. Et même la manière dont ils étaient filmés, c'était soit de profil, enfin, c'était totalement figé. Et ça m'empêchait d'adhérer au récit de la personne qui est bien évidemment très intéressant. Cette affirmation de l'identité noire au sein d'un milieu occidental, culturel et artistique. Évidemment, c'est très important d'en parler et de raconter les choses. Mais je n'arrivais pas à adhérer à ce récit-là, à ressentir quoi que ce soit. Je pense que ça passe par la mise en scène. J'avais l'impression que Ben Amra réduisait ses personnages à l'état d'objet. Je trouve ça dommage.
- Speaker #1
C'est drôle que tu parles de fixité alors qu'ils sont très souvent en mouvement. Les personnes sont très souvent en mouvement.
- Speaker #3
Je parle des instants où ils prennent la parole. C'est ce qui me marque le plus. J'aime bien tout ce qui est écriture, dialogue, prise de parole. C'est ce qui m'intéresse et là, ça a pêché pour moi.
- Speaker #2
Malgré ce rythme accéléré du film... Mais on sent une lourdeur. Pour moi, c'était difficile de suivre. Pas uniquement parce que ça parle de beaucoup de choses, mais aussi, comme vous l'avez bien dit, on sentait un... Il y avait un certain rejet de la part de... Je ne sais pas, dans ce film-là, l'énergie qu'il... qu'il dégage genre c'est pas on va dire c'est pas c'est pas un objet accueillant pour le pour les spectateurs et la réflexion que j'ai eu dans le début c'est que C'est parce que j'ai fait un effort pour aller vers le film, pour comprendre le cinéaste, ce qu'il veut dire à travers cela. J'ai raison, j'ai tort, je ne sais pas, mais cela n'empêche pas que le film n'a pas trop fonctionné.
- Speaker #1
D'ailleurs, je voulais juste rebondir sur ce que tu dis, Sadok, ce que je trouve un peu drôle et presque... Presque mignon, affectueux, j'ai envie de dire, par rapport au cinéaste, c'est que c'est vrai qu'il y a vraiment une hargne de sa part de faire du cinéma et de le faire autrement. On sent aussi, ce que je salue, c'est vrai, la volonté de s'extirper vraiment de cette consommation d'images, de fabriquer des images qui sont vraiment du consommable. il essaye de sortir de la vie de cela, même si dans ce film, dans Second Line, je trouve qu'il n'y a pas de fil conducteur entre ces différentes images. Ce que je trouve un peu mignon, c'est que malgré le fait qu'il persiste à faire du cinéma, et il le dit lui-même, où il fait du cinéma assez codifié, miné pour un regard anodin, et pourtant, il met des inserts de lui. en train de faire des interviews. Et comme une petite impression qu'il veut quand même nous expliquer ce qu'il tente de faire. Ce que j'ai trouvé un peu mignon, c'est que malgré qu'il essaye de s'extirper, mais il a envie de faire appartenir le spectateur à son idéologie, j'ai envie de dire, à cette volonté de faire du cinéma autrement. Et en même temps... temps, comme le disait Kandera, quand on lui demandait de s'expliquer sur ses oeuvres, il disait, je n'ai pas, je n'ai rien à expliquer, ce que j'avais à dire, il est dans le livre. Donc, je trouve que il y a une forme aussi d'explication de la part du cinéaste, malgré tout. Je voulais aussi parler d'un élément qui était omniprésent, qui est la voix off. Pour moi, cette voix off m'a vraiment embêtée. J'avais vraiment l'impression d'écouter un livre audio. Et je me suis dit, en fait...
- Speaker #2
Tu parles des moments où Coco récite un poème... Pas juste Coco, non,
- Speaker #1
la voix off de la femme de Ben Amra.
- Speaker #2
Ah oui, oui, c'est vrai.
- Speaker #1
Qui est omniprésente.
- Speaker #0
Qui travaille aussi sur le scénario. Exactement.
- Speaker #1
Qui a une très belle voix. qui est une poétesse exactement ce qu'elle disait était extrêmement intéressant mais en fait la confrontation entre cette voix off qui était très paisible, très poétique comme tu le dis avec ces images frénétiques pour moi ça créait encore plus de distance qu'il y en avait déjà et en même temps je me suis amusée à faire un exercice que tu t'amuses à faire aussi Samer, de mettre en mode mute. Et là presque les images n'ont plus de sens et je me suis dit en fait quel est le besoin de ce cinéaste de ces images puisque le plus important de ce qu'il a à dire passe par la voix, passe par la piste audio. Donc quel est l'intérêt de ces images ? Je me questionne vraiment.
- Speaker #3
Je pense que ce n'est pas pour sacraliser le personnage, enfin plutôt la personne qui est M. Benahoua, mais je pense que c'est... Personnellement, c'est mon premier film de ce réalisateur et ça ne lui rend pas justice. Je pense qu'il faudrait peut-être voir d'autres films pour peut-être comprendre la vision de Benahoua. Ce n'est peut-être pas le meilleur ou le plus complexe peut-être. Donc oui, je mettais juste ça sur la table. Oui, mais là,
- Speaker #1
on est en train de parler de ce film.
- Speaker #2
Oui, je sais, mais quand même. Un film, c'est une oeuvre indépendante de sa filmographie.
- Speaker #1
Voilà, on peut l'apprendre dans son ensemble, mais...
- Speaker #2
Oui, on prend la matière en tant qu'elle. Oui,
- Speaker #3
mais moi je parle de mon point de vue, dans le sens où moi c'est mon premier film, j'ai pas vu d'autres films. Donc je peux avoir une impression plutôt négative si je m'attarde sur ce film seulement. C'est ça, c'est ce que je suis en train de préciser, tu comprends ? Ah d'accord, oui.
- Speaker #1
Non, non, bien sûr, on ne va pas juger le travail d'un cinéaste sur un seul film. Parfois, on peut adorer toute une filmographie et un film qui ne va pas fonctionner, c'est clair ça.
- Speaker #0
Moi, j'ai vu pratiquement pas tous ces films, mais j'en ai vu quand même pas mal. et l'année dernière j'étais aux rencontres cinématographiques de Bédiayen avec certains d'entre vous et on avait pu voir de la vie des amateurs que je ne connaissais pas que j'avais trouvé très intéressant et moi je me souviens très bien lorsque j'ai fait la connaissance de Hamid Ben Amra c'était au festival de Mostaganem et c'était pour un film qui s'appelle encore Bout de vie, bout de rêve je lui avais demandé, je lui avais dit est-ce que tes premiers films en cette empreinte là c'est à dire sur... celle que nous avons découvert ou redécouvert avec Second Line, à savoir ce travail sur le montage, qui est un montage, comme tu dis, frénétique, mais qui peut être aussi euphorique. Et il me disait oui. Bon, quand j'ai découvert De la vie des amateurs, moi, je n'ai pas la sensation que c'est la même chose.
- Speaker #1
Je suis entièrement d'accord.
- Speaker #0
Mais aussi, pourquoi ? Parce que, déjà, il se filme lui-même très souvent. Et j'avais l'impression que... Allez, il ne sollicite pas les corps et les voix des uns et des autres pour parler de lui. Il le fait de manière très frontale. Et j'ai trouvé que dans cette manière-là, même s'il y avait une maladresse, mais je trouvais ça beau et assez intéressant. Aujourd'hui, Hamid, depuis pas mal de temps, c'est vrai que c'est quelqu'un qui a toujours une caméra avec lui. Il enregistre tout, il regarde tout. Et son regard se trouve dans cette caméra. Et donc... Les films ensuite qu'il construit sont traversés, pour paraphraser un titre de ces films, par ces bouts d'images et ces bouts de sensations. Donc on peut trouver dans un film de 2025 des fulgurances, des instantanéités, des moments comme ça de 2007, 1995, 1987. Tel personnage, dans tel lieu, tel endroit. Et parfois, on se dit, mais tout ça... devient une espèce de patchwork. Et en fait, on comprend que ce qu'il cherche, ce qu'il essaye de trouver, c'est une espèce de pulsation, de dynamique qui serait une cohabitation entre l'image et le son. Il y a des moments où on entend Game qui joue de la derbouka. Et d'un seul coup, on passe à un extrait comme ça qui dure deux secondes. On revient sur cet extrait, on passe par autre chose. Et c'est vrai que ça peut... On peut sembler être perdu parce qu'à un moment on se dit, tout cela va vers quoi exactement ?
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
Et il y a un film qui est pour moi son meilleur, qui s'appelle Timeline, si je me souviens bien, et qui date de 2018-2019, où il va filmer sa femme, Stéphanie Benhamra, qui va accoucher, mais qui accouche seule. Je n'ai jamais vu dans ma vie...
- Speaker #1
Un film de ce genre.
- Speaker #0
Un film de ce genre et de cette manière. Je me souviens d'un film de Naomi Kawase où on voyait l'accouchement pratiquement en direct et je trouvais ça très très beau. Mais on était dans une espèce de fiction. Mais quand même, il y avait le documentaire qui frappait à la porte et qui arrivait à faire éruption. Et là, c'était différent parce que je voyais un homme qui regardait sa femme accoucher. C'est un des moments les plus impressionnants et magnifiques. Le montage est, je trouve, moins euphorique et on sent à un moment qu'il a besoin d'un certain temps pour regarder cet accouchement. Et là, je me suis dit, tiens, il se passe un truc. Et c'est pour ça qu'avec celui-ci, avec Second Line, je retrouve certaines choses qui me semblent toujours contestables et que j'avais déjà contestées dans d'autres de ses films. Et il y a des moments extraordinairement fulgurants où tu dis, là, il atteint un truc. Mais je pense qu'il atteint quelque chose à partir du moment où il se concentre un peu plus souvent sur peut-être un personnage ou sur lui-même et non pas sur une espèce de... de jeu,
- Speaker #1
de patte-work d'autres personnages, etc. C'est quelqu'un qui a faim et qui a envie de dire des choses, comme s'il savait qu'il allait mourir et il doit mettre tout dans ses films. C'est un côté organique et puis parfois, ce côté organique peut nous perdre.
- Speaker #2
Est-ce que dans Time Life, le spectateur se retrouve dans le film ou bien il trouve sa place justement dans le film ?
- Speaker #1
C'est exactement ça, en fait. Moi, je trouve un moment ma place. Moi, je vois que le film me dit, j'accepte aussi ta respiration, elle va rentrer avec moi. On va cohabiter ensemble, ma respiration peut-être un peu euphorique et la tienne qui l'est moins. Mais on va faire un truc ensemble.
- Speaker #0
D'accord. Même pour le film...
- Speaker #2
Parce que dans ces grandes lignes, on ne trouve pas ça.
- Speaker #1
J'ai du mal à le trouver.
- Speaker #0
Alors que de l'avis des amateurs, personnellement, j'avais trouvé ma place. J'avais adoré le fait que ce soit un jeune cinéaste... qui parle de son expérience de jeune cinéaste dans ce milieu qui est très...
- Speaker #1
Prolétaire, la glacière, tout ça. Exactement.
- Speaker #0
Et de faire sa place dans ce milieu-là qui est très codifié, etc. Et d'avoir une vision qui soit extrêmement différente de ces codes qui sont posés. J'avais trouvé, justement, c'est ça, c'est vraiment ça qui pêche dans Second Line. qu'on n'arrive pas à trouver notre place en tant que spectateur. Et j'irai même un peu plus loin. J'ai l'impression que ce film, c'est un peu un film technique. Dans le sens, je m'explique, dans le sens où on voit vraiment à quel point Ben Amra, c'est un bon technicien. On voit très souvent, si vous l'avez remarqué, des champs contre champs. inexistants à la base dans la réalité et il les fait dialoguer. Je trouve ça fascinant le fait de maîtriser à ce point-là justement l'image et le son, de faire répondre des images qui n'ont pas été filmées en même moment. Je trouve ça exceptionnel.
- Speaker #2
Mais c'était rare dans le film.
- Speaker #0
Si, si, c'était très souvent.
- Speaker #2
Parfois, je me dis, tiens, le film va prendre cette direction-là, de faire dialoguer les... les personnages indirectement. Mais je ne trouve pas ça dans les plans qui suivent. Pour moi,
- Speaker #0
c'est vraiment un terrain d'expérimentation de Ben Amra à son paroxysme. Vraiment, il tente des dingueries. Vraiment. Et j'ai l'impression que, en fait, c'est pour ça qu'on ne trouve pas notre place. Il le fait pour lui en vrai.
- Speaker #2
Justement, pour parler de la place du spectateur dans le film, est-ce qu'il se retrouve ou pas, Pourtant, le film... on a une recurrence dans les plans, on a une recurrence dans les visages, on a une recurrence dans certains endroits qu'ils filment et pourtant la mise en scène n'était pas aussi riche on est à Cannes on est en Moulin Rouge ça bouge par-ci par-là, mais cette recurrence là, nous ne nous a pas aidé à nous incruster dans le film Exactement,
- Speaker #0
ouais. Et il y a aussi autre chose, tu l'avais dit Samer, des moments de fulgurance. Les images justement du cinéaste dans ce film, si vous avez remarqué, on voit Ben Amra qui prend de l'âge. On voit le passage du temps. En fait, il est en train de nous dire qu'il a pris son temps pour faire ce film.
- Speaker #1
Ou qu'il n'a plus le temps.
- Speaker #0
Ah, peut-être.
- Speaker #1
Ça aussi, je le vois un peu dans... dans ce film. Seconde line, Hamid Benhamra, on vous invite vraiment à aller voir ce film, ou à le revoir si vous l'avez déjà vu, et n'hésitez pas, vraiment n'hésitez pas à nous proposer vos commentaires, je ne dis pas vos avis, parce que les avis c'est autre chose, les commentaires, vos regards, c'est très important. Merci Nina, merci Nariman, merci Stéphane, c'est toujours un plaisir de vous écouter, de dialoguer avec vous, merci à l'Institut français d'Alger, merci à Samy Alain pour la technique, on se retrouve pour l'épisode Merci à vous.
- Speaker #0
Bonne écoute.