- Speaker #0
Les résultats du MIT tombent à 12h16, le 16-12, donc aujourd'hui. Et c'est l'anniversaire de ma mère. J'espère que ça va nous porter chance. Je me connecte là, maintenant, et ma sœur est en FaceTime avec moi.
- Speaker #1
Prêt ?
- Speaker #2
Prêt.
- Speaker #0
J'ai été prise !
- Speaker #2
Où est-ce que c'est écrit ?
- Speaker #1
Oui,
- Speaker #2
oui ! Tu admises où est ma ITC ?
- Speaker #3
En ligne, il y a des milliers de vidéos comme celle-ci. Des lycéennes et des lycéens en terminale qui découvrent en direct leurs réponses d'admission à l'université, souvent avec leurs parents juste à côté en train de filmer leurs réactions. Ça peut paraître un peu surjoué, très américain, mais moi ça me fait toujours un truc. Sans doute parce que j'ai été le premier de ma famille à aller à l'université. J'ai toujours aimé cette scène dans les teen movies américains. Un ado ouvre sa lettre d'admission et soudain... le champ des possibles s'élargit. L'idée que l'école peut encore compter, que l'université peut déplacer une trajectoire, qu'une enveloppe, ou aujourd'hui un clic, puisse changer une vie. Et celle des générations suivantes. Des scènes comme celle-ci ont fini par incarner aux Etats-Unis, plus qu'ailleurs une promesse puissante, celle d'un système éducatif garant de la réussite sociale.
- Speaker #4
Si tu veux réussir dans la vie, tu vas à l'université. Si tu veux devenir quelqu'un, tu vas à l'université. Si tu veux trouver ta place, tu vas à l'université.
- Speaker #3
Aujourd'hui, cette idée vacille. La dette étudiante plombe des vies, les programmes de diversité et d'inclusion sont démantelés. Et le diplôme ne garantit plus ni la possibilité de vivre mieux que ses parents, ni même de décrocher un emploi décent. Pourtant, l'éducation n'a jamais été seulement une affaire de diplôme. C'est aussi ce qu'un pays transmet ou n'arrive plus à transmettre. J'avais envie d'en parler avec deux personnes qui connaissent intimement cette tension. Tous deux portent une histoire de migration, élèvent des enfants dans des familles multiculturelles. Et tous deux réfléchissent à ce que signifie transmettre quelque chose à des étudiants, à leurs enfants, peut-être même au pays lui-même. À Atlanta, fin avril 2025, tout à la fin de mon séjour, j'ai rencontré la directrice d'une école qui ne ressemble à aucune autre aux États-Unis.
- Speaker #5
Je m'appelle Elisabeth Elango, je suis la directrice générale et la principale du Global Village Project. d'une école pour jeunes filles réfugiées dans la banlieue d'Atlanta, en Géorgie.
- Speaker #3
Après plusieurs semaines passées à Atlanta, j'ai fait une halte à New York, une ville qui a toujours compté pour moi, pour m'entretenir avec un professeur d'université à un moment où les divisions du pays se font sentir jusque sur les campus.
- Speaker #6
Je m'appelle Amir Mousavi, je suis professeur assistant à Rutgers University, à Newark, dans le New Jersey.
- Speaker #3
Que reste-t-il du rêve américain ? Un podcast documentaire de Walid Ajarachedi. Épisode 4. Le Paris du Nous.
- Speaker #5
J'ai grandi au Cameroun, à Douala, une ville francophone, mais aussi très vivante et très internationale. Mes parents avaient tous les deux étudié aux États-Unis, j'étais très exposée à la culture américaine. Il y avait beaucoup de choses américaines chez nous. Je me souviens du moment où la télévision est arrivée au Cameroun. à l'époque où ça tenait encore de l'événement. Ma mère en a acheté une. On a donc grandi avec beaucoup de films américains et il y avait aussi une école américaine où nous allions à l'étude biblique tous les mercredis. C'est là qu'on rencontrait les enfants d'ambassadeurs et de diplomates. Je me souviens qu'un jour, un navire américain est arrivé à Douala avec une bibliothèque à bord. Je crois qu'il s'appelait l'USS Fairfax County. Il y avait des livres à l'intérieur et comme j'étais une grande lectrice quand j'étais enfant, j'étais fascinée par l'idée qu'un bateau puisse voyager Merci. autour du monde avec des livres et les mettre à disposition des gens.
- Speaker #6
J'ai grandi à Milwaukee, à environ une heure et demie au nord de Chicago. J'ai vécu de ma naissance jusqu'à mes 18 ans. Ma mère a grandi là, elle aussi, comme sa propre mère avant elle. Mon père, lui, est arrivé à la fin des années 70, après avoir quitté la marine iranienne, qu'il avait envoyée se former ici, aux États-Unis.
- Speaker #7
Oui,
- Speaker #6
c'est une histoire originale dans une certaine mesure. pas forcément l'histoire migratoire la plus singulière qui soit, mais je sais bien que pour ma mère, ramener à la maison, dans une famille américaine blanche et ouvrière d'une des villes les plus ségrégées des États-Unis, un homme brun venu d'un endroit étrange, probablement exotique à leurs yeux, ça a été un pari. Ce n'est sans doute pas ce que mes grands-parents avaient imaginé pour elle. Et je ne crois pas que mon père soit venu ici avec le soi-disant rêve américain en tête.
- Speaker #7
Au moment où il est arrivé ici,
- Speaker #6
il avait déjà fait ses preuves dans l'Iran, si l'on veut. Il avait passé du temps sur des navires dans l'océan Indien, au Royaume-Uni, puis il avait été transféré ici. À ma connaissance, ce n'était pas quelque chose qu'il visait au départ, mais une situation dans laquelle il s'est retrouvé avant de quitter officiellement l'armée. Je crois fin 1977 ou début 1978, juste avant que la révolution en Iran ait lieu. Sans mauvais jeu de mots, il a déserté et quitté l'armée pour rester ici. Bien sûr. Il avait déjà rencontré ma mère à ce moment-là, et le fait d'avoir ici quelqu'un qui l'ancle, quelqu'un du pays, a sans doute facilité cette décision.
- Speaker #5
J'avais 16 ans quand je suis arrivée aux États-Unis. Mon père est aujourd'hui professeur d'université à la retraite. Il avait étudié aux États-Unis et y avait travaillé pendant plusieurs années à l'époque. Il enseignait dans l'université où j'ai fini par étudier. Ma grande sœur et mes deux frères étaient venus avant moi.
- Speaker #8
À l'époque,
- Speaker #5
l'idée, c'était qu'une fois le lycée terminé, On partait faire ses études à l'étranger, surtout aux États-Unis, d'autant plus que mes parents y avaient même étudié. Moi, j'avais grandi avec une curiosité pour l'Afrique. J'avais envie d'aller au Nigeria. Je connaissais beaucoup de gens qui allaient à l'université au Nigeria. Mes parents m'ont dit « c'est hors de question » . Je n'ai pas eu trop mon mot à dire sur la destination. J'étais déjà très familière avec cette idée que l'Amérique était le pays de tous les possibles et je pense que cela a beaucoup pesé dans la décision de mes parents de nous faire venir ici. Et je savais qu'une fois arrivé, il n'y aurait presque aucune limite à ce que je pourrais faire. Même si je ne connaissais pas encore l'expression rêve américain, je comprenais bien le concept. Et je crois que c'est ce que mes parents et moi poursuivions au fond.
- Speaker #6
Mon père n'a jamais été du genre à renier sa propre identité pour en endosser une autre ou pour se fondre dans le décor. Il a traversé pas mal de difficultés, mais il a grossi sa communauté et c'était quelqu'un de très sociable, très extraverti. Il était aussi noyé à une Américaine blanche, et dans l'ensemble, il naviguait plutôt bien entre ces deux mondes. Il y avait là-bas une communauté perse. Pas immense, mais bien réelle, à cause de la proximité de Milwaukee avec Chicago, mais aussi parce qu'il y a quelques universités dans le coin. Il y avait donc des Iraniens qui avaient étudié à Milwaukee ou Wisconsin, d'autres qui avaient déménagé à Chicago où il y avait de la famille. Il existait quelque chose comme une organisation culturelle perse. qui organisait des événements. Par exemple, les fêtes du Nouveau-Lan Perse, les soirées de nos rouses. J'ai donc grandi avec ça autour de moi, avec cette communauté de gens qui tenait à préserver une identité culturelle. Mais elle n'était pas assez importante pour avoir ses propres supermarchés ou ses centres culturels autonomes.
- Speaker #7
Oui,
- Speaker #6
il y a le stéréotype de la diaspora iranienne, les Shazof Sunset, Ter Angeles, bien sûr que ça existe, mais les Iraniens forment un groupe très divers. Il y a des anti-religieux, des religieux, des chrétiens, des baïs, des juifs, des gens totalement non religieux. Mon père lui-même a eu aussi une sorte de revival religieux à un moment. Il appartenait à cette catégorie de gens qui avaient la foi,
- Speaker #7
qui se disaient musulmans.
- Speaker #6
Il a fréquenté pendant un temps une mosquée à Miouk. Mon père avait aussi des amis arabes et musulmans. Ce n'a jamais été une source de tension ou de problème. Au contraire, c'est quelque chose qu'il avait pleinement intégré.
- Speaker #5
Mon histoire est très américaine. et très africaine à la fois, ce qui, je crois, est assez typique des trajectoires immigrées. On passe sa vie à essayer de trouver l'équilibre entre sa culture d'origine et la culture dans laquelle on vit, celle qu'on adopte. Dès le début, les cours que je suivais à l'université portaient sur les études africaines. Mon université était à Kenswo, en Georgie, pas exactement l'endroit qu'on imagine comme très progressiste. Mais pour une raison ou une autre, l'école avait recruté un certain nombre de professeurs africains. Mon père était l'un d'entre eux. Et je me souviens m'être dit, Mais c'est quoi la vision ici ?
- Speaker #8
Il y avait ce professeur,
- Speaker #5
un Congolais, qui enseignait le Swahili. J'ai donc pu apprendre le Swahili à l'université. Ensuite, j'ai fait un stage au programme de gouvernance africaine du Carter Presidential Center.
- Speaker #8
En 1997,
- Speaker #5
j'ai été à Misaïel pour étudier les études africaines. Et depuis, j'ai passé la majeure partie de ma carrière entre l'Afrique et les États-Unis.
- Speaker #8
Pourtant,
- Speaker #5
beaucoup de ces opportunités n'auraient pas été possibles si j'étais resté en Afrique. Donc oui, c'est une histoire très américaine, et pourtant c'est aussi une histoire très africaine.
- Speaker #8
Je suis toujours sûr que j'étais d'ici,
- Speaker #6
des États-Unis, que j'étais américain,
- Speaker #7
mais qu'il y avait aussi en moi cette autre part, iranienne. Et cette autre part était un autre, avec un grand A.
- Speaker #6
Chacun se rend compte que certaines choses l'appellent, lui parlent. et que d'autres non. Moi, je n'ai jamais été attiré ni par une identité religieuse stricte ni par une identité strictement laïque. C'était simplement une part de qui je suis. Je ne l'ai ni pleinement embrassé ni rejeté. Je vois la religion comme quelque chose qui informe qui je suis dans un sens culturel large, mais pas comme quelque chose qui dicte réellement qui je suis. À vrai dire, je suis surtout consterné par tous ceux qui ne comprennent le monde et la société autour d'eux qu'à travers un prisme strictement religieux. Envers culturellement dans un espace américain, blanc et chrétien très homogène n'a pas été un obstacle immense, mais cela a tout de même posé des difficultés par moments. Je n'ai pas grandi à New York, à Los Angeles, ni même à Chicago où l'on peut trouver des communautés bien plus diverses. Il y avait quand même une importante communauté mong et j'avais parfois un camarade de classe sud-asiatique ou arabo-américain. Le Milwaukee est assez connu pour cela. et assez unique en son genre. On faisait venir des élèves depuis d'autres quartiers, dont nos écoles de banlieue jugées plus performantes. Bien sûr, ça n'a pas vraiment réduit la ségrégation. Je pense que cela tokenisait les gens. Je ne sais pas comment beaucoup d'enfants noirs américains l'ont vécu, et je serais curieux d'entendre leur expérience.
- Speaker #7
Ce qui m'a distingué d'abord,
- Speaker #6
c'était mon nom. Là où j'ai grandi, il y avait surtout des Joe, des John, des Sarah. Mon nom sautait aux yeux. et c'était particulièrement vrai dans le contexte politique des années 80 et 90.
- Speaker #7
Dans les années 80 et 90,
- Speaker #6
ma adolescence a été entièrement dominée par le punk rock, l'indie rock, le ska. J'ai trouvé ma place dans une scène punk, straight age, qui pouvait accueillir le fait que je ne buvais pas, que je ne me droguais pas, et qui était pro-végétarienne, ce qui était mon cas depuis près de dix ans à cette époque.
- Speaker #7
J'ai aussi trouvé ma place dans...
- Speaker #6
C'est aussi par la musique que je me suis intéressé aux politiques de gauche. Cela m'a permis d'inscrire mon identité dans un espace américain alternatif. Et ça a eu un effet profond sur moi, sur ma manière de voir le monde et de penser. Toute la culture américaine a basculé après la première guerre du Golfe, avec l'invasion du Koweït par l'Irak, puis l'opération Desert Storm. On a vu alors une diabolisation à grande échelle de Saddam Hussein et de tout ce qu'il représentait. Pour des gens qui avaient des noms similaires, qui se trouvaient être musulmans, qui venaient d'une certaine partie du monde, ils ont soudain eu le sentiment d'être devenus l'ennemi numéro un. Et cette situation a perduré jusqu'à exploser après le 11 septembre. Hussein, Mohammed, puis plus tard, Osama, des prénoms très courants dans des contextes musulmans, ont tout à coup pris ici une connotation très péjorative. Il y avait cette impression latente que oui, ces gens-là étaient potentiellement dangereux.
- Speaker #3
C'était un sens latent de la façon dont les gens d'ici étaient potentiellement dangereux. En France, un pays qui aime se penser aveugle à la couleur, profondément rétif à l'idée même de communauté, et mal à l'aise dès qu'il est question de religion, la communauté musulmane s'est soudain retrouvée sommée de répondre dans le débat public. Et moi, je me suis demandé de qui exactement on parlait, et qui était censé parler en son nom. Aux Etats-Unis, ces catégories existent depuis si longtemps qu'elles peuvent paraître presque naturelles. Pour quelqu'un de l'extérieur, il peut être déroutant de devoir cocher une case et se voir assigner à une histoire qui n'était pas la sienne en arrivant.
- Speaker #5
En 1993, je suis arrivée à Atlanta pour mes études de premier cycle. C'était donc il y a 13 ans. Devenir noire en Amérique, comme j'appelle ça, pour les Africains, c'est un parcours auquel personne ne vous croit pas. Bien sûr, nous savons que nous sommes noirs quand nous arrivons aux États-Unis. Mais vivre dans une société où, pour la première fois, à partir de la couleur de votre peau, il existe des attentes sur qui vous êtes, sur votre comportement. Et sur toutes les choses autour de vous, pour moi, cela m'a pris toute une vie. Je crois que c'est seulement maintenant que je commence à comprendre ce que signifie être noire en Amérique, à embrasser les dimensions positives comme négatives, et à apprendre à m'y frayer un chemin. Pendant les premières années à Alphanta, j'avais conscience en périphérie de cette histoire, notamment parce que j'avais grandi avec un père qui l'enseignait et la vivait, mais je ne la comprenais pas en profondeur. Je ne comprenais pas comment elle m'affectait, moi. Il a fallu que je quitte Atlanta, que je parte étudier, puis travailler, que je retourne en Afrique avant de revenir aux États-Unis pour que certaines choses commencent à s'éclairer. En vérité, ce n'est que depuis ces dernières années, depuis mon retour du Ghana en 2020, que tout ce que j'ai traversé commence vraiment à se déposer. Mon expérience de l'Afrique, ce que signifie pour moi être une femme africaine, la noirceur de ma peau, les amitiés que j'ai construites, surtout avec des Afro-Américains, leur récit. Tout cela est seulement en train de se cristalliser et de façonner très consciemment ma façon de trouver ma place dans la société. J'habite en plein centre d'Atlanta, à deux pas du Martin Luther King Center, et toute cette iconographie, toute cette histoire incarne ce que signifie devenir noir en Amérique. Je pense que beaucoup d'Africains y résistent parce qu'on nous a appris un récit qui, historiquement, n'a pas été très positif. Alors, on arrive en Amérique et on essaie de s'en distancier. Ça, c'est l'aspect social. Et puis, il y a aussi l'aspect institutionnel. Mes parents ont étudié ici dans les années 1960. La guerre froide battait son plein.
- Speaker #9
Les Américains promettaient liberté et abondance. Les Soviétiques, justice sociale et plan quinquennal. Ces deux idéologies opposées s'affrontaient dans tous les domaines. L'économie, le sport, la culture et même le nucléaire. Le but ? Prouver la supériorité de leur modèle et l'exporter dans le monde entier. Pendant ce conflit, il semblait presque impossible de ne pas choisir son camp.
- Speaker #5
Les Américains cherchaient à convaincre ces pays africains nouvellement indépendants de s'aligner sur l'Ouest plutôt que sur la Russie et l'Union soviétique. Et en même temps, il y avait la lutte pour les droits civiques. Vous traitez mal le noir dans votre pays. Pourquoi voudriez-vous qu'on s'aligne sur vous ? Mes parents m'ont raconté qu'on les encourageait voir. qu'on les obligeait à porter des vêtements africains pour les distinguer des Afro-Américains. Il y a un poème écrit par un camarade de classe de mon père intitulé « La balade de Lovette et Langouille » . C'est le nom de mon père. Il raconte une scène où lui et un groupe d'amis blancs étaient allés à une piscine publique et on ne l'avait pas laissé nager. Ses amis essayaient de dire « Mais il est africain, il n'est pas afro-américain » . Comme si cela changeait quelque chose. Shimamanda Adichie parle de ça lorsqu'elle dit « Je suis arrivée en Amérique, Merci. Et Soudan m'a expliqué que je n'étais pas censée aimer la pastèque. Elle répond, mais moi, j'aime la pastèque. Je pense qu'il faut toute une vie pour accumuler, trier, comprendre. Ce qui nous désavantage, nous, Africains, c'est que nous essayons d'apprendre toutes ces choses une fois adultes. Ce que les Afro-Américains ont, eux, ce sont des générations et des générations de récits et d'expériences dans lesquelles ils puisent. pour se définir, pour prendre des décisions, pour apprendre à se déplacer dans des espaces majoritairement blancs où nous nous sentons simplement perdus. Cela façonne pour moi mon identité en mouvement, ainsi que la manière dont j'essaie de trouver un équilibre entre le fait de tenir à mon africanité, de m'identifier comme camerounaise et de constater que je ne trouve pas la case sur le formulaire, mais aussi de faire la paix avec le fait d'accepter, voire d'embrasser les moments où je dois m'identifier comme afro-américaine. Parce qu'au fond, c'est la classe la plus proche.
- Speaker #6
J'ai fait ma licence à Madison, une petite ville universitaire à environ une heure de Milwaukee. Ensuite, j'ai passé un an hors des États-Unis, essentiellement enseigné à l'anglais. À mon retour en 2004, je me suis installé directement à New York pour commencer un master. Ce n'était pas la première grande ville où j'avais vécu ou séjourné. Mais juste avant de venir ici, les lieux où j'avais surtout passé du temps étaient Téhéran et Le Caire. Mes points de comparaison étaient donc plutôt ceux-là que Los Angeles ou l'Amérique des petites villes.
- Speaker #7
Je me sentais américain dans ces lieux,
- Speaker #6
mais je ressentais aussi une proximité que certains de mes collègues, qui n'avaient pas de lien culturel avec cette région du monde, n'avaient sans doute pas. Aller en Iran pour la première fois, passer l'essentiel de mon temps à Téhéran, c'était forcément un autre type de connexion. J'avais grandi en entendant parler de cet endroit. J'y avais de la famille. J'avais, avec ce lieu, un lien culturel clair. Quand j'allais dans des endroits comme le Caire, ou d'autres lieux par lesquels je suis passé auparavant, Istanbul, Beyrouth, je ne m'y suis jamais senti étranger. Je m'y sentais d'une certaine manière chez moi, à l'aise. Mais tous ces espaces ont aussi leurs propres difficultés, et il faut apprendre à les traverser. De l'Afrique du Nord au Moyen-Orient, l'Asie du Sud-Est, des Balkans au Bengale, et au sein des communautés musulmanes diasporiques ou locales, si l'on veut parler à des gens à travers un idiome religieux, on peut trouver certaines continuités entre ces espaces. L'islam y est pour beaucoup. Mais il existe beaucoup d'autres différences culturelles, beaucoup de nuances. Cherchez à homogénéiser tout cela et fasse beaucoup des distinctions locales au lieu de les éclairer.
- Speaker #5
Ce qu'Atlanta est précieux, même si évidemment ce n'est pas vrai partout, c'est que c'est une ville où l'on peut voir toute l'étendue des réalités noires, surtout sur le plan économique. Il y a à Atlanta beaucoup de Noirs riches, un vrai pouvoir noir. Les mers y sont noires depuis longtemps et il y a beaucoup de secteurs où les Noirs, les Afro-Américains, les Africains, bref, toute la diaspora, occupent une place centrale, parfois même dominante. Et je pense que c'est très sain. Une des raisons pour lesquelles je reste ici, c'est que je veux que mes enfants voient cela en Amérique. Ils l'ont vu en Afrique et c'est important qu'ils puissent se voir partout. Ce à quoi je tiens le plus pour eux, c'est qu'ils puissent voyager, voir du monde, bien vivre, pour ne pas grandir avec l'idée qu'une belle vie serait réservée à un certain type de personnes. Je sais que c'est un privilège, je l'entends moi-même dans ma voix quand j'en parle, mais cette idée de privilège noir avec laquelle je grandis enfant devrait être quelque chose de normalisé.
- Speaker #3
Quand Elisabeth parle d'Atlanta, j'entends en écho ce que Fahmou Pekou me disait dans le premier épisode. Atlanta. C'est un lieu où le pouvoir et l'imaginaire prennent un visage noir, à tous les niveaux de la société. Pas seulement en théorie, mais de manière tangible, visible, dans la ville elle-même. Un champ des possibles pour les enfants d'Elisabeth. Des villes comme celle-là transforment les gens. New York m'a toujours fait cet effet-là aussi. Autrement, mais avec la même intensité. Une ville-monde où chacun arrive avec une histoire et finit d'une certaine manière par trouver quelqu'un dont l'histoire est encore plus étrange que la sienne.
- Speaker #6
J'ai immédiatement tombé amoureux de New York. À l'époque, je vivais à Brooklyn et c'était grisant. J'aimais le rythme et le frein de la ville, le fait qu'elle ne dorme jamais, la possibilité de rencontrer en permanence des gens venus de partout. Tout cela m'a tout de suite attiré. En tant que jeune homme d'une vingtaine d'années qui allait à l'université, les personnes que je fréquentais étaient elles aussi engagées dans l'étude du Moyen-Orient, puisque c'était un master en Middle East Studies. Beaucoup avaient un lien personnel avec cette région, pas tout cependant. Il y avait des gens qui étaient là simplement parce que nous étions dans l'après-11 septembre, en pleine guerre d'Irak et d'occupation d'Afghanistan. Cela faisait partie des raisons pour lesquelles on choisissait alors d'étudier cette région du monde. Certains ont continué dans cette voie et travaillent aujourd'hui dans des ONG, dans l'administration ou dans le milieu universitaire. C'était la première bulle dans laquelle j'ai évolué.
- Speaker #7
L'élection de Obama en 2008 est incroyable,
- Speaker #6
surtout si l'on pense à ce qu'on imaginait qu'il apporterait, au potentiel qu'il incarnait, au discours qu'il a prononcé au Caire en 2009. Dans ce contexte, post-Bush, post-11 septembre, au milieu de cette guerre globale contre le terrorisme, on avait l'impression que le pays avait retrouvé un peu de raison en élisant cet homme. Beaucoup le voyaient comme un candidat noir américain. Moi, je le voyais davantage comme un candidat métis, dont le nom faisait écho à un nom comme le mien.
- Speaker #5
Je me souviens très bien du moment où Barack Obama a été élu. Je n'étais pas aussi engagée politiquement, ni aussi consciente de tout ça à l'époque. Mon enfant n'avait que quelques mois, j'étais en plein dans les premiers temps de la maternité, mais je me souviens de cette nuit-là. Je me revois monter d'escalier avec mon bébé dans les bras en essayant de mesurer la portée de ce moment pour l'Amérique. En tant que femme africaine et en grandissant en Afrique, j'avais déjà vu plus de 54 hommes noirs devenir président. Il ne s'agit pas de minimiser l'importance de Barack Obama en Amérique, mais... d'essayer de tenir ensemble deux choses. Oui, c'était un grand moment ici, mais j'avais aussi grandi dans un monde où des Noirs occupaient toutes sortes de places, de présidents à Eibor, et tout ce qu'il y a entre les deux. Ce que je me disais, c'était c'était un moment immense pour l'Amérique et pour le monde, mais en même temps, cela ne devrait pas être un moment. Sur le plan symbolique, c'était très important. Sur le fond, cela a eu un réel impact, mais l'idée que cela puisse annoncer Merci. un changement irréversible et durable sur la question raciale aux États-Unis, c'était déraisonnable.
- Speaker #7
Dès le second mandat,
- Speaker #6
tout cela s'était en grande partie dissipé. Qu'il recevra le prix Nobel de la paix, c'était assez ridicule. Je ne pense pas non plus qu'il faille le diaboliser. Beaucoup de gens de gauche autour de moi le font aujourd'hui, mais il a fait de très bonnes choses et sa présence reste globalement positive.
- Speaker #5
Lorsque Donald Trump a été élu pour la première fois, je venais d'un stade au Gannup après avoir quitté Little Rock, dans l'Arkansas, un État très rouge, très républicain. Nous espérions tous, chacun sa manière bien sûr, que les choses avanceraient, et moi, que nous verrions enfin une femme présidente. J'avais acheté un tailleur en me disant, si cette femme est élue, je remettrai un tailleur pour la première fois depuis des années. Je me souviens être restée dans mon salon. À regarder, il a à Clinton prononcer le discours où elle concédait sa défaite. sans être vraiment surprise par la manière dont tout cela s'était déroulé. Je continue à penser qu'une grande partie de ce qui se passe aujourd'hui est une réaction à la présidence Obama, et qu'à bien des égards, on a fait machine arrière. Ce white lash, ce retour de bâton blanc dont on a tant parlé et que l'on voit politiquement à l'œuvre depuis tant d'années, il a peut-être même pesé sur la manière dont les candidatures de femmes à la présidence ont été reçues. Ce que nous vivons aujourd'hui, c'est un rejet de toute possibilité, même lointaine de cela. La vie politique américaine est très cyclique. C'est un pendule et on ne change pas les voies de la physique. Beaucoup des conversations d'aujourd'hui me rappellent ce que mes parents me racontaient de leur vie ici dans les années 60. Mon père est arrivé à Washington la veille de la marche sur Washington parce qu'il a dépassé ses entretiens pour son master.
- Speaker #10
Mouvement Freedom Now, écoutez-moi. Nous demandons à tous les citoyens de se rendre à Washington en avion, en voiture, en bus. par tous les moyens possibles. Marchez, si nécessaire. Nous réclamons des emplois, des logements, la déségrégation des écoles. C'est une demande urgente. Rejoignez-nous. Allez à Washington.
- Speaker #5
Ce qu'il m'a raconté de son expérience et ce que ma mère m'a raconté la sienne dans le Rhode Island, beaucoup de choses que je vois maintenant me font penser à ce que je vois aujourd'hui. Et je ne peux m'empêcher de penser, oh, ce sont des choses que mes enfants vont devoir encore affronter.
- Speaker #6
Huit ans plus tard, avec Trump à la Maison-Blanche, je ne sais pas si c'est parce qu'Obama n'a pas fait assez ou parce que le cœur de ce pays est fondamentalement raciste et amer, et j'ai toujours pensé qu'il pouvait gagner. Hillary Clinton a tenu beaucoup d'électeurs pour acquis. Malgré tout, quand c'est arrivé, ça a été un choc. J'étais parti plutôt cette année-là à Berlin pour un post-doctorat d'un peu plus d'un an, donc ce n'était pas à New York au moment des résultats. Pour les Américains vivant à l'étranger, surtout là où j'étais avec beaucoup d'Américains plutôt à gauche, qui n'étaient pas d'accord sur tout mais qui s'accordaient au moins sur une chose, que ça leur ressemblait à une catastrophe. Peut-être que je suis passé à côté de quelque chose, mais j'ai le sentiment que les débats sur l'immigration de 2015-2016 annonçaient déjà ce qui allait se passer lors de la dernière élection ici aux Etats-Unis.
- Speaker #11
Le parti nationaliste d'extrême droite le plus radical en Allemagne, l'Alternative pour l'Allemagne, ou AFD, a été fondé assez récemment, en 2013. Son programme était alors eurosceptique. Mais la politique d'accueil des réfugiés d'Angela Merkel, littéralement sa remarque « nous y arriverons » , a galvanisé un tout nouveau parti politique et sa base. Leur programme est rapidement devenu violemment anti-réfugiés.
- Speaker #3
Sur les réseaux sociaux, il y a en ce moment toute une traîne nostalgique autour de 2016, comme si c'était la dernière année normale avant que tout déraille. Mais comme le rappelle Amir, tout ce que nous vivons aujourd'hui était déjà un germe à l'époque. La peur de l'immigration, l'obsession des frontières, Le langage de la menace, le désenchantement aussi. En Europe, des idées qu'on avait considérées longtemps extrêmes, la théorie du grand remplacement en tête, faisaient leur entrée dans le discours politique mainstream. Et pour moi, voir cette même panique identitaire gagner les Etats-Unis, un pays bâti sur l'immigration, avait quelque chose d'irréel.
- Speaker #0
Elizabeth résiste à cette logique, ancrant la conversation dans ce qu'il y a de plus concret. L'expérience humaine, à commencer par les enfants.
- Speaker #1
De là où je suis,
- Speaker #2
je vois les réfugiés, les immigrés et leurs expériences. Je crois qu'il est important, quand les gens arrivent dans ce pays, qu'ils aient une idée de ce qu'était la promesse de l'Amérique au moment où les fondateurs l'ont formulée. Et qu'ils sentent aussi que cette promesse était faite à tout le monde. Je sais qu'il en existe différentes interprétations, mais à ma petite échelle, si j'insuffle de la joie et du possible dans tout ce que je fais, c'est parce que ce sont quelques-uns des ingrédients qui ont rendu mon rêve américain possible. Ce sentiment d'émerveillement, cette curiosité, le fait d'avoir été accueilli dans des espaces où, autrement, on n'aurait pas pensé que j'avais ma place. Alors, j'ai essayé de créer ces espaces pour nos élèves et pour les gens que je rencontre. En général, les enfants regardent le monde avec un tel émerveillement Ils le regardent avec très peu de limites. Je crois que c'est en devenant adulte qu'on s'en impose. Les enfants, eux, ont une imagination sans borne. C'est une des choses que j'aime dans ce travail, dans cette organisation, dans le rôle qu'ils y jouent. Je suis entourée de ces enfants en permanence. Nos élèves arrivent avec des traumatismes immenses. Elles ont vu toutes sortes de choses et je pense qu'il est important de créer et d'aider à créer un environnement où seules de bonnes choses peuvent leur arriver. Parfois, on se demande, quand on les accompagne déjeuner, « Mon Dieu, est-ce qu'on devrait... » Parce que la plupart de nos élèves portent le hijab. Est-ce que ça voudrait dire qu'on doit décider de les garder enfermés toute la journée dans le bâtiment ? Elles doivent aller jouer. Ce sont des enfants. Il y a peut-être un risque, mais elles doivent vivre leur vie. Et nous avons tous et toutes besoin qu'elles vivent leur vie. C'est ce type d'école que nous essayons de construire pour elles. Et ce qu'elles apportent à l'école, c'est cette idée que tout est possible. Et cela vaut aussi à une plus grande échelle pour la société elle-même.
- Speaker #3
J'ai terminé mon doctorat à New York en 2015. J'ai ensuite fait un poste d'hoc à Berlin en 2016. Je suis revenu pour un poste temporaire à Brown University, dans le Rhode Island, en faisant des allers-retours entre New York et là-bas. J'ai fait ça pendant un an avant de prendre mon poste actuel à Newark. En restant à New York, j'ai réussi à vivre dans une sorte de bulle. Bien sûr, le fait d'enseigner dans une université où les étudiants sont en grande majorité issus des classes populaires m'a exposé à une autre atmosphère. à quelque chose de différent au sein de la jeune génération. Les débats actuels autour de l'éducation sont à mes yeux la combinaison de plusieurs phénomènes. La diabolisation de l'enseignement supérieur, en particulier autour des politiques de Ausha l'université, et plus spécifiquement autour de la question palestinienne,
- Speaker #4
mais aussi des sujets plus anciens.
- Speaker #3
La hausse des frais d'inscription, la dette étudiante, l'impossibilité de rembourser cette dette et d'aspirer à mieux vivre que ses parents. Tout cela converge aujourd'hui avec un gouvernement fédéral qui veut écraser toute forme de dissidence à l'université. Il commence par les universités, mais ils s'attaqueront au reste ensuite. Les massacres et le nettoyage ethnique en Palestine dont tout le monde est témoin depuis un an et demi, le gaslight permanent, les étudiants à qui j'enseigne, ils comprennent ça 100%. Ils savent appeler les choses par leur nom. Ils savent appeler un génocide un génocide. Ils ne regardent pas forcément les grands médias traditionnels, mais ils s'informent par différentes sources. Ils voient ce qui se passe sur le terrain et ils savent nommer ce qu'ils voient.
- Speaker #5
Un grand groupe de manifestants pro-palestiniens occupe une bibliothèque sur le campus de l'Université Columbia à New York. Des agents de sécurité sont sur place et communiquent avec les manifestants.
- Speaker #4
Jusqu'à récemment,
- Speaker #3
je n'avais pas le sentiment que ce pays prenait une direction si mauvaise que je devrais le quitter. Trump, je crois, nous mène à cet endroit-là. une identité collective américaine. Le potentiel existe, oui, mais aujourd'hui, cela paraît très lointain. Même si j'étais allé hier à une manifestation de 100 000 personnes contre tout ce que Trump est en train de faire, il y a d'autres gens, dans d'autres régions du pays, et aussi dans cette région, qui sont parfaitement d'accord avec tout cela et heureux d'adhérer au récit promu par la Maison-Blanche. Ils ne sont pas seulement en désaccord sur un plan politique, ils vivent littéralement dans une autre réalité. Il semble très difficile de trouver une chose sur laquelle nous pourrions tous nous accorder. Peut-être... N'y en a-t-il jamais eu une seule ? Peut-être que c'est un faux point de départ. Au fond, à quel moment tous les Américains ont-ils vraiment été d'accord sur quelque chose ?
- Speaker #2
La ville américaine est avant tout pensée pour la voiture, et c'est probablement aussi l'un des plus grands obstacles aux interactions entre Américains. Les silos politiques, sociaux, économiques, Atlanta essaie d'y remédier avec de nouveaux aménagements, la Beltline entre autres, comme d'autres villes d'ailleurs. Tant qu'il n'existera pas de lieu où les gens puissent se rencontrer par hasard et échanger, ce sera très, très difficile. Au travail, on ne parle ni politique ni société. L'heure de la messe est probablement aux États-Unis l'heure la plus divisée racialement. Ce n'est donc pas non plus un lieu de rencontre. En dehors d'un bar où tout le monde est ivre, il y a très peu d'endroits où les gens peuvent vraiment se retrouver de cette façon. Certaines choses rassemblent, bien sûr, le sport avant tout, la musique peut-être. Mais en dehors de ça, on glisse d'un espace à l'autre, on partage brièvement une identité collective avec d'autres, et c'est rare. Alors on s'accroche à son identité propre. On reste dans sa communauté. Là où on est connu, où on est à l'aise, on n'a pas vraiment l'occasion d'être avec des gens différents de soi, des gens dont on pourrait apprendre et à qui on pourrait aussi apprendre quelque chose. C'est un problème, mais c'est aussi une force. Depuis que je suis devenu père,
- Speaker #3
Ce qui compte le plus pour moi, c'est qu'ils comprennent d'où ils viennent, que les passeports qu'ils ont ne définissent pas nécessairement leur histoire. Leur histoire, elle est complexe. Faites des migrations multiples de plusieurs dimensions culturelles qui composent leur identité et qui devront comprendre avec le temps. Je ne pense pas que nous ayons une idée très claire avec ma femme de la manière dont on transmet un héritage pareil. C'est quelque chose qu'on apprend en marchant. La langue est très importante pour nous. Je pense qu'on peut créer un lien culturel immédiat lorsqu'on a un lien avec une langue, même si les enfants ne répondent pas toujours dans cette langue. Nos enfants comprennent autant le persan et l'espagnol que l'anglais. Ils sont encore petits, ils ont 4 et 6 ans, et je crois qu'ils savent déjà qu'ils ont des identités complexes, mais il leur faudra du temps pour comprendre ce que cela signifie. New York est un excellent endroit pour élever une personne complexe. Ils se vivent comme des New Yorkais, tout en sachant qu'ils viennent d'autres horizons, et qu'aussi, ils sont les bienvenus. Au fond, chaque pays européen aime se croire dépositaire d'une culture gravée dans le marbre, mais il suffit d'aller dans n'importe quelle grande ville aujourd'hui, pour avoir des gens venus de partout vis-à-vis d'une manière qui n'est pas, autre guillemet, tout à fait espagnole, hollandaise, italienne ou française au sens pur du terme, mais hybride. L'identité est quelque chose qu'ils devront construire eux-mêmes, ici, ailleurs ou où qu'ils soient.
- Speaker #2
Mes enfants sont métisses. Leur père est blanc. Ils ont 16 ans, bientôt 17. Ils ont passé l'essentiel de leur vie avec moi. Pendant cinq ans, nous avons vécu en Afrique. J'ai vraiment essayé de manière consciente et parfois moins consciente de leur faire comprendre leur culture africaine et de les aider à embrasser leur dimension camerounaise jusqu'à leur faire connaître le village où je viens pour qu'ils aient ce sentiment d'ancrage et d'identité. Une grande partie de ce que j'apprends aujourd'hui, c'est en regardant le monde à travers leurs yeux, en les voyant adolescents essayer de construire leur propre identité. Il y a des choses amusantes qu'ils utilisent comme repères. Ils se disent africains, ils se disent... qu'américains, un mot valise qu'ils ont inventé à partir de Cameroun et Américains. Cela m'amuse énormément, mais me fascine aussi de voir comment ils se fabriquent cette identité si singulière.
- Speaker #1
Une des choses auxquelles je tiens le plus,
- Speaker #2
c'est que mes enfants ne soient pas attachés à une seule géographie. Je veux qu'ils soient nomades, comme je l'ai été dans ma vie, tout en sachant qu'au bout du compte, s'ils traversent vraiment une mauvaise passe, il existe un endroit qu'ils peuvent appeler « chez eux » , un lieu vers lequel revenir. J'ai donc beaucoup essayé, surtout quand on vivait en Ghana, qui n'était pas mon héritage propre, mais tout de même un pays africain, de leur donner un vrai sens de la culture africaine. Nous écoutons la musique africaine en voiture, nous appelons mes parents chaque semaine. Ils ont une très bonne compréhension de l'Afrique en tant que lieu, de ce que c'est, de ce que ça a l'air,
- Speaker #1
de comment ça sonne, des odeurs,
- Speaker #2
de tout ça. Nous avons voyagé dans d'autres pays africains quand nous visions là-bas. Ils sont très à l'aise avec leur identité africaine. Ce qui est triste, c'est que je n'ai jamais réussi à leur faire manger de la nourriture africaine quand ils étaient petits. Ils refusaient catégoriquement, ce qui me brisait le cœur, parce que j'étais là à me dire, on vit en Afrique, pourquoi mangez-vous des hamburgers ? Mais en même temps, ils vivent aussi en Amérique avec cet héritage et cette culture américaine qu'ils connaissent moins, je crois. Ça va être intéressant de voir comment ça évolue et comment ça prend forme à mesure qu'ils deviennent adultes. J'espère qu'une bonne partie de cela sera une identité africaine, mais aussi une conscience du monde au-delà de l'Afrique et au-delà de l'Amérique.
- Speaker #0
Pas de culture pure, pas de cases fixes, juste des gens qui composent avec des héritages, des langues, des loyautés parfois contradictoires, ville après ville, famille après famille. Forcément, cette idée me parle. C'est aussi ce que le rêve américain prétendait offrir dans sa version la plus séduisante. Non pas faire disparaître les différences, mais permettre à des vies dissonantes de tenir dans le même cadre. J'en avais déjà entrevu une forme, adolescent en banlieue parisienne, où presque personne habitait une seule histoire. Hybride, ce n'était pas qu'une idée. C'était simplement l'air qu'on respirait. Peut-être que depuis, je cherche moins une ville qu'une sensation, celle que j'ai parfois reconnue dans les lieux où j'ai vécu, dans les mondes que j'ai traversés, dans ce frottement des vies, des histoires et des appartenances, d'où surgit parfois une forme d'équilibre précaire, des endroits où l'on reste déplacé, mais jamais tout à fait enfermé, et où peut naître, parfois, au moment où s'y attend le moins, un chez-soi.
- Speaker #3
La chose que les États-Unis offrent encore, et qu'il faut sauvegarder à mon sens, c'est la possibilité de se tolérer les uns les autres. Cette possibilité de vivre avec les croyances des autres, de les tolérer, reste assez forte ici. Il y a une grande tolérance envers différentes pratiques religieuses, différentes manières de vivre ensemble, dans l'accord comme dans le désaccord. Je ne sais pas s'il existe pour moi une définition personnelle du rêve américain. Ce n'a jamais été central pour moi. Mais je crois que c'est un concept que beaucoup d'immigrés venus de situations économiques moins favorisées projettent pour leurs enfants. Et quand on vit ailleurs, on voit aussi ce qui est perçu comme le rêve américain. Ce pays offre encore la possibilité d'améliorer sa situation économique. Moi, je rêverais d'une Amérique où tout le monde a accès à une couverture santé, qui dépense moins pour la défense et bien davantage pour l'éducation, où il n'y a pas de fusillade dans les écoles. C'est ce genre d'Amérique. dont j'aimerais encore pouvoir rêver. Mais il m'est très difficile d'être optimiste quant à sa réalisation.
- Speaker #2
On parle énormément du rêve américain comme d'une chose morte ou à l'agonie. D'un point de vue socio-économique, il est facile de voir qu'il y a beaucoup de vrai là-dedans. Rien qu'en regardant la capacité des gens à accéder à ce qui définissait autrefois le rêve américain, une maison, une voiture, une stabilité économique, la retraite, des vacances de temps en temps, un repas sur la table, Nous sommes arrivés à un moment où l'on se dispute sur le prix des œufs. C'est quelque chose qui autrefois n'aurait même pas été un sujet de conversation en Amérique, parce que d'une part, l'idée même des États-Unis tenait à l'abondance, à la profusion, et ce n'est plus le cas. Et d'autre part, ce qui faisait la grandeur du rêve américain, c'était la possibilité d'une ascension sociale. Ce rêve était vaste, élastique dans sa définition. Il existait un large champ des possibles. Si votre rêve était simplement d'accéder à la classe moyenne, très bien. Si vous vouliez faire partie du top 1%, très bien aussi. Aujourd'hui, l'amplitude de ce champ s'est rétrécie. Et les raisons que l'on nous donne pour expliquer ce rétrécissement, ce sont les immigrés et ceci et cela. Mais oui, je crois que le rêve américain est devenu une lutte. Et pour beaucoup aujourd'hui, il est hors d'attente, inabordable. L'accès à une couverture santé, Et toutes ces choses dont nous parlons comme de simples droits fondamentaux sont en train de s'éroder, et avec eux, je crois, le rêve américain lui-même. Un capitalisme sans frein, un capitalisme prédateur, il doit bien y avoir une limite à la capacité d'un système non régulé à continuer de croître indéfiniment. Les forces que nous voyons s'affronter sont d'un côté celles qui cherchent à encadrer le système, à lui imposer des gardes-fous, des limites, et de l'autre, celles qui pensent que ce système ne devrait connaître aucune borne. C'est ce pendule politique qui repart d'un côté puis de l'autre, ce backlash social, ce retour de bâton blanc que nous observons comme conséquence de ces oscillations. J'espère que le rêve américain est encore vivant. Je pense qu'il y a énormément de travail à faire pour le redéfinir, le ranimer, le rendre plus accessible et aussi les chemins qui y mènent, dont l'université a été longtemps le plus important.
- Speaker #0
Voilà. C'est donc la fin. Merci d'avoir écouté jusqu'au bout. Tout au long de cette série, la plupart des voix que vous avez entendues étaient celles de personnes dont la vie a été traversée par la migration, la question raciale et celle de l'appartenance. Des personnes pour qui le rêve américain a souvent été lié à une quête de dignité, à l'espoir d'une ascension sociale ou simplement au fait d'être enfin reconnues à leur juste valeur, avec pour certaines la conscience qu'il n'a peut-être jamais été pensé pour elles. Je sais que ce portrait n'est pas exhaustif, il n'a jamais prétendu l'être. Il reflète un choix, donner d'abord la parole à celles et ceux dont la place en Amérique reste contestée, aujourd'hui plus que jamais, par l'histoire, par les politiques menées ou simplement par la manière dont le pays se raconte à lui-même. Un an après ces rencontres, je me rends compte que cela dit aussi quelque chose de mon propre rapport aux Etats-Unis. Ce que j'y ai toujours aimé au fond, ce n'était pas le pays lui-même, mais d'abord l'idée qu'il portait, sa promesse. À un moment où l'Amérique est en guerre avec elle-même et à l'étranger, Si loin du récit qu'elle a longtemps vendu au monde, il serait facile de céder au pessimisme, de dire à l'enfant que j'étais qu'il s'était laissé aveugler par la lumière de la télévision. Mais les gens que j'ai rencontrés aux Etats-Unis, Pas seulement ceux de cette série, principalement Atlanta, mais aussi tous les autres que j'ai croisés depuis mon premier voyage là-bas il y a 20 ans, me laissent avec autre chose. Pas exactement de l'optimisme, plutôt le sentiment que quelque chose de meilleur reste peut-être possible et mérite encore qu'on se batte pour lui. Parce que même dans un pays bâti sur l'individualisme triomphant, chez ceux que j'ai rencontrés, le premier réflexe était souvent le « nous » plutôt que le « je » . Peut-être que la question n'est plus de savoir Ce qu'il reste du rêve américain, s'il n'a jamais vraiment existé, peut-être que la vraie question, maintenant, c'est de savoir ce qu'il reste à faire. Que reste-t-il du rêve américain ? Un podcast documentaire de Walid Hajar Hachedi.
- Speaker #6
Vous venez d'écouter un podcast de toutes identités confondues, le podcast qui explore nos singularités, produit par Friction. Retrouvez toutes nos frictions sur notre site