- FRICTIONS
Frictions
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Quand je suis entré au collège, j'ai eu une mauvaise surprise. Il n'y avait pas de casier. Pas de fracas de porte métallique, ni de long couloir brillant. Juste Evry, à 37 km au sud de Paris, et des sacs trop lourds sur le dos. J'avais les meilleures notes en maths, mais la matière que j'aimais vraiment, sans encore le savoir, c'était l'histoire. Parce qu'elle ne donnait pas seulement des dates, elle donnait des explications. Et la première fois qu'on m'a expliqué l'Amérique, ce n'était pas à la télé, c'était en classe. En cinquième au Collège Montesquieu, Mme Chassagne l'a dit comme on énonce une évidence. Les États-Unis sont un melting pot. Il n'existe aucun autre pays qui réunisse autant de personnes venues du monde entier que le nôtre. Ce pays compte 46 millions d'immigrés et 40 millions d'enfants d'immigrés, soit une proportion plus élevée que dans n'importe quel autre pays au monde.
- Walid Hajar Rachedi
En banlieue parisienne, au milieu des années 90, cette idée avait quelque chose d'irrésistible. Je n'avais pas encore les mots pour le dire, mais je sentais bien qu'aux Etats-Unis, venir d'ailleurs n'était pas un problème. Mieux que ça, c'était cool. Pas simplement toléré, mais quelque chose dont on pouvait être fier. Et pendant longtemps, j'ai cru qu'une seule loi suffisait à rendre cette promesse réelle. Le droit du sol. Né aux Etats-Unis, élevé aux Etats-Unis, américain, point final. Mais le sentiment d'appartenance... C'est autre chose. C'est quand ta voix compte, quand toi aussi tu participes à définir le « nous » . À Atlanta, ce « nous » , histoire de la ville oblige, s'écrit encore souvent en noir et blanc. Alors que même dans toute la métropole, de Budford Highway jusqu'aux suburbs de Marietta, environ 15% des habitants sont nés à l'étranger. Et pour beaucoup, l'immigration remonte déjà à une ou deux générations. Là-bas, j'ai parlé avec deux femmes dont les familles ont choisi l'Amérique et qui ont grandi avec des attentes diffuses. et parfois contradictoires sur ce que ce choix impliquait. Toutes les deux évoluent dans un climat politique qui influe sur leur travail et parfois le heurte de plein fouet. Toutes les deux sont aussi des mères qui se posent des questions sur ce qu'elles veulent transmettre et ce qu'elles préfèrent laisser derrière elles.
- Gyun Hur
Je m'appelle Gyun Hur, je suis une artiste coréenne-américaine et enseignante.
- Amenah Arman
Je m'appelle Amenah Arman et je suis thérapeute spécialisée en traumatisme.
- Walid Hajar Rachedi
La sonnerie retentit à nouveau, nouvelles salles, nouveaux visages, mais les mêmes questions reviennent. Qui a le droit d'appartenir et qui en décide ? Que reste-t-il du rêve américain ? Un podcast documentaire de Walid Hajar Hachedi. Épisode 2, le droit d'appartenir.
- Gyun Hur
Mon tout premier contact avec l'Amérique, avec sa terre même, remonte à quand j'étais en sixième. Mon oncle, le plus âgé, celui qu'on considérait dans la famille comme le plus brillant, avait décidé de devenir pasteur et d'entrer au séminaire. C'est comme ça qu'il s'est retrouvé à Rome, en Géorgie. Alors mes parents ont pris leur courage à deux mains, ont réuni un peu d'argent et nous sommes partis passer quelques semaines là-bas. Et je crois qu'ils ont été séduits par cette idée d'une seconde chance, par l'idée même du rêve américain. Ma mère, elle, s'imaginait déjà avoir une piscine de gazon. C'est vraiment ça qu'elle voulait.
- Speaker #6
Mon grand-père est né en
- Amenah Arman
1948, au moment où l'État d'Israël a été créé. Il vivait dans une zone où il n'allait pas être expulsé. mais qui allaient être occupés. Et avec l'occupation vient le manque de ressources, le manque de travail. Donc ce n'était pas genre, oui, je veux gagner de l'argent pour ma famille, alors je pars d'ici. Non. Ce qui s'est passé, c'est qu'on donnait à des hommes palestiniens sous occupation la possibilité de voyager pour presque rien. Et certains, au passage, évidemment, étaient expulsés. Lui, il avait une vingtaine d'années. C'était un artiste et il voulait rejoindre un groupe de musiciens itinérants. Mais dans son cas, on lui a plutôt vendu ça comme une opportunité. C'est gratuit, tu vas pouvoir partir. Alors il est parti en Amérique du Sud. C'était mon grand-père du côté de ma mère. Ma mère, elle, est née à Chicago.
- Gyun Hur
Je crois qu'en Corée du Sud, notre rapport à l'Amérique a vraiment été façonné par l'après-guerre de Corée. J'ai grandi avec l'idée que la Corée du Nord, le pays communiste, c'était les méchants, vraiment. J'avais des livres avec des personnages aux visages rouges. Et l'Amérique, elle, venait en gros nous sauver. Ainsi, dans l'esprit de beaucoup de Sud-Coréens, C'est le gouvernement américain qui nous a apporté la démocratie. Tous les hommes en Corée du Sud doivent faire leur service militaire pendant deux ou trois ans. Et pendant cette période, mon père a appris à parler anglais, simplement en rencontrant beaucoup de soldats américains basés en Corée du Sud. Dans les années 70, il était très fier d'avoir noué des liens avec eux et de se familiariser avec leur culture. Il adorait Frank Sinatra et tous les films des années 40 et 50. Et puis, dans les années 90, il y avait aussi X-Files, Bob Ross. Tout ça a été doublé. Mais moi aussi, j'ai grandi avec certaines de ces émissions américaines. J'avais 13 ans quand je suis arrivée ici. Donc, dans les années 90... New Kids ?
- Walid Hajar Rachedi
New Kids on the Block.
- Gyun Hur
Yes ! Oui, c'était énorme ! À l'école primaire, on était complètement observés par tous ces garçons blonds. Ils étaient partout collés sur nos cahiers.
- Amenah Arman
Enfant, j'étais à Chicago. On y restait jusqu'à mes 8 ou 9 ans. À l'époque, dans les années 90, les gens laissaient encore leurs enfants jouer dans les allées. Donc mon enfance était assez libre. C'était une enfance avec beaucoup de familles autour, une grande communauté arabe. Il y avait toujours un mariage, toujours quelque chose qui se passait. Et parmi les grands moments de mon enfance, oui, Michael Jordan, les Bulls, tout le monde se retrouvait, il y avait des pizzas. Chicago est une ville vraiment très diverse, avec des gens de toutes origines. Donc je ne crois pas avoir eu ce moment où je me suis dit, mon Dieu, ici je suis différente. J'avais plutôt l'impression que là-bas, tout le monde était différent. Avant qu'on parte en Cisjordanie, mon père s'est installé en Georgie. Et pour moi, enfant, Arriver dans le sud, ça a été un choc brutal. Ça n'a duré qu'un an, mais ça a été un moment décisif en termes d'identité. Ah oui, en fait, on est vraiment différents. Mon nez est différent, ma couleur de peau est différente, notre nourriture est différente. Ce n'est que là, après avoir quitté Chicago au nuit au Midwest, que je me suis dit, hum, ah donc c'est ça l'Amérique.
- Gyun Hur
On a décidé de venir s'installer en 1996. La famille de mon oncle vivait à Roswell, en Géorgie. une banlieue chic au nord-ouest d'Atlanta. Je ne parlais pas anglais, on n'était pas préparés, et ma famille ne venait pas du tout d'un milieu lettré ou aisé. J'ai littéralement commencé au niveau ESL de l'école primaire, pour les non-anglophones, c'est-à-dire que j'allais à la bibliothèque municipale emprunter des livres pour tout petit, pour apprendre les sons. Même si je n'avais que 13 ans quand j'étais en Corée, j'avais déjà une vie intérieure très riche. Donc, mon pays me manquait. Ma langue me manquait. Ma façon d'exprimer ce que je ressentais me manquait aussi. J'avais toujours été quelqu'un de très verbal. En Corée, je pensais que j'allais devenir écrivaine. Mais quand tout ça m'a été enlevé, je crois que j'ai essayé de trouver une manière de me retrouver. Et c'est dans les cours d'art que ça s'est passé. Parce que là, je n'avais pas besoin de la langue pour faire passer tout ça. Et puis il y avait aussi l'église, dirigée par Momoncle. C'est là que je retrouvais les miens, rencontrer d'autres immigrés coréens, et que je reprenais un peu pied, après ce traumatisme du lundi au vendredi, de ne plus du tout me retrouver.
- Amenah Arman
Et puis en 1993, il y a les accords d'Oslo. J'ai 7 ou 8 ans, on est tous réunis, ma mère a fait un gâteau, et là, mon Dieu, Yasser Arafat signe un papier. Et puis voilà Bill Clinton.
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Aujourd'hui, de tout notre cœur et de toute notre âme, nous leur souhaitons shalom, salam, paix.
- Amenah Arman
Et là, je demande, mais qu'est-ce qui se passe ? Et on me répond, grâce à ça, on va pouvoir retourner en Palestine. Et puis, quand j'ai eu 10 ans, on a déménagé en Cisjordanie. La première chose dont je me souviens, c'est qu'en arrivant à l'aéroport, mes parents nous ont regardés très sérieusement. Et ils nous ont dit, vous allez mentir sur la durée de notre séjour. Vous devez dire qu'on est là pour un mariage, parce que si vous leur dites qu'on est là pour rester, ils ne nous laisseront pas rester. Et tout de suite, je me suis dit, oh mon Dieu, mes parents sont en train de me dire de mentir. C'est bizarre. C'est passé de n'avoir jamais vu une arme à feu à, d'un coup, me retrouver dans cet aéroport où ma simple existence était perçue comme une nuisance. Ils ne veulent pas que j'existe. Ils ont tous des fusils. Tout le monde. Si on vous dit, enfant, que c'est là chez vous, mais que votre corps, lui, ne s'y sent pas en sécurité, comment vous êtes censé comprendre ça ?
- Gyun Hur
J'étais dans un lycée très blanc, très upper class, qui faisait partie du système scolaire du comté de Fulton, où le nord est très blanc et le sud, lui, est très majoritairement noir. parce qu'il inclut Atlanta. Les cours de SL m'ont permis d'intégrer ce groupe plus large d'enfants encore en train d'apprendre l'anglais. En gros, les enfants d'immigrés. Et à la cafétéria, on restait tous un peu ensemble. Une fois que j'ai commencé à mieux parler la langue, j'ai remarqué qu'il existait en fait un programme qui amenait certains élèves noirs dans notre lycée en bus. Ils arrivaient depuis le sud et ne vivaient évidemment pas dans le quartier. Et beaucoup d'entre eux jouaient dans notre équipe de football. Et toute cette Americana, cet imaginaire américain, les cheerleaders, les joueurs de foot, les équipes de basket, les grands rassemblements, se déployaient sous mes yeux et moi, je n'y comprenais absolument rien. À cette époque-là, je faisais tout pour rester dans la salle d'art plastique. J'allais toujours voir mon prof d'art pour lui dire « Est-ce que je peux juste ? » Je restais peindre ici pendant que tous les autres sont dehors, parce que vraiment, mon corps ne se sentait pas à l'aise devant tout ce spectacle autour du sport. Oui, pendant longtemps, ça m'a mis très mal à l'aise. À l'école, c'est dans les cours d'art que j'ai finalement trouvé ma place. Comme j'y excellais, j'avais le sentiment que ma voix et mes talents avaient de la valeur. En tant que présidente du club d'art, je trouvais là un espace où je pouvais agir. Et puis en dehors de l'école, en ma famille, on ne faisait pas d'activités extrascolaires ni rien de tout ça. Mais il y avait l'église, il y avait la communauté coréenne. Je faisais partie d'un club de théâtre. C'est là que j'ai pu jouer en coréen et être vraiment accueillie, portée par les aînés de ma communauté.
- Amenah Arman
Nous, on était nés et on avait grandi en Occident. On y avait passé dix ans, donc on parlait à peine arabe. arriver là-bas, c'est entrer dans une culture complètement différente. On est avec des gens qui vivent sous occupation, qui sont nés sous occupation. Et puis chez les Palestiniens, comme on a été colonisés je ne sais pas combien de fois au fil de l'histoire, on est un peu les United Colors là-bas, tu vois. Il y a des gens aux cheveux lisses, des gens blonds, des gens à la peau brune, des personnes noires. Mon grand-père du côté de ma mère ressemblait à un Afro-Américain. Moi, j'ai l'air Afro-Palestinienne. Dans ma tête, je me dis, oh mon Dieu, je vais aller là où sont les miens, là où les gens me ressemblent, tu vois. Et quand j'arrive là-bas, on t'identifie d'abord par tes traits physiques. On ne se souvient pas forcément de ton prénom. On dit plutôt, ah, c'est la sœur à la peau claire ou à la peau noire ? Donc, mon entrée parmi les miens passe par le physique, mais pas au sens où je l'imaginais. Pas du genre, oh, elle est tellement belle, exotique, brune. Plutôt, oh, ça, c'est la noire. comme l'esclave, l'abda. C'était presque comme si on m'avait jeté un seau de froid dessus. Parce que ce qu'on me répétait, c'était « Mais c'est là que tu es chez toi, c'est là que tu es chez toi. » Et moi, je me disais « Mon Dieu, est-ce que je ne suis pas censée aimer l'endroit où je suis chez moi ? » Parce que moi, je déteste cet endroit. Des choses toutes simples comme courir. « Oh non, tu ne peux pas courir, tu es une femme. Je ne préserve s'il y a quoi que ce soit qui se voit ou qui bouge. » Sortir, marcher, c'était déjà tout un sujet. Alors que le paysage est magnifique, donc ça n'a aucun sens de ne pas se balader. Et mes frères, si vous leur parlez, leur expérience à eux, c'est plutôt « On s'est fait des amis là-bas, on a trouvé les nôtres là-bas. » Eux ont eu un lien très fort avec cet endroit. Le sentiment de s'être trouvé et d'avoir noué des amitiés pour la vie. Moi, ce n'a pas du tout été mon expérience. Quand on est partis, il y avait énormément de tension dans la famille. Mes parents étaient en tournant de leur relation. Ma mère avait le sentiment d'élever seules ses enfants, parce qu'en fait, ce que mon père a fini par faire, c'est nous laisser là-bas tout en travaillant ici, en faisant des allers-retours. Mais pendant cette période, il n'envoyait plus d'argent. Ma mère en est arrivée au point de se dire, je prends mes enfants et je rentre aux États-Unis. Et sans lui dire.
Et sur le plan politique, on était un an ou deux après le début de la deuxième intifada.
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Un climat de tension s'instaure qui connaît son paroxysme en 2000 après la visite jugée provocatrice d'Ariel Sharon sur l'esplanade des mosquées, la deuxième intifada commence alors. Alors que le cercle infernal de la violence reprend, l'espoir s'amenuise. Les israéliens pour se protéger construisent un mur, vite baptisé le mur de la honte, pour les séparer des palestiniens. La colonisation en jeu clé de la paix s'intensifie, les palestiniens se déchirent.
- Gyun Hur
Il y avait toujours des affrontements, des écoles qui fermaient, une émeute quelque part. Donc il y avait le sentiment, bon, on va pouvoir enfin souffler, on va partir. Je n'ai pas étudié en Californie ou à New York, dans une de ces grandes villes où tout se passe, tu vois. Moi, j'ai passé les premières années de ma vie d'adulte à Atlanta, en Géorgie, et j'ai grandi avec l'Église. Et pendant très longtemps, c'était deux choses dont j'avais... honte de parler quand je racontais mon parcours. Ce n'était pas cool. J'étais à la marche, tu vois. Le centre, c'était la blancheur. Et je crois que si pendant mes années de fac, puis de master en géorgie, j'avais rencontré des livres, des références où les voix marginalisées revenaient au centre pour construire des canons, des mouvements, ça m'aurait vraiment encouragée. Alors qu'aujourd'hui, je peux le dire avec assurance et avec joie, Atlanta m'a élevée, Atlanta m'a formée, et mon héritage spirituel, même si j'ai développé avec lui un rapport très différent et parfois compliqué, m'a lui aussi profondément façonné.
- Amenah Arman
Quand j'étais en Cisjordanie, je passais mon temps à imaginer ma vie en Amérique, parce que c'était tout ce que je connaissais. Mais une fois de retour, je me suis dit, attends, ce n'est pas du tout ce que je connaissais quand j'avais 10 ans. Là, j'en ai 16 et j'essaie de m'assimiler, de m'intégrer à une culture dominante. Je ne sais pas si je dirais que ça me plaisait. J'étais contente de ne plus être en Cisjordanie, ça c'est sûr. Mais j'ai 16 ans, je porte le hijab, les autres ont leur argot, il y a des gangs à Chicago, ils portent certaines couleurs. Tout m'était tellement étranger que ça créait en moi cette impression très forte que peut-être je n'avais ma place nulle part. C'est là que j'ai commencé à développer ce côté un peu caméléon. Puis physiquement,tu me mets avec des latinos, ils vont penser que je suis portoricaine, dominicaine. Tu me mets avec des afro-américains, ils vont dire « Ah, c'est une métisse » .
Je ne faisais pas ça pour faire plaisir. C'était plutôt une aptitude à lire une pièce, à parler à des gens très différents, en gros, à s'adapter à qui j'ai en face de moi. Quand l'anniversaire du 11 septembre est arrivé, à la rentrée, je me souviens m'être dit, « Mon Dieu, on va aller à l'école à pied, c'est en ville. Est-ce qu'on ne devrait pas avoir peur ? » À l'époque, il n'y avait pas vraiment beaucoup d'actes racistes contre les musulmans ou les arabes à Chicago. En tout cas, pas là où on vivait. Moi, ma préoccupation à ce moment-là, c'était surtout, comment est-ce que je vais faire pour m'intégrer ? J'avais un oncle qui était très impliqué dans une certaine mosquée, où il y avait beaucoup de Palestiniens américains. C'est là que je me suis dit... Ah, en fait, il y a des gens comme moi. Et je m'y suis fait beaucoup d'amis. J'étais à l'aise avec cette identité d'Arabo-Américaine. Je m'étais habituée à Chicago. Et puis mon père a dit, on va à Atlanta. Et là, ça a été de nouveau dévastateur.
Retour à la case départ.
Mon Dieu, ici, il n'y a que des Noirs et des Blancs. Presque pas de diversité d'entre eux deux. Pour eux, j'étais juste une gamine métisse.
Atlanta, c'est la ville où j'ai passé le plus de temps de toute ma vie. Et c'est aussi la ville qui m'a vu me fondrer puis me reconstruire. Je dois beaucoup à Atlanta. C'est là que j'ai appris à devenir adulte. Mais quand j'étais adolescente, voir le racisme, voir la manière dont les Blancs traitent les Noirs ici, ça a été un choc pour moi. Ou même entendre la manière dont des profs parlent à des femmes noires ou des hommes blancs leur parlent. Attends, comment il vient de l'appeler ? Qu'est-ce qu'il vient de dire ? Je ne pouvais pas comparer ça aux relations entre les Israéliens et les Palestiniens, parce que là-bas, tu n'as pratiquement aucun contact avec des Israéliens, sauf si c'est un soldat qui est humilié. Dans ma tête, je me disais, mais en fait, c'est leur occupant. C'était comme si les Noirs étaient occupés par les Blancs. Le racisme ici, c'est une autre bête. Tu le sens dans les os des gens. Quand tu croises, mettons, une femme blanche et qu'elle se retourne pour regarder un couple noir qu'elle étoise de haut en bas, il y a ce truc-là, je ne sais même pas comment le décrire.
Et je me dis, en voyant ça, parmi tes ancêtres, il y avait des propriétaires d'esclaves, et ça se voit. C'est comme voir le trauma générationnel se déplacer sous tes yeux. Ce n'est pas une théorie à Atlanta. Tu vois littéralement sur la baseline à Ponce, tu le croises partout ici. Et ça aussi, ça fait partie de la douleur. Atlanta est une belle ville, pleine de vie. Mais si vraiment, et rien que d'en parler, j'en ai la chair de poule, si vraiment tu prends un peu de recul, si tu arrêtes juste de te dire « Oh, regarde comme c'est beau, regarde tout ce qu'ils construisent » et que tu prends le temps de contempler ce deuil, Tu peux le sentir, c'est dans le bitume.
- Walid Hajar Rachedi
Amenah dit quelque chose qui me prend de court. C'est comme si les Noirs étaient occupés par les Blancs. Elle ne le dit pas comme un slogan, elle le dit comme quelqu'un qui a été confronté à deux formes de pouvoir. Le soldat avec son fusil, et la personne au guichet avec son sourire fermé. Comme cette manière dont une prof peut regarder une élève dont elle pense qu'elle n'est peut-être pas à sa place. Ou celle dont un inconnu vous fixe une seconde de trop avant de décider si vous représentez ou non un danger. Ce n'est écrit nulle part, mais on le sent. C'est dans l'air. Ça ne se voit pas, mais ça entre dans vos poumons. Pendant longtemps, on a beaucoup fantasmé les Etats-Unis comme un pays d'un genre nouveau. Un pays qui aurait d'une manière ou d'une autre dépassé tout ça. Et puis, il y a même eu un moment, un bref moment, où tout cela semblait possible. Gyun s'en souvient.
- Gyun Hur
Quand j'ai terminé mon master, Obama était en train d'arriver au pouvoir. Au milieu de la récession, ça avait quelque chose de très fort. Atlantin, en Géorgie, c'est un endroit qui, historiquement, soutenait très largement le président Bush, avec aussi l'émergence d'une mouvance très conservatrice du christianisme, un univers dans lequel moi aussi j'avais baigné et auquel j'adhérais encore à la fin du lycée, puis dans mes premières années de fac. L'ascension d'Obama, et avec elle, des positions plus progressistes, avait quelque chose de rafraîchissant, de profondément réconfortant, surtout au moment où je finissais mes études. Qu'il soit lui-même enfant d'immigré, oui, ça comptait. Mais d'une certaine manière, je n'arrivais pas à m'identifier complètement. Et c'est aussi quelque chose que je ressens avec certains de mes amis artistes. Moi, je viens d'une famille peu lettrée. Je ne suis ni la fille, ni la petite fille de l'universitaire. De ce point de vue-là, Michelle Obama et le fait qu'elle vienne d'un milieu populaire me parlaient davantage. Ce dont je me souviens très nettement, en revanche, c'est du discours de Michelle Obama à la Convention démocrate avant l'élection. Pour la jeune femme d'une minorité, en marge quelque part, que j'étais alors, d'avoir parlé avec une telle force, une telle conviction, ça a été une source d'inspiration immense.
- Amenah Arman
Quand Barack Obama est devenu président, il y a eu ce moment de « waouh, un président noir, c'est impossible, regarde, il s'appelle Barack, il est peut-être musulman » . Oui, bien sûr, on est des personnes non blanches et on sent lié à la communauté noire, on branche sans arrêt dans la mauvaise case et ce n'est pas grave. Mais en même temps, comme femme arabo-américaine, à ce moment-là, je me disais aussi « ce n'est pas vraiment ma victoire » . Je vais bientôt avoir 40 ans, et au fond, ça reste vrai. Je ne me sens pas connectée à ce qui se passe ici politiquement. Au plus profond de moi, il y a cette petite voix qui me dit « ce n'est pas à toi » . J'ai l'impression de loin d'espace, ici, à titre provisoire. Et je sais que ce ne sera jamais à moi, pour moi.
- Gyun Hur
En 2013, j'ai quitté Atlanta pour Hong Kong. où j'avais décroché un poste d'enseignante à l'université. Comme j'y arrivais en tant qu'Américaine, Asiatique-Américaine, je faisais partie de ce groupe d'expats. J'y étais un peu par intermittence. J'y entrais, j'en sortais, avec Antoine Defont, ce privilège très inquiet dans l'histoire coloniale. J'ai vécu beaucoup de micro-agressions raciales et aussi des formes de discrimination. Le soir, quand je sortais des événements avec mes collègues enseignants, pour la plupart blancs, tout le monde distribuait ses cartes de visite, ce qui est une manière très courante. de se présenter en Asie. Et ça, ça s'arrêtait juste avant moi. Parce qu'en général, on partait du principe que j'étais simplement la petite amie de l'un des professeurs. J'ai aussi vécu à Hong Kong des expériences magnifiques, vraiment. Voir ces paysages, le mouvement des parapluies qui a éclaté en 2014 et beaucoup de mes étudiants dans la rue en train de manifester. Et puis j'ai beaucoup voyagé à travers l'Asie avec mon compagnon. Partout, on y a vu les traces du colonialisme, du pouvoir colonial et de ses effets.
- Amenah Arman
J'ai un rapport très compliqué à l'américanité. C'est comme une relation toxique avec un petit ami, parce qu'une part de moi sait à quel point l'Occident est ancré dans mon identité, mais malgré ça, même si les miens continuent à m'appeler l'américaine, Mais malgré ce que mes gens m'appellent encore une Américaine, je ne m'y reconnais pas. Et en particulier avec tout ce qui se passe à Gaza. Je crois que ça a achevé de graver en moi cette idée.
- Gyun Hur
Quand j'y pense,j' ai passé tellement de temps, dépensé tellement d'énergie mentale et émotionnelle, tellement d'argent dans leurs institutions à obtenir leur diplôme, à apprendre leur langue, à m'assurer de bien la parler, à faire du réseau, à construire une carrière, en gros, à me former pour aider les leurs sur le plan de la santé mentale. Mais pourquoi au final ? Au bout du compte, ils me tuent là-bas et d'une certaine manière me gardent en vie ici. Pour moi, ça, ce n'est pas une vie. Si mes parents avaient simplement décidé d'avoir leurs enfants là-bas et d'y rester, d'accord, j'aurais vécu sous occupation. Ça aurait été terrible. Je n'aurais pas bénéficié de certains privilèges. Dieu sait même si je serais encore en vie. Mais au moins, j'aurais eu un sentiment de moi plus cohérent. Il n'y aurait rien contre quoi résister, rien à combattre, rien à prouver. Alors que moi, en grandissant ici, on m'a forcé à absorber quelque chose que je n'avais pas choisi. Je n'y ai jamais consenti. Ça m'a été imposé. Je crois que le fait d'avoir grandi aux États-Unis et la façon dont je me voyais comme asiatique américaine, c'est vraiment amplifié quand je vivais à Hong Kong. Parce que je n'arrivais pas vraiment à comprendre la mentalité des gens sur place. Je savais que je n'étais plus vraiment ça non plus. Ma façon de penser, de me voir, de voir le monde était devenue très différente. Et à distance, je continuais à m'intéresser énormément à la politique américaine. À la fin du second mandat d'Obama, avec les caméras portées par la police, les meurtres d'hommes noirs commençaient à être captés. Et ça faisait partie du paysage médiatique de l'époque. Il y avait une prise de conscience raciale chez moi qui s'opérait en même temps que ces événements avaient lieu. Je crois que je sentais qu'il y avait quelque chose que je devais faire. Et vivre à l'étranger était difficile. Je n'y trouvais pas de sentiment d'appartenance. C'était dur. Et au fond, j'ai compris que la Corée ne redeviendrait pas non plus mon foyer. Donc, j'avais envie de rentrer chez moi. Et chez moi, ça voulait dire l'Amérique. Et elle me manquait terriblement, malgré tout ce qui se passait sous mes yeux. Je donnais un cours de dessin quand l'annonce est tombée. Trump était bel et bien élu président. Il était 2h du matin, heure américaine. Je me souviens l'avoir vu, puis avoir diffusé en direct dans mon cours. Voilà, c'est en train de se passer.
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Je regarde autour de moi dans la salle, les visages sont fermés, graves, certains ont pleuré. Hillary Clinton a appelé Donald Trump pour concéder sa défaite. Je n'avais tout simplement pas à y croire.
- Gyun Hur
Je savais que beaucoup de gens n'étaient pas à l'aise avec la tournure des événements, parce que ça venait bousculer les normes,la continuité historique de la fabrique et des croyances autour du rêve américain.
- Archives / news
C'est le peuple qui se soulève pour dire qu'il est temps de nous écouter, dans le Michigan et le Wisconsin, et de travailler pour le peuple.
- Gyun Hur
Mais bien sûr, on n'imaginait pas que ça allait être aussi extrême.
- FRICTIONS
C'était un retour de bâton blanc contre un pays qui change, contre un président noir.
- Gyun Hur
Quand c'est arrivé, mon mari et moi, on a tous les deux senti qu'il fallait rentrer. Quand je suis revenue d'Hong Kong à cause de cette expérience en Asie et mon rapport compliqué à l'identité asiatique et américaine, j'ai commencé à m'intéresser à quelques livres sur le sujet. et l'un d'eux s'appelait littéralement Yellow, Jaune. C'était un livre qu'un professeur m'avait donné quand j'étais beaucoup plus jeune. Et je m'étais alors dit, pourquoi il me donne ça ? Parce que je suis asiatique-américaine ? L'expérience asiatique au-delà du noir et du blanc. C'était le sous-titre. Je crois que Franco avait écrit ce livre-là dans les années 70. Et moi, je l'avais ignoré parce que je m'étais sentie offensée. Bref, j'ai repris ce livre et j'ai décidé de le lire. de m'ouvrir à cette conversation, de me confronter au contexte dans lequel j'avais grandi. En 2017-2018, j'ai commencé à lire ça et à creuser cette question par moi-même, et la couleur jaune a commencé à apparaître dans mon travail de manière de plus en plus assumée. En grandissant à Kelonta, j'ai longtemps admiré, et j'admire toujours, les écrivains, musiciens et artistes noirs qui ont pris en charge ces fardeaux et ces traumatismes transmis de génération en génération pour les transformer en ce « Black is beautiful » des années 60-70. Et je me suis dit qu'à notre tour, il fallait en faire autant.
- Amenah Arman
Que Trump soit élu ? Oui, bien sûr, je déteste ça. Je trouve ça fou, je trouve ça terrible, mais je me dis aussi, oh, Harris, quelqu'un qui a soutenu un génocide. Donc, beaucoup de Palestiniens américains, beaucoup d'Arabes, beaucoup de musulmans se sont détachés de ce système parce qu'au fond, il n'a jamais, jamais été conçu pour qu'ils aient voix au chapitre, ni même pour qu'ils puissent élire qui que ce soit. Au bout du compte, pour moi, c'est presque plus facile comme ça. Certes, là-bas, chez moi, Les miens sont en train d'être éradiqués, occupés. Je l'ai vu, je l'ai vécu. Je porte déjà ce poids-là. Alors, cette Amérique-là, avec Trump, ils peuvent se la garder. Ça n'a jamais été à moi. La guerre à Gaza, au fond, ça a mis en évidence le voile qu'on avait laissé s'abattre sur nos yeux, nous, Palestiniens-Américains, et qu'on s'était installés. dans une forme de confort capitaliste, construire son business, veiller à mettre ses enfants dans de bonnes écoles, aller en Palestine de temps en temps, peut-être même y construire une maison ou s'acheter un condo là-bas. J'ai presque l'impression d'avoir été dans le coma pendant toutes ces années en Occident, et tout d'un coup, comme si quelqu'un me secouait. Attends, réveille-toi ! Et puis, sortir, voir les gens, aller au restaurant, manger parmi eux, prendre un café, entendre leurs conversations. Et moi je me dis, mais attends, qu'est-ce qui se passe ? Vous vous rendez compte que mon ADN là-bas est en train d'être effacé ? C'est comme ce que raconte Calvino dans Le Flash. C'est cette nouvelle où tout d'un coup il marche dans la rue, et puis plus rien n'a de sens, plus rien. Comme si tout avait basculé d'un seul coup.
- Walid Hajar Rachedi
Ce qui s'est passé à Gaza a été non seulement tragique, mais aussi absurde. Les mêmes écrans qu'on utilise pour travailler, s'écrire, se distraire, se sont soudain mis à charrier des images de cadavres. Un génocide se déroulait à ciel ouvert, sous nos yeux, live streamé sur nos téléphones. Les mots avec lesquels j'ai grandi, droits humains, droits internationaux, plus jamais ça, ne voulaient tout d'un coup plus rien dire. Les gentils, ne viendraient pas à la rescousse. Superman était en RTT. Et le peu de crédit moral que j'aurais voulu encore accorder aux démocraties occidentales s'était évaporé. À quoi se raccrocher après ça ? On se sent gagné par une forme d'apathie, d'impuissance. Et pourtant, il faut bien que quelqu'un se confronte à ce qui semble impossible à soutenir du regard et tente de lui donner une forme. C'est une question que les artistes portent depuis toujours. Comment continuer à travailler Merci. quand le réel lui-même commence à céder. Gune, elle aussi, s'est heurtée à une version de cette question, quand le Covid a rendu plus difficile encore d'ignorer la haine qui avait toujours été là, juste sous la surface. Quand elle a commencé à creuser la question, elle a trouvé des éléments de réponse dans les mots d'un peintre, Jack Whitten.
- Gyun Hur
Il y avait un passage de son journal, ce n'était pas du tout destiné à être publié. donc c'est quelque chose de très intime. C'est au page 18 et 19. Il écrit « L'attentat de 1963 contre l'église Baptiste de la 16e rue à Birmingham, où quatre filles ont été tuées, m'a fait basculer. Ces petites filles venaient de ma vie natale. Pour la première fois de ma vie, j'ai prouvé l'absence d'espoir. Ma grand-mère et ta disaient toujours des Blancs « Leurs enfants seront meilleurs qu'eux. Leurs enfants étaient devenus des monstres. Les peintures sont devenues violentes. » Il m'était de plus en plus difficile de maîtriser mes émotions. Même la haine était entrée dans mon vocabulaire. Honnêtement, j'étais prête à me procurer des armes et des explosifs, à retourner en Alabama et à encourager la rébellion à n'importe quel prix. Ellen Stone, mon marchand d'art, m'a hurlée dessus. « Tu es un artiste, alors décide-toi ! » Il insistait. Ma place était dans l'atelier. Mais comment justifier de rester dans l'atelier quand les gens meurent ? Que doit faire un artiste ? Qu'est-ce qui peut justifier qu'on tue, quelle qu'en soit la cause ? Ce furent, et ce sont restés, les questions les plus difficiles pour moi face à la question raciale en Amérique. Au moment où le jaune est entré dans mon travail, je réfléchissais déjà à cette question plus large de la race comme construction. Avec le Covid en 2021, être homme qui s'est mis à parler de virus chinois, cette vieille rengaine des Asiatiques vues comme des étrangers, porteurs de maladies. Avec ça, il y a eu tout un enchaînement de violences anti-asiatiques. anti-asian hate crimes. En 2021, il y avait un homme blanc qui fréquentait certains spas et qui se sentait tellement honteux de ne pas réussir à s'empêcher d'y aller qu'il est retourné dans trois de ces spas, l'un à Marietta, en Georgie, pas loin de chez mes parents, puis à Atlanta, et c'est là que les fusillades ont eu lieu.
- Archives / news
Un homme a été arrêté après la mort par balle de 8 personnes dans la ville américaine d'Atlanta. 6 d'entre elles seraient des femmes asiatiques. Les fusillades ont eu lieu dans deux spas et un salon de massage de la ville et la police cherche à déterminer si tous ces meurtres sont liés.
- Gyun Hur
Ça a été un moment charnière, où beaucoup d'Asiatiques ont senti qu'on ne pouvait plus énigrer ce qui se passait. Et puis, pour beaucoup d'entre nous, c'était des figures de mères, de tantes. L'ISPA aussi, c'est ce genre de travail qui se fait derrière des portes closes. Et comme ça touche au corps, à l'intime, ça nous a violemment secoués. Avec tout ce récit invisible autour de leur travail, de leur présence, de leur voix, dans le sud américain. dans cette épaisseur même dont parle James Baldwin. Quand je suis arrivée à Atlanta, en Georgie, j'ai compris qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il y ait de secret.
- Amenah Arman
Les bois y sont si épais. Je me suis mis à donner des consultations à des Palestiniens américains. Je me disais, je sais ce qu'il nous faut, il nous faut des lieux à nous, il faut qu'on puisse parler de tout ça. Pendant ce temps-là, moi, je faisais l'impasse sur ce que je ressentais. Alors,je me suis littéralement jetée dans le travail. Et puis tu sais, avant de devenir thérapeute, j'ai fait des études en création littéraire. Donc, quand les images ont commencé à sortir, avec toute leur réalité insoutenable, c'est là que mes deux identités, celles d'autrice et de thérapeute, se sont rejointes. J'ai commencé à passer par l'écriture, parce que dans ma pratique, la narrative exposure, il s'agit de travailler le trauma par le récit. J'ai créé un véritable fonds pour la santé mentale. Et j'ai commencé à offrir des consultations gratuites aux gens au point de me ruiner. J'en suis arrivé à un point où j'ai vraiment remis ma propre existence en question. Je me disais, est-ce que tu as encore envie de vivre ? Et puis un ami m'a fait asseoir et m'a dit, d'abord ce fonds, il faut y mettre un terme. Tu ne peux pas continuer comme ça. J'étais en burn-out financièrement et sur le plan professionnel. Et la deuxième chose qu'il m'a dite, c'était... Tu peux donner autant de sens que tu veux à des Palestiniens américains, mais ça ne fera revenir personne. Ton peuple est résilient et il n'a pas besoin que tu restes là à travailler le trauma. Il a besoin que tu fasses, que tu agisses, que tu sois. Et retrouver un sens a commencé par remettre mon égo à sa place. J'ai dû prendre du recul et me demander, aujourd'hui, dans la réalité qui est la mienne, quelles sont mes responsabilités ? Qu'est-ce qui me tient encore à cœur ? Le fait que les miennes me recadrent, prennent de mes nouvelles, me rappellent des choses sur moi que j'avais complètement délaissées, c'est comme ça que je ne dirais pas que je me suis retrouvée, mais qu'une nouvelle normalité a commencé à émerger.
- Gyun Hur
Quand je pensais aux fusillades des spas d'Atlanta, je ne savais pas quoi faire. Je pensais à ces mères, à ces tantes, qui avaient migré vers le sud des États-Unis, qui avaient passé toute leur vie et qui étaient pourtant restées complètement invisibles. Et moi, Je voulais qu'on les voit. En 2021, les deuils à la fois personnels et collectifs m'ont vraiment poussé à repenser ma pratique. J'ai alors voulu faire entrer l'eau dévédière dans mon travail, à travers des contenants qu'on puisse tenir dans les mains. Pour ce projet de deux ans intitulé « Nos mères, notre eau, notre paix » , on a décidé de fabriquer une centaine de récipients verts en forme de larmes. puis de les distribuer à des familles asiatiques américaines, ainsi qu'à des centres culturels et de défense de droits des Asiatiques américains. Tout au long de la première année, sur chaque site, on a organisé des ateliers intergénérationnels de récits visuels, ainsi que des tables rondes sur la santé mentale. Les mères de ma génération ont aussi mené leurs propres cérémonies, préparé des repas, ouvert des espaces de parole. La deuxième année, on a récupéré tous ces récipients auxquels se sont ajoutés d'autres contenants plus grands, et on a rassemblé toutes ces larmes en un seul paysage pour affronter ensemble ce que le deuil avait déposé dans chacune de nos vies.
- Amenah Arman
Quand je pense au rêve américain, d'abord je me dis, il ne t'appartient pas, parce que toi-même, tu n'as pas ta place ici. Donc pour moi, le rave américain, c'est le rêve de quelqu'un d'autre. C'est Hollywood. Tu as 100 000 dollars de dette parce que tu as deux foutus diplômes. Tu montes un business en payant Dieu sait combien d'impôts à l'État. Tu n'arrives même pas à avoir une couverture santé. Et tu ne te rends pas compte à quel point tout ça est absurde tant que tu n'as pas vu comment ça se passe ailleurs. Quand je suis allée en France, par exemple, je me suis dit, les gens sont dehors un lundi, ils vivent, ils ont l'air heureux avec ce qu'ils gagnent. Il n'y a pas cette idée, ma valeur repose sur le fait que je puisse me payer un Range Rover ou mettre mes enfants en privé ou je ne sais quoi. Pour moi, le rêve américain, pour être honnête, c'est une illusion. C'est du bullshit. Et je pense que le rêve américain est anti-humain. Et je ne veux rien avoir à faire avec ça, même si je suis plongée dedans. Et encore une fois, Inch'Allah, je ne mourrai pas avec mes prêts étudiants.
Ce qui a brisé le rêve américain de mes parents, c'est leur fixette sur le matériel. Et à la fin, au moment de leur faillite, C'est aussi ce qui les a poussés à rentrer en Corée du Sud. Mes parents, surtout ma mère, elles n'arrivaient pas à lâcher sa léchusse. Putain, je ne comprenais pas pourquoi. Elles n'arrivaient pas à s'en séparer. Ils s'accrochaient à une maison qu'ils n'avaient même plus les moyens de payer. Ils y croyaient vraiment d'une certaine façon, mais ça les a brisés. Et ça, c'est quelque chose que j'ai dû regarder en face. Puis, m'ont détachée. C'était leur histoire à eux, et moi, je ne veux pas en faire partie. Dans ma propre idée de l'Amérique, dans mes espoirs, dans mes aspirations, ce n'est pas le matériel qui prime. Si tu me disais, bon, allez, essayons d'imaginer quelque chose pour le futur. Alors ici en Georgie, dans la métropole d'Atlanta, ce qui émerge en ce moment, ça peut paraître anecdotique, mais en réalité c'est énorme. Ce sont des espaces, des tiers-lieux pour les jeunes musulmans. Il y a des coffee shops qui ouvrent, il y a des lieux où se tiennent des rencontres. Les événements pour jeunes actifs, les soirées café, les séances de sport. Donc il y a tout un écosystème qui est en train de se créer pour nous, par nous, pour qu'on puisse se sentir en sécurité. Et puis il y a aussi une vraie curiosité autour de l'islam. Même le turban est soudain devenu tendance. La modeste fashion, les vêtements amples, tout ça arrive jusque dans les défilés de mode. J'ai une fille de 13 ans, elle va à l'école publique, et la voir grandir à cette époque, franchement, c'est beaucoup plus léger, beaucoup moins inquiétant. Elle grandit dans un moment où l'on affiche son soutien aux personnes LGBT, aux musulmans, à Black Lives Matter. Alors oui, je sais bien que dans nos communautés, certains n'aiment pas être mis dans le même sac que d'autres groupes marginalisés. Mais si ça veut dire qu'on nous voit moins comme une menace, et que nos enfants ont moins de chances de l'être à leur tour, alors ça me va.
- Walid Hajar Rachedi
On ne peut pas non plus rendre l'Amérique responsable de certains comportements qu'on n'aime pas dans nos communautés. Parce que oui, ici,
- Amenah Arman
tu as la liberté de choisir. De faire de bons choix ou de très mauvais. Et c'est en ça que oui, ça reste une expérience. Et je crois que c'est quelque chose que j'apprécie ici. Wow Donc oui, il y a bien quelque chose que j'apprécie ici. Et je le vois jusque dans ma manière d'élever ma fille. Je vois bien que quelque chose ne va pas, mais je ne vais pas te forcer à m'en parler. Je vais attendre que tu trouves, toi, le courage de me dire ce que moi, je sens déjà. Disons que depuis que ma fille est entrée dans ma vie,
- Gyun Hur
je sens qu'il faut que je règle certaines choses pour qu'elle puisse avancer avec un peu plus de légèreté. Ce que j'ai le plus envie de lui transmettre, de lui offrir, c'est justement ça, une forme de légèreté, de joie, pour qu'elle puisse entrer dans l'imaginaire, dans un espace où le passé ne la retient pas. Je crois que le fait d'être devenue mère a créé chez moi cette urgence. J'ai le sentiment que si la santé et la chance me le permettent, il me reste encore 40 ou 50 ans et que je ferai de mon mieux. Mais c'est compliqué parce que je n'ai pas ma mère. Elle est repartie en Corée du Sud. Nous ne sommes plus vraiment en contact. Et dans ma vie aujourd'hui à Brooklyn, à New York, comme artiste et comme enseignante, je n'ai pas vraiment autour de moi des gens proches de ma culture. Et je sens aussi que je perds peu à peu l'envie ou la capacité ou même la volonté de lui transmettre ce que je sais. Donc, une part de ce à quoi je me confronte dans le deuil que je traverse, c'est ça. Comment est-ce que je vais pouvoir lui transmettre de souvenirs de ma grand-mère, de sa peau, des endroits en Corée du Sud où j'ai grandi avec elle, du quartier, de la soupe qu'elle préparait. Je n'ai aucun moyen de transmettre ça à ma fille. Je ne fais même pas le travail de lui transmettre la langue, parce que je parle surtout anglais. Le passé dont je me souviens n'existe plus non plus en Corée du Sud. J'y suis retournée, encore une fois, et l'endroit où j'y vais n'était plus là. Tout a été recouvert de béton. Et il y a un nouvel immeuble. Donc, cet endroit n'existe plus que dans mon imagination. Et peut-être que tout ne peut pas se transmettre. Peut-être que c'est une tâche impossible. Il y a chez les nôtres une forme de virtuosité, oui, comme une épaisseur de l'esprit qui existe vraiment. J'aimerais tellement qu'elle puisse, d'une manière ou d'une autre, s'en saisir. Nous, on appelle ça le Han, cette partie irréconciliée qui continue de nous habiter, parce qu'il y a une part très profonde de l'être qui a été blessé et qui aspire encore à quelque chose au-delà de la blessure, au-delà de ce qui a été endommagé. Et puis, elle a sa propre vie à mener, sa propre trajectoire, et moi aussi, je veux lui en donner la permission. Mais elle portera sans doute en elle ce désir-là, ce désir diffus de savoir. Et ça, je peux au moins le lui offrir. Peut-être que ça lui laissera un peu d'espace pour trouver elle-même son propre chemin. Et ce cheminement-là, cette ouverture à ce cheminement, c'est quelque chose que j'aimerais qu'elle comprenne, que c'est très propre à l'Amérique, au fond. Rien n'y est fixé d'avance. Et elle fera, elle aussi, partie de celles et ceux qui fabriquent ce récit. Qu'elle puisse se donner toute sa place dans ce qu'elle choisira de faire et dans la manière dont elle voudra vivre. Et que cela aussi puisse devenir l'un des nombreux centres possibles. Et ça, pour moi, ça a été une expérience d'une puissance incroyable. Je n'avais pas compris jusqu'à récemment que c'était aussi cela ce que la mairie pouvait offrir.
- Amenah Arman
Je crois que les gens sont de plus en plus enclins à regarder la vérité en face et simplement à accepter qu'il existe différentes identités. Donc oui, il y aura toujours la douleur du racisme, le trauma générationnel, tout ça. Mais en même temps, aujourd'hui, la majorité est plutôt du côté des identités marginalisées, avec une vraie curiosité pour d'autres façons de vivre.
- FRICTIONS
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