- Speaker #0
La présidente de la République française a reçu la visite inopinée d'un visiteur qui dit venir d'une terre bis, semblable à la nôtre, mais qui n'a connu comme mode de développement que le rationnel et ignore tout de l'affect. Il vient sur notre terre pour acheter du silicium, c'est-à-dire du sable. À qui et pourquoi ? Le lendemain, la Présidente est toujours à son bureau de la Présidence. Carole, son assistante, entrebaille la porte du bureau.
- Speaker #1
Bonjour Madame la Présidente, vous avez passé une bonne nuit ?
- Speaker #2
Bonjour Carole, bof.
- Speaker #1
Vous devriez vous ménager. Votre rendez-vous est arrivé, Madame la Présidente.
- Speaker #2
Merci. Dites-moi, Carole, rappelez-moi le nom de mon visiteur.
- Speaker #1
Votre visiteur s'est présenté comme M. Camille Claude. Camille est le nom de famille. Sur sa carte de visite, c'est précédé de... Docteur.
- Speaker #2
Claude Camille. Docteur Claude Camille. Ça ne me dit rien.
- Speaker #3
Bonjour Madame la Présidente.
- Speaker #2
Bonjour Docteur Camille. Je suis un peu pressée ce matin, je vous demanderai d'être bref.
- Speaker #3
Bien sûr. Je vous parlais hier de notre besoin en silicium.
- Speaker #2
Ah oui, le sable.
- Speaker #3
Ce silicium très particulier existe en effet en quantité massive sur Terre sous forme de silice, de quartz, autrement dit de sable. C'est dire que vous n'en manquez pas.
- Speaker #2
Curieux, car mon pays n'est pas le plus gros possesseur de réserve mondiale, à ma connaissance.
- Speaker #3
Pardon, je veux dire votre planète. Je ne parle pas forcément de votre pays, qui, sauf votre respect, n'est pas très représentatif, vu de chez nous.
- Speaker #2
Alors pourquoi venir m'informer de ce commerce de sable qui ne me concerne pas ? En général, les affaires se font plutôt en secret.
- Speaker #3
Je tiens à vous rassurer tout de suite sur nos intentions, qui sont honnêtes. Vous savez que la surconsommation de sable pour la construction, les routes, le béton, conduit à des surexploitations de sable pour construire des immeubles et plus à pire encore, que des sables de plage d'ici sont utilisés pour construire des îles et des plages artificielles ailleurs.
- Speaker #2
Oui, je crois savoir que c'est un marché plus ou moins mafieux.
- Speaker #3
Vous faites partie du conseil de sécurité de l'ONU que nous venons informer par souci de transparence. Pour contrôler, justement. C'est principalement à ce titre que je suis venu vous rencontrer. Car votre sable, madame la présidente, ne nous intéresse pas trop, enfin, pas du tout.
- Speaker #2
De mieux en mieux.
- Speaker #3
Nous cherchons une qualité de silicium que nous avons identifiée uniquement... dans des sables dits purs, sans contamination d'hydrocarbures, de minerais, d'eau salée ou d'eau douce, sans pollution quelle qu'elle soit.
- Speaker #2
Donc si je comprends bien, cela exclut les pays industrialisés trop pollués, les pays du Golfe trop pétroliers, les îles et rivages trop maritimes.
- Speaker #3
Oui, nous avons chez nous toutes ces autres sortes de sable.
- Speaker #2
Je comprends que cela ne concernera que les pays où il n'y a rien d'autre que du sable, des déserts stériles, que du sable quoi. D'où l'expression être sur le sable.
- Speaker #3
Oui. Des pays qui n'ont que du sable pur.
- Speaker #2
Donc les plus démunis, les plus misérables.
- Speaker #3
J'ajoute que seule une forme allotropique très particulière du silicium, contenue en très faible quantité dans leur sable, nous intéresse.
- Speaker #2
Ben voyons.
- Speaker #0
La présidente se lève et arpente son bureau.
- Speaker #3
Je reconnais volontiers le caractère un peu cavaillé de la démarche. Mais l'urgence de l'approvisionnement en silicium, donc en sable, nous a conduit à intervenir sans rendez-vous. Ça a été l'objet d'un long débat chez nous, je dois l'avouer. Mais nos historiens ont su montrer que cette technique avait été longuement pratiquée ici, lors de vos découvertes, quand les uns débarquaient chez les autres. Sans rendez-vous.
- Speaker #2
Vous faites allusion à nos grandes explorations, je suppose ? Nous n'avons pas de leçons à recevoir. Revenons, je vous prie, à notre sujet, et expliquez-moi plutôt comment vous y prendre pour exploiter notre sable, enfin, celui des autres, et finissons-en.
- Speaker #3
Pardon ? Nous proposons de ramasser le sable en surface, sans creuser, et de le traiter sur place avant le transport, qui sera à notre charge bien sûr.
- Speaker #2
À votre charge, trop aimable.
- Speaker #3
Nous nous ferons le plus discret possible. Notre prélèvement de silicium sera invisible. Très minime. Il y aura à peine moins de sable.
- Speaker #2
Et alors ?
- Speaker #3
Le problème est d'ailleurs. Notre présence pendant l'exploitation devrait être discrète. Et très sincèrement, nous ne souhaitons pas être confrontés à une médiatisation trop...
- Speaker #2
Emmerdante ?
- Speaker #3
Oui. Mais surtout, évitez les abus de langage
- Speaker #2
Oh, excusez mon écart de langage Non,
- Speaker #3
je ne parle pas de cela Mais d'un abus de langage qui nous identifierait Comment dire À des visiteurs, des apparitions Des messagers, vous voyez ?
- Speaker #2
Je vois bien en effet, oui Des messies, des envoyés de Dieu Alors que vous n'êtes que de très ordinaires extraterrestres en somme Mais ne devrais-je pas Plutôt parler d'extraterriens ordinaires Enfin ordinaires mais Ultra rationnels Oui voilà
- Speaker #3
Des extraterriens ni plus ni moins.
- Speaker #2
Oui, bien sûr. Vous êtes des extraterriens normaux, en somme, qui venez faire vos courses sur Terre et pas pour acheter n'importe quoi, du sable.
- Speaker #3
Du silicium.
- Speaker #2
Oui, pardon. Du silicium. C'est d'ailleurs beaucoup plus crédible. Des extraterriens normaux qui viennent acheter du silicium. D'ailleurs, nous-mêmes n'achetons pas des huîtres sur nos marchés, mais des austréidés. Ni des tomates, mais des Solana lycopersica.
- Speaker #3
Des acheteurs et rien d'autre. Sans message particulier, ni vu ni connu.
- Speaker #2
Ah, en revanche, ça c'est nouveau. Vous conviendrez ? que ceci nous change des visites précédentes réelles ou supposées venues du ciel, très prosélites elles. Il fallait que ça se sache de gré ou de force, et surtout de force en général. Enfin c'est ce que nous disent leurs messagers, les messagers des messagers donc. Vous me suivez ?
- Speaker #3
Nombreux sont ceux qui ont un besoin irrépressible de croire dans le divin pour transcender leur présence sur terre. Et tout ceci est fort respectable. Nous ne voudrions pas bousculer le jeu déjà complexe de croyances séculaires et ajouter à un catalogue déjà très fourni.
- Speaker #2
Fourni, encombré et pour le moins complexe, je vous l'accorde. Certes, tout ceci n'est pas dénué de sens si toutefois le début de la discussion a du sens.
- Speaker #3
Profitons-en pour revenir à l'objet de ma visite, Madame la Présidente.
- Speaker #2
Je vous écoute.
- Speaker #3
En clair, nous souhaiterions que vous nous aidiez à agir en toute discrétion.
- Speaker #2
J'ai bien compris, mais excusez ma surprise. Vous pourriez avoir le beau rôle.
- Speaker #3
Vous semblez plus surprise par l'aspect confidentiel de notre visite que par son objectif.
- Speaker #2
Ce n'est pas faux.
- Speaker #3
Vous voulez dire que c'est juste ?
- Speaker #2
Euh, non. Ce n'est pas faux.
- Speaker #3
Ce qui me surprend, et c'est amusant, c'est de découvrir que les Français privilégient souvent la négation à l'affirmation.
- Speaker #2
Ah bon ? Je n'ai jamais prêté attention. Comme ?
- Speaker #3
Vous n'êtes pas sans savoir. Vous ne serez pas venu pour rien. Il n'est pas impossible. Il n'est pas interdit.
- Speaker #2
Ah oui. Ce n'est pas faux.
- Speaker #3
Merci de m'aider.
- Speaker #2
Je dois avouer que je préfère utiliser une litote et dire « Je crains que la reprise ne soit pas pour demain » plutôt que « La crise est là » ou bien « Nous allons droit dans le mur » . Nier plutôt qu'affirmer. Un beau sujet de psychanalyse de groupe. Je suis impressionnée par votre maîtrise de notre langue. Vous parlez les mêmes langues que nous sur votre terre ?
- Speaker #3
Pour revenir au divin, nous respectons, disais-je, vos convictions qui sont d'ailleurs peut-être fondées. Qui sait ? Pas nous en tout cas.
- Speaker #2
Vous ne savez pas ?
- Speaker #3
Non. Et pourquoi le saurions-nous ? Nous n'avons aucune raison d'en savoir plus que vous sur ce sujet qui relève de l'intime. Nous sommes juste plus discrets sur nos convictions. Ce sont d'ailleurs moins les convictions elles-mêmes qui sont discutables que l'usage qu'on en fait.
- Speaker #2
Vous n'avez pas de religion ?
- Speaker #3
De religion ? Non. D'intime conviction peut-être, sûrement même. Mais la différence, c'est que celles-ci ne sont jamais mises au premier plan. C'est une affaire privée, comme la vie intime. Pas d'affect en public. Mais n'avez-vous pas en France définitivement écarté les religions de la vie publique, des affaires de l'État ?
- Speaker #2
Il paraît, mais en fait, non. En réalité, ce qui relève vraiment de l'intime chez nous, c'est plus le compte en banque. Pour le reste, au contraire, il faut que ça se sache.
- Speaker #3
La relation personnelle à un dieu est respectable et respectée, mais cette relation directe n'a pas, chez nous, besoin d'artifice, de cérémonie, de rite, de dogme, de hiérarchie, de lieu sacré.
- Speaker #2
Une société vraiment laïque.
- Speaker #3
Et rationnelle.
- Speaker #2
Pas d'église, de temple, de mosquée ou de synagogue.
- Speaker #3
Non. Même si cela a donné lieu chez vous à l'édification de pure merveille, je dois le reconnaître.
- Speaker #2
Ni prêtre, ni guide,
- Speaker #3
ni procession, ni prière, ni fête, ni commandement, ni interdit, ni punition pour reprendre vos symboles. Plus rien d'équivalent. Juste, si besoin est, la foi. A sa manière. Pour soi. Chacun pour soi. Je comprends. Nous vous avons donc contacté, vous et vos collègues étrangers, en restant discrets. Bien que vos systèmes les plus sophistiqués ne nous aient pas détectés, nous ne pouvions pas prendre le risque d'être identifiés en pleine campagne de traitement du sable.
- Speaker #2
C'est vrai. Force est de constater qu'aucun système n'a détecté la présence d'extraterrestres. Ça n'a rien de rassurant. Remarquez, on n'est déjà pas foutu de retrouver un avion de ligne qui se perd en mer. Alors repérez les extraterrestres.
- Speaker #3
Nous en reparlerons plus tard. Pour le moment, le problème le plus grave est, vous le devinez bien, ailleurs.
- Speaker #2
Ailleurs, c'est exactement l'endroit où je me trouve à l'instant, je dirais même sur une autre planète. Un extraterrestre me demande la discrète permission d'exploiter du sable, enfin celui des autres, tout en regardant ailleurs. Mais ce n'est pas le plus grand des problèmes.
- Speaker #3
Il y a en effet une autre phase délicate. Nous voulons, je vous l'ai dit, passer un marché en bonne et due forme. Et dans un marché, il faut offrir une contrepartie. Notre problème est donc aujourd'hui de savoir comment payer. Nous souhaitons payer ce sable à sa juste valeur et ne pas avoir d'ennuis.
- Speaker #2
Sa juste valeur ? Mais comment déterminer la juste valeur d'une matière aujourd'hui encore gratuite ?
- Speaker #3
Nous avons étudié vos manuels d'histoire qui documentent le sujet. Qui lors de vos conquêtes a fixé le prix du café, du sel, des épices, de l'or ? Sinon l'exploitant. Au sens propre comme au sens figuré, mais jamais les peuples autochtones. Traduisez l'exploitant.
- Speaker #2
Oui bon, ça suffit. Faites-moi grâce de vos sermons.
- Speaker #3
Je ne crois pas que vous ayez le pouvoir de mettre un terme à cette discussion. Sauf à vouloir ardemment voir vos systèmes bancaires, internet, etc. à l'arrêt. Je vous laisse imaginer, tenez, disons, dix minutes.
- Speaker #2
Général Gourmalon, je sais, nos systèmes sont encore à l'arrêt.
- Speaker #4
Vous êtes déjà informé ? Par qui ?
- Speaker #2
Je vous expliquerai plus tard.
- Speaker #4
Mais alors c'est faux, tout est en panne. Internet compris, bloquant toute transaction bancaire, clouant les avions au sol, rendant muets les médias.
- Speaker #2
Tout, dites-vous ? Même la machine à café ?
- Speaker #4
Je suis sérieux, madame la présidente. Tout. Cet idée-dit est très grave.
- Speaker #2
En effet, ça devient très grave alors. Internet, les avions, les banques passent encore. Mais la machine à café...
- Speaker #4
Le moment est grave. Que fait-on, madame la présidente ?
- Speaker #2
Que proposez-vous, général ?
- Speaker #4
Tout est à l'arrêt, comme vous le savez. Difficile d'agir dans ces conditions.
- Speaker #2
Vous avez alors votre réponse ? Rien, on ne fait rien, parce qu'on ne peut rien faire, général. Ah, c'est le moins qu'on puisse dire, général. Et d'où viendrait cette cyberattaque ? Ne soupçonnez pas, général, ne soupçonnez pas. Je pense que les choses devraient être rétablies rapidement. Rappelez-moi dès la fin de l'incident.
- Speaker #4
Bon, je vous rappelle.
- Speaker #0
La présidente raccroche le téléphone rouge et, inquiète, s'adresse au docteur.
- Speaker #2
Il faudra m'expliquer comment vous faites. Ça devient inquiétant. Nous sommes à votre merci.
- Speaker #3
Je vous l'ai dit, nous ne sommes ni belliqueux ni vindicatifs. Je sais, c'est dur à comprendre pour vous. Donc si nous arrivons à conclure notre marché, il ne vous arrivera rien. Enfin, à part quelques effets post-traumatiques suite à nos discussions.
- Speaker #2
Je n'en doute pas. Un café, docteur ?
- Speaker #3
Un café noir, s'il vous plaît. Pour vérifier si la machine fonctionne ou pour passer le temps ?
- Speaker #2
Les deux. En tout cas, ma machine vous résiste.
- Speaker #3
Parce que c'est une machine manuelle ?
- Speaker #2
Tenez.
- Speaker #3
Merci Présidente.
- Speaker #2
Ça fait pas dix minutes. Oui Général. Madame la Présidente, tout est à nouveau normal. Je sais Général. Peut-on faire un point cet après-midi ? Bien sûr Madame la Présidente. Merci. Voyez cela avec Carole. A tout à l'heure Général. Ce bref blackout total, ça va faire jaser. Ces quelques minutes vont bien faire 50 heures de direct sur les chaînes d'info, avec les inévitables experts et autres ineffables commentateurs patentés qui, tout en ne sachant rien, sont capables de parler des heures de tout.
- Speaker #3
Je crois que ce petit temps calme nous a fait du bien et que nous pouvons reprendre le cours de nos débats.
- Speaker #2
Mais qu'est-ce que vous attendez de nous alors ? Qu'on en finisse ?
- Speaker #3
On y vient, Madame la Présidente. Demain, nous aborderons la double problématique de notre commerce.
- Speaker #2
A demain, docteur.
- Speaker #3
Merci encore pour le café.
- Speaker #2
A suivre...