- Speaker #0
Grain de sable, une comédie satirique de Jean-Pierre T. Silicium. Le marché, premier épisode, le visiteur. La présidente de la République est assise à son bureau du palais de l'Elysée, renversée sur le dossier de son fauteuil. La Présidente, selon une vieille habitude, débute toujours ses journées par l'écoute de quelques morceaux de musique, choisis selon son humeur, mais souvent du blues, du rock et du jazz. Aujourd'hui, elle écoute Sing Sing Sing de Louis Prima. Carole, son assistante personnelle, entre.
- Speaker #1
Bonjour Madame la Présidente, votre rendez-vous est arrivé.
- Speaker #0
La Présidente coupe le son et retire son casque.
- Speaker #2
Pardon ?
- Speaker #1
Votre rendez-vous est arrivé.
- Speaker #2
Mon rendez-vous ?
- Speaker #1
Ce n'est pas un rendez-vous à l'agenda car votre visiteur s'est présenté comme M. Camille Claude pour un entretien privé.
- Speaker #0
Les rendez-vous privés sont habituellement accordés sans passer par le secrétariat et donc hors agenda officiel à des amis ou des proches. La présidente n'a pas le temps de demander des précisions qu'un homme entre et lui tend la main pour la saluer.
- Speaker #3
Bonjour madame la présidente.
- Speaker #0
La présidente lui serre la main. Elle n'a pas le souvenir d'avoir accordé un rendez-vous privé, ni même d'avoir jamais vu cet homme. Le visiteur est une personne qui présente bien. Il ressemble comme deux gouttes d'eau aux personnes reçues chaque jour. Costume sombre, cravate rayée, gris clair et bleu marine, sur une chemise blanche.
- Speaker #2
Je vous en prie, asseyez-vous.
- Speaker #3
Vous vous interrogez. Madame la Présidente, sur qui je suis et sur mes intentions.
- Speaker #2
En effet.
- Speaker #3
Vous pensez, qui est ce qui dame et comment est-il entré ?
- Speaker #2
Vous lisez dans mes pensées.
- Speaker #3
Vous vous questionnez sur l'intérêt de poursuivre cet entretien avec un inconnu.
- Speaker #2
Et surtout, comment l'abréger ?
- Speaker #3
Vous allez, Madame la Présidente, comprendre rapidement que ma visite est de la plus haute importance. Mais je vous rassure tout de suite, je viens dans un esprit de coopération pacifique pour parler affaires.
- Speaker #2
Remarquez qu'en lisant dans mes pensées, vous faites les questions et les réponses, c'est plutôt reposant.
- Speaker #3
Vous pensez, est-ce que la virtualité numérique ambiante ne me joue pas des tours ? Est-ce que je rêve ? Vérifions.
- Speaker #0
Le visiteur pointe du doigt, parmi trois téléphones posés sur le bureau, le téléphone rouge réservé aux alertes majeures en période de crise.
- Speaker #3
Ce téléphone va sonner. Et vous comprendrez ?
- Speaker #2
Cela m'étonnerait, c'est le téléphone qui ne sonne qu'en cas de conflit ou d'alerte nucléaire. Excusez-moi. Je vous en prie. Allô, Général Gourmalon ? Madame la Présidente.
- Speaker #0
Le visiteur s'est légèrement écarté, un petit sourire aux lèvres qui n'a pas échappé à la Présidente.
- Speaker #2
Je peux sortir si vous le souhaitez. Non, non, je vous en prie, restez. Alors, Général Gourmalon, qu'a-t-il de plus ? Pas-t-il de si grave pour que vous m'appeliez sur la ligne rouge ?
- Speaker #4
Tous nos moyens de détection, nos alertes et nos commandes du centre opérationnel des armées sont muets.
- Speaker #2
Bravo, et encore bravo, Général. C'est pour que l'armée mérite son surnom de grande muette, je suppose ?
- Speaker #4
La situation est inédite et sans précédent. Nous n'avons plus aucune information. ni aucun contact avec nos sources d'informations, unités d'écoute, radars, télescopes, ni aucune action sur nos moyens de défense.
- Speaker #2
Mais qu'est-ce que vous me dites, là ? Tout ça nous coûte assez cher.
- Speaker #4
Plus rien, madame la présidente.
- Speaker #2
Êtes-vous en train de me dire que nos ennemis, et vous passez votre temps à me dire que nous n'avons que cela, des ennemis, peuvent en ce moment faire ce qu'ils veulent sans que nous le sachions ? Nos sous-marins sont à la dérive ? Nos satellites de vulgaire frisbee incontrôlés ? Ça fait cher le frisbee, non ?
- Speaker #3
Ne la câblez pas. Je ne l'ai pas. Nous devions faire un geste pour vous convaincre. Tous les systèmes militaires du monde entier sont hors service. Les choses vont revenir dans l'ordre dans disons dix minutes.
- Speaker #4
Allô, Madame la Présidente ?
- Speaker #2
Oui, Général.
- Speaker #4
Que décidez-vous ? Sachant que nous ne pouvons même pas faire de frappe préventive.
- Speaker #2
Heureusement, Général Gourmalon. Heureusement ! Ne faites rien ! Ou plutôt allez prendre un café pour vous détendre pendant dix minutes. Et laissez-moi réfléchir.
- Speaker #4
Dix minutes ? Mais la situation est grave. Une attaque est peut-être en cours.
- Speaker #2
Je reconnais là votre optimisme naturel. Allez prendre un café gourmalon, c'est un ordre. Et rassurez-moi, la machine à café fonctionne au moins au ministère de la Défense, qui nous coûte des milliards.
- Speaker #4
Je vais voir madame la présidente.
- Speaker #3
Elle raccroche. N'ayez aucune crainte. C'est juste une petite démonstration en guise de motivation. Tous les pays connaissent le même petit imprévu, mais je doute qu'il s'en vante.
- Speaker #2
Mais qui êtes-vous ? Après votre petit numéro de télépathie, vous pouvez bloquer nos services de défense ?
- Speaker #3
Nous aurions également pu interrompre tous vos réseaux internet ou votre production d'électricité ou stopper vos transactions bancaires, mais cela aurait eu des effets collatéraux plus graves. Alors qu'une pause de quelques minutes dans vos systèmes militaires nous a semblé plus indolore et restera surtout confidentielle.
- Speaker #2
Trop aimable.
- Speaker #3
Je pense que vous avez compris. Et je vous remercie de bien vouloir poursuivre ce tête-à-tête avec les meilleures intentions du monde. Nos dirigeants sont très sensibles à l'accueil que vous nous réservez.
- Speaker #2
Nos dirigeants ? Mais de qui parlez-vous ? Qui êtes-vous ?
- Speaker #3
Je suis là en tant que représentant d'une entité et nous souhaitons vous proposer un marché qui respecte les règles du commerce équitable.
- Speaker #2
Une entité ? Un marché équitable ? Allons bon. Vous voulez dire une entreprise, une banque ?
- Speaker #3
Disons... Une autre planète.
- Speaker #2
Une autre planète ? Quelle planète ? Quand vous parlez de planète, c'est bien au sens figuré, n'est-ce pas ? La planète finance ? Pas vraiment. En fait, pas du tout.
- Speaker #3
Une autre planète, oui.
- Speaker #2
Une autre planète. De mieux en mieux.
- Speaker #3
Je viens d'une autre Terre, très loin d'ici, mais en beaucoup de points pareils à la vôtre, et créée par le même Big Bang.
- Speaker #2
Une Terre bis. Une Terre bis. Rien que cela. Je vois bien votre aspect et votre aisance dans notre atmosphère, mais votre Terre est-elle vraiment pareille à la nôtre ?
- Speaker #3
Oui et non, et ce sera l'objet de ma visite, car malgré une genèse quasi identique et de nombreux points communs, notre développement a privilégié le rationnel au détriment de l'affect. Contrairement à vous, je crois.
- Speaker #2
Aucun affect. Et alors ?
- Speaker #3
Certaines de nos propositions pourront vous surprendre, voire vous choquer. Mais laissez-moi vous présenter le contexte un peu particulier de ma démarche qui éclairera la situation. L'objet de notre marché ? Le silicium.
- Speaker #2
Le silicium. Oui, bien sûr. Très important aujourd'hui, le silicium. Et vous voulez nous en vendre ?
- Speaker #3
En acheter.
- Speaker #2
En acheter ? Vous en manquez ?
- Speaker #3
En effet, c'est une des différences entre nos deux terres. Cet élément nous manque alors qu'il est aussi nécessaire au développement de nos ordinateurs. Mais nous parlons bien d'un commerce équitable.
- Speaker #2
Bien sûr, équitable, bien sûr. Et sous quelle forme se présente le silicium que vous recherchez ?
- Speaker #3
Nous pourrions l'extraire à partir d'un de vos sables.
- Speaker #2
Ah ! En fait, vous cherchez du sable ?
- Speaker #3
Oui. Un type de sable contenant ce silicium est aussi rare chez nous qu'abondant chez vous. Et nous en avons besoin pour les mêmes raisons que vous. L'ironie de l'histoire est que, en revanche, nous avons sur notre planète à l'état naturel de l'or et d'autres matières. matériaux que vous appelez « terres rares » en grosse quantité. Un peu comme le sable chez vous.
- Speaker #2
Non mais je rêve. Vraiment. Je suis devant un extraterrestre en costume cravate, mettant à mal les centaines de livres et de films de science-fiction qui présentent des créatures visqueuses ou en inox avec un casque de soudeur, des antennes, un nez en trompette, principalement animé d'instincts guerriers pour détruire la planète Terre, en tout cas terroriser la moitié de la galaxie. Et vous ? Rien de tout cela. Vous vous débarquez comme un représentant de commerce poli pour faire du commerce équitable, de sable. Je rêve.
- Speaker #3
Et nous ne sommes qu'au début.
- Speaker #2
Bien, la plaisanterie a assez duré, mettons fin je vous prie à cette mascarade. Ah. Oui, Général, alors ?
- Speaker #4
Tout est normal, Madame la Présidente, je vous rassure.
- Speaker #2
Vous parlez de la machine à café ? Vous me rassurez, Gourmalon.
- Speaker #4
Oui, enfin non, de notre système de défense, Madame la Présidente. Mais la machine fonctionne aussi.
- Speaker #2
Quel soulagement, Général.
- Speaker #4
C'est pour l'instant incompréhensible.
- Speaker #2
J'expliquerai cela aux contribuables qui en seront ravis.
- Speaker #4
Je comprends, mais gardons ceci confidentiel pour l'instant. Nous allons chercher...
- Speaker #2
Ne cherchez pas trop, Général. Ce sont les extraterrestres.
- Speaker #4
Les extraterrestres ? Vous êtes sérieuse ?
- Speaker #2
Je plaisante, général. Je plaisante. Les extraterrestres, s'ils existent, sont forcément moins évolués que nous, qui avons des ingénieurs, des militaires de carrière, des avocats extraordinaires. Les extraterrestres n'ont ni Polytechnique ni West Point, les pauvres. Et puis, Gourmalon, rassurez-moi, vous les auriez détectés, n'est-ce pas ? Des extraterrestres débarquant sur Terre ?
- Speaker #4
Bien sûr, Présidente.
- Speaker #2
Bien sûr. Je plaisante, Gourmalon, je plaisante.
- Speaker #4
Ah oui, excellent. Bonne journée, Madame la Présidente.
- Speaker #2
Merci, Général.
- Speaker #3
Je vais vous laisser et nous reprendrons cette conversation demain, si vous le voulez bien.
- Speaker #2
Si je le veux bien, ai-je le choix ?
- Speaker #3
Non.
- Speaker #2
Je vous ai vexé avec mes propos sur les extraterrestres.
- Speaker #3
Vexé ? Non. Comme je vous le disais, nous avons fait l'économie de l'affect dans notre système, en privilégiant le rationnel. Ah, on va vous rappeler sur la ligne rouge.
- Speaker #2
Oui, Général Gourmalon.
- Speaker #4
D'après nos services de renseignement, tous les pays ont été frappés par ces pannes gigantesques. C'est incompréhensible.
- Speaker #2
Merci, Général. Cela me rassure à moitié. On en reparle bientôt. Ah, Général, ne perdez pas trop de temps à chercher la cause. Ah bon ?
- Speaker #4
Comme vous voulez, Madame la Présidente, à vos ordres.
- Speaker #2
Bonne soirée, Général.
- Speaker #3
À demain, Présidente.
- Speaker #2
À suivre.