- Speaker #0
Une vie purement rationnelle, est-ce si désirable ? Des discussions s'enchaînent sur la santé, la tolérance, Copernic, l'art, l'affect et toujours le droit d'asile, cher aux anté-coperniciens. Le dépôt d'un dossier, ça se prépare. Neuvième épisode, l'examen. La présidente écoute de la musique alors que Carole fait entrer le docteur. La présidente retire son casque audio et coupe la musique.
- Speaker #1
Bonjour présidente.
- Speaker #2
Bonjour docteur.
- Speaker #1
Qu'est-ce que vous écoutez aujourd'hui ?
- Speaker #2
Echoes of France de Stéphane Grappelli et Django Reinhardt. Un manouche et un fils d'italien, on aurait eu tort de ne pas les accueillir non ? C'est une des plus belles versions de notre Marseillaise, pour prolonger notre discussion d'hier. Au fait, toujours sans papier ?
- Speaker #1
Oui, mais j'ai appris qu'il fallait réussir un examen de citoyenneté. Alors je travaille et je ne m'attends pas à quelque chose de facile.
- Speaker #2
Bien la négation ! C'est un bon début ! Un point !
- Speaker #1
L'examen, il est difficile et je le prépare en regardant vos journaux télévisés.
- Speaker #2
Oh bravo ! Double sujet, vous parlez comme eux.
- Speaker #1
C'est-à-dire ?
- Speaker #2
Mal, comme les médias. Car je dois vous dire que le double sujet est contraire à la bonne pratique de notre langue. Un seul sujet du verbe suffit à se faire comprendre. Il n'est pas utile de dire « l'examen, il est » .
- Speaker #1
Ce ne sont pas les seuls points qui me posent problème. Il y a aussi des questions sur la société française.
- Speaker #2
Bien sûr, et cela va vous demander un petit effort. Ce n'est pas gagné. Tenez, je vous propose un petit test de citoyenneté française, de mon cru.
- Speaker #1
Ah, volontiers, je dois dire que j'apprends beaucoup à vos côtés.
- Speaker #2
Merci docteur. Venons-en à notre test de français, je veux dire de comportement français. Ah non, non, mais restez assis.
- Speaker #1
Ah, bien.
- Speaker #2
Vous devez répondre par oui ou par non.
- Speaker #1
Par oui ou par non. D'accord.
- Speaker #2
C'est un exercice d'école très prisé des journalistes qui, dans leurs interviews, pressent les gens à répondre par oui ou par non à des questions complexes. Vous pouvez accessoirement être simplement pour ou contre.
- Speaker #1
Soit, je suis prêt.
- Speaker #2
Première question. La petite entreprise à côté de chez vous se développe, exporte même, et doit donc embaucher. Vous applaudissez ?
- Speaker #1
Oui, bien sûr.
- Speaker #2
Non. Vous jalousez sa réussite, qu'elle doit sûrement à l'origine ethnique ou religieuse. de ses dirigeants, voire à des malversations, des copinages, mais pas à leur talent ou à leur courage.
- Speaker #1
Je jalouse, faute de faire moi-même ?
- Speaker #2
Bien sûr. Deuxième question. Comme français, vous souhaitez la disparition des niches fiscales qui permettent à certains de payer moins d'impôts. Oui. Non, uniquement celles des autres. Et vous vous battrez au nom des acquis pour maintenir les vôtres. Vous me suivez ? Ça dépend donc.
- Speaker #1
Mais vous me demandiez de répondre par oui ou par non. Là vous dites ça dépend.
- Speaker #2
Eh bien oui, ça dépend de moi. Non mais alors ? La mauvaise foi, ça fait aussi partie du comportement français. Je suis française, moi, monsieur. Pas vous.
- Speaker #1
C'est bizarre.
- Speaker #2
Le test est un peu complexe, j'en conviens, mais il en va de votre naturalisation. Comme français, vous pensez que vous avez un rôle à jouer dans l'amélioration de la situation de votre pays ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #2
Mais non, docteur, non. Le français ne se sent responsable de rien. Si la situation est ainsi, c'est bel et bien la faute des politiciens, de son voisin, que sais-je. Vous pouvez ajouter aussi des intellectuels, des journalistes, des lobbies. De l'Europe. D'une conspiration internationale. Ah oui, d'une conspiration de plus en plus. Ce n'est pas compliqué à comprendre, ça.
- Speaker #1
Pas facile, votre test.
- Speaker #2
Allez, on continue. Prêt ? En tant que Français, vous réclamez toujours plus de justice sociale.
- Speaker #1
Oui, bien sûr. Enfin, ça dépend.
- Speaker #2
Voilà, bien, docteur. Il y avait un piège. Oui, mais uniquement si l'on satisfait 100% des gens. Si un seul Français n'est pas concerné ou s'il est pénalisé par votre plan, alors il fera la une des journaux et plombera votre plan.
- Speaker #1
Malgré le bénéfice pour une grande majorité.
- Speaker #2
Bien sûr, il faut que ça saigne dans les médias. Il faut faire peur au quidam. Appuyer là où ça fait mal. Une autre question. La présidente propose de conduire une gestion rigoureuse. Ceci vous rassure ?
- Speaker #1
Je dirais oui. Cela me paraît rassurant. C'est synonyme de précision et de logique. Mais je sens encore le piège.
- Speaker #2
Piège, docteur. Vous faites grève et vous descendez dans la rue car le français traduira rigoureux par rigide ou austère, voire... injuste.
- Speaker #1
Le président doit proposer une gestion non rigoureuse ?
- Speaker #2
Ah non, vous le faites exprès, ce sera mal interprété.
- Speaker #1
Ah, aussi ?
- Speaker #2
Mais oui, vous serez accusé de malversation et de laxisme.
- Speaker #1
Ah oui ? Et donc, que proposer ?
- Speaker #2
Eh bien, vos opposants politiques, les commentateurs, les experts, vous expliqueront qu'il faut mener une politique juste et équitable dans l'intérêt de tous, basée sur la confiance et la croissance retrouvée.
- Speaker #1
Et ça marche, ce verbiage ?
- Speaker #2
Oui. Enfin, jusqu'au lendemain de l'élection. Pour ceux qui votent, car il y a une grande partie des gens qui regardent. aussi s'abstiennent, critiquent. Vous me suivez ? Toujours pas ? Bon. Revenons au test et attention à l'extradition. Une autre question. Je prends un exemple, un fait d'hiver tragique. Un pot de fleurs tombe du deuxième étage sur la tête d'un passant. Cela a deux conséquences logiques immédiates. Lesquelles ?
- Speaker #1
L'arrivée des secours.
- Speaker #2
Bien ! Facile, un demi-point. Allez. Et après ?
- Speaker #1
Je demande aux gens de faire attention à leur pot de fleurs.
- Speaker #2
Oh là là, mais non ! Responsabilisez les gens, vous n'y pensez pas. Tenez, quand on trouve une bouteille en plastique dans la mer, on accuse le plastique, et non la main qu'il a jetée là. Vous n'êtes pas prêt, docteur. Concentrez-vous.
- Speaker #1
Ok, mais qu'est-ce qu'il fallait répondre ?
- Speaker #2
Premièrement, vous participez à un défilé, voire à une grève, surtout si le passant est d'une communauté à fort pouvoir de nuisance, pour crier qu'on est contre la chute de peau de fleur, et donc contre le laxisme d'État. Normal et surtout très utile. Bref. Deuxième conséquence logique...
- Speaker #1
Je sais, on demande de fixer les pots de fleurs au balcon.
- Speaker #2
Non, non. Corollaire du point précédent, pour calmer les esprits, vous demandez une loi pour punir les pots de fleurs qui tombent. Car le citoyen demande à l'État de l'empêcher d'acheter des produits toxiques, dangereux, contrefaits, frelatés, sans jamais se responsabiliser.
- Speaker #1
Une forme d'infantilisation, une vision anté-copernicienne. C'est demander la condamnation du couteau retrouvé planté dans la poitrine de la victime et non celle de son assassin.
- Speaker #2
Voilà. Il faut donc punir les pots de fleurs.
- Speaker #1
Punir les pots de fleurs ou les empêcher de tomber ?
- Speaker #2
Punir les pots de fleurs. Il est plus facile de gérer les conséquences que de traiter la cause. En tout cas, c'est plus médiatique. Ce sont les lois dites antalgiques. Sur un autre sujet, certains vous expliqueront qu'il faut plus de prisons, plus de polices, pour lutter contre la délinquance croissante, alors que la logique voudrait qu'on éduque mieux les gens, pour réduire le nombre de délinquants.
- Speaker #1
Cela semble plus rationnel.
- Speaker #2
Ces lois ne servent à rien, mais calment les gens. On traite la douleur, pas la cause. Plus rapide que d'éduquer ou de responsabiliser. Mes chers. Car quand on vote des lois pour punir les peaux de fleurs, il faut créer une police pour verbaliser les peaux de fleurs, et il faut des tribunaux pour juger les peaux de fleurs qui tombent,
- Speaker #1
et des avocats pour défendre les peaux de fleurs. Nous sommes loin du oui ou non.
- Speaker #2
Hop hop hop, pas d'excuses. Vous êtes en examen. un examen, docteur.
- Speaker #1
Quoi ? Vous m'arrêtez ?
- Speaker #2
Mais non. Je vous rappelais simplement que vous passiez un examen de citoyenneté.
- Speaker #1
Je dois donc injecter une dose d'affect.
- Speaker #2
En fait, docteur, il n'y a pas d'intérêt général cohérent, mais seulement des intérêts particuliers divergents. C'est rationnel versus affect.
- Speaker #1
Après tout, le plus simple serait que je soigne les Français.
- Speaker #2
Ça simplifierait considérablement les choses. Mais vivre sur notre terre, et plus spécialement en France, ne vous poserait pas de problème ?
- Speaker #1
De problème ? Au quotidien ? Non, d'adaptation sociologique sûrement.
- Speaker #2
Venant d'une terre vertueuse à plus d'un titre, n'y a-t-il rien qui vous effraierait chez nous ?
- Speaker #1
À part le virus, vous voulez dire ? Peut-être le réchauffement climatique ?
- Speaker #2
Vous ne croyez pas au succès des accords internationaux sur le climat ?
- Speaker #1
C'est vous, collectivement, qui n'y croyez pas. Je dirais qu'il s'agit comme des lois d'accord anthalgique. Ça ne guérit pas, mais ça soulage sur le moment.
- Speaker #2
Vous ne nous croyez pas capables de contenir le réchauffement climatique.
- Speaker #1
Qui pourrait y croire ? Quand par exemple vous ouvrez ou réactivez des mines de charbon, vous continuez ici ou là à encourager une agriculture polluante, à construire des centres de calcul pour répondre à la croissance du numérique. Tenez, si demain la France et même l'Europe n'émettaient pas de CO2, le réchauffement climatique n'en serait pas sensiblement changé et vous termineriez le siècle à plus 3 ou 4 degrés.
- Speaker #2
Vous n'êtes pas très optimiste, dites-moi.
- Speaker #1
Optimiste, pessimiste, ce sont des notions purement affectives. Moi, je vous parle de fait. Une décroissance économique la plus radicale ne pourrait qu'à peine retarder l'issue.
- Speaker #2
Vous irez expliquer ça aux écologistes. En tout cas, je suis bien contente de ne pas avoir à le faire, car eux parlent d'urgence.
- Speaker #1
À propos d'urgence, il faudrait parler du développement de l'intelligence artificielle, qui, enveloppée d'affects, va rapidement vous pourrir la vie.
- Speaker #2
Quel suspense ! Nous ne savons pas quel fléau viendra à bout de notre civilisation. Le réchauffement climatique ou les dérives de l'intelligence artificielle.
- Speaker #1
Rassurez-vous, dans les deux cas, le pire n'est jamais certain. Ces deux fléaux possèdent en eux leur propre antidote.
- Speaker #2
Enfin, une bonne nouvelle. J'ai hâte de connaître votre scénario.
- Speaker #1
Savez-vous pourquoi les vins ne font jamais naturellement plus de 18 degrés ?
- Speaker #2
Vous avez aussi le sens du contre-pied, vous apprenez vite. Mais je vois pas le rapport. Parce que tout le sucre a été transformé en alcool par fermentation, je suppose ?
- Speaker #1
En partie seulement, oui. Si le taux de sucre est trop faible. Mais aussi parce que les bactéries responsables de la fermentation alcoolique sont tuées par... l'alcool qu'elles produisent. Donc, par leur propre production. Fin de la réaction.
- Speaker #2
Vous voulez dire que la pollution s'arrêtera quand le pollueur, l'espèce humaine, sera décimé par sa pollution. Cesser de polluer en disparaissant. En disparaissant. L'espèce humaine. Fin de la récréation.
- Speaker #1
Disparaître ou simplement rétrécir. Quoi qu'il arrive, il y aura, vous ne l'ignorez pas, toujours un équilibre. Le problème est de savoir si l'espèce humaine fera partie de ce futur équilibre.
- Speaker #2
Merci de vos encouragements. Et pour l'intelligence artificielle ?
- Speaker #1
Que vous appelez à tort l'intelligence artificielle, IA. Vous devriez dire AI pour aide à l'intelligence, en lieu et place de IA.
- Speaker #2
Oui, vous avez raison. Nous devrions même dire AIH pour aide à l'intelligence humaine.
- Speaker #1
Oui, c'est une aide à l'intelligence humaine. qu'elle soit vertueuse et créatrice ou malveillante et délétère. Le I d'intelligence doit changer de camp pour passer de la machine qui ne demande rien à l'humain.
- Speaker #2
Une aide rationnelle en somme. Le danger venant de sa composante humaine.
- Speaker #1
Tout à fait. Mais on peut imaginer le cas où l'intelligence humaine serait non pas aidée mais contrôlée. Un CIH donc.
- Speaker #2
Un contrôle de l'intelligence. Ça fait peur dites moi.
- Speaker #1
Sauf si pour la bonne cause le CIH empêchait un chef d'état de déclencher le feu nucléaire en en calculant instantanément le nombre de victimes.
- Speaker #2
La machine comme censeur de la maligneté humaine ? L'antidote à une naïhage diabolique ? Un substitut aux religions ? Une machine qui nous veut du bien ? Ça nous changerait des habituels scénarii catastrophes de science-fiction.
- Speaker #1
Si vous voulez.
- Speaker #2
Mais si la machine peut nous éviter les pires décisions, n'est-ce pas là alors... Une forme d'intelligence ?
- Speaker #1
Non, toujours pas. Car dans le contrôle, et non dans la création.
- Speaker #2
Tout ceci me donne le vertige. Je vais y repenser. A bientôt, docteur.
- Speaker #1
Je comprends. Nous reprendrons tout cela demain. Calmement. Bonsoir, madame la présidente.
- Speaker #2
Bonsoir, docteur. à suivre