Speaker #0Bienvenue sur Ausha Science, le podcast. Je suis Valentine Filleul, docteur en psychologie sociale et médiatrice scientifique. Ici, on explore les relations que nous entretenons avec les autres animaux, des liens qu'il nous appartient de décrypter afin de dessiner les contours d'un monde plus harmonieux où chaque être vivant est traité avec égard et bienveillance. Bonne écoute ! Dernière partie de notre périple scientifique ! Après avoir abordé l'intérêt de démasquer nos erreurs de perception et de jugement à l'égard des animaux dans la première partie, et maintenant que nous avons entièrement passé à la loupe ce que les chercheurs ont mis en place dans la deuxième partie de l'épisode, je vous propose sans plus attendre de prendre du recul sur tout ce qu'on a vu. Pour celles et ceux qui viennent d'arriver, je vous encourage à écouter les parties 1 et 2 de l'épisode pour être en mesure tout simplement de comprendre quelque chose à tout ce qui va être dit dès à présent. Donc si je le synthétise, ce qu'on vient de voir, c'est que la mémoire des omnivores et des végés, elle a tendance à avoir un biais anthropomorphique envers les animaux de compagnie, mais on note une grosse différence quand on parle des animaux liés à l'alimentation. Chez les omnivores, pas de biais pour les cochons, chez les végés, le biais anthropomorphique est présent, quel que soit le statut de l'animal, qu'il soit compagnon ou destiné à l'alimentation. Pour vous donner une idée, en regardant tous ces résultats, les omnivores retiennent 15% d'informations positives en plus que d'informations négatives à propos des chiens. Et les VG, eux, ils retiennent 19% d'informations positives en plus pour tous les animaux. Conclusion, nos jugements sur l'intelligence des animaux sont influencés par leurs fonctions dans notre vie, compagnons, nourriture, sauvage, etc., et par nos convictions ou nos comportements personnels. On a vu aussi que les souvenirs ne sont pas figés et qu'au fur et à mesure du temps, ils dérivent vers un oubli des capacités des animaux. Et les chercheurs ont réussi à montrer que les biais ne naissent pas au moment où l'affirmation est apprise, au moment de l'encodage, mais plutôt lors de phases plus tardives de mémoire. comme le stockage ou la restitution. Et donc en clair, l'info, elle est bien là, mais c'est sa restitution qui va être influencée par nos motivations ou nos croyances. L'étude, elle est hyper costaud. Elle s'inscrit en plus dans un plus large travail au sein de l'équipe de recherche sur les perceptions des gens. C'est une grande cohorte de participants. Il y a plus de 3000 participants. Donc au niveau de la pertinence et de la rigueur scientifique... Il n'y a rien à redire. Par contre, personnellement, j'ai quelques petites frustrations. J'aurais bien aimé notamment que les chercheurs nous exposent davantage leurs propres commentaires au regard des résultats. Traditionnellement, dans les articles scientifiques, ça se passe toujours comme ça à la fin de l'étude. Les chercheurs reviennent point par point sur les résultats et puis ils essaient de les mettre en relation avec les travaux antérieurs pour voir ce qu'ils peuvent confirmer ou ce qu'ils peuvent infirmer. Et ils discutent aussi des résultats qu'ils ont trouvés un petit peu bizarres. Généralement, ils évoquent aussi les limites de l'étude, les précautions par exemple qui doivent être prises pour éviter de tirer des conclusions erronées. Et là, ils le font, mais vraiment de façon très sommaire. L'article, il fait 20 pages et la discussion, elle en fait à peine une et demie. Donc c'est vraiment peu. Par exemple, j'aurais bien aimé savoir ce qu'ils pensent du fait que les omnivores n'ont pas de biais de déni à l'égard des cochons. Les omnivores sont neutres à leur égard, ils se souviennent d'autant d'informations dévalorisant leur intelligence que d'informations valorisant leur intelligence. Et ça pourrait du coup paraître un peu paradoxal avec ce qu'on a démontré dans des travaux précédents, à savoir se justifier de manger de la viande en disant que de toute façon, l'animal en question n'a sûrement rien compris, ni rien ressenti, parce que pas capable de ça, c'est-à-dire la minimisation des capacités mentales. Alors à vérifier bien sûr, mais mon hypothèse, c'est que cette stratégie de minimiser leur intelligence, c'est un peu une stratégie de résistance. Ce serait un mécanisme de défense. Je vais le mettre en place quand je me sens mal à l'aise avec la situation. Quand je sens en moi monter cette contradiction, cette dissonance de manger les animaux, alors que je sais pertinemment que je serais incapable de leur faire du mal, et d'ailleurs j'en ai pas envie. Or, dans l'étude ici, on n'a pas ce malaise. Il n'y a pas de... de tension, il n'y a pas de défense à mettre en place, les participants reçoivent simplement des informations sur l'intelligence des animaux, dans un cadre neutre et scientifique, donc ils n'ont pas besoin de s'auto-justifier. Ok, mais dans ce cas, pourquoi cette différence dans les souvenirs entre les cochons et les chiens ? Est-ce que normalement, on devrait tous avoir tendance à se souvenir davantage des qualités d'autrui que des défauts ? Et du coup, pour les omnivores, le biais anthropomorphique qui est visible pour le chien ? Ça veut dire qu'il s'éteint quand il s'agit des animaux qu'il consomme ? C'est une hypothèse. Et d'ailleurs, ce biais anthropomorphique, il est justement l'objet d'une autre grande interrogation qui subsiste pour moi. J'aurais bien aimé que les chercheurs commentent un peu plus le fait qu'on se souvienne plus facilement des qualités des chiens que de leurs défauts, voire des qualités de tous les animaux quand on est végé. Et je voudrais à ce propos bien clarifier les choses. Les biais, même s'ils ont mauvaise presse, ce ne sont pas des phénomènes qui sont systématiquement néfastes. D'ailleurs, il y a une espèce d'engouement dans les médias autour des biais, comme si ça allait pouvoir expliquer chez nous toutes nos failles et trouver des réponses extraordinaires à nos problèmes quotidiens. Excusez-moi, mais on peut vite tomber dans la psychologie de comptoir, comme on dit. Mais en fait, des biais, il en existe une multitude, et la plupart sont des raccourcis qui nous permettent de suivre par exemple le fil d'une discussion sans avoir à ouvrir une encyclopédie, ou à retracer le cours de notre vie pour savoir si on peut être d'accord ou non avec ce qui est en train de se dire. Dans l'étude, il faut bien garder en tête que quand on parle de biais anthropomorphiques, ça sous-entend que les participants se souviennent mieux des qualités que des défauts des animaux, et les chercheurs montrent que ces souvenirs restent dans la limite. du raisonnable. Dans le sens où les participants n'inventent pas des qualités imaginaires, ils n'en ajoutent pas aux animaux, y compris pour les végés. On a vu que quand ils se trompaient, les erreurs étaient certes généralement en faveur des animaux, mais que ces erreurs sont marginales. Globalement, ils n'attribuent pas de fausses qualités. Et ici, d'accord, l'anthropomorphisme est un biais parce qu'on voit bien que la mémoire des participants les oriente vers une direction autre que la neutralité, mais pour moi on n'est pas ici dans le cas de figure où une personne attribuerait des émotions humaines à un animal de façon arbitraire et exagérée. Je vois plutôt ce biais anthropomorphique ici un peu comme des lunettes, qui permettraient de voir en couleurs la diversité des existences, la richesse des capacités d'autrui, Et ces lunettes, les omnivores les utilisent pour regarder leurs animaux de compagnie et puis les laissent sur le canapé quand ils passent à table. Les végés, eux, ne les enlèvent jamais. C'est comme si vous aviez deux collègues au travail, un que vous adorez, l'autre avec lequel ça passe un peu moins bien. En général, vous remarquerez et retiendrez toujours plus les réussites que les erreurs de votre collègue préféré. Et les cochons, eux, n'ont pas la chance d'être les collègues préférés des omnivores. Et je pense que la question qui se pose est maintenant la suivante. Que doit-on encourager ? En tout cas, quand on se place dans l'optique d'agir en faveur de l'éthique animale, de faire en sorte que les animaux soient mieux considérés dans nos sociétés, le biais anthropomorphique tel que décrit dans l'étude ne serait-il pas un outil utile ? Si on était capable de distribuer des paires de ces lunettes aux gens, n'aurait-il pas petit à petit de plus en plus de considération et de respect envers les autres animaux qui les entourent ? Est-ce que quand on sait qu'un poisson rouge en milieu naturel, ça vit environ entre 15 et 20 ans, que ce sont des êtres sensibles, qui ressentent la douleur, et au contraire des croyances ont une mémoire à long terme, qui sont faits pour vivre en groupe, est-ce qu'après ça, on peut continuer à les considérer comme de simples objets de décoration ? Les contraindre à vivre une vie de solitude et d'ennui dans un tout petit bocal, ou du fait qu'ils ne puissent pas grandir normalement, ils risquent d'avoir des malformations ? souffrir de ces malformations et mourir prématurément. Alors bien sûr, si, on n'est pas au courant de tout ça. Si depuis qu'on est tout petit, on nous a toujours dit que le poisson rouge, c'était juste un petit truc joli qu'on pouvait gagner dans des foires, que ça ne demandait pas grand chose, et puis le jour où on en aurait marre, il suffirait de le balancer dans les toilettes et puis voilà. Alors d'accord dans ce cas-là, mais le fait d'avoir ces informations, c'est, il me semble, le passage sine qua non à une prise de conscience et donc à un changement de regard et une finée de comportement. Bien sûr, je vais rappeler un élément un peu contradictoire, c'est que les trois dernières expériences montrent que même si les gens en apprennent davantage sur l'intelligence des animaux, on voit que ça ne change en rien leur préoccupation morale envers eux. En d'autres termes, on peut reconnaître qu'un cochon est intelligent, qu'il sait faire plein de choses, qu'il ressent la douleur et le stress, mais cela ne nous empêchera pas forcément de manger du bacon. Alors moi déjà, ces résultats m'ont un peu surprise, je ne m'attendais pas à voir ressortir ça des stats, et on se demande comment ça se fait, notamment au regard de certains travaux par le passé qui avaient eux pu faire ce type de lien. Donc ça interroge forcément cette déconnexion, mais je pense qu'ici, on a encore cette histoire de dissonance cognitive qui fait qu'on a vite fait de dissocier le cochon du bacon. Là dans l'étude, je suis d'accord, ce qu'on demande aux participants c'est est-ce que vous seriez capable de manger le cochon ? Et c'est pour ça que les résultats m'ont surprise. Mais dans la vie de tous les jours, on voit bien que tout est fait dans les pubs, dans la façon dont est présentée la viande dans les supermarchés. Et déjà, rien que le fait d'utiliser ce terme, viande, on est loin de l'animal. Et encore une fois, toutes ces infos sont détaillées dans le premier épisode du podcast. Et autre élément... La mémoire semble jouer sur nos jugements, d'accord, mais nos actions, elles découlent de tout un tas d'autres facteurs, comme la culture, les habitudes, la pression sociale, etc. Donc finalement, cette idée d'utiliser le biais anthropomorphique, de distribuer mes lunettes de l'anthropomorphisme, elle semble à nouveau trouver du sens. Parce qu'il ne faut pas se voiler la face, les industriels en face, ils n'ont pas attendu pour nous donner les lunettes inverses. Aujourd'hui, on est complètement assaillis de messages publicitaires qui vont faire que des informations, et en l'occurrence erronées au sujet des animaux, nous arrivent continuellement, et vont petit à petit influencer nos souvenirs, et donc nos actes. D'ailleurs, ça alerte aussi sur le défi des fake news sur les animaux, parce que si la mémoire peut être manipulée de manière subtile, comme on l'a vu dans les dernières expériences, ça veut dire qu'elle peut aussi l'être par des informations erronées. Alors comment s'assurer que les messages pro-animaux soient suffisamment robustes pour contrer la désinformation ? Et comment relier ces perceptions positives à des comportements plus respectueux ? J'aimerais d'abord ici reprendre la métaphore très bien présentée par les amis du doute à propos de la mémoire. Notre mémoire, elle fonctionne un peu comme un bibliothécaire qui, au lieu de ranger les livres par thème ou par auteur, va choisir de ranger sur l'étagère juste à côté de lui, celle qui est à portée de main, soit les livres qui l'ont particulièrement marqué, Soit les derniers livres rendus, soit ceux qui sont très en vogue et dont on entend parler partout. Et quand on lui demande une information sur un sujet, le bibliothécaire va d'abord regarder sur cette étagère. Et je pense que l'enjeu, il est là. C'est de faire en sorte que les livres de cette étagère, ils soient sérieux, objectifs, mais qu'ils mettent en avant les qualités, les capacités des animaux et surtout l'intérêt intrinsèque qu'ils ont à vivre leur vie de manière épanouie et heureuse. Et mettre en avant cette richesse, que tous les animaux, pas seulement les Ausha et les chiens, ressentent des choses, ont un vécu subjectif, en bref qu'ils soient sentients et qu'ils aient des qualités dignes de considération, ça c'est vraiment un enjeu. Et les acteurs de l'éthique animale peuvent être là pour s'assurer que régulièrement, des livres de cette qualité y soient déposés, de manière à ce que le bibliothécaire y ait rapidement accès. Ensuite, si on continue dans ce sens, il faut que les livres les marquaient, et comme il y a autant de bibliothécaires... que de personnes, et qu'ils sont tous différents, le fait qu'un livre marque ou non, c'est quelque chose de personnel. Si je demande à chacun d'entre vous des recommandations de livres ou de séries, et les moments qui vous ont le plus touché, il y a fort à parier que j'ai presque autant de titres que de réponses, et que les moments soient différents d'un auditeur ou d'une auditrice à l'autre. De fait, l'idée c'est de varier les plaisirs avec des contenus de formes et de natures différentes. Par exemple, ça peut être le fait de véhiculer les informations en audio, en film, en images, en textes, etc. Et au niveau du fond, il faut que ça marque en touchant à l'émotionnel, en attisant la curiosité, en questionnant sur sa propre morale, bref, pas seulement informer mais émouvoir, faire réfléchir et permettre le rêve. Et enfin, on a dit que cette étagère, elle contient aussi les livres en vogue, et là ça renvoie à un changement plus profond de nos sociétés, qui est bien engagé, et il faut être partout. Continuer à informer et à sensibiliser, à chaque âge de la vie et dans différents contextes. Enfin, cette étude, elle met en avant le fait que transmettre une information, ce n'est que la moitié du travail. Si on veut vraiment influencer les croyances ou les comportements, on doit aussi lutter contre l'oubli. Pour ça, il faut tenir compte des différentes étapes de mémorisation et travailler sur la consolidation et la répétition des messages. Parce que même si une information est bien apprise au départ, on a vu qu'il y avait des distorsions qui pouvaient apparaître plus tard. Et donc comment fait-on pour concevoir des programmes éducatifs ou des campagnes de sensibilisation qui tiennent compte de ces différentes étapes de mémorisation ? Eh bien déjà en répétant régulièrement les messages, car la mémoire s'altère avec le temps. En variant les formats pour renforcer le stockage, comme je l'ai dit, avec des images, des récits, des discussions interactives. Et en encourageant le rappel actif, c'est-à-dire en posant des questions ouvertes, pour que les gens consolident eux-mêmes ce qu'ils ont appris. Finalement, quand on doit faire des choix et prendre des décisions, c'est notre mémoire que nous mobilisons. Plus il est facile de se souvenir d'une info, et plus elle va peser dans nos décisions. J'aimerais conclure également en rappelant ces quelques mots que j'ai évoqués en introduction. Certes, les progrès de la biologie, de l'éthologie, etc. apportent énormément pour la cause animale, grâce à toutes ces nouvelles connaissances que l'on a sur eux, et donc permettent un changement de paradigme de la société à leur égard. Mais l'intelligence n'est bien sûr pas le seul critère sur lequel s'appuyer, et encore une fois, ce n'est pas parce que telle espèce ne se reconnaît pas dans le miroir, parce que telle espèce ne peut pas utiliser d'outils, etc., qu'elle est moins digne de respect. En tout cas, le progrès pour la cause animale, j'en suis convaincue, il est bien amorcé, mais pour passer à la vitesse supérieure, on a besoin de stratégies profondément ancrées sur ces avancées en matière de psychologie humaine. Bon, et puis je ne pouvais pas vous quitter sans que vous lancez un petit défi personnel. Est-ce que vous vous souvenez des informations que je vous ai données dans les premiers mots du podcast sur les capacités des animaux ? Ah oui ? Et lesquelles alors ? Toutes les sources mentionnées dans le podcast sont disponibles dans la description de l'épisode. Je vous remercie très sincèrement pour votre écoute. J'espère que cet épisode vous a plu. Et si tel est le cas, n'hésitez pas à lui mettre 5 étoiles, à le faire savoir autour de vous et à vous abonner à Ausha Science sur les plateformes d'écoute et sur les réseaux sociaux. C'est tout simplement cette visibilité qui m'aidera à poursuivre le podcast et à le faire grandir. Merci et à très vite.