- Speaker #0
Notre extraterrien, docteur, vient acheter une forme très spéciale de silicium qui n'existe que dans les sables purs, non pollués par des hydrocarbures, des eaux salées, donc l'acheter aux pays les plus pauvres. Ce commerce se doit d'être équitable et discret, avis de tempête géopolitique. Troisième épisode, l'immortalité. Le jour suivant, en fin d'après-midi, le docteur entre dans le bureau de la présidente, précédé de Carole.
- Speaker #1
Votre rendez-vous de 18h, madame la présidente. Vous avez encore besoin de moi ?
- Speaker #2
Non merci Carole. A demain.
- Speaker #3
Bonjour madame la présidente.
- Speaker #2
Bonjour docteur. Je vous attendais. Vous semblez fatigué. Mauvaise journée ?
- Speaker #3
Non, tout va bien.
- Speaker #2
Mal dormi ?
- Speaker #3
Non. Et d'ailleurs, la notion de repos n'a pas le même sens pour nous.
- Speaker #2
Ah ! Et ça ressemble à quoi, le repos rationnel ?
- Speaker #3
Nous avons conservé le fait de se coucher, mais plus pour le plaisir qu'il apporte que par nécessité.
- Speaker #2
Vous dormez par plaisir et non par nécessité.
- Speaker #3
Les progrès de notre médecine ont été prodigieux. D'ailleurs, puisque la discussion vient sur le sujet, nous avions pensé à un moment à en faire un moyen d'échange.
- Speaker #2
Nous vendre du sommeil comme un marchand de sable ? Vous inversez les rôles ! N'oubliez pas que c'est vous l'acheteur. Le marchand de sable qu'on prenait de sommeil, c'est moi.
- Speaker #3
Non, je pensais à la médecine.
- Speaker #2
À la médecine ? Vous voulez nous envoyer vos médecins ? Je vous préviens, ils ne seront pas conventionnés et donc leurs actes ne seront pas remboursés par la Sécurité Sociale. Je ne parle même pas du tollé des praticiens toujours très pronds à protéger leur profession. Avez-vous un ordre des médecins ? Et combien d'années pour le diplôme ? Et le tiers ? payant. Attention, on rigole pas avec ça. Notez que je serai très curieuse de voir la première grève anti-extraterriens.
- Speaker #3
Vous avez raison de me reprendre, je devrais dire la pharmacie.
- Speaker #2
Ah oui, vous commencez très fort, dites-moi. Vous pourriez nous proposer de nouveaux médicaments ? Je veux dire leur proposer aux heureux propriétaires de sable stérile de nouveaux médicaments qu'ils nous revendrait. Une bonne façon de foutre en l'air notre industrie pharmaceutique ? Attention, regrève !
- Speaker #3
Avouez que la revanche ne serait pas scandaleuse. Ces pharmaciens qui vendent à prix d'or des médicaments aux pays pauvres qui en ont besoin contre le paludisme, le choléra, maladies qui n'existent pas ou plus dans les pays. Oui, des pharmaciens.
- Speaker #2
Je connais le discours. Mais qui paierait la recherche ? Hein ? Qui ?
- Speaker #3
Nous avons en effet des médicaments. Je devrais dire traitements. Contre toutes, je dis bien toutes les maladies connues sur votre terre. Maladies répandues comme le cancer, Alzheimer, Parkinson, voire orpheline ou nosocomiale.
- Speaker #2
Eh bien, n'est-ce pas de votre responsabilité sociétale, docteur, le donneur de leçons, de nous soigner tous gratuitement ?
- Speaker #3
Non. Si nous laissons encore une fois l'affect de côté. Mais je vois que vous lâchez les groupes pharmaceutiques bien vite. Peut-être avez-vous un problème de santé particulier ?
- Speaker #2
Je vous en prie, si cette discussion qui était jusque-là ubuesque et absurde se transforme en altercation, moi j'y mets fin immédiatement.
- Speaker #3
Pas sûr. Mais là n'est pas la principale difficulté.
- Speaker #2
Ah bon ? Guérir les gens de toutes les maladies connues serait donc une difficulté ? Morale ? Éthique ? Philosophique ? Décidément, vous les extraterriens, vous avez de singuliers principes. Aucune empathie.
- Speaker #3
Aucune, en effet. Nous ne voulons pas être pris pour des dieux guérissant les gens. Ce serait plagier. Nous ne voulons pas être assimilés à des faiseurs de miracles. Mais le problème n'est pas là. Il faut penser qu'à force de soigner et guérir de toutes les maladies, on repousse l'échéance finale, la mort.
- Speaker #2
La palissade, mon cher docteur.
- Speaker #3
Ce fut une difficulté chez nous quand nous nous rendîmes à l'évidence que nous avions de moins en moins de morts par maladie et, par extension, de morts de vieillesse. Nos chercheurs ont vaincu la mort biologique par vieillissement.
- Speaker #2
Vous connaissez l'immortalité ? Incroyable ! Mais comment est-ce possible ?
- Speaker #3
Oui, vos chercheurs y travaillent activement. Petit à petit, ils s'en approchent et arriveront comme nous à guérir de plus en plus de maladies et même à repousser le vieillissement.
- Speaker #2
L'immortalité ? Vous savez, rester immortel. Immortel.
- Speaker #3
L'immortalité, la vraie, oui. Nous avons le traitement pour toutes les maladies, mais aussi contre la dégénérescence qui précède la mort.
- Speaker #2
Je comprends. Mais est-ce que les gens acceptent volontiers de ne plus mourir ?
- Speaker #3
Pardon ?
- Speaker #2
Oui, est-ce que les gens acceptent volontiers l'immortalité ? Cette idée serait très impopulaire ici en France. Attention ! Re-grève !
- Speaker #3
J'ai peur de ne pas vous suivre.
- Speaker #2
Ici, je veux dire sur Terre, nombreux sont nos concitoyens qui croient en une vie post-mortem. éternelle, nettement plus épanouie, voire plus sexy, et non en fait qu'une seule envie. Mourir et baigner enfin dans cet éternel bonheur promis et gagné à coup de sacrifice dans notre vie terrestre. Pour tout dire, je ne serais pas surprise de voir des manifestations en France pour le rétablissement de la mort naturelle et des bonnes vieilles maladies qui font souffrir et nous ouvrent, toutes grandes, les portes du paradis.
- Speaker #3
Finir sa vie en souffrant, si je comprends bien, rapproche du paradis. Intéressant.
- Speaker #2
Eh oui. Il faut redescendre sur terre, docteur. C'est une expression qui a pour la première fois toute sa pertinence avec vous. Nous sommes comme cela, nous, sur Terre, et en France, capables de protester, de défiler, voire de faire grève s'il le faut, pour demander le retour de la mort. Logique, non ?
- Speaker #0
La présidente singe un orateur lors d'une manifestation publique et le mime avec les mains en guise de mégaphone.
- Speaker #2
La mort, mes amis, est un acquis du genre humain, et je pèse mes mots. Il n'est pas question de revenir sur nos acquis. Une valeur sûre, ne pas revenir sur nos acquis. Nous ne saurions, mes amis, accepter de nous laisser dicter une vie éternelle, de façon autocratique, par l'État. Vous pouvez remplacer Ausha par le joug du grand capital ou les lobbies technocratiques. Nous ne saurions accepter de nous laisser imposer de façon autocratique par l'État l'immortalité pour tous. Et là, en général, il y a un tonnerre d'applaudissements. Et on reprend en chœur le slogan Non, non, non ! À l'immortalité ! Ou encore... Docteur ! Salaud ! Le peuple aura ta peau !
- Speaker #3
Bravo Présidente, j'adore votre spécificité française.
- Speaker #2
Ah mais attention Docteur, pas qu'en France, dans tous les pays, on ne rigole pas avec ces choses-là. Vous risquez gros, une mobilisation mondiale pour le droit de croire en la mort et donc en un monde meilleur. La bonne vieille mort, bien de chez nous, non mais alors, c'est un droit ! Je vous l'accorde, quand on ne connaît que le rationnel et pas l'affect, ça peut surprendre.
- Speaker #3
Je vois, vous avez raison. Car nous, nous n'avons pas connu l'obstacle que représentent toutes vos références à des pensées mystiques.
- Speaker #2
Pas d'obstacle mystique. Il est certain que cela doit aider, mais nous, nous n'en sommes pas là, au contraire.
- Speaker #3
De toute façon, nous avons aussi abandonné le concept de l'immortalité, quand nous avons réussi à guérir de plus en plus de maladies et à repousser le vieillissement, à augmenter la durée de vie en bonne santé, c'est-à-dire sans perte des fonctions cognitives. Et nous avons été très vite confrontés à un problème simple de surpopulation. Il a fallu se résoudre à opter pour une autre solution.
- Speaker #2
Oui, c'est logique, mais dommage.
- Speaker #3
Pour nous, oui.
- Speaker #2
Pour vous ?
- Speaker #3
Oui, pour nous. Car si nous pouvons, nous, parler d'immortalité, ce concept n'aurait pas les mêmes effets chez vous.
- Speaker #2
Et pourquoi donc, je vous prie ?
- Speaker #3
Parce que vous entretenez bien d'autres causes de mortalité que les maladies. Les guerres, beaucoup de guerres, les catastrophes technologiques, les accidents, la pollution, la famine, les armes à feu, la peine de mort, le terrorisme, qui pourraient vous épargner ce problème de surpopulation ?
- Speaker #2
Et vous, non ? Pas d'accident, pas de guerre, pas de peine de mort ?
- Speaker #3
Non, pas de penchant de vatanguerre ou de prosélite.
- Speaker #2
Pas de rabat-joie, de pisse-vinaigre ? Et oui, vous avez noté que ce penchant est bien présent sur Terre. Ça doit être génétique.
- Speaker #3
Le gène des vatanguerres ? Celui des rabat-joies ? Comme vous y allez ! Je ne vous envie pas, quel gâchis. Chez nous, que de banals accidents, seulement une chute, pas assez pour réguler la mortalité.
- Speaker #2
Il est vrai que nous, nous ne manquons pas de solutions pour finir notre vie. Enfin, surtout finir la vie des autres, en général.
- Speaker #3
Et il semble en effet qu'ici ou là, la peine de mort... où le port d'armes soit encore très populiste ?
- Speaker #2
Populaire, on dit populaire.
- Speaker #3
Ah, pardonnez-moi, populaire. Mais quelle est la différence ?
- Speaker #2
En fait, dans ce cas, aucune.
- Speaker #3
En effet, chez vous, l'immortalité médicale tempérée par le meurtre, les génocides, les catastrophes, les guerres, c'est peut-être envisageable.
- Speaker #2
Pas de guerre chez vous ? Mais quel nom donnez-vous à vos avenues, vos boulevards ? Chez nous, ce sont nos principales sources d'inspiration.
- Speaker #3
Les famines, les épidémies...
- Speaker #2
Oui, j'ai compris. L'immortalité pour tous. Donc pas de maison de retraite, pas de soins palliatifs, pas de sécurité sociale. Le rêve !
- Speaker #3
Il fut donc devenu rapidement impossible, et je fais un raccourci, de gérer cette surpopulation. Et donc il fut urgent d'abandonner l'immortalité. Pour revenir comme vous, mais pas pour les mêmes raisons. À la mort.
- Speaker #2
La bonne vieille mort naturelle, en somme.
- Speaker #3
Non, je n'ai pas dit cela.
- Speaker #2
Vous venez de dire que vous étiez revenu à la mort.
- Speaker #3
La mort, oui. Mais je n'ai pas dit naturelle.
- Speaker #2
Dois-je comprendre que vous parlez de mort non naturelle ? Chez nous, quand on parle de mort non naturelle, c'est généralement devant un juge et dans les tribunaux. Les menottes aux mains. Attention docteur !
- Speaker #3
Nous n'avions pas vraiment le choix. Nous ne pouvions plus gérer la surpopulation. Nous avions des vieux de 120 ans qui cherchaient du travail, qui retournaient à l'université, bref, qui gâchaient... la vie des plus jeunes, et surtout qui mettait en péril l'équilibre socio-économique sans renouvellement de la population. Il fallait réguler en restant rationnel.
- Speaker #2
Attendez, allez-y doucement. Passe encore pour le sable et sa dimension géostratégique, l'économie, l'immortalité, mais là, l'euthanasie, laissez-moi souffler. Vous ne vous arrêtez jamais, vous ? Ah c'est vrai, vous ne pouvez pas dormir.
- Speaker #3
Je crains que le meilleur reste à venir.
- Speaker #2
Eh bien dites donc, j'ai hâte. Je serais quand même curieuse de visiter votre planète. Enfin, pas avant de savoir comment vous gérez la fin de vie, on sait jamais. J'ai peut-être passé l'âge de l'euthanasie obligatoire.
- Speaker #3
Pas d'euthanasie, car pas de malade. On a donc proposé une fin rationnelle.
- Speaker #2
Une fin rationnelle, c'est-à-dire ?
- Speaker #3
Nous avons fixé une durée à la vie.
- Speaker #2
Non. La piqûre à 60 ans ?
- Speaker #3
Non. La mort est programmée de façon aléatoire, inconnue des gens. Ainsi, personne ne peut anticiper sa mort, mais il peut être assuré qu'elle sera rapide et indolore.
- Speaker #2
Programmer la mort ? A quel âge ? Et à quel moment programmer l'euthanasie ?
- Speaker #3
Pas d'âge fixe. Mais je le répète, il ne s'agit pas d'une euthanasie qui mettrait fin à des souffrances liées à une maladie, mais d'une mort en bonne santé, programmée dès la naissance à un âge différent pour chacun et inconnu de chacun.
- Speaker #2
Une programmation dès la naissance de chaque individu ?
- Speaker #3
Oui. Ce concept a été adopté par tout le monde, comme identique à une programmation naturelle et inéluctable, même si elle est organisée.
- Speaker #2
Mais qui programme la durée de vie et comment ?
- Speaker #3
Un produit est administré à tous les nourrissons à la naissance, comme une horloge biologique interne.
- Speaker #2
Dès la naissance, la mort est biologiquement programmée ?
- Speaker #3
Oui. Comme c'est déjà le cas chez vous, sans que vous le sachiez, vous programmez la mort en donnant la vie. Et je ne parle pas que des maladies génétiques.
- Speaker #2
Toujours pas trace d'affect, dites-moi ! Aucun passe-droit pour une personne importante, un savant...
- Speaker #3
Une femme politique ?
- Speaker #2
Oui, enfin, non. Une personne importante.
- Speaker #3
Une présidente ? Excusez-moi, je plaisante. Nous parlons de programmation dès la naissance, bien avant la carrière.
- Speaker #2
L'égalité devant la mort qui gomme les différences sociales. C'est un progrès. En général, c'est l'inverse. Les différences sociales génèrent une inégalité face à la mort ou la maladie. Et le maximum ?
- Speaker #3
Ce maximum est revu chaque décennie en fonction des projections économiques et démographiques.
- Speaker #2
Et en ce moment ?
- Speaker #3
Il n'est pas connu des personnes, pour éviter des effets que je vous laisse imaginer.
- Speaker #2
Oui, certes. En somme, nous mourons pour des raisons biologiques voire religieuses, et vous pour des raisons rationnelles voire économiques. Ce n'est pas plus engageant.
- Speaker #3
J'ai pourtant l'impression que certains meurent chez vous aussi pour des raisons économiques, non ?
- Speaker #2
Pas faux. Pas faux.
- Speaker #3
A chacun ses choix. Vous voyez, nous pouvons avoir des évolutions et des motivations très différentes et nous pouvons parfois converger sur des solutions identiques. Excepté la souffrance avant la mort.
- Speaker #2
Nous n'en sommes pas là. Nous avons déjà du mal à légiférer pour abréger les souffrances en fin de vie de façon assistée ou provoquée et selon les souhaits du sujet lui-même.
- Speaker #3
Toujours ce gène du rabat-joie.
- Speaker #2
Toujours. Qui nous pousse à empêcher les gens de décider de leur propre vie et dans ce cas-là, de leur propre mort. Mais pas seulement. Ajoutez-y les interdits religieux.
- Speaker #3
Je ne comprends pas. Ne serait-ce pas mieux d'aider les gens en souffrance à rejoindre sereinement un au-delà que les croyants présentent comme meilleur ?
- Speaker #2
C'est notre irrationalité. Un paradoxe affect rationnel de plus. On vous rétorquera que le paradis se mérite, et certains vont même jusqu'à faire de ce monde un enfer pour mériter le paradis.
- Speaker #3
Curieux.
- Speaker #2
Mais... Permettez-moi de revenir sur votre connaissance de l'au-delà, après la mort.
- Speaker #3
C'est une obsession des terriens, dites-moi. Rappelez-vous, nous vivons les mêmes instants, nous ne revenons pas du futur, nous venons du même Big Bang. Nous ne connaissons ni l'avenir, ni l'au-delà. Nous avons simplement fait des choix différents des vôtres, pris des raccourcis qui nous ont fait gagner du temps, en évitant les conflits, les guerres, les oppressions inutiles et injustes, les périodes de destruction. Nous avons évolué plus vite. Pourquoi ? Je ne sais pas. Bonne soirée.
- Speaker #1
Bonne soirée. À suivre.