Speaker #0Une drôle de devinette, sans indices, transmise sur plusieurs générations de stars. Traduction, sans eux, je ne serais pas venu à toi. Voyons voir, c'est quelque chose qui nous permet de nous déplacer. Une moto ? Une voiture ? Un chameau ? Ma mère, lasse de nous voir gigoter sans trouver la réponse, soupirait. Les pieds, ce sont les pieds ! Sans eux, je n'aurais pas pu te rendre visite. Et nous de râler en français pour nous venger de l'expression facétieuse de la tante. Ouais, mais aussi, c'est quoi ces devinettes ? Enfin, on clôturait toujours le rituel avec une histoire de roule. Quand la nuit alourdissait nos paupières, mais que nos imaginaires vibraient au son des murmures des djinns et au cri des chiens errants. Je ne sais pas si j'avais vraiment peur, ou si je m'accordais aux cousins tremblotants qui riaient aux éclats. Quand la tante cherchait nos corps à l'aveugle pour nous pincer une cuisse ou une fesse, en plein milieu de l'histoire, au moment où le rouleau parvenait à attraper un petit enfant imprudent. Je t'ai eu ! Je n'avais pas peur de la croiser, l'ogresse. Mais j'avais vraiment trop peur de lui ressembler. Et pour cause. Je n'oublierai jamais le regard inquisiteur de ma mère avant d'aller à l'école. sur le perron lorsqu'elle vérifiait mon apparence. Vêtements repassés, sacs ajustés, bretelles symétriques. Et devant mon empressement à me libérer de ce rituel pénible. « Arwahé, viens là, je te dis ! » Gants en main, elle me débarbouillait vigoureusement le visage, traquant la moindre trace de petit déjeuner ou de dentifrice. Mais le pire, c'était la maîtrise du cheveu. « Oh, mechthit, gouliroula ! Coiffe-toi, on dirait une roula ! » Formule admise à mon insu, logée dans mon petit inconscient, ne devient pas une roula. Cette créature féminine, hors normes, débarrassée du regard social, à la force surhumaine et à l'appétit gargantuesque. Pourtant, elle adorait vanter les femmes grandes, massives, à la poitrine opulente. Mais à condition qu'elles arborent des cheveux aux reflets clairs ou cuivrés, bien lisses, un visage poupon et qu'elles sachent se comporter comme des vraies « bnet ennes » , filles de bonne famille, honorant leurs ancêtres et prêtes à accomplir leur destin. Nous n'étions plus des petites filles, mais cette figure en roue-là, rôdait dans nos peurs de transgresser, décevoir nos pères et nos mères. Soucieuse de ma réussite scolaire, maman qui ne savait ni lire ni écrire, me murmurait de faire mieux qu'elle, pour ne pas être à la merci d'eux, qu'elle ne nommait jamais directement. Mais nous savions, les hommes, ils existaient aussi dans les contes d'autrefois. « Prends garde à ce que le loup ne te mange. » Elle savait ce que pouvaient nous coûter la prédation et la violence des hommes. Tout en espérant pour nous un « wal-dahlal » , un homme qui craindrait Dieu et qui saurait maîtriser ses passions, ses colères et apprivoiserait le temps qui passe, supporterait les mauvais jours avec la patience des hommes braves. Adolescente, j'ai arrêté de chercher à discipliner mes cheveux frisotants, à adoucir les traits de mon visage, à roser mes pommettes. J'ai tracé un trait de khol ébène sous mes yeux, revendiqué des yeux sombres et farouches. Parfois, j'étais rattrapée par sa voix. On dirait la roule que ma mère ne veut pas que je devienne. Je prenais peur devant le miroir, me regardais sous tous les angles, faisais des mimiques ridicules pour faire naître en moi l'anti-roula. La fille douce et polissée, au regard tendre et à l'expression un peu crédule. « Je ne veux pas manger d'enfants. Je serai la princesse dans les contes. L'unjamart sultan. Je ne veux terrifier personne à la fin. » Le cul entre deux chaises, le visage entre deux reflets. Le corps en hyper-vigilance, j'ai appris à composer comme ma mère me l'avait soufflé entre deux principes éducatifs. Deux coups de peigne et parmi une multitude d'injonctions contradictoires. Mange, mange, coulis, coulis, coulis, prends des forces. Ne sois pas maigre, montre ta graisse, danse le Ausha, fais rebondir ton ventre. Stop ! Là c'est trop, elle rénoune, la mesure. Pourtant, en l'entendant parler avec ses amis, elle évoquait souvent des femmes fières, fortes, rebelles. D'une dame dont tout le monde critiquait le manque supposé de vertu, elle est fière. D'une voisine, victime de violences conjugales, qui était partie en pleine nuit en emportant avec elle ses trois enfants, avait pris l'avion et s'était enfuie comme une hors-la-loi. Elle a raison. Je n'ai jamais su où se situait la mesure. Ainsi j'ai collecté, superposé, amalgamé et genoussé nombreuses à l'avoir fait à notre insu, des savoirs d'ici et de là-bas, des croyances, des superstitions, des adages, des prophéties et des contes d'ici et de là-bas, parfois glanés dans une médiathèque municipale ou susurrés par une copine de classe dans le creux de l'oreille, à la mosquée du quartier pendant les cours coraniques, devant le mausolée d'un saint, dans la cuisine en jouant avec les chutes de pâtes de ma mère. Les injonctions venaient de toutes parts et je cherchais dans tout cela, à l'heure à l'heure, la juste mesure. En prenant de l'âge, j'ai pris l'habitude d'inspecter mon visage, de faire des bilans, d'étudier le ratio des réussites et des échecs. Trop souvent, je pesais le poids de mon corps, les entraves et les douleurs. À l'approche de la quarantaine, j'ai connu la grossesse, l'accouchement, les brimades, les comparaisons. Les flétrissures de la peau, les faux compliments, les attentes qui se logent dans le corps et se muent en rhumatisme. Le rôle, je l'ai oublié. Je n'ai plus le temps d'y penser, ni de la craindre, ni de partir à sa recherche. La petite fille en moi s'éteint peu à peu. Je me sens tellement fatiguée. Mais parfois, la vie vous revigore à un endroit qui vous semblait trop familier. Il y a de cela un automne, seul, sans homme ni enfant, je suis retourné là-bas, dans les Ores, là où la terre est rocailleuse et l'atmosphère sableuse, là où les superstitions cohabitent avec une foi chelie et au corps. Je n'avais rien emporté à lire, rien à écrire. Je me suis abandonné à une sorte de mimétisme étrange, permis par un rapport très singulier au temps. J'ai siesté quand les autres le faisaient. Frodonné des champs que je n'avais pourtant jamais appris. J'ai rincé les cheveux teints de hainé d'une parente lointaine. J'ai massé les pieds de ma mère en écoutant les anciennes se plaindre, pleurer, se moucher avec un pan de rêve coloré. J'ai fait de manière étrangement consentie ce qu'on attendait de moi. Un soir, j'ai observé Fatma, la plus jeune sœur de ma mère. Au milieu de la pièce, elle était assise, en tailleur, et elle effeuillait les roggag, des sortes de crêpes qui servent de base à notre plat régional. Elle parle fort, prend sa place, donne des ordres. Le corps totalement relâché, souple et massif. À la fin de l'opération, une cousine lui apporte un plat gassara qu'elle cale entre ses jambes. Elle mange de très bon appétit, avec voracité, désosse la viande à pleines dents, sans demander la permission. J'entends depuis toujours ma mère décrire sa sœur comme une femme qui attaque les places en sommation. Elle la raconte comme une légende vivante. « Fatna, ah fatna tekul » mettrait-elle-lui. Elle mange, elle ne laisse rien. Je me demandais au sujet de cette drôle de tantine qu'on aime autant qu'on la craint, à partir de quand a-t-elle décidé de se foutre la paix ? De dévorer comme une roula ? De dépasser comme une roula ? D'insulter les hypocrites et les négères ? de dire ce qu'elle avait à dire sans se soucier en permanence, « Del renun » la mesure. « Ken me ye ken » Je demandais à des femmes de mon entourage « Est-ce qu'on vous racontait des histoires de roula quand vous étiez petite ? » Toutes en souris, avec la même tendresse, la même expression d'espièglerie. « Oh oui, parfois c'était le roule et d'autres fois le roula. » L'une d'elles m'a raconté qu'en cours de route, Le monstre avait changé de genre. Petite, c'était le roula, puis peu à peu, c'est devenu le roule. Comme si ma mère cherchait à travers ses histoires à me protéger des vrais roules. Tu sais, ceux qui rôdent près des écoles, des friandises en main pour nous capturer, vraiment. Le loup, vous vous souvenez ? La même amie m'a raconté qu'on l'avait appelée roula pendant son enfance parce qu'elle mordait pour se défendre. Seule fille d'une fratrie de sept enfants. Tu m'étonnes. Comment survivra ce petit garçon sans être une Ausha ? Yasmine m'a dit que c'est sa sœur qui s'était vue affubler de ce colibé. « Vous l'étiez qui, le Ausha ? Tu es devenue une Ausha lui disait son père, quand elle se barricadait dans sa chambre pour se plonger dans ses livres, ses pensées, et jouir d'une solitude qu'on ne nous permet presque jamais. Elle rapporte aussi un souvenir lointain du temps où il vivait encore au pays, sa mère au volant, toujours sa chevelure très noire, dense, détachée. se fait insulter de roula par un automobiliste contrarié. Ma mère ne se démonte pas, je te jure, elle ouvre sa fenêtre et lui balance « Oui roula, on bad, oui roula et après » . Je me délègue de ces petits gestes de résistance. Ce qu'il faut de courage pour endosser le rôle, se glisser dans la peau de ce personnage et embrasser un temps le rôle de paria. Toutes les sociétés sont patriarcales. A chacune ses sorcières, ses diablesses. Ces femmes à chat, ces aigris, ces mal lunées, ces folles, nos mères, nos sœurs, toutes celles qui nous ont précédées nous ont légué autant de stratégies de survie et de chemin d'émancipation que de silence et d'entrave. Nous ne sommes pas les filles des sorcières que vous n'avez pas brûlées. Nous sommes des roules à renouveler. Nous avons gardé le cardoune dans nos tables de chevet, ce long ruban qu'on enroulait autour des cheveux pour les lisser. Il a protégé les cheveux de nos mères. Il rappelle leur façon de préserver, d'assouplir. Même quand il a servi à discipliner des tignasses qu'on dit sauvages par nature. Faut avouer que c'est plus facile avec toutes ces routines curly. T'appliques le baume, le gel, tu scrunches, tu définis, tu passes le diffuseur. Sérieusement. On n'a jamais vu une roule à avec des boucles définies. On s'adapte. On se réinvente comme on peut. Les formes d'émancipation d'aujourd'hui n'existaient pas hier, mais nos mères ont creusé les sillons, et leurs mères avant elles. Elles nous ont montré la voie par des gestes à travers la poésie, les contes, les légendes. Elles ont dit ce qu'elles ne pouvaient pas affirmer sans troubler l'ordre qui les tenait. Nous ne sommes pas dupes, nous savons qu'elles ont reproduit, malgré elles, certaines violences, qu'elles nous ont parfois assignées au silence. « Nous ne sommes pas les filles des sorcières que vous n'avez pas brûlées. Nous sommes des roues à renouveler. Certaines d'entre nous ne sont pas mères. Elles ont choisi de vivre seules dans de drôles de forêts de béton où les prédateurs ne sont pas des loups. Parfois, nous nous sentons seules. Parfois, on dit de nous des choses terribles. Mais la caravane passe et nous n'avons plus peur. Oui, nous lisons Mona Cholet, nous nous reconnaissons. Nous tissons des liens avec des femmes du monde entier. » Mais nous revenons toujours au giron de nos mères, parce qu'elles savent nos blessures profondes, qu'elles savent plonger leurs mains dans nos cheveux désormais blanchis par les ans. Elles grattent nos cœurs chevelus pour détendre nos tourments. Il y a quelques années, après une couleur ratée chez le coiffeur, j'avais demandé un chocolat et j'ai fini avec un Auburn, une camarade de jeu dans un cours de théâtre m'a dit « Ah, ça te va pas du tout ! » On dirait les vieilles femmes arabes. J'ai pensé à toutes nos mères, nos grands-mères, leur tatouage verdi sur leur pourridé, leurs dents en or, leurs mains en drôle de porte-voix crachant des youyou. J'ai pensé, est-ce que je vais devenir comme ça ? Une roula, en somme. Pendant longtemps, cette vision a fait office de repoussoir. J'ai raconté l'histoire à ma sœur. « Bah oui, qu'est-ce que t'imagines que tu vas devenir ? Une vieille femme arabe, comme nous toutes. Tu croyais qu'on allait blanchir avec le temps ? » Nous ne sommes pas les filles des sorcières que vous n'avez pas brûlées, mais nous avons nous aussi un héritage à préserver. Qu'il est long le chemin pour se connaître, qu'il est long le chemin pour s'aimer, vraiment, mais je n'ai plus peur. J'espère devenir une vieille femme arabe, dévorer tout ce que peut contenir la gazarde, distribuer des colibés, lancer des malédictions aux idiots récalcitrants et dénoncer des injustes. J'espère porter une chevelure rougeoyante, dépouiller de toutes les gammes de produits à la kératine et à l'huile de jojoba. revenir à l'huile d'olive et halas. J'espère vivre dans une vieille maison en pierre, bordée d'infiliés, arroser mes plantes, en donner parfois aux voisins pour les aider à chasser des chagrins, soigner les douleurs du corps et de l'âme. Quand je serai grande, j'espère que je serai une roula. Quand je serai grande, je serai une roula. Un récit de Jamy Labensassi.