- Walid Rachedi
Mais cette promesse a toujours eu son revers. Sur la côte ouest, Angel Island raconte une histoire plus rude. Dans la baie de San Francisco, près de 60% des arrivants étaient retenus, souvent pendant des jours, des semaines, parfois bien plus longtemps. En 1924, l'Amérique avait déjà transformé l'accueil en tri et la frontière en épreuve. Quand je vivais à New York, j'ai pu en avoir un aperçu avec le labyrinthe kafkaïen du système migratoire. Une paperasse sans fin. Des règles qui peuvent changer pendant que vous faites encore la queue. En 2009, la crise financière a mis fin à mon visa, m'a rappelé qu'aux Etats-Unis, rien n'est jamais garanti. Aujourd'hui, cette promesse ressemble à une lettre morte. Des descentes d'ice à l'aube. Des familles séparées. La garde nationale qui patrouille dans les villes. La criminalisation des migrants n'a plus rien d'exceptionnel. C'est une politique assumée. Les latinos ? Désormais première minorité du pays, vive entre exploitation économique, menace permanente d'expulsion et nécessité de rester lisible. Et la dernière présidentielle a rendu une chose très claire. Ils ne sont pas seulement une force de travail ou un argument de campagne. Ils forment une classe moyenne plus éduquée, mieux organisée et décisive dans les swing states. À Atlanta, loin de la frontière mais au cœur de ces tensions, deux femmes m'ont aidé à comprendre ce que cette réalité signifie vu de l'intérieur. J'ai rencontré Gigi Pedraza lors de la Nuit des idées à Atlanta, sur le panel Common Ground. Elle portait un t-shirt où l'on lisait « Orgullo » , « Fierté » . Ce mot à lui seul donnait le ton de l'organisation qu'elle a fondée, le Latino Community Fund Georgia.
- Gigi Pedraza
Je m'appelle Hilda Rosa Pedraza Morón. C'est mon nom complet. Mais ici aux Etats-Unis, les gens me connaissent sous le nom de Gigi Pedraza.
- Jennifer
Je m'appelle Jennifer, je suis diplômée de Freedom University, j'ai 24 ans.
- Walid Rachedi
Jennifer, un pseudonyme qu'elle a choisi pour cet entretien, incarne cette nouvelle génération, autonome, lucide, politiquement éveillée. Ensemble, leur voix donne à entendre une réalité qu'on n'entend pas assez, une réalité qu'il reste encore à documenter. Que reste-t-il du rêve américain ? Un podcast documentaire de Walid Hajarachedi. Épisode 3, Nuevo South.
- Jennifer
Quand on est arrivés, il y avait ma mère, ma grande sœur et moi. Mon frère et mon père étaient, eux, restés au Mexique. J'avais trois ans à l'époque, donc je me souviens de très peu de choses, seulement des bribes. On marchait le long de l'autoroute, et à chaque fois qu'on voyait une voiture de police, on se planquait. On essayait évidemment d'entrer aux États-Unis, donc on ne pouvait pas se permettre de se faire attraper. On était en groupe. Il y avait des femmes, d'autres enfants aussi. C'est à peu près tout ce dont je me souviens. J'ai encore un objet de ce jour-là, une couverture d'enfants que j'avais emportée du Mexique. Je me rappelle l'avoir prêtée à une femme pendant le trajet. Elle s'est accrochée à un grillage ou à une branche, je ne sais plus. Mais sur cette couverture, que j'ai toujours aujourd'hui, On voit encore comme la trace de ce passage du Mexique aux États-Unis. La raison pour laquelle on est venus, je crois que pour ma mère, c'était surtout pour recommencer. Elle quittait un mariage violent. Elle voulait une meilleure vie pour ses enfants. On a vécu en Californie, je crois, un an, tout au plus, chère de mes oncles. Ensuite, il me semble que les choses ont commencé à bouger en Georgie. On est entrés aux U.S. complètement hors radar. Donc, On ne s'est jamais vraiment présenté à la police aux frontières. On n'a jamais eu de statut vraiment établi. Et aujourd'hui, ça complique énormément les choses dès qu'il s'agit de régulariser sa situation.
- Speaker #2
J'ai des traits indigènes. Et au Pérou, il y a une hiérarchie. Plus vous avez l'art blanche, plus vous êtes perçu comme belle et plus vous pouvez accéder à certaines choses. Moi, j'ai longtemps eu du mal à trouver un bon boulot avec une protection sociale. Et ça, ça a joué dans ma décision de partir. Je suis venue ici, d'abord, Parce que je suis tombée amoureuse de quelqu'un qui vivait ici, quelqu'un qui était citoyen américain. J'étais à la fois apportée par l'amour et par l'idée qu'il y avait peut-être la possibilité d'améliorer ma vie. Mais je ne fuyais ni la violence, ni une misère absolue comme tant d'autres. Pour moi, c'était plutôt une manière de me projeter.
- Gigi Pedraza
Une fois arrivée ici,
- Speaker #2
tout le monde m'a prise pour une idiote. Tout le monde pensait que je n'avais pas fait d'études, que je n'étais pas capable d'apprendre ni de comprendre quoi que ce soit. J'ai fini par laisser tomber la moitié de mon nom, tout simplement parce qu'ici, ça ne passait pas. J'ai pris la mesure des barrières, des difficultés, des stéréotypes. À commencer par cette étiquette fourre-tout qu'on vous colle d'emblée, latina ou hispanique.
- Gigi Pedraza
C'était très étrange. Il m'a fallu presque dix ans pour réussir à me réapproprier cette étiquette et à me sentir en droit de l'habiter, d'en faire quelque chose à moi. L'image que j'avais des États-Unis venait sans doute de très mauvais films. J'imaginais quelque chose d'assez ennuyeux, des banlieues pavillonnaires où toutes les maisons se ressemblent. où toutes les familles se ressemblent, sans aucune référence culturelle que je puisse trouver intéressante. Quand j'étais enfant au Pérou, je voulais être artiste, je voulais voyager et je voulais vivre, sans avoir à me demander comment j'allais payer mes factures. C'était ça, mon rêve. Une fois ici, j'ai compris à quel point avoir un chez-soi, en tout premier lieu, était une forme de sécurité. Avoir un endroit où revenir, un point d'ancrage, à partir duquel on peut construire quelque chose, transmettre quelque chose. constituer un patrimoine pour sa famille, et voir combien de gens n'avaient même pas ça dans l'un des pays les plus riches au monde, ça a été un choc immense. Ces maisons-là, je ne les voyais pas. Avant de m'installer aux États-Unis, j'ai vécu un temps en Espagne. Ensuite, je suis d'abord arrivée à Chicago, puis j'ai vécu à Boston, avant de m'installer à Atlanta. La première chose qui m'a frappée, c'est à quel point la vie ici est silencieuse. Les gens vivent à l'intérieur, les vitres fermées. avec la clim ou le chauffage. Il n'y a personne dans la rue, très peu de gens promènent leurs chiens. Tout ce que moi, j'avais connu en Europe, en Amérique du Sud ou en Chine, c'était plutôt des gens qui vivent dehors. Au Pérou, le sentiment d'insécurité, c'était par exemple de devoir laisser mon sac à l'entrée d'un magasin parce qu'avec mon apparence, on pouvait penser que j'allais voler quelque chose. Mais ici, la question de la sécurité se pose autrement. On m'a déjà crié dessus dans la rue parce que je parlais espagnol. On m'a déjà accusé de faire des enfants juste pour profiter du système au détriment des Américains, sans même reconnaître que, moi aussi, je suis désormais Américaine.
- Jennifer
L'un de mes fun facts quand je rencontre de nouvelles personnes, c'est de leur dire que j'ai déménagé plus de 20 fois. Et ce n'est même pas une blague. J'ai vécu pendant de très courtes périodes dans des coins de Géorgie très majoritairement blancs. Mais sinon, je suis toujours restée dans une partie plus diverse de l'État, un endroit que j'ai toujours considéré comme chez moi. Et c'est plus près d'Atlanta, pour une bonne raison. Atlanta, c'est la Black Mecca, la Mecque Noire. Donc oui, à cause de mes papiers, je ne pouvais pas vraiment me projeter dans l'avenir. Mais culturellement, je voyais ma famille et je me voyais moi-même partout autour de nous. Là où j'ai grandi, c'était majoritairement latino. Donc, ça n'a jamais été un problème. Ma mère, par exemple, n'a jamais vraiment eu besoin d'apprendre l'anglais, parce que tout le monde autour d'elle parlait aussi espagnol. Ce n'était tout simplement pas un sujet. Mais avant, quand on vivait plus au nord, c'était beaucoup plus présent, et avec les années, ça s'est encore accentué. On voyait certains panneaux politiques qui nous faisaient très clairement comprendre qu'on n'était pas les bienvenus. Là-bas, personne ne nous ressemblait, personne ne parlait comme nous, personne ne comprenait même comment nos familles fonctionnaient.
- Gigi Pedraza
La Georgie, j'aime à quel point c'est vert. J'ai grandi au Pérou. Surtout sur la côte qui est en grande partie désertique. Il n'y pleut jamais. Donc j'ai tout de suite aimé cette végétation, ces saisons, tous ces endroits où l'on peut marcher et voir différentes nuances de vert. C'est quelque chose qui m'a toujours frappée. Atlanta est devenue chez moi. L'autre chose qui m'a vraiment choquée quand je suis arrivée ici, surtout après Boston et Chicago, c'est le niveau de ségrégation. On parle quand même d'un des berceaux du mouvement des droits civiques. d'Atlanta comme d'une ville globale, internationale, avec cette idée d'une Atlanta Way, où tout le monde cohabiterait plus ou moins harmonieusement. Mais quand je suis arrivée, je ne voyais presque personne qui me ressemblait. En fait, on m'a dit, ah, ces gens-là vivent là-bas. Toi, tu devrais vivre là-bas. Il y a une ségrégation massive dans les églises, dans les écoles, dans les quartiers, entre communautés noires et communautés blanches. Déjà qu'il reste difficile. de faire reconnaître l'histoire de la communauté afro-américaine, alors forcément nos récits à nous comptent encore moins. Et je pense qu'il y a là une volonté très claire, très délibérée de maintenir la conversation sur un mode binaire, dans la ville comme dans l'État, ce qui efface complètement les deux communautés qui connaissent aujourd'hui la plus forte croissance, la communauté latino et la communauté asiatique-américaine et pacifique. La première langue européenne parlait sur le territoire de ce qu'allaient devenir les États-Unis, C'était l'espagnol. Donc c'est difficile de soutenir l'idée que nous n'aurions rien à faire ici alors que nous avons toujours été là. On ne nous invite pas à beaucoup de tables, alors on a dû créer les nôtres.
- Walid Rachedi
À Atlanta, c'était la première fois de ma vie que j'avais une voiture. Highway, street malls, stations de service, parking. Atlanta semblait s'étendre sans fin, comme si la ville refusait toute idée de centre. À force, je me suis demandé où les gens se rencontraient vraiment. Pas seulement sur la Betline ou à Piedmont Park, mais un lieu plus ordinaire, moins vitrine, moins carte postale, où les vies se croisent pour de vrai. Parce qu'à Atlanta, comme dans beaucoup de villes aux Etats-Unis, on peut vivre côte à côte sans jamais se connaître. La diversité ne produit pas automatiquement du lien. Parfois, elle laisse simplement chacun sur sa ligne, des existences parallèles. Jennifer, elle, a grandi dans l'orbite de la Black Mecca. J'ai voulu comprendre comment elle de l'intérieur... vivait les choses.
- Jennifer
Je me sens privilégiée d'avoir grandi près d'Atlanta. En parlant avec des amis à l'université ou avec d'autres personnes qui ont bien plus voyagé que moi, j'ai compris que c'était un privilège de grandir dans un endroit qui n'est pas majoritairement blanc, voir des visages auxquels je pouvais plus facilement faire confiance, pouvoir parler à des ingonus en sachant qu'on avait, au fond, davantage de choses en commun, ne serait-ce que dans la manière dont nos foyers fonctionnaient. C'est un privilège. parce que je n'ai jamais eu à me sentir exclue culturellement. Je suis très fière de voir les jeunes prendre la parole, surtout dans la communauté latino. Il y a malheureusement beaucoup de racisme contre les Noirs chez nous et c'est précieux de voir de plus en plus de jeunes oser avoir ces conversations difficiles avec leur famille et leur dire « Voilà où on vit, certaines de vos mentalités ne sont pas acceptables. Il faut les remettre en question, il faut avancer. » Parfois c'est dur, parfois ça veut dire prendre ses distances avec sa famille, parfois ça veut dire passer par des conversations très inconfortables. Et parfois aussi, ils entendent vraiment ce qu'on leur dit. Et ça, c'est toujours très fort. Parce qu'ensuite, ils retournent dans nos communautés avec cette énergie-là et ils ne regardent plus les autres communautés de la même manière. Au fond, les difficultés auxquelles on fait face se ressemblent beaucoup. Je ne serais pas la personne que je suis aujourd'hui sans tous mes amis noirs, sans tous mes amis racisés. On a toujours vu le mouvement des immigrés comme redevable du mouvement noir dans le Sud. On n'aurait pas pu entreprendre ce qu'on entreprend aujourd'hui si eux n'avaient pas ouvert la voie.
- Gigi Pedraza
Quand l'une de mes filles avait 8 ans, elle m'a demandé « Maman, est-ce qu'il y a d'autres Latinas à Atlanta ? Ou est-ce qu'il n'y a que toi et tes amis ? » Je lui ai dit « Mais non, on est près d'un demi-million. Il y en a énormément. Je vais te montrer. » Je suis allée sur Google et j'ai tapé « Latinas in Georgia » . Et là, tout ce qui est sorti, c'était de la pornographie. J'ai refermé mon ordinateur. Ça a été un moment de bascule. Je me suis dit, notre récit, nos identités nous ont été volées. D'autres s'en sont emparées et en tirent profit. Il y avait un vide. Alors j'ai lancé un blog, Latino Connection, pour parler des questions latino d'un point de vue latino en anglais. C'était ma motivation de départ. J'avais envie de faire quelque chose qui représente pleinement nos histoires, qui les élève, qui rappelle aussi notre contribution à cet État. en tant qu'être humain. Et en même temps, la communauté latino n'était plus seulement concentrée dans certains quartiers de la ville. Elle grandissait, se diversifiait, partait dans les banlieues parce que c'était moins cher. À Atlanta, ça devenait trop compliqué, trop cher. Et un peu partout, des groupes commençaient à s'organiser autour de ces communautés et à répondre aux besoins des familles, des étudiants, des entrepreneurs. Alors, nous nous sommes dit à 8 à peu près, et si chacun mettait 100 dollars par mois, et si on créait un cercle de dons ? On mettrait cet argent en commun et on déciderait ensemble quelle organisation, quel groupe soutenir parmi celles et ceux qui faisaient un vrai travail de soutien pour notre communauté. Parce que personne d'autre ne s'en soucie, personne d'autre n'investit, personne ne veut vraiment de nous ici. Ils aiment notre cuisine, ils aiment notre travail, ils ne nous aiment pas, nous. C'est comme ça qu'en 2017, nous nous sommes constitués en organisation à la fois de services directs, de plaidoyers et d'adhésions. Nous sommes aussi un intermédiaire philanthropique. Nous redistribuons des fonds à nos organisations membres. Le pouvoir ne se donne jamais. Le pouvoir se prend. Et c'est ce qu'a fait la communauté afro-américaine avec Maynard Jackson, le premier maire noir. Il y a eu une négociation, oui, mais surtout un travail très intentionnel pour inscrire les gens. sur les listes et construire un véritable électorat. À partir du moment où le vote a été perçu comme un rapport de force, l'inscription sur les listes électorales est devenue massive. Le pouvoir politique, c'est essentiel. Et à partir de là, on peut créer les conditions d'un pouvoir économique qui, à son tour, donne du pouvoir au sein de la société. C'est presque un effet dominant.
- Jennifer
Le moment où j'ai vraiment commencé à prêter attention à la politique, c'était je crois en 2013 à peu près, quand il a fait passer DACA. J'étais assez grande pour comprendre que DACA, le programme de protection temporaire contre l'expulsion pour les personnes arrivées enfin aux États-Unis, était en gros un stade de protection. Ce n'est ni un visa, ni une voie vers la citoyenneté. Ce que ça garantit, c'est un permis de travail, la possibilité d'avoir un permis de conduire et une protection contre expulsion. Moi, je n'y avais pas droit parce que mes parents n'avaient jamais officiellement divorcé. J'ai donc dû attendre les 18 ans pour avoir mon propre passeport et pour pouvoir faire la demande. Mais c'était trop tard. Ma sœur, elle, a toujours accès à DACA. Donc, c'était la seule de la famille à avoir un permis de conduire légal en Georgie, la seule à pouvoir décrocher un travail qui exigeait un permis de travail ou un numéro de sécurité sociale. Pendant ce temps-là, ma mère et moi, on devait trouver d'autres moyens de travailler. La plupart du temps, si on trouvait du travail, c'était parce que les gens acceptaient de comprendre la situation. Soit nous embauchons comme prestataires, puisque nous payons des impôts avec notre ITIN, notre numéro individuel d'identification fiscale. On n'a pas de dernier travail, mais on contribue quand même. Ou alors, quand on nous paye en liquide. Des petits boulots, garde d'enfants, travail en restauration, services en salle, avec un revenu qui dépend des pouvoirs.
- Gigi Pedraza
L'une des choses que j'aimais dans ce pays et que j'aime toujours, c'est le due process, le respect des procédures, des garanties. Et c'est précisément quelque chose qu'on est en train de perdre très vite. Ça rend les choses extrêmement compliquées pour former les gens quand les politiques et les lois changent en permanence et qu'on voit en plus une forme de défiance ouverte envers l'État de droit. Nous, on travaille avec les gens pour qu'ils se rappellent que, quel que soit leur statut migratoire, quelle que soit leur langue, ils ont des droits humains et des droits constitutionnels. Par exemple, si vous êtes propriétaire d'un commerce, comment protéger vos biens si vous êtes arrêté, placé en détention, expulsé ? Qu'est-ce que vous faites de votre enfant ? Est-ce que vous l'abandonnez ? Est-ce que vous l'arrachez aux possibilités que ce pays lui offre ? Même si les citoyens américains, ce sont des décisions extrêmement difficiles.
- Walid Rachedi
Grâce à Gigi, j'ai été mise en contact avec El De Furio, une maison d'accueil à Lomkin, en Géorgie, qui soutient les familles venues rendre visite à leurs proches détenues au Stuart Detention Center. le centre de détention Stuart. Des repas gratuits, un lit, un Porsche, où les familles attendent leur créneau de visite, reçoivent du conseil. Depuis Atlanta, il faut un peu plus de deux heures de route. Lumpkin est une toute petite ville, à peine 800 habitants. Et juste à côté se trouve donc Stuart, où sont détenus environ 1700 personnes. Des gens viennent de tout le sud. Parfois, ils roulent 9 heures juste pour voir quelqu'un derrière une vitre. Des familles entières, avec leurs enfants, qui tentent de préserver un semblant de normalité. de dignité pendant l'attente. Avant la visite, Lauren Waitz, coordinatrice à Edefukio, avec son mari, Art, nous a donné quelques consignes.
- Gigi Pedraza
On n'a pas le droit d'apporter quoi que ce soit, à part des clés de voiture et une pièce d'identité. Si vous voulez laisser vos sacs ou vos effets personnels, ici, très bien. La maison sera fermée à clé à double tour. C'est une nouvelle règle mise en place par Edefukio. à cause des inquiétudes liées à ICE. Il n'y a jamais eu de problème concret avec ICE ici dans cette maison, mais vu les nouvelles inquiétudes, et comme Art et moi, en tant que coordinateur de la maison, sommes les seuls à devoir les centrer les gens, on pense que ça apportera aussi un peu plus de réconfort à nos invités en leur montrant qu'il y a un protocole en place. Nous a dit de ne surtout pas arriver après 12h30. Les femmes peuvent recevoir des listes jusqu'à environ 14h, puis à 14h, on passe aux hommes qui peuvent recevoir des listes jusqu'à 20h. Ces derniers temps, il y a eu tellement de familles venant voir des hommes en détention qu'il est peu probable qu'on puisse rendre visite à des hommes, parce que bien sûr, on donne toujours la priorité aux proches et aux familles qui viennent de loin pour voir les verts. Mais j'ai déjà sorti quelques cartes pour des femmes et pour des hommes qui ont demandé une visite par l'intermédiaire d'Alephorio. Et vous avez déjà noté quelques noms de personnes. La visite s'annonce bien. Aucune des femmes qui restent ne parle anglais, mais certaines parlent espagnol, mandarin, ouzbek ou russe. Mais nous avons le espagnol, l'anglais, l'usbex et le russe. Il y a un grand portail pour des raisons de sécurité. Ils ouvrent ce portail et nous laissent passer. Puis ils se referment et il y a un deuxième portail. On attend le deuxième portail. Quand ce villé s'ouvre, on peut entrer dans la salle d'attente. On devra tous signer à l'entrée. Les papiers servent à identifier la personne que vous allez voir et vous déclarer de ne pas avoir d'objet interdit sur vous. Quand on vous demande le motif, vous dites que vous êtes là pour une visite et quand on vous demande votre lien avec la personne, Sauf si vous êtes réellement de la famille, vous écrivez simplement Annie.
- Walid Rachedi
A l'entrée, les agents vous tendent des formulaires, le genre de papier qu'on a peur de mal remplir dès la première ligne. Ils sont à tillon, impatients. Et dès qu'on entre, on sent que quelque chose vous sert la prêtrine. Le sentiment qu'ici, tout peut très vite devenir arbitraire. Stuart est géré par une entreprise privée. La même société qui gère cet endroit construit aussi des écoles. Avant le portique de sécurité, il y a un mur couvert de photos d'employés du mois, des visages souriants, comme à l'entrée d'un fast-food. On passe le parti de sécurité et c'est là qu'on prend la mesure du lieu. De l'encouloir, une peinture beige, des néons, on dirait un lycée. Sauf qu'ici, ça n'a rien d'une école. Ce jour-là, nous sommes allés voir deux femmes. Nous avons rencontré Olga, une ancienne institutrice russe forcée de fuir après avoir dénoncé la guerre en Ukraine et subie des violences sexuelles en représailles. Elle était arrivée aux Etats-Unis, par le Mexique, en traversant la frontière à pied. Quand nous l'avons vue, elle était furieuse, contre la nourriture. contre sa prise en charge médicale, contre la tension permanente dans le dortoir des femmes où les détenus étaient répartis par codes couleurs. Des bagarres éclataient régulièrement et personne autour d'elle ne pouvait la comprendre puisqu'elle ne parlait que russe. Nous devions aussi voir Natividad, mais elle avait déjà épuisé son quota de visite. Une bénévole m'a raconté un peu de son histoire. Elle élevait seule son fils de 7 ans. Elle avait d'abord été détenue avec lui en Caroline du Sud avant qu'il soit relâché et qu'elle soit transférée ici. Elle répétait sans cesse à quel point il lui manquait, s'inquiétait de savoir qui s'occupait de lui et attendait une audience qui pouvait la renvoyer là-bas. À Stuart, Ice paye pour un minimum garanti de 1600 lits, à un tarif journalier fixe. Chaque détenu en plus, c'est une source de revenus supplémentaires. La détention n'est donc pas seulement une politique, c'est une industrie. Mais pour ceux qui vivent sans papier, tout commence bien avant, avec des formulaires, des portails et cette habitude silencieuse d'anticiper le rejet. comme une forme d'instinct de survie. Jennifer a su mettre des mots là-dessus.
- Jennifer
Je m'étais construit un plafond pour me protéger. Au lieu de remplir ces dossiers à rallonge, de passer par tout ce travail, d'espérer décrocher tel poste, telle école, ou même simplement faire des visites de campus, je me disais non à moi-même, avant que quelqu'un d'autre puisse le faire. Et ça m'a suivie jusqu'au début de l'âge adulte. C'était ma dernière année de lycée. et j'ai toujours aimé les lieux d'études, les espaces intellectuels. Donc, ça a été une mauvaise année parce que je voyais mes amis et mes camarades être acceptés à l'université, faire des visites de campus que moi, je ne pouvais pas faire. Et ça m'a presque coupé l'envie d'y penser. Je me souviens qu'un jour, j'ai tapé sur Google quelque chose comme « Universities for undocumented people » , « Université pour personnes sans papier » . Freedom University est apparue. J'ai cru d'abord à une arnaque ou à un piège d'ice, donc j'ai laissé tomber. Plus tard dans le mois, mon prof de philo nous a montré une vidéo de Freedom University où ils expliquaient exactement ce qu'ils étaient, ce qu'ils faisaient et leurs objectifs.
- Voix off
Les mêmes universités publiques qui interdisent aujourd'hui l'accès aux étudiants sans papier interdisaient aussi l'accès aux étudiants noirs en 1960. Ces interdictions ne reposent pas sur les mérites académiques. Elles excluent des jeunes, pour la plupart passés par l'école publique en Georgie, de la maternelle au lycée. non pas à cause de leur potentiel ou de ce qu'ils pourraient apporter à la société et à leur communauté, mais à cause de leur lieu de naissance et de leur statut migratoire.
- Jennifer
La chose la plus importante que fait Freedom University, c'est de rendre à nos étudiants leur dignité. Alors je me suis dit, ils sont peut-être au réglo. Et l'une des choses essentielles à Freedom University, c'est qu'ils transportent leurs étudiants. Et c'est ce qui a fissuré le plafond que je m'étais construit. Parce qu'à ce moment-là, la seule personne qui me disait non... C'était moi-même. Il n'y avait plus d'obstacles concrets. Je pouvais aller en cours. Ces cours étaient là pour m'aider à accéder à l'enseignement supérieur. Ça a rendu mon rêve d'aller à l'université plus réel. Et ça m'a redonné un sentiment d'indépendance, quelque chose que je n'avais pas ressenti depuis longtemps. Freedom University proposait un cours d'été de préparation à l'université et ils ont invité des intervenants de différents métiers à venir nous parler. Je me souviens qu'il y avait une femme qui avait étudié la sociologie et à l'entendre décrire ces disciplines, j'ai tout de suite su que c'était exactement ce que je voulais faire.
- Gigi Pedraza
Si je prends juste mon cas, moi à la base, j'ai eu un visa touriste, puis j'ai eu un permis de travail, j'ai été sans papier, j'ai eu une green card et aujourd'hui je suis citoyenne. Cinq statuts migratoires en dix ans. L'un des problèmes, c'est que le droit d'immigration a d'une complexité folle et qui n'a pas changé depuis des décennies. La loi actuelle ne reflète pas la réalité de l'immigration. Donc oui, sous l'administration Biden, beaucoup de gens ont franchi la frontière, mais d'une manière légale. Pour demander l'asile, il faut se rendre à un point d'entrée. Cela peut être la frontière, cela peut être un aéroport. Se présenter aux agents de la police aux frontières et constituer un dossier. Pendant la première administration Trump, beaucoup de gens étaient placés en détention avec leurs enfants. L'une des victoires obtenues par le défenseur des droits des migrants, c'est qu'il y avait ensuite une première évaluation. Puis que les personnes ayant demandé l'asile pouvaient, pendant l'instruction de leur dossier, rester dans le pays et obtenir un permis de travail, puis subvenir à leurs besoins. Ce qui se passe aujourd'hui, c'est que le président Trump a annulé tous ses rendez-vous et en gros supprimé cette catégorie pour ces personnes. Résultat, plus d'un million de personnes avaient des dossiers en cours et du jour au lendemain, elles n'ont plus ce statut. Elles ne sont plus protégées contre l'expulsion. C'est totalement irresponsable parce qu'on joue avec la vie des gens et avec celle de leurs employeurs aussi. Dans de nombreux secteurs, l'économie repose sur le travail de sans-papiers. Les employeurs préfèrent vous payer 5 dollars de l'heure plutôt que 15 pour le même travail. Ils protègent leur portefeuille. Donc non, ils ne vous dénoncent pas. Il faut en sorte que vous restiez à ce poste. Et par défaut, cela veut dire que beaucoup de sans-papiers peuvent rester, mais sans aucun filet de sécurité, sans contrat social qui fonctionne pour eux. C'est un accord tacite.
- Jennifer
L'accès aux soins, c'est compliqué. Évidemment, quand on n'a pas d'assurance santé, tout devient plus difficile. Donc on apprend à repérer les endroits où l'on peut payer soi-même sans que ce soit totalement hors de prix. Je suis allée chez Dermato récemment parce que je voulais vérifier que je n'avais pas de grand beauté suspect. Et ça m'a coûté quelque chose comme 700 dollars. Ce n'était pas une somme que j'étais préparée à payer.
- Gigi Pedraza
Je crois que les gens s'en soucient de plus en plus parce qu'ils commencent à comprendre que ça les touche eux aussi. Je connais plusieurs patrons qui avaient voté pour le président Trump et qui sont venus me voir pour me dire « mes cuisiniers ne veulent plus venir, qu'est-ce que je peux leur dire pour qu'ils reviennent ? » Parce que sinon, je vais devoir fermer mon restaurant. C'est important de reconnaître qu'il y a aussi beaucoup de gens qui ne sont pas démocrates mais républicains et qui travaillent eux aussi très dur pour essayer de préserver des procédures et de limiter les dégâts. Des deux côtés, il y a des gens très inquiets de ce qui est en train de se passer. malheureusement pour beaucoup d'Américains, Tant que cela ne touche pas directement leur vie, leurs proches, leurs portefeuilles ou leur travail, ils ne le voient pas. Ils se disent que ça ne les concerne pas.
- Walid Rachedi
Je reviens toujours à ce paradoxe. Des pans entiers de l'économie reposent sur le travail des sans-papiers tout en faisant comme s'il n'existait pas. C'est un modèle d'un grand cynisme. Maintenir une barre d'œuvre à bas coût, entretenir la peur et laisser la machine continuer à tourner. Obama, dont l'histoire même était traversée par la migration, Jusqu'à en faire un argument de campagne et des censés rompre ce cycle. Même le slogan le plus emblématique de sa campagne venait d'un ancien cri de ralliement des luttes ouvrières latino et des mobilisations immigrées.
- Voix off
Quand les gens en Arizona me disaient « Non, Dolores, vous ne pouvez pas faire ça en Arizona » , ma réponse a été « Si, si ça pourrait être » . C'est Dolores Huerta qui a inventé ce slogan. Le cri de ralliement qui allait par la suite devenir emblématique de la campagne présidentielle du candidat Barack Obama. Bien entendu, lorsqu'il lui a remis la médaille présidentielle de la liberté, il a été obligé de se corriger.
- Walid Rachedi
Sur une note plus personnelle, Dolores a été très compréhensive quand je lui ai dit que j'avais volé son slogan. Vu de l'extérieur, cette époque pouvait ressembler à un nouveau départ. Mais pour les communautés immigrées, la représentation ne vaut que si elle vous protège davantage. C'est là que les choses se compliquent.
- Gigi Pedraza
Il y a eu une telle mobilisation autour de sa candidature. de gens prêts à s'engager venus de tous les horizons. C'est d'ailleurs ça qui m'a poussée moi-même à devenir citoyenne, pour pouvoir voter pour lui, parce que j'avais le sentiment que c'était plus grand que lui, plus important aussi, qu'il fallait prendre part à quelque chose de cet ordre-là. Je pense qu'Obama a porté en lui beaucoup de ses croisements identitaires, mais qu'ils ont été atténués, passés sous silence, parce que le pays n'a jamais vraiment été prêt à parler des immigrés et de leurs valeurs. Regardez, même lui, on a continué à le soupçonner, au point de lui demander son acte de naissance. À la fin de sa présidence, il m'était devenu très clair que dans les négociations politiques, les immigrés seraient toujours la variable d'ajustement, les premiers qu'on sacrifie. Encore aujourd'hui, dès qu'il faut négocier, C'est toujours sur nous que la faute retombe. Dès que ça devient compliqué, on nous sort du débat. Et au fond, je pense qu'on reste des citoyens de seconde zone.
- Jennifer
Ma manière de voir les États-Unis et la politique américaine a changé du tout au tout. Quand j'étais plus jeune, voir un président noir, ça a changé ma vie. Je me suis dit, ah oui, donc les choses sont vraiment en train de bouger. Dans 2016, c'est vraiment là que j'étais forcée de prêter attention à la politique. Voir Trump élu au moment même où j'arrivais à cette étape de ma vie où je devais candidater dans les facs, réfléchir à ce que je voulais faire de mon avenir, de ma carrière, est-ce que cet avenir serait aux États-Unis ou au Mexique ? Et en gardant plus près, j'ai compris au fond qu'aucun des deux partis ne se souciait vraiment de nous. J'ai vu les chiffres et j'ai été sidérée d'apprendre qu'Obama avait expulsé plus de monde que Trump pendant son premier mandat. Quand j'ai lu ça, j'ai cru qu'on me mentait. Mais non. Il parle vraiment très bien. Mais la manière dont il a traité les miens et les enfants, ce n'était pas acceptable. Et j'ai compris qu'au fond, aucun des deux partis n'agit d'un autre intérêt. Il y en a juste un qui fait de meilleurs discours.
- Gigi Pedraza
Je pensais qu'Hillary était une candidate très qualifiée. Pas une candidate parfaite, mais très qualifiée. À titre personnel, j'espérais qu'elle gagnerait. Mes filles étaient tellement excitées qu'elles se sont endormies en se disant qu'elles allaient voir la première femme présidente. Et puis, il a gagné. Et ça a été très difficile d'accepter que la majorité des voix qui comptaient soient allées à quelqu'un qui se moquait des personnes handicapées, qui banalisait les violences sexuelles et tout le reste. Ça m'a vraiment dévastée. Pendant une semaine, j'ai eu du mal à bouger de chez moi. Pour le deuxième gouvernement Trump, j'étais beaucoup plus préparée. Mais c'était malgré tout un choc après tout ce qu'on a traversé. Dans notre raison d'a considérer ça comme un autre Covid-19. Une menace existentielle pour notre réseau d'organisation, pour notre façon de vivre, pour les communautés que nous servons, mais on avait déjà montré qu'on savait travailler ensemble. Se battre du mieux possible pour nous protéger les uns les autres et protéger nos institutions, protéger le travail que nous faisions. On est passé en mode défense.
- Jennifer
La réélection de Trump ne m'a pas surprise. Au vu de tout ce que j'avais pu voir sur le terrain, contact des communautés. Ce qui m'a choquée, en revanche, c'est la vitesse à laquelle le fascisme s'installe dans ce pays. Et surtout le fait de voir qu'aujourd'hui ICE et les services de l'immigration sont devenus une source de peur permanente, même pour des gens en situation régulière. Jusqu'ici, je pensais que c'était d'abord un problème qui me concernait moins. Mais maintenant qu'on voit des citoyens ou des résidents en règle se faire, en gros, enlever, ça, je ne m'y attendais pas. C'est ce que je n'attendais pas. Au moins maintenant... Au moins aujourd'hui, on commence davantage à imaginer un avenir sans cette police omniprésente. Parce que ça fait des années que les groupes de défense des immigrés disent « Abolish ICE, abolissons ICE » et qu'on nous répond que c'est trop radical, qu'on nous dit « Et la police aux frontières alors ? » Mais ils n'ont jamais compris pourquoi on disait ça. Parce que des familles sont séparées, parce qu'il y a un trauma immense dans le fait de ne plus pouvoir faire confiance. à un policier s'il vous arrive quelque chose. Et maintenant qu'ils voient des gens se faire arrêter, et maintenant qu'ils voient une femme être embarquée par ICE simplement pour avoir signalé des violences, c'est devenu la quiétude de tout le monde. Ils sont forcés de le voir.
- Gigi Pedraza
En l'administrant ici, j'étais justement au téléphone avec une élue et avec une membre de la communauté qui avait vécu une descente dans sa circonscription. une porte défoncée, six personnes emmenées. Et je pense que cela va être une prise de conscience très rude pour tous ceux qui se disaient, « Moi, je ne suis pas sans papier, ça ne me concerne pas. » Quand ils n'auront plus personne pour garder leurs enfants ou s'occuper de leurs parents, quand ils ne pourront plus terminer les travaux chez eux, quand ils tomberont malades, iront à l'hôpital et que le médecin ne sera pas là, je pense que cela finira par toucher tout le monde. Et là, il y aura une prise de conscience brutale. J'ai fini par aller à l'université Oglethorpe pour faire une licence de sociologie, avec une mineure en philosophie. Étudier la sociologie m'a donné pour la première fois le pourquoi de toutes les questions que je me posais depuis toujours. Pourquoi ma famille vivait dans ce type de situation ? Pourquoi ce pays traite les immigrés comme il les traite ? Et au fond, la réponse est toujours la même. Le capitalisme a besoin de l'un d'oeuvre. C'est ce que nous sommes, une l'un d'oeuvre bon marché. C'est pour ça qu'on entend sans cesse ce genre de phrases. Si vous expliquez tous les latinos, qui va s'occuper des récoltes ? Mais nous sommes plus que ça,
- Jennifer
plus que de simples travailleurs.
- Walid Rachedi
En France aussi, on aime bien utiliser cet argument. Les immigrés font tourner le pays. Même quand ils partent d'une bonne intention, il m'a toujours mis mal à l'aise. Parce que j'ai vu des pères et des mères, y compris les miens, ramenés à une seule fonction, subvenir. Alors, quand on perd son travail, on perd plus qu'un salaire, on perd une part de soi, une forme de dignité aux yeux des siens comme aux yeux de la société. Et à partir du moment où la dignité devient conditionnelle, on finit par se vivre comme un outil. Et un outil, par définition, ça se remplace, ça se jette. C'est comme ça que des individus, et parfois des communautés entières, finissent par être traités comme moins qu'humains, jetables.
- Gigi Pedraza
Ce pays s'est construit sur la suprématie blanche. Quand j'entends les discours anti-immigrés, alors que même les économistes montrent chiffres à l'appui que nous contribuons à ce pays, je ne vois pas d'autre explication. C'est la seule explication que je vois. Dans la famille de mon mari, certains ont des papiers, d'autres non. Et c'est frustrant parce qu'on pourrait penser, logiquement, que les Latinos n'y allaient jamais voter républicain, vu toute la rhétorique anti-immigré.
- Donald Trump
La Border Patrol est en grande partie hispanique. ICE aussi est en grande partie hispanique. Ce sont des gens incroyables. Et après, ils disent « Oh, on discrimine » . Moi, j'adore les Hispaniques. J'ai obtenu des scores que personne n'avait jamais eus. Des scores historiques pour un républicain. J'ai remporté toute la frontière du Texas, toute la zone entre le Texas et le Mexique. Ça ne s'était jamais vu.
- Jennifer
Et c'est justement ça avec quoi j'ai plus de difficultés dans ma communauté. Essayer de leur faire comprendre pourquoi ils pensent comme ça. Et ça finit clairement par se retourner contre eux, parce qu'on voit vraiment beaucoup de Latinos qui ont voté Trump et qui le regrettent.
- Gigi Pedraza
La progression du soutien Latino à Trump à l'échelle nationale, elle est réelle. Il y a une chose, quand on est Latino, immigré ou enfant d'immigré, on travaille tellement dur pour être reconnu comme Américain. Qu'on veut prouver qu'on est du côté de la loi. Et pour des gens qui viennent de pays marqués par de terribles abus de pouvoir, il y a aussi ce récit-là. Ils vont vous prendre ce que vous avez. Quand on mélange les deux, on obtient une combinaison toxique. Cela dit, en Géorgie, ce vote n'a progressé que d'un point, ce qui est vraiment très peu. Parce que la majorité des latino-adultes ici, en Géorgie, sont des immigrés comme moi. C'est pour ça aussi que je disais que c'était un privilège d'avoir grandi à Atlanta. Ici,
- Jennifer
on est forcé de penser aux autres. Les gens viennent du monde entier.
- Walid Rachedi
On parle souvent de melting pot, de creuset. Moi, je préfère l'image de la mosaïque. Chacun garde son identité et son individualité, appartient à sa propre communauté. C'est comme un puzzle. On trouve les pièces qui vont ensemble, et une fois assemblées, elles composent une image bien plus belle. Mais elles ne sont pas toutes identiques. Quand on regarde les chiffres en Géorgie, seulement une personne sur deux a un passeport. Alors je me dis, donnons-leur une fenêtre sur le monde pour qu'on puisse mieux travailler ensemble, mieux vivre ensemble, pour que mes enfants soient jugés à la hauteur de leur potentiel et de leur talent, et pas immédiatement à partir de leur apparence ou des stéréotypes qu'on leur plaque dessus. Je ne vais pas à l'église, je ne suis pas religieuse, mais il y a trois règles chez nous. On inclut tout le monde, on traite les autres. comme on voudrait être traités, et on fait de notre mieux dans tout ce qu'on entreprend.
- Jennifer
Ces derniers temps, j'essaie de me forcer à penser plus positivement, malgré l'angoisse permanente autour d'ICE. Ce qui m'aide, c'est de me répéter que notre communauté va tenir. On est des gens très tournés vers les autres, parfois même à l'excès, mais au bout du compte, on sera là, les uns pour les autres. Ça ira. Au bout du compte, on sera là pour les autres, on sera bien. Au nom des années... On nous a parlé du Dream Act, de cette idée qu'une telle loi pourrait enfin nous ouvrir un chemin vers la citoyenneté. Pendant longtemps, j'ai cru que ce serait suffisant. Mais ces dernières semaines, je me suis rendu compte que non. Même la citoyenneté, même la résidence permanente, Nous garantirons jamais des choses comme l'accès aux soins, aux logements ou à des transports accessibles et abordables. Ça rejoint ma façon de voir le rêve américain. Je ne pense pas que ce soit quelque chose qu'on puisse réparer avec ce qu'on a aujourd'hui. Je pense qu'il faut l'enterrer et imaginer autre chose. Peut-être même ne plus appeler ça le rêve américain, tellement cette expression est chargée de faux espoirs et de déceptions. La question est de savoir qu'est-ce qu'on veut vraiment et comment est-ce qu'on peut faire pour s'en approcher.
- Gigi Pedraza
J'ai envie de revenir à ce que je disais au panel Common Ground. L'Amérique reste un pays de possibles. On peut encore y poursuivre ses aspirations. Ce n'est pas seulement possible, c'est même probable. On a encore une vraie chance d'y arriver si l'on travaille vraiment dur. Ce que j'aimerais, c'est qu'on passe du possible au probable.
- Voix off
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