- Speaker #0
Un banal contrôle d'identité a failli compromettre le séjour du docteur extraterrien. Comment traiter la demande d'asile d'un extraterrien, déjà complexe pour un simpletérien ? Huitième épisode, les anté-coperniciens. Le lendemain, la présidente accueille le docteur à la porte de son bureau. Impatiente de poursuivre cet entretien.
- Speaker #1
Alors, ça avance la recherche de l'antidote ?
- Speaker #2
Bonjour, pas de nouvelles.
- Speaker #1
Et encore bravo pour hier. Magnifique ! Mais, ça va docteur ? Non, vous avez fait fort hier avec ce passeport.
- Speaker #2
Oui, une erreur d'attention.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Je vous trouve distrait ces temps-ci, comme absorbé par autre chose. Presque ailleurs.
- Speaker #2
Oui, oui, absorbé.
- Speaker #1
Vous êtes nostalgique de votre planète, docteur ?
- Speaker #2
Non, pas du tout. Je suis préoccupé.
- Speaker #1
Ah, votre permis de séjour ? En fait, où en êtes-vous ? De quel pays êtes-vous censé venir ? De quel pays connu de notre administration ?
- Speaker #2
Sur mon passeport, j'ai choisi le Japon.
- Speaker #1
Bien, je m'attendais à Vénus. Vous avez évité les pays souvent cités en ce moment, c'est bien. Mais des Japonais de naissance de type européen, ça doit être rare, non ? D'autant qu'ils n'ont jamais été colonisés.
- Speaker #2
Eh bien, on verra.
- Speaker #1
Ah, ça c'est sûr, on verra.
- Speaker #0
La présidente mime un policier contrôlant l'identité d'un passant.
- Speaker #1
Bonjour, monsieur. Police nationale, contrôle d'identité. Vous avez votre passeport, s'il vous plaît ? Merci. Vous vous appelez Camille. Claude Camille. C'est un joli nom. Et vous êtes japonais. Ou japonaise, sur la photo. C'est un nom courant au Japon, Camille ? Claude Camille ? Le Japon, vous savez, c'est beau. J'ai vu des films, c'est très beau. Ma femme et moi, on aimerait y aller. Et dites-moi monsieur, c'est une tradition au Japon de mettre la photo de sa femme sur son passeport ?
- Speaker #2
Oui, bon hier le flic qui fait le planton devant chez vous a fait du zèle pour me provoquer.
- Speaker #1
Du zèle ? C'est le mot docteur. Le flic, comme vous dites, contrôle un homme qui a un passeport japonais qui s'appelle Claude Camille avec une photo de femme. Et le flic s'étonne, il pinaille alors que rien n'est suspect. Ah les pauvres policiers, ils ont bon dos.
- Speaker #2
Ah et puis vous m'emmerdez à la fin avec vos codes patrimoniaux.
- Speaker #1
Mais vous êtes bien malade docteur. Un grand malade même, avec tous les symptômes. Mauvaise foi. irritabilité. Ah, j'oubliais, grossier. Bonne nouvelle, votre naturalisation est en bonne voie, docteur. Vous cochez toutes les cases du parfait français.
- Speaker #2
Oui, bon, excusez-moi. Je tenais à vous remercier pour votre soutien hier.
- Speaker #1
Je dois dire que je vous trouve moins rationnel ces temps-ci. A mon avis, ou oublier le Japon.
- Speaker #2
Pas brillant en effet. Je vais modifier cela. Vous avez raison, je crains d'être de moins en moins rationnel et de plus en plus intolérant.
- Speaker #1
Je ne conçois pas qu'on puisse être rationnellement intolérant.
- Speaker #2
Le microbe de l'intolérant compulsif se confondrait alors avec le microbe de l'irrationnel ?
- Speaker #1
On peut dire ça. Avouez qu'emmerder les gens c'est totalement irrationnel, non ? Et chez vous ? Rien de tout ça ? Heureux homme, heureux docteur de ne pas connaître les populismes, les errements bellicistes.
- Speaker #2
Ni l'émotion devant un tableau comme celui qui est derrière vous, ou à l'écoute d'un morceau de musique.
- Speaker #1
Vous êtes en train de me dire que chez vous, il n'y a ni peintre, ni musicien, ni écrivain, ni comédien.
- Speaker #2
Non, pas utile.
- Speaker #1
Pas utile ? Mais je ne vous parle pas d'utilité, mais d'impérieuse nécessité, de besoin, de bonheur, d'émoi.
- Speaker #2
Je comprends que cela puisse vous sembler incompréhensible.
- Speaker #1
Mais alors vous ne connaissez rien à l'amour non plus ? C'est-à-dire à l'affect, mais avec un grand A ?
- Speaker #2
En tout cas, pas selon votre définition de l'amour.
- Speaker #1
Selon notre définition ? Mais l'amour, mon ami, c'est bien plus qu'une définition. C'est un abandon, un don de soi, une joie, un orgasme. C'est irrationnel. L'amour s'impose, il ne se réfléchit pas.
- Speaker #2
C'est le prix à payer pour notre hyper-rationalisme. Il y a peu, vous regardez notre système avec envie.
- Speaker #1
Mais n'esquivez pas ma question. Connaissez-vous l'amour dans notre être ? Ses tyrannies, ses supplices, ses aberrations, mais aussi ses délices, son enivrement, ses excitations ?
- Speaker #2
Oui, je sais.
- Speaker #1
Comment ça, je sais ? Est-ce que le microbe de l'irrationnel vous aurait aussi rendu amoureux, docteur ?
- Speaker #0
Le docteur marche en regardant tout autour de lui et d'une voix douce et sereine...
- Speaker #2
J'ai beaucoup appris à regarder, sentir, goûter, écouter, lire, apprécier vos chefs-d'œuvre en peinture. théâtre, gastronomie, parfum. J'ai adoré découvrir vos monuments, vos villes et villages. Marcher dans les rues de Paris.
- Speaker #1
Alors ça, notre docteur découvre l'amour chez nous. Et de quoi, je vous prie ? D'une musique ? D'un art ? D'un lieu ? Ou de quelqu'un peut-être ? Si ce n'est pas indiscret, vous êtes bel homme.
- Speaker #2
Ce fut une grande révélation pour moi. Aimer écouter un morceau de musique, aimer regarder une toile sans raison objective, rationnelle, juste... Juste pour l'émotion.
- Speaker #1
Pleurer en écoutant une musique, une chanson, se figer devant un tableau, frissonner devant un monument. Vous comprenez pourquoi j'écoute chaque jour mes musiques préférées ?
- Speaker #2
Je comprends. Tout ceci m'était étranger.
- Speaker #1
Comment peut-on vivre sans amour et sans art ? Serait-ce indiscret de vous demander la raison de cette révélation ?
- Speaker #2
Je dois avouer que je suis revenu en grande partie pour cette raison.
- Speaker #1
Non. Vous avez découvert chez nous l'amour.
- Speaker #2
Oui, je crois.
- Speaker #1
Faitons cela en buvant un verre. Bienvenue sur notre terre. Vous voyez, on a beaucoup de raisons de se plaindre, je dirais même de flipper, mais on a l'amour, et ça, tout le monde, vous m'entendez, tout le monde peut en donner gratuitement, pas en vendre, non, en donner.
- Speaker #2
Mais l'amour, si délicieux soit-il, conduit aussi les hommes à des excès sanguinaires, par amour d'une chimère, d'un dieu ou d'un fou.
- Speaker #1
Dans ce cas, ce n'est pas de l'amour, mais de l'aveuglement. Mais dans les deux cas, c'est de l'affect, je vous l'accorde. Moi, je vous parle d'amour. Vous devriez me remercier d'avoir de l'amour pour vous.
- Speaker #2
De l'amour pour moi.
- Speaker #1
Je cherche à vous aider parce que je vous aime bien. Je vous aime bien. Point.
- Speaker #2
Ah.
- Speaker #1
Oui. Pourquoi je vous reçois, je vous écoute, pourquoi je cherche une solution à votre problème de migrants sanitaires ?
- Speaker #2
Parce que je vous propose à marcher.
- Speaker #1
Foutaise. Hier peut-être, mais aujourd'hui je ne suis plus présidente.
- Speaker #2
Excusez-moi, je vais vous quitter là, je ne voulais pas vous déranger.
- Speaker #1
Allons, docteur, à quoi jouez-vous ? Ne feignez pas de croire que vous partie, le dérangement, comme vous dites, aura cessé. Vous-même parliez d'effets post-traumatiques après nos discussions.
- Speaker #2
Et alors ?
- Speaker #1
Eh bien, je veux vous dire par là que votre situation de migrants s'impose à moi. Et que je dois y répondre malgré moi par l'affect, plus que par le rationnel.
- Speaker #2
Malgré vous ?
- Speaker #1
Je ne peux ni vous oublier, ni traiter votre cas de façon totalement rationnelle. Et vous me comprenez puisque vous êtes revenu.
- Speaker #2
En effet.
- Speaker #1
Une conduite rationnelle m'amènerait à vous renvoyer chez vous après vous avoir signifié que vous n'avez pas respecté les règles d'asile.
- Speaker #2
Comme pour tous les migrants ?
- Speaker #1
Oui. Avec la vision antéco-pernicienne prônée par les extrémistes nationalistes. On renvoie les migrants chez eux. Pour que nous soyons heureux entre nous.
- Speaker #2
La vision anté-copernicienne, je ne comprends pas.
- Speaker #1
Je veux parler d'analyse simpliste, facile à comprendre, mais fausse. Du prêt-à-penser en somme. Tenez, prenons le promeneur au milieu d'un champ. Il voit bien le soleil se lever ici, à l'est, et se coucher là, à l'ouest. Il est manifesté et évident que c'est bien le soleil qui tourne autour de lui, donc de la Terre, non ?
- Speaker #2
En première analyse seulement, mais je ne vois pas le rapport.
- Speaker #1
Eh bien, avouez qu'il sera difficile d'en dissuader le promeneur, car son observation est irréfutable, et surtout, facile à comprendre.
- Speaker #2
Facile à... à comprendre, mais fausse. Nous sommes d'accord.
- Speaker #1
Bravo. Il a fallu attendre Copernic puis Galilée et accepter de s'éloigner virtuellement de la Terre pour échafauder un modèle basé sur une vision héliocentrée de la Terre tournant autour du Soleil.
- Speaker #2
Et avoir une vision plus juste. Mais je ne vois toujours pas le rapport.
- Speaker #1
Beaucoup de gens sont des anté- coperniciens avec des jugements simplistes comme pas d'étrangers en France égale pas de problème et une vie plus heureuse pour nous.
- Speaker #2
Je comprends. Comme les promeneurs dans leurs petits environnements.
- Speaker #1
Oui. Peut-on un seul instant imaginer bloquer sereinement toute la misère du monde à nos frontières et vivre heureux ? Non, les migrants ne sont pas a priori des criminels, alors que les raisons même de leur exil sont souvent de notre responsabilité.
- Speaker #2
Comme la migration climatique. On en revient donc à notre problème et à notre marché. Nous, nous proposons de donner à ceux qui n'ont actuellement rien d'autre que l'impérieuse nécessité de venir dans les pays industrialisés les moyens de travailler, de se nourrir, de se loger et de s'éduquer chez eux.
- Speaker #1
Tout en réglant nos problèmes de pollution en généralisant l'usage de l'hydrogène. Certes, j'ai bien compris votre projet vertueux au premier degré, mais qui, sans antidote à notre microbe de l'emmerdeur, ne fera à terme que créer plus de conflits armés.
- Speaker #2
C'est à craindre. Et si nous revenions à mon problème de séjour chez vous ?
- Speaker #1
Excusez-moi, j'avais oublié. Mais il faut dire qu'avec vous, on s'ennuie pas. Je suis un peu lasse. Je vous propose d'en reparler demain.
- Speaker #0
La présidente sonne Carole.
- Speaker #2
Je comprends. Bonsoir, présidente, et merci pour cet échange fort intéressant.
- Speaker #0
Bonsoir Présidente. Docteur, je vais vous raccompagner.
- Speaker #1
Merci Carole.
- Speaker #0
À suivre.