- Speaker #0
Ne pas connaître l'affect a permis aux extraterriens d'éviter les guerres, les invasions, les persécutions, enfin tout ce qui relève d'un égo toxique. Ils ont pu consacrer ces budgets pharaoniques au bien-être et à la santé jusqu'à connaître l'immortalité. La présidente a expliqué que nous rendre immortels ne serait pas une bonne idée. Quatrième épisode, l'Assemblée nationale. Le matin suivant, la présidente, casque audio vissé sur les oreilles, écoute « Ascenseur pour l'échafaud » de Miles Davis. Elle voit le docteur entrer, accompagné de Carole, qu'elle n'entend pas mais qui doit dire quelque chose du genre « Votre rendez-vous est arrivé » . Elle ôte ses écouteurs.
- Speaker #1
Bonjour docteur. Bonjour madame la présidente.
- Speaker #2
Alors, cette solution pour payer.
- Speaker #1
Ah, comment payer ?
- Speaker #2
Laissez-moi deviner. Des billes comme à l'école ? Des pokémons ? Des magnets, comme on dit ?
- Speaker #1
Nous ne pouvons pas payer en monnaie locale parce que nous n'en avons pas. Nous pourrions la produire, mais il s'agirait de fausses monnaies qui dévalueraient les vôtres.
- Speaker #2
Eh bien, payer en bitcoin ?
- Speaker #1
Nous pourrions en effet créer, ou mieux, pirater une crypto-monnaie numérique totalement artificielle. Très à la mode chez vous en ce moment. Mais nous ne voulons pas ajouter à la suspicion et aux confusions ambiantes.
- Speaker #2
Alors payez en or si cela vous chante, puisque vous êtes si malin. Vous en avez, dites-vous, à foison.
- Speaker #1
Excellent, madame la présidente. Nous progressons. Il sera en effet très facile pour nous de payer en or, car comme je vous le disais, c'est un produit peu valorisé chez nous. C'est la solution la plus rationnelle qui nous est venue à l'esprit.
- Speaker #2
Très bien. Vos fournisseurs de sable nous achèteront ce dont ils ont besoin en nourriture, éducation, santé, et pour cela, nous les aiderons.
- Speaker #1
Vous oubliez les armes, Présidente. Les aider ? Les aider à consommer vos produits ? Pour produire plus, en polluant plus ? Consommer plus d'énergie fossile ? Vous savez très bien que vous appauvrissez votre terre, vous l'asphyxiez, et vous avec. Ce serait du suicide. Nous devons hélas abandonner l'or, qui aurait été bien pratique pour nous, pour passer à une autre solution. Notez que cette deuxième solution à laquelle nous avons pensé n'est pas non plus sans défaut. Mais elle est proche de celle que vous pratiquez tous les jours et donc elle serait plus facile à expliquer.
- Speaker #2
Et bien tant mieux ! Quitte à expliquer une absurdité, mieux vaut qu'elle soit simple. Il y aura plus de monde pour se foutre de nous.
- Speaker #1
Voilà l'idée. Nous pourrions payer en produits, en équipements, vous dites en biens de consommation je crois ?
- Speaker #2
Ah oui bien sûr, avec des produits plus performants que les nôtres.
- Speaker #1
En effet, nous maîtrisons par exemple parfaitement, outre les applications de la physique quantique, des matériaux révolutionnaires, des médicaments universels, la supraconductivité ou des ordinateurs télépathiques.
- Speaker #2
Impressionnant, et quoi d'autre encore ?
- Speaker #1
Mais tout ceci nous ramène au cas précédent et ne ferait qu'accroître votre consommation en énergie, alors que vous vivez déjà au-dessus de vos moyens.
- Speaker #2
D'accord, d'accord, je sais ce que vous pensez.
- Speaker #1
Peut-être. En tout cas, moi, oui. Je sais ce que vous pensez.
- Speaker #2
Je sais que vous savez. Je dois bien me rendre à l'évidence que vous êtes face à moi, bonne apparence, courtois, mais je ne sais rien de vous ni de votre Terre. Seulement que vous semblez très développé et que vous n'avez pas de problème écologique.
- Speaker #1
Nos deux Terres ont connu la même histoire, la même genèse. Nous nous ressemblons et pourtant... C'est parce que nous n'avons jamais connu l'affect et les égaux surdimensionnés que nous avons fait l'économie des dépenses militaires, pour tout miser sur la recherche pour améliorer nos vies.
- Speaker #2
Ni de budget dépendance, pas d'égaux démesurés, je sais.
- Speaker #1
Imaginez ce que vous auriez pu faire si tous les budgets militaires, depuis l'aube des temps, avaient été investis dans la recherche, le développement, l'innovation, la solidarité. Vous posiez la question du financement de la recherche pharmaceutique. Voilà un élément de réponse. Et en plus, il vous resterait de l'argent pour l'éducation, la justice, la paix, l'écologie et même pour l'entretien du patrimoine. Ou le dressage de pucerons.
- Speaker #2
Mais nos budgets sont des budgets de défense. Il faut bien assurer notre sécurité.
- Speaker #1
Aujourd'hui, bien sûr qu'avoir la capacité de se défendre est légitime. Surtout face au terrorisme et au fanatisme de toutes sortes, je vous le concède. Mais qui arme vos ennemis ?
- Speaker #2
Nous. On produit toutes les armes. Pour nous et pour nos assaillants. Armes dont la production et l'usage font vivre des millions de personnes dans le monde. Supprimez la fabrication d'armes et c'est un pan entier de l'économie qui s'écroule.
- Speaker #1
Oui, et pas que. Pardon ? Sans le gêne du vatanguerre, c'est aussi tout votre cinéma et votre littérature qui seraient dévastés.
- Speaker #2
C'est-à-dire ?
- Speaker #1
Eh bien, retirer tous les scénarii, les pièces et romans inspirés de faits de guerre ou de violence. Et c'est le cinéma, le théâtre, la bande dessinée, la science-fiction qui perdent l'essentiel de leur production, de leur inspiration. Ajoutons une grande partie de l'industrie des jeux vidéo. Alors, il vaut mieux continuer. Car tuer permet à trop de gens de vivre. C'est le paradoxe.
- Speaker #2
A propos de paradoxes, si vous avez décidé de rester mortel, n'est-ce pas là le signe de Dieu ? Il n'y a pas de mal à croire en un monde meilleur après la mort.
- Speaker #1
Ni à croire en un monde meilleur avant la mort.
- Speaker #2
Vous confirmez que nos scientifiques sont sur la bonne voie ?
- Speaker #1
Nous suivons vos progrès et vos déplacements de près. Vous êtes sur la bonne piste en effet, notamment celle de travailler ensemble sur des sujets ambitieux, fédérateurs et d'avenir. Vous êtes impressionnante quand vous travaillez ensemble. Pourquoi vous en privez si souvent ?
- Speaker #2
Vous ne direz rien de plus sur votre origine. Décidément.
- Speaker #1
Pour revenir à la discussion d'hier, votre destin vous appartient. Très sincèrement. Quel que soit votre avenir, on s'en fout un peu. Et tant que vous ne représenterez pas de menace pour nous...
- Speaker #2
Pourquoi représenterait-on une menace ?
- Speaker #1
Parce que c'est historique chez vous. Presque génétique. Toute expédition est associée à une invasion. Vous parlez bien de conquête spatiale. Conquête, du latin populaire conquesitum. Ce qui veut dire chercher à prendre. Et vous ? Non. Non ? On ne vient pas vous aimer, ni vous éduquer, ni vous civiliser, ni vous sauver, ni vous attaquer, ni nous venger. De quoi d'ailleurs ? On s'en fout. Pas d'affect, pas d'ego. On vient faire du commerce, point. Puis on repart.
- Speaker #2
C'est un peu court, jeune homme. Pas de traces alors.
- Speaker #1
Eh oui, côté traces, vos conquêtes, comme vous dites, avaient pour objectif d'en laisser des traces.
- Speaker #2
Des traces de civilisation, monsieur.
- Speaker #1
Oui, à quel prix ? Pas nous. Nous, on achète, on part, ni vu ni connu.
- Speaker #2
Facile à dire. Admettez que votre présence peut me poser des questions. Est-ce que je suis en train de rêver ? Mais je dois bien me rendre à l'évidence que vous êtes là, face à moi. Et encore, n'est-ce pas un artefact ? Une apparition ? Peut-être n'êtes-vous qu'un songe ?
- Speaker #1
Le songe du marchand de sable ?
- Speaker #2
Tiens, à propos de marchand de sable, vous êtes client, je crois ?
- Speaker #1
De silicium, en effet.
- Speaker #2
Ah oui, le commerce du silicium. Je me vois expliquer la situation à l'Assemblée nationale. J'imagine la scène.
- Speaker #0
La présidente mime son intervention devant les députés comme si elle y était.
- Speaker #2
Mesdames et messieurs les députés.
- Speaker #3
Silence,
- Speaker #2
silence. Mesdames et messieurs les députés. Je veux vous informer d'un sujet de la plus haute importance.
- Speaker #3
De votre démission ? Enfin ! Vous voulez changer le nom de la place Vendôme ? Du calme, chers collègues. Je vous en prie, Madame la Présidente.
- Speaker #2
Et bien voilà, en deux mots... j'ai été approché par un extraterrestre. Ah !
- Speaker #3
Ça fait si longtemps ! Extraterrestre, un membre de votre partie, sans doute ? Ça promet. Et les extraterrestres, comme dans les films ?
- Speaker #2
Oui. Enfin, non. Pas comme dans les films. Ceux-là sont bien habillés comme nous, enfin, comme certains d'entre nous.
- Speaker #3
On ne vous permet pas ce genre de critique vestimentaire. Et alors, ils sont comme nous, les extraterrestres ?
- Speaker #2
Oui. Enfin, non. Pas tout à fait. En fait, on dit extraterrestre, mais il faudrait dire extraterrien.
- Speaker #3
Extraterriens, Martiens, zéro immigration.
- Speaker #2
Oui ! En plus, ils sont purement rationnels.
- Speaker #3
Rationnels ? Rationnels ? Précisez.
- Speaker #2
Eh bien, ils ne veulent pas imposer leurs idées. Ils n'ont pas d'égo. Ils ne cherchent pas le conflit à tout prix. Oui, je sais, ce n'est pas facile à conceptualiser.
- Speaker #1
Pour économiser,
- Speaker #2
dépense en plus.
- Speaker #1
Je ne comprends pas. Et quel rapport, Présidente ?
- Speaker #2
Ah, je ne sais pas. Notez que moi-même, je ne comprends pas tout ce qui se dit ou se passe à l'Assemblée.
- Speaker #1
Ah bon ?
- Speaker #2
Non. C'est sûrement une réaction épidermique au mot rationnel. Allez savoir.
- Speaker #3
J'ajoute qu'ils lisent aussi dans nos pensées. Ça c'est embêtant ! Très embêtant ! On ne veut pas les voir ici. Mais comment vous le savez ?
- Speaker #2
Comment je le sais ? Parce qu'ils parlent.
- Speaker #3
Ils parlent français ?
- Speaker #2
Bah oui, français ! Je ne parle pas le COBOL ou l'HTML. Ah, et pour l'anecdote, ils viennent acheter du silicium.
- Speaker #3
Du silicium ?
- Speaker #2
Oui, ils veulent acheter pour leur puce électronique un silicium spécial. Qu'on ne trouve que dans les sables purs non pollués, donc dans les pays les plus pauvres.
- Speaker #3
En quoi cela nous concerne-t-il ? Ils veulent notre bénédiction pour faire du commerce équitable, non polluant, en payant le silicium à sa juste valeur.
- Speaker #2
Pas question, c'est une manœuvre politicienne.
- Speaker #3
Et nous sommes contre ! C'est une ligne rouge.
- Speaker #2
Ici c'est la question de l'intérêt général qui reste une notion exotique pour certains.
- Speaker #1
Une ligne rouge ?
- Speaker #2
Oui, il faut toujours une ligne rouge.
- Speaker #1
Une ligne rouge à ne pas franchir, sinon ? Sinon ? On déplace la ligne rouge. Ah bon ?
- Speaker #3
Mais comment vont-ils payer ? En monnaie de singe ? Eh bien nous sommes contre !
- Speaker #2
On ne sait pas encore. J'ajoute, pour être plus clair, que ces extraterriens ont des pouvoirs un peu... Rock'n'roll !
- Speaker #3
Des extraterriens rock'n'roll ? Ce sont des fake news !
- Speaker #2
Je sais pas... Par vous-même, ils peuvent mettre à l'arrêt l'ensemble des systèmes de défense du monde entier, ceux-là même qui ne les ont pas détectés, et mettre en panne tous les réseaux sociaux ou Internet.
- Speaker #3
Incroyable ! La panne mondiale d'Internet, c'était eux ?
- Speaker #2
Mais pas les machines à café. Les machines à café leur résistent ? Waouh, ça c'est reconnaissant ! Ah, je vous rassure, ils ne veulent pas prendre votre place. Ils ne veulent pas être des dieux ? Eh oui, ça aussi, ça peut surprendre.
- Speaker #1
Docteur ? Non. Non, je ne me vois pas leur expliquer ça, au risque de passer pour une illuminée. Bravo, Présidente. Merci pour cette session imaginaire, puisque vous n'avez pas le droit de vous exprimer à l'Assemblée nationale.
- Speaker #2
Oui, et c'est tant mieux.
- Speaker #1
On s'y voyait. Mais pour l'instant, je vous le rappelle, nous voulons œuvrer en toute discrétion. Gardons notre discussion confidentielle. Notre commerce doit rester discret.
- Speaker #2
Oui, je sais. Ne pas être pris pour des messagers. Remarquez... Si vous traitez du sable en plein désert, vous ne risquez pas de déranger beaucoup de monde. C'est un peu la définition du désert. Rien, ou presque. Mais dites-moi, rassurez-moi, je ne suis pas la seule personne dont vous pourrissez la vie. Les autres pays sont concernés aussi.
- Speaker #1
Oui, ne vous inquiétez pas. En ce moment, la même scène se répète à Pékin, Moscou, Washington, Londres, Tokyo et Berlin.
- Speaker #2
Je ne sais pas si cela me rassure, finalement. Ce serait peut-être mieux que je sois seule à délirer.
- Speaker #0
Le téléphone jaune sonne.
- Speaker #1
Vous allez bientôt avoir des nouvelles de vos collègues chefs de gouvernement.
- Speaker #2
Oui, Carole. C'est la Maison Blanche à Washington, Madame la Présidente. Très bien, je prends.
- Speaker #1
Je vous laisse, Madame la Présidente. À demain.
- Speaker #3
À suivre.