Speaker #0Bienvenue sur Ausha Science, le podcast. Je suis Valentine Filleul, docteur en psychologie sociale et médiatrice scientifique. Ici, on explore les relations que nous entretenons avec les autres animaux. des liens qu'il nous appartient de décrypter, afin de dessiner les contours d'un monde plus harmonieux, où chaque être vivant est traité avec égard et bienveillance. Bonne écoute. Bonjour à toutes et à tous, dans ce nouvel épisode, j'ai choisi d'aborder un sujet, hélas un peu à la mode je dirais, en tout cas dont on entend pas mal parler dans les médias ces derniers temps, c'est le syndrome de Noé. Vous savez, ce sont ces faits divers dans lesquels on découvre que des individus humains recueillent un grand nombre d'animaux dans des conditions souvent terribles. Ce n'est pas un article à proprement parler que je vais désosser aujourd'hui, mais un mémoire universitaire que j'ai réalisé dans le cadre du diplôme d'Université Animaux et Sociétés de l'Université de Rennes II, qui est dirigé par Émilie Dardenne. Et au passage, j'ai adoré cette formation, donc j'en profite ici pour le souligner. Alors pourquoi avoir choisi ce sujet ? Déjà parce que ça m'a toujours intriguée de savoir quand est-ce qu'on basculait dans le côté obscur entre guillemets de la protection animale, dans le sens où quand on est sensible aux animaux, on aurait envie de tous les aider, de tous les sauver, et je me demande à quel moment on se laisse déborder par les événements. J'avais envie de savoir ce qu'il y avait derrière d'un point de vue disons plus clinique. Et aussi comme je le disais, on en entend pas mal parler dans les médias, Arte y a consacré tout un documentaire il y a quelques mois. On a des articles de presse qui relatent des situations qui font penser au syndrome de Noé quasi toutes les semaines. Et moi ce qui m'interpelle, c'est à la fois le ton utilisé par les journalistes, mais aussi par les internautes qui vont soit exprimer des opinions très accablantes, très accusatrices envers les potentiels accumulateurs, ils sont vraiment traités comme des monstres, et d'autres internautes au contraire se montrent presque compatissants avec des commentaires du style c'est pas de sa faute il est malade c'est une maladie etc. Donc moi ça a suscité ma curiosité, j'avais vraiment envie de pouvoir creuser le sujet pour mieux le comprendre. Et justement, en commençant à creuser le sujet, je me suis rapidement aperçue que finalement, même du côté de la psychiatrie, il n'y avait pas tant de choses que ça, et surtout vraiment peu de matière en français. Et donc comme ça, il y a tout un tas de questions que j'ai listées et auxquelles j'ai souhaité répondre, un petit peu pour casser les idées reçues qu'on peut vite se faire quand on entend parler de ce genre d'histoire. Et je vais vous livrer ici les bribes de réponses que j'ai trouvées. Encore une fois, c'est un épisode très dense, assez long. Donc je vous l'ai scindé en trois parties. Dans la première partie, on va voir ensemble comment on passe de l'Arche de Noé au syndrome de Noé. On va définir ce syndrome, essayer de voir comment il apparaît. Dans la deuxième partie, on abordera les moyens pour le prendre en charge, tant sur le plan juridique que médical. Et dans la troisième partie, je vous livrerai mes remarques un petit peu plus personnelles et les pistes de réflexion. qui me semblent les plus pertinentes pour améliorer la considération de ce trouble. Je pense que cet épisode, il peut intéresser bien sûr les personnes qui sont sensibles à la cause animale, à la protection animale de manière générale, mais je l'ai aussi réalisé en pensant à certains auditeurs, certaines auditrices, notamment celles et ceux qui peuvent se retrouver confrontés à des cas de troubles d'accumulation d'animaux au cours de leur vie professionnelle, que ce soit des personnes du corps médical, des psychologues par exemple, des psychiatres. ou des personnes du secteur judiciaire qui vont être amenées peut-être un jour à prendre des décisions sur de telles situations, ou bien aussi des personnes qui œuvrent au sein d'associations de protection animale et qui chercheraient à pouvoir mieux déceler, mieux comprendre et peut-être mieux intervenir quand elles se trouvent confrontées à ça. Petit avertissement, dans l'épisode on va aborder des situations de souffrance animale, de maltraitance, des situations de souffrance et de détresse psychologique humaine, donc... Prenez vos dispositions si jamais vous pensez que ces sujets pourraient vous heurter. Donc voilà pour le menu du jour, et sans plus attendre, je vous propose de commencer par faire un bref retour historique. Alors est-ce que le syndrome de Noé est un phénomène récent ? Et bien a priori non, puisque des cas de personnes détenant un grand nombre d'animaux dans des conditions insalubres sont rapportés depuis plus de 150 ans. L'un des premiers cas à être documenté, c'est l'histoire de Marie Chanterelle, qui a été relayée dans le Times en 1855. Cette dame, elle a été accusée d'avoir gardé chez elle plusieurs dizaines de Ausha et de chiens dans des conditions insalubres, et elle a été condamnée à payer pour ses actes. On fait maintenant un saut dans le temps, on arrive dans les années 80, et c'est à partir de ces années-là, aux Etats-Unis, qu'on commence à parler sérieusement de ce type de cas. Les médias vont s'emparer du sujet à ce moment-là. Et finalement, 20 ans plus tard, au début des années 2000, on définit enfin officiellement, pour la première fois, le syndrome de Noé, qu'on appelle d'abord accumulation compulsive d'animaux, puis trouble d'accumulation d'animaux. Et tout au long de l'épisode, je vais utiliser ces dénominations de syndrome de Noé ou de trouble d'accumulation d'animaux de manière interchangeable. À cette période-là, on a un certain Gary Patronek, qui est professeur en sciences vétérinaires, et qui va d'ailleurs consacrer sa carrière, entre autres, au syndrome de Noé. et qui nous dit que le syndrome de Noé concernerait les personnes qui accumulent un grand nombre d'animaux sur le long terme, qui n'arrivent pas à subvenir à leurs besoins, qui ne parviennent pas à agir face à des animaux blessés ou aux effets négatifs de l'accumulation sur leur propre bien-être et sur celle des autres membres de la famille, qui sont dans le déni de cette incapacité à fournir des soins aux animaux, et qui accumulent en raison d'impulsions non contrôlables. Donc voilà, on pose des critères sur ce trouble, on arrive à le caractériser. Et finalement, depuis 2013, donc vous voyez, c'est quand même pas si vieux que ça, on a enfin une reconnaissance officielle du trouble d'accumulation d'animaux dans le DSM. Et le DSM, c'est le manuel de référence internationale de psychiatrie. En fait, dans ce manuel, le trouble d'accumulation d'animaux, il est présenté de façon très vague, on va dire, comme une sous-catégorie du trouble d'accumulation général, c'est-à-dire des personnes qui vont accumuler des objets, et qu'on appelle souvent le syndrome de Diogène. Donc comme ça, on a une définition très générale du trouble, mais là où ça devient intéressant, et je vais dire même selon moi problématique, c'est que la littérature scientifique sur le sujet, elle, elle distingue trois types d'accumulateurs d'animaux. Les soignants dépassés, les accumulateurs sauveteurs et les accumulateurs exploiteurs. Je vais y revenir et vous allez voir, ils n'ont finalement pas tant de choses que ça en commun les uns avec les autres. D'abord, quand on s'intéresse aux soignants dépassés, là, on parle de personnes qui... par amour ou par attachement aux animaux, vont se retrouver progressivement submergés par une situation jusqu'à arriver à un point de non-retour, à une situation complètement hors de contrôle, parce que trop d'animaux, pas assez de place, pas assez de moyens. Et petit à petit, on assiste à une détérioration des soins apportés aux animaux. Donc ces personnes vont généralement avoir tendance à minimiser les problèmes de soins qu'elles peuvent rencontrer. C'est souvent le cas de personnes qui sont très bienveillantes au départ. qui se lancent dans un projet de refuge ou de sanctuaire pour animaux, et puis, petit à petit, la situation dérape. Elles vont soit avoir du mal à dire non quand on leur demande de l'aide pour prendre en charge un animal en détresse, soit tout simplement se retrouver avec de plus en plus d'animaux du fait qu'elles ne les stérilisent pas. Le deuxième type d'accumulateurs, ce sont ce qu'on appelle les accumulateurs sauveteurs. Je pense que c'est ce qu'on voit le plus dans les médias. Ces personnes, elles se perçoivent comme des missionnaires, Leur objectif, c'est de sauver tous les animaux qu'elles croisent, coûte que coûte. Et d'ailleurs, elles recherchent activement à recueillir ou à acquérir des animaux, avec la conviction qu'elles seules peuvent leur offrir les soins qu'ils méritent. Ce sont des profils qui rejettent totalement l'euthanasie, même dans des cas extrêmes, et qui typiquement sont dans un profond déni du tort qu'elles causent. Pour moi, ce profil d'accumulateur, c'est celui qui représente le mieux les définitions officielles du trouble d'accumulation d'animaux. Enfin, le troisième type d'accumulateurs, ce sont les accumulateurs exploiteurs. Et là, on change complètement de registre. Contrairement aux deux autres profils, ces personnes-là, elles, elles ne sont pas animées par des intentions bienveillantes envers les animaux au départ. Ce qui les motive, ce sont les gains financiers qu'ils peuvent tirer de l'exploitation des animaux. Ils vont par exemple solliciter des fonds destinés à la protection animale, mais de manière totalement illégitime. Et évidemment, cet argent ne va pas servir à prendre soin des animaux loin de là. Ces accumulateurs, ils se démarquent aussi par leur profil psychologique. On parle ici de personnes souvent sociopathes, ou qui présentent de graves troubles de la personnalité. Ce sont des individus qui ne manifestent aucune empathie, ni envers les animaux, ni envers les humains. Ils restent complètement indifférents face aux souffrances qu'ils causent. Ils sont animés par un besoin de domination. Et ce qui les rend encore plus difficiles à cerner, c'est leur charisme. Ce sont généralement des personnes très sûres d'elles, extrêmement éloquentes. capables de manipuler leur entourage, et c'est justement grâce à cette éloquence qu'elles parviennent à se faire passer pour compétentes et fiables, que ce soit auprès du public, des médias ou même des autorités judiciaires. Quand elles se sentent menacées, par exemple lorsqu'une enquête est ouverte sur leur activité, leur réaction est souvent marquée par une hostilité très forte, elles vont tout faire pour maintenir leur contrôle sur les animaux qu'elles exploitent, et donc ce sont des profils résistants à toute forme d'intervention. Donc au final... Quand on prend du recul, on se rend compte que dans le cas des soignants dépassés et des accumulateurs-exploiteurs, il y a quand même un décalage entre leurs caractéristiques et les caractéristiques mentionnées dans les définitions officielles du trouble. A ce stade, peut-être que vous vous posez la question, parce que je sais que quand ça m'est arrivé de dire autour de moi que je travaillais sur le syndrome de Noé, c'est souvent la première question que les gens me posaient, c'est à partir de combien d'animaux on peut considérer qu'il y a la présence du trouble ? Alors je ne vais pas faire durer le suspense bien longtemps, il n'y a pas de seuil limite à ne pas franchir en termes de nombre d'animaux. Par contre, des chercheurs ont mis en évidence que des gens qui vivaient avec 20 Ausha présentaient des profils psychologiques plus proches d'accumulateurs avérés sur le plan clinique, que de personnes non-accumulatrices. Mais alors justement, qui sont ces accumulateurs d'animaux ? Quelles sont leurs caractéristiques ? Quand on parle d'accumulation d'animaux, l'image qui revient souvent, c'est celle de la fameuse dame Ausha, cette femme âgée, célibataire, qui vit seule avec tous ses Ausha. Mais est-ce que cette image correspond vraiment à la réalité ? Eh bien, c'est pas totalement infondé, mais pas tout à fait exact non plus. En fait, le trouble traverse... Toutes les frontières démographiques et socio-économiques, ça peut toucher tout le monde. Malgré tout, effectivement, les femmes sont un peu plus représentées, les seniors également, et ceux qui n'ont suivi que l'enseignement scolaire obligatoire. Sur le plan professionnel, ce sont généralement des personnes qui ne travaillent pas. Mais attention, toutes ces données, elles viennent d'études scientifiques majoritairement conduites aux Etats-Unis, aucune en France, donc potentiellement il y a des différences culturelles qui sont possibles. Essayons maintenant d'analyser plus précisément les caractéristiques psychologiques qui ressortent chez les accumulateurs d'animaux. De manière générale, des recherches ont d'abord mis en évidence que les accumulateurs présentaient des niveaux élevés de déficit cognitif, notamment sur tout ce qui va être mémoire visuelle, prise de décision, traitement des informations, etc. Et là encore, moi je mets un petit bémol ici à l'absence de distinction entre les différentes typologies d'accumulateurs. Ce sont des personnes qui ont tendance à fuir les difficultés, qui ressentent une forte anxiété, qui ont un sentiment d'insécurité quasi permanent, qui ont une peur très forte de l'abandon et qui vont parfois adopter des comportements immatures. On sait aussi que 3 accumulateurs sur 4 ont des troubles de l'humeur, 1 sur 2 souffrent d'une dépression majeure et 20% ont des TOC. Ce trouble, il peut aussi être associé dans une moindre mesure à des troubles bipolaires, à des crises de panique. à un syndrome de stress post-traumatique ou bien encore à des troubles alimentaires. Pareil, j'aimerais vous donner une idée de la prévalence, mais là aussi, c'est un sacré challenge. Il n'y a pas de système centralisé pour répertorier les cas. En plus, c'est un phénomène très stigmatisé, donc les gens qui en souffrent ont tendance plutôt à se cacher. Donc c'est à peu près certain que ce que l'on voit dans les médias, par exemple, c'est seulement une partie de l'iceberg. Et à contrario, on peut avoir des données qui nous viennent de rapports de justice, mais là, on peut se trouver confronté au problème inverse. c'est-à-dire à des chiffres peut-être gonflés, parce que comme on le verra tout à l'heure, quand dans un dossier juridique on pose le diagnostic trouble d'accumulation d'animaux dans le cadre de maltraitance, de négligence animale, ça peut réduire les peines. Bon, je suis quand même allée fouiller dans les chiffres officiels. En France, j'ai trouvé un rapport, le rapport Interstat, qui recense les infractions liées aux animaux qui sont survenues entre 2016 et 2022. Et le rapport évoque explicitement 70 situations qui s'apparentent au syndrome de Noé, ce qui ferait environ 12 cas par an. Et si on prend une moyenne de 60 animaux par cas, ça fait 720 animaux par an. Par contre, petit point intéressant, quand on regarde ce qui se passe en termes de type d'accumulateur, selon une méta-analyse, donc un regroupement d'études scientifiques conduite par Stumpf et son équipe en 2023, les soignants dépassés représentent la majorité, environ 2 cas sur 3. Ensuite, 20% seraient des sauveteurs, ces personnes qui sont motivées comme ça par l'idée de sauver tous les animaux, et 10% des exploiteurs. Concentrons-nous à présent sur les animaux accumulés. Combien et qui sont-ils ? Alors selon les études, un cas impliquerait entre 15 et 100 animaux, bon avec certaines situations qui vont jusqu'à plusieurs centaines, mais ça reste quand même assez marginal, avec une moyenne en tout cas qui tourne autour de 60 à 70 animaux. Ce qu'on retrouve le plus, ce sont les Ausha et les chiens, mais on a aussi dans certains cas des animaux de ferme, des animaux sauvages et des animaux exotiques. Et même, on a des cas atypiques qui existent. Par exemple, dans une étude de 2019, on a le cas d'une femme âgée qui relatait, qui accumulait des cafards et qui prétendait contrôler leur population en élevant en même temps des araignées dans le tambour de sa machine à laver. Également, on observe des animaux décédés qui peuvent être conservés, notamment dans des congélateurs ou dans des garages. Alors à ce stade, moi je me suis posé la question de savoir si, en fonction des caractéristiques du trouble, ça pouvait avoir une influence sur le type ou l'espèce d'animaux choisis. A priori, il n'y a pas vraiment de travaux qui ont cherché à répondre à cette question, mais voici une hypothèse basée sur mes lectures. Les soignants dépassés pourraient accumuler majoritairement des animaux jeunes qui peuvent souffrir de problèmes liés à la consanguinité, à cause de cette reproduction non contrôlée. Les sauveteurs chercheraient plutôt des situations périlleuses, et donc notamment à recueillir des animaux déjà en mauvais état, des animaux âgés, blessés ou en mauvaise santé. Enfin, C'est possible que les exploiteurs, eux, privilégient des races qui sont prisées pour la vente, ce qui peut, par ruissellement, favoriser potentiellement des pratiques d'élevage problématiques, comme la consanguinité excessive ou même la promotion d'hypertypes. Vous savez, ce sont ces sélections génétiques qui vont exagérer certaines caractéristiques physiques, par exemple comme le museau aplati chez les bulldogs, un dos très long chez les tequelles, etc. Et ça, ça entraîne tout un tas de problèmes pour la santé et le confort de l'animal. Bon voilà, ce ne sont que des hypothèses pour le moment, mais ça soulève quand même des questions importantes sur les impacts spécifiques de chaque type d'accumulation sur le bien-être animal. Mais alors, d'où ça vient ce trouble ? Est-ce que c'est un problème de sensibilité ? Ou est-ce qu'il s'agit d'une maladie génétique ? Est-ce que ça pourrait venir de l'éducation ? Ou est-ce que c'est plutôt inné ? Et bien c'est à présent que nous allons nous intéresser à l'éthiologie du trouble d'accumulation d'animaux. Et l'éthiologie, c'est justement l'étude des causes ou des origines des comportements. des troubles et des maladies. Regardons d'abord du côté des facteurs biologiques. J'avais vu passer dans des articles de presse l'info comme quoi la toxoplasmose, pour laquelle on incrimine souvent les Ausha, pourrait déclencher le trouble. Alors c'est vrai que la toxo, elle a été associée à plusieurs conditions psychiatriques, comme la schizophrénie, les tocs ou bien les troubles de l'humeur. Mais en vérité, aujourd'hui, on n'a absolument aucune preuve, même aucune étude qui ait cherché à montrer un lien avec l'accumulation d'animaux. Donc pour moi, ça, ça fait partie des fake news, comme on dit. Ce qu'on sait aussi, c'est que le trouble d'accumulation général, donc le syndrome de Diogène, il est plus fréquent chez les enfants de parents atteints ou chez les jumeaux. Il y a quelques travaux aussi qui sont allés regarder la fonction cérébrale au niveau du syndrome de Diogène, mais a priori, il n'y a rien qui ressorte de vraiment concluant. Donc bref, finalement, du côté biologique, la piste reste ouverte, mais en tout cas, beaucoup de questions sont encore à explorer. Je vous propose qu'on s'intéresse à présent aux facteurs psychologiques qui pourraient expliquer le développement du trouble. En fait, ce qu'on voit, c'est que les accumulateurs, alors là, je vais exclure pour l'instant les accumulateurs... exploiteurs, qui sont vraiment une typologie à part entière, mais en tout cas les soignants dépassés et les accumulateurs sauveteurs, ce sont des personnes qui montrent un certain nombre de vulnérabilités sur le plan émotionnel et relationnel. Souvent, quand on analyse leur enfance, on se rend compte que ce sont des gens qui ont grandi dans des familles marquées par des événements tragiques, par exemple des deuils très traumatisants, ou par des abus émotionnels ou physiques, des parents pas très présents, voire pas présents du tout. En psycho, il y a tout un pan de la littérature qui s'intéresse à l'attachement, on a une théorie de l'attachement, qui stipule que les premières interactions que l'on va avoir avec les figures d'attachement, c'est-à-dire les personnes importantes pour nous, donc notamment les parents, vont influencer la manière dont on se construit et dont on construit toutes nos futures relations avec les autres. Donc en ça, c'est quelque chose de très important. Sauf que chez les accumulateurs, justement, on vient de voir que ces premières figures d'attachement ne sont pas optimales. Et quand on les interroge, ils racontent souvent que pendant leur enfance, c'est auprès de leurs animaux qu'ils trouvaient le réconfort, la sécurité, l'amour dont ils manquaient. Donc les animaux, dès l'enfance, ils prennent généralement une place très importante dans leur vie, mais aussi dans la construction de leur identité. Ces personnes forgent leur identité, leur estime de soi autour de cette image de sauveur des animaux. La relation avec les animaux, elle reste très importante à l'âge adulte. Ils le disent, les animaux, finalement, ils leur offrent une relation alternative plus sécure, plus stable que celle qu'ils pourraient avoir avec des humains. Et oui, les animaux, eux, ne vont pas les juger, ne vont pas leur dire quoi faire, ne vont pas se moquer d'eux, ni les stigmatiser, et surtout, ne vont pas les abandonner. Là où ça devient problématique, c'est que, déjà, cet attachement émotionnel aux animaux, il est excessif. En plus, ils ont une vision un peu erronée des animaux, ils vont... les anthropomorphiser à l'excès. En 2011, des chercheurs ont montré que 80% des accumulateurs prêtaient non seulement aux animaux des traits et une intelligence semblables aux humains, mais aussi les considéraient souvent comme leurs enfants. Alors attention ici, on est vraiment sur une perception très intense, qui dépasse le simple fait d'offrir des cadeaux à son animal à Noël par exemple. Donc ça, ça va engendrer cette responsabilité exagérée et un besoin vraiment oppressant de les contrôler. Donc on le voit bien, ces personnes sont très attachées à leurs animaux, et dans les faits, la réalité est tout autre, puisque ces animaux manquent de tout, ils sont en très mauvais état, très mauvaise santé, et ça peut même parfois ressembler à de la maltraitance. Alors que se passe-t-il ? En fait, il y a plusieurs phénomènes qui s'imbriquent, que l'on appelle des stratégies de défense compensatoire. Ce sont des stratégies pour faire face à une situation. Attention, ces stratégies ne sont pas réfléchies ni pensées de manière intentionnelle. Tout se passe en dehors de leur contrôle. Et la première de ces stratégies, c'est la réplication du traumatisme. Parce que leur propre besoin d'être aimé n'a pas été satisfait par leurs parents, ces individus vont à leur tour... négliger les besoins des animaux dont ils s'occupent. Et si certains de ces animaux meurent par manque de soin ou de causes naturelles, ça va renforcer chez eux la peur de l'abandon et le sentiment d'indignité qu'ils peuvent ressentir. La seconde stratégie, c'est le soin compulsif. Comme ces personnes ont manqué de soin, elles vont contrebalancer ce manque par le don inverse. Ça se caractérise par des comportements de soin excessifs, donc soit excessifs en termes de nombre d'animaux, Ça leur est impossible de refuser l'aide qu'on leur demande, même si elles sont déjà submergées, soit en termes d'intensité et d'intrusivité de soins apportés à un animal, à tel point que souvent, ça ne répond pas du tout aux besoins réels des animaux. Une troisième stratégie, peut-être la plus déroutante, et qui se cumule avec les deux précédentes, c'est le déni, que l'on va plutôt appeler trouble de la dissociation. Comme les animaux font partie intégrante de leur identité, ce serait absolument insoutenable pour eux de réaliser entre guillemets qu'ils leur causent du tort. Puisqu'ils se considèrent à part entière comme des sauveurs, accepter qu'ils font du mal à leurs animaux les détruirait en fait. Donc ce qu'il se passe, c'est que leur mental arrive à mettre un voile sur cette réalité hyper douloureuse pour les protéger. Il n'y a plus de discernement, les accumulateurs ne voient pas, ne se rendent pas compte de la détérioration de leur propre vie ni celle de leurs animaux. Et en plus, ça, ça peut être renforcé par le fait que les animaux, eux, ils peuvent se montrer loyaux, fidèles, chaleureux, etc. envers ces humains qui pourtant les négligent. Ce qui va de fait accentuer chez ces derniers ce sentiment d'être efficace, d'être nécessaire, etc. Un exemple qui m'a beaucoup marqué, pour mon mémoire, je me suis entretenue avec le capitaine de police Céline Gardel, qui œuvre énormément pour la protection animale et qui est bien familière de ce type de cas. D'ailleurs, je reviendrai plus en détail sur ses actions à la fin de l'épisode. Et elle m'a raconté que lors d'une intervention, elle a été confrontée à une personne très réticente à l'idée qu'on vienne vérifier l'état de ses animaux. Et cette personne, elle tenait un chien dans ses bras en répétant mais non mais regardez enfin, je l'aime, j'en prends soin, etc. Le problème, c'est que le chien qu'elle caressait, en réalité il était mort. Donc ça donne une idée du niveau de déni auquel on peut être confronté. Et en plus de tout ça, le fait que les accumulateurs aient cette peur exacerbée de l'abandon, va créer chez eux une relation très particulière avec la mort. C'est un mécanisme qui se surajoute ici, surtout chez les sauveteurs. Ils ont comme ça une peur exacerbée de la mort, de leur mort, mais aussi de celle d'autrui, ce qui fait qu'ils sont prêts à tout sacrifier, leur hygiène, leur confort, leurs économies, etc., si c'est le passage obligé pour sauver un tel et un tel et un tel d'une mort certaine. Ça va leur permettre d'ailleurs parfois de justifier les conditions insalubres dans lesquelles ils vivent. Comme je l'ai évoqué, on la voit bien, cette peur de la mort par leur opposition totale à l'euthanasie. Donc ils vont garder avec eux des animaux en état de très grande souffrance, voire des animaux morts, voire même des proches décédés. C'est arrivé que des enquêtes révèlent comme ça la présence de proches décédés, non déclarés, et qui sont conservés au domicile. Donc voilà, ça va quand même très très loin. Et enfin, de manière qui peut paraître un peu paradoxale, on observe aussi chez les accumulateurs un problème d'ordre empathique. Dans le sens où, a priori, leur empathie envers les animaux semble s'affaiblir au fil du temps, soit parce que les personnes s'habituent petit à petit à la souffrance qu'elles sont en train de générer, ça s'installe progressivement, elles y sont confrontées au quotidien, donc il y a une sorte d'accoutumance qui se met en place, qui vient mettre un voile, encore une fois, sur cette réalité, soit aussi, tout simplement, en raison du grand nombre d'animaux pris en charge, qui fait qu'ils ont moins de contact individuel avec chacun des animaux. Voilà pour le cas des soignants dépassés et des sauveteurs. Et puis à la marge, il y a les accumulateurs et exploiteurs, ceux qui sont là pour faire du business. Dans leur cas, on est vraiment sur des schémas complètement différents. Il faut savoir que chez ces personnes, ce qui va renforcer l'estime de soi, l'image de soi, c'est plutôt leur capacité à dominer, à contrôler autrui, à tirer un avantage financier des animaux. Et donc ce qui les attire petit à petit vers l'accumulation, c'est le désir d'établir des relations hiérarchiques qui valorisent leur propre image, avec des animaux qui sont là pour flatter leur ego, parce que les animaux vont leur offrir de l'attention, de l'adulation, vont être des individus totalement soumis. Et ça, c'est particulièrement caractéristique des individus narcissiques. Et chez eux, a priori, il y avait déjà de base une absence d'empathie, et qui perdure dans le temps, qui fait qu'ils sont capables, comme ça, d'engendrer de grandes souffrances à autrui, sur le long terme, sans être impactés. Donc tous ces facteurs psychologiques semblent assez bien expliquer le développement du trouble, ses origines et ses manifestations. Alors pourquoi ? Et pour qui c'est grave le syndrome de Noé ? On pense bien sûr aux animaux accumulés. Mais vous allez voir que les conséquences vont également bien au-delà. Bien sûr, pour les animaux, c'est terrible. Dans ces situations, 1 sur 3 vit confiné dans une cage, 1 sur 4 vit enchaîné dehors. Pour ceux qui sont libres de bouger, il n'y a cette fois-ci presque aucune règle. Ils peuvent dormir, jouer et même déféquer où ils veulent. La plupart du temps, leurs besoins ne sont pas comblés, que ce soit en termes de nourriture, d'eau, d'abri, d'hygiène, de sécurité, d'interaction sociale ou même de soins vétérinaires. Et ce manque de soins vétérinaires entraîne d'ailleurs à son tour l'absence de stérilisation, et donc une surpopulation et un cercle vicieux. Ces conditions, ça génère du stress. des maladies et des souffrances prolongées, parfois sur des années. Il y a des animaux qui vont même finir par succomber lentement à la famine ou à la maladie. Et pour les survivants, le parcours est jalonné d'obstacles. Ce sont des animaux qui vont avoir à surmonter toutes ces séquelles physiques et psychologiques. Dans les études, il est stipulé que des chiens qui sont issus de ce type de situation présentent des troubles de l'attachement, de l'anxiété, des comportements répétitifs, des tocs. Et donc forcément ce sont des animaux qui seront difficiles à réhabiliter pour être adoptés, et d'ailleurs pour certains malheureusement ce sera complètement impossible. Donc voilà, ça dépeint vraiment un tableau très sombre pour les animaux, mais pour les accumulateurs c'est pas forcément mieux, loin de là. Ce trouble en fait, il affecte absolument tous les pans de leur vie. Déjà ce sont quand même des personnes qui vivent dans des conditions insalubres, 6 domiciles sur 10 sont envahis de détritus, 7 sur 10 ont des bacs à litière qui débordent, Et dans 4 habitations sur 10, il y a des excréments et des urines en dehors des zones prévues à cet effet. Alors même si en temps normal, il y a plein d'avantages à vivre avec des animaux, là, dans le cadre du syndrome de Noé, la promiscuité avec autant d'animaux combinés au manque d'hygiène, ça entraîne des risques sanitaires majeurs, notamment les zoonoses, ce sont des maladies transmissibles des animaux aux humains et vice-versa. Et par exemple, l'équipe de Mielke en 2015 a analysé des habitations de personnes avec le trouble. Ils ont détecté des pathogènes zoonotiques sur les tables à manger et dans les cuisines, mais aussi une mauvaise qualité de l'air intérieur et des niveaux sonores supérieurs à la moyenne. Et à côté de ça, on peut aussi mentionner les risques accrus de chutes ou d'incendies qui sont liés à l'encombrement et puis aussi aux animaux qui déambulent un petit peu partout. Il y a aussi des conséquences financières. Ça représente un coût élevé malgré tout d'avoir autant d'animaux, même sans subvenir à leurs besoins. Mais on peut penser également aux réparations des dégâts. aux sanctions que ça peut entraîner en cas de location. Et en plus, on a ces dépenses d'un côté, et en parallèle, une activité professionnelle qui est réduite, donc des revenus qui sont moindres. Sur le plan social aussi, on imagine bien que quand on vit dans de telles situations, c'est pas évident d'inviter son entourage, c'est un trouble qui est très stigmatisé, donc les accumulateurs qui déjà ont des difficultés relationnelles à la base, ont tendance à s'isoler encore plus, et donc ça aggrave leur solitude. et leur vulnérabilité à d'autres troubles affectifs, et ainsi de suite, c'est l'engrenage infernal qui continue. Donc finalement, dans ce trouble, on a les deux parties, les accumulateurs et les accumulés, entre guillemets, les animaux qui pâtissent. Ce sont les principaux concernés, mais ça ne s'arrête pas là, puisqu'on va voir, il y a aussi ce qu'on pourrait qualifier de victime collatérale. Ça inclut notamment les personnes vivant sous le même toit que l'accumulateur, mais aussi les voisins. Effectivement, les animaux, en tout cas ceux qui sont libres de se déplacer, vont aller potentiellement se reproduire, uriner, déféquer, mordre, tomber malade ou générer du bruit, bref, potentiellement générer des nuisances dans l'environnement proche. Et d'ailleurs souvent, ce sont les odeurs nauséabondes qui émanent des habitations qui sont à l'origine des premiers signalements des cas. Un autre risque majeur, c'est celui des zoonoses dont je viens de parler. Ça peut être des maladies très graves qui vont menacer toutes les personnes qui vont côtoyer l'accumulateur, que ce soit des voisins, des commerçants ou bien même des agents des services sociaux. Et enfin, il faut aussi imaginer ce que représente l'arrivée massive d'animaux en mauvaise santé pour les organismes de protection animale qui vont avoir à les récupérer. On le sait, les refuges sont généralement déjà saturés. Et là, ils ont tout d'un coup à trouver des solutions d'hébergement. Ça va aussi générer des frais vétérinaires, de nourriture et parfois de réhabilitation comportementale pour préparer les animaux à l'adoption. Donc ça, c'est d'une part autant de ressources qui se retrouvent détournées de leurs missions essentielles. Et en plus, on peut aussi penser aux animaux qui étaient déjà présents dans le refuge et pour qui l'espace va encore plus se réduire, etc. Donc pour toutes ces raisons, le syndrome de Noé, c'est vraiment une problématique grave, lourde, avec des conséquences comme ça en cascade. Du coup, la question maintenant, c'est... Que faire ? Est-ce qu'il faut punir les accumulateurs ? Les menacer d'actions en justice ? Est-ce que c'est un trouble qui se soigne, que l'on peut prévenir ? Eh bien, je vous propose de répondre à toutes ces questions dans la deuxième partie de l'épisode. A tout de suite !