- Speaker #0
L'antidote. La solution, vertueuse a priori, de payer les pays silicium en liquide, en hydrogène liquide, n'est pas sans conséquence. Le docteur a dû repartir chez lui, faute d'avoir trouvé une solution rationnelle. Car les pays, vendeurs ou non de sable, ne sont pas prêts pour ce marché. Sixième épisode, le virus. Un an plus tard, la présidente, ou plutôt l'ex-présidente, depuis les dernières élections perdues, mais qui selon la tradition française continue de se faire appeler présidente, est confortablement installée dans un fauteuil de son appartement parisien. Elle écoute toujours de la musique choisie selon son humeur, mais toujours du blues, du rock et du jazz. Quelques jours auparavant, elle a reçu un surprenant message du docteur Claude Camille. Celui-ci serait de retour sur Terre, et pas n'importe où, en France. Et il la sollicite pour un entretien. La présidente est intriguée par ce retour après à peine un an. Qu'est-ce que cela signifie ? Quelles sont ses intentions ? Ses interrogations rendent la présidente impatiente, et l'excite à l'idée de reprendre le cours pimenté de leur discussion, pour le moins décalé.
- Speaker #1
Bonjour Madame la Présidente. La personne que vous attendez, le docteur Camille, vient d'arriver Madame la Présidente.
- Speaker #2
Bonjour Carole.
- Speaker #0
Oui, c'est bien Carole, son ancienne assistante à l'Elysée, qui a souhaité la suivre comme directrice de la petite équipe attribuée à chaque ancienne Présidente de la République.
- Speaker #2
Merci de le faire entrer.
- Speaker #3
Bonjour Madame la Présidente.
- Speaker #2
Bonjour docteur.
- Speaker #3
Je suis très heureux de vous revoir.
- Speaker #2
Moi aussi. Mais vous le savez, vous lisez toujours dans les pensées, n'est-ce pas ?
- Speaker #3
Oui, mais ce n'est pas systématique.
- Speaker #2
Vous connaissez donc ma surprise, ma double surprise. La première, vous venez me voir alors que je ne suis plus la présidente en titre. Ceci ne vous a pas échappé, n'est-ce pas ?
- Speaker #3
En effet. Battue de peu aux dernières élections, mais battue. Aussi, ce n'est pas la présidente que je viens rencontrer, mais la citoyenne.
- Speaker #2
Merci. Et la deuxième, la plus importante... L'an dernier, quand on s'est quittés, vous aviez dit « rendez-vous dans trois ans » . M'en corriez-vous à ce point de sable ? De silicium ? Ou nos changements de société se font-ils trop attendre ?
- Speaker #3
En ce qui concerne les changements, c'est une litote. Nous en reparlerons. Mais ce n'est pas pour cette raison que je suis de retour si vite.
- Speaker #2
Heureusement, car je ne pourrai plus rien pour vous.
- Speaker #3
Ne surestimez pas le pouvoir d'une présidente, et ne sous-estimez pas celui d'une citoyenne.
- Speaker #2
À la bonne heure, je retrouve notre docteur. Alors, notre qualité de vie vous aura-t-elle manqué ? Notre vin peut-être ? Un peu. Eh bien, permettez-moi de vous offrir un verre pour fêter nos retrouvailles.
- Speaker #0
Elle se dirige vers le meuble qui sert de bar.
- Speaker #2
Tenez, un vin blanc sec. Un muscadet sur lit. Parfait. Belle couleur. À votre santé. Ah, pardon, monsieur, je suis toujours en bonne santé. C'est machinal chez nous.
- Speaker #3
Hum. Ce n'est pas de refus. Car pour faire court, de retour chez nous, mes collègues et moi-même avons, après une quarantaine, dû être isolés.
- Speaker #2
Une quarantaine, je vois. Et alors ?
- Speaker #3
Eh bien nos médecins ont identifié une maladie.
- Speaker #2
Une maladie contractée chez nous ? Cela ne doit pas être très grave, puisque vous disiez savoir guérir toutes les maladies.
- Speaker #3
Maladies connues, oui.
- Speaker #2
Vous m'inquiétez ?
- Speaker #3
Nos médecins ont détecté une maladie inconnue de nous.
- Speaker #2
Non, vous plaisantez. De quoi peut-il s'agir et de quel pays venait le porteur ?
- Speaker #3
De partout. Tous les missionnaires sont atteints.
- Speaker #2
Allons donc. Vous, par exemple, vous auriez contracté en France une maladie inconnue de vous.
- Speaker #3
Exactement.
- Speaker #2
Mais vous semblez en pleine forme, quels en sont les symptômes ? Je suis sûre que nos médecins pourront vous soigner.
- Speaker #3
Je crains que non. Il semble que ce que nous évoquions ensemble il y a un an comme un gène du vatanguer soit en fait très contagieux.
- Speaker #2
Ce ne serait donc pas génétique, mais un microbe très contagieux.
- Speaker #3
Oui, et tous ces variants, tels que le microbe de l'intolérance compulsive, ou du prosélytisme agressif, le microbe des vates en guerre, en un mot.
- Speaker #2
Le microbe de l'emmerdeur, quoi. Je crois. Tout l'univers serait donc atteint, contaminé, expliquant ainsi son omniprésence, en plus des terriens, chez les martiens, les aliens, qui, si on en croit nos auteurs de science-fiction, n'ont pas d'autre raison d'être que de venir nous emmerder.
- Speaker #3
Nos experts sont formels. Ils ne connaissent pas ce microbe. Virus, bactéries, il leur faut donc du temps pour trouver un antidote. Un vaccin ou un antibiotique.
- Speaker #2
Alors là, c'est la meilleure. Et ils vous renvoient sur Terre pendant ce temps-là ?
- Speaker #3
Exactement. C'était ça ou l'isolement. Moi, j'ai choisi de revenir.
- Speaker #2
Mais alors là, ça, c'est une très bonne nouvelle. Car si c'est un microbe, virus ou bactéries, vous pourrez nous guérir aussi. Je vous propose de fêter ça, à l'antidote. Je vous souhaite de bon cœur, meilleure santé. À notre santé.
- Speaker #3
Volontiers. À notre santé.
- Speaker #2
Merci. Et tous vos collègues ont ce même microbe ?
- Speaker #3
Non. Nos chercheurs ont déjà identifié les différentes mutations du microbe du vatanguer qui présentent des variantes comme l'intolérant compulsif à spectre étroit, thématique, par exemple contre les homosexuels, les fonctionnaires, les femmes, les étrangers, les politiques, les journalistes, les vaccins. et parfois tous ensemble, tel que l'intolérant compulsif au spectre large,
- Speaker #2
intolérant à tout. Parfois, dites-vous, souvent oui. En effet, on pourrait parler d'emmerdeur à spectre large. Ne me dites pas où on trouve de préférence ces microbes, j'ai ma petite idée.
- Speaker #3
On le trouverait souvent dans les groupes de pression, les rassemblements, les partis politiques, voire les urnes.
- Speaker #2
Les urnes ? Ah oui ? Pourtant les urnes peuvent se montrer bien stériles. Excusez-moi, un mauvais souvenir.
- Speaker #3
Les dernières élections ?
- Speaker #2
Oui. Vous disiez un microbe contagieux.
- Speaker #3
Il semble qu'un petit nombre de personnes malades puissent contaminer toutes les autres. Par simple contact.
- Speaker #2
L'intolérance contagieuse, quoi. Je ne suis pas étonnée de voir là un phénomène de groupe ou de réseaux sociaux. Et par exemple, quels sont vos symptômes ? Comment ont-ils détecté ce microbe chez vous ?
- Speaker #3
Assez vite pendant la quarantaine, nos scientifiques ont isolé mon microbe sur la base d'observation de mon comportement. C'est plutôt la souche intolérant-compulsif à spectre large. Ne jamais être content. Râler. Voir le côté négatif des choses. Toujours vouloir tout et son contraire. Forte tendance à l'universalité de façade, à importuner son voisin pour bien lui faire comprendre le bien fondé de ses positions propres.
- Speaker #2
Râler, emmerder son voisin, c'est ça. Aucun doute. C'est bien notre microbe français. Convaincu d'être le seul à penser juste. Mon pauvre ami.
- Speaker #3
Et à l'afficher ostensiblement.
- Speaker #2
Oh oui. qui se traduit par cette irrépressible envie de manifester, typiquement française, pas toujours pour convaincre, mais pour râler. J'ai quand même du mal à vous croire atteint.
- Speaker #3
Nos chercheurs vont chercher un antidote aux microbes à large spectre pour commencer.
- Speaker #2
Bonne nouvelle, docteur. Enfin, pas que vous repartiez une fois guéri, mais parce que grâce à vous, nous allons pouvoir nous débarrasser aussi de ce foutu microbe. À moins...
- Speaker #3
À moins ?
- Speaker #2
moins que vos savants, tout aussi impuissants que les nôtres sur le sujet, ne confient votre salut à des chefs religieux à qui, selon vous, revient cette tâche. Ah si, si, vous l'avez dit.
- Speaker #3
Chefs religieux ? Et ou chefs politiques ? Comme sur votre terre ? Pour montrer le chemin de la tolérance ? Est-ce bien raisonnable, Présidente ?
- Speaker #2
Non, vous voyez, cela fait peur. C'est pas gagné.
- Speaker #3
Tout cela est incertain et risque d'être un peu long.
- Speaker #2
Oui. Quelle que soit la solution, cela va prendre quand même un peu de temps, non ?
- Speaker #3
Oui, et c'est mon souci.
- Speaker #2
Si vous vous inquiétez pour le logement, je peux... comme citoyenne et amie, y pourvoir et vous aider.
- Speaker #3
Je vous remercie de votre sollicitude. Le problème est ailleurs.
- Speaker #2
Ne me dites pas qu'il s'agit d'argent. Vous êtes venu avec quelques lingots d'or, j'imagine.
- Speaker #3
En effet, je ne pense pas avoir de souci d'argent. Le problème est plus du côté, disons, administratif.
- Speaker #2
Comment ça ? Personne ne sait que vous êtes là, n'est-ce pas ? Ni ne connaît vos origines extraterrestres.
- Speaker #3
C'est bien là le problème. Je parle bien de l'autorisation administrative de séjour dans votre pays. Je me suis déjà fait contrôler par la police et ça s'est mal passé.
- Speaker #2
Vous ? Vous n'avez pourtant pas le profil du contrôlé systématique. Et alors ?
- Speaker #3
J'ai de faux papiers qui imitent à la perfection les vrais.
- Speaker #2
Je n'en doute pas, j'ai pu apprécier vos compétences. Alors où est le problème ?
- Speaker #3
Disons que je préférerais avoir une situation claire.
- Speaker #2
Claire ? C'est-à-dire de vrais papiers ? Un permis de séjour ?
- Speaker #3
Oui, j'ai besoin de vrais papiers, d'une situation régulière.
- Speaker #2
C'est bizarre parce que vous savez imiter les documents mieux que personne.
- Speaker #3
C'est très important.
- Speaker #2
Bon, admettons, je peux vous trouver un hébergement, un travail, un permis de séjour, un visa. Alors là, d'autant qu'en ce moment, vous n'êtes pas le seul à déposer une demande d'asile.
- Speaker #3
Je sais, ça risque d'être long.
- Speaker #2
Oui, très long. Car le problème d'une simple demande de visa est qu'il faut en général la faire à l'ambassade de France de votre pays de résidence.
- Speaker #3
Ambassade de France, dans mon pays ?
- Speaker #2
Dans votre cas, il faudrait commencer par créer et construire l'ambassade.
- Speaker #3
Il faut donc penser à demander l'asile étant déjà en France comme réfugié ?
- Speaker #2
Je dirais plutôt comme migrant.
- Speaker #3
Comme migrant ?
- Speaker #2
Oui. Le réfugié fuit une guerre, une persécution.
- Speaker #3
Une pandémie.
- Speaker #2
Une pandémie ? Et comment allez-vous expliquer votre maladie, je vous prie ? En disant à vos interlocuteurs que vous êtes atteint du syndrome de l'emmerdeur ?
- Speaker #3
C'est vrai, ils vont se sentir visés.
- Speaker #2
Ah non, Car les gens ne se sentent pas concernés par ce microbe. C'est une de ses particularités. Les malades sont convaincus d'être sains et que ce sont les autres qui sont touchés.
- Speaker #3
Vous avez raison, Présidente.
- Speaker #2
De plus, vous quitteriez une pandémie chez vous pour retrouver la même chose chez nous ? Pardonnez-moi, mais ce n'est plus de refuge dont on parle, mais de suicide.
- Speaker #3
Alors, disons migrants plutôt que réfugiés.
- Speaker #2
La situation de migrants n'est déjà pas enviable. Votre cas est gratiné si je puis dire.
- Speaker #3
Nous y sommes. C'est bien là le problème. Comment demander le permis de séjour ou la nationalité ?
- Speaker #2
Commençons par le permis, car pour changer de nationalité, encore faut-il en avoir une. Quoique récemment, certains aient voulu supprimer la nationalité à ceux qui en avaient une. Je dois avouer que le législateur tarde à reconnaître le droit d'asile aux extraterrestres et parfois même aux lambdas terrestres venant de pays connus.
- Speaker #3
Il faut donc que je déclare venir d'un pays connu de votre administration ?
- Speaker #2
Oui. Pour instruire le dossier d'asile, c'est mieux que d'expliquer que vous venez de Mars ou de la Voie Lactée, au pire, d'une autre terre. Je crains que l'humour des fonctionnaires de l'immigration ne soit pris en défaut.
- Speaker #3
Je comprends. Mais quel pays choisir ? Un pays en guerre ?
- Speaker #2
Non. Trop de candidats. À mon avis, et pour vous démarquer, évitez les pays qui sont en guerre, ceux qui sont victimes des épidémies, des terrorismes, des faillites, du réchauffement climatique, les dictatures.
- Speaker #3
Il reste quoi alors comme pays ?
- Speaker #2
Aucun. Non, je plaisante. Pas facile, je vous l'ai dit. Et avec vous, ce n'est pas gagné, car quel que soit votre pays d'origine, il faudra le prouver.
- Speaker #3
Oui, je sais, à part vous, j'ai peu de chances de convaincre.
- Speaker #2
Et encore moi, j'ai mis du temps à vous croire. Il aura fallu les méga-pannes mondiales. Bon, regardons les choses en face. On ne peut pas harguer d'une urgence médicale. Vous n'avez pas besoin d'hospitalisation particulière. Sinon, ce sont tous les citoyens français qu'il faudrait hospitaliser, médecins compris. Eh bien, j'attendais notre entretien avec impatience et curiosité. Je suis ravie. Pas le temps de souffler avec vous. Ça tombe bien. Je commençais à m'ennuyer un peu depuis la fin de mes fonctions.
- Speaker #3
Puis-je revenir demain en fin d'après-midi ?
- Speaker #2
J'allais vous en prier. A demain.
- Speaker #3
A demain.
- Speaker #0
A suivre.