Speaker #0Bienvenue sur Oméa Science, le podcast. Je suis Valentine Filleul, docteure en psychologie sociale et médiatrice scientifique. Ici, on explore les relations que nous entretenons avec les autres animaux, des liens qu'il nous appartient de décrypter afin de dessiner les contours d'un monde plus harmonieux où chaque être vivant est traité avec égard et bienveillance. Bonne écoute ! Bonjour à toutes et à tous ! Cet épisode est le premier d'une longue série, je l'espère en tout cas, et pour démarrer en beauté, j'ai choisi d'aborder le sujet du paradoxe de la viande. C'est un sujet qui aurait sans doute intéressé peu de monde il y a quelques décennies, mais aujourd'hui, grâce aux travaux des philosophes, des chercheurs, des militants, et même des économistes qui ont initié des débats de société autour de la question de la consommation de viande, Vous avez certainement déjà votre petite idée, votre opinion et vos interrogations sur le sujet. Vous faites peut-être partie des 88% de Français et de Françaises qui se disent contre l'élevage intensif, des 3 Français sur 4 qui déclarent avoir réduit leur consommation de produits animaux, des centaines de milliers de bénévoles qui œuvrent pour la protection animale, ou bien même des 2% de Français et de Françaises qui déclarent ne pas consommer de viande. Grâce à la recherche qui s'est développée autour de la consommation de viande, on sait aujourd'hui qu'elle est non indispensable pour la santé, voire même qu'elle est associée à un risque accru de cancer et de maladies cardiovasculaires, qu'elle cause des dégâts environnementaux majeurs, et bien sûr qu'elle entraîne pour les animaux exploités de la souffrance, de la maltraitance et des conséquences très lourdes pour leur bien-être. Bon, je pense ici ne rien vous apprendre, justement parce que ces questions sont désormais bien ancrées dans les débats de société. Et pourtant, si je rembobine, j'ai dit il y a quelques instants que seulement 2% des Français et Françaises se déclaraient végétariens ou véganes. Ça signifie donc que sur les 67 millions d'autres Français et Françaises, certains, et peut-être vous reconnaîtrez vous ou vos proches, continuent à manger de la viande en ayant en tête ses conséquences. Je pense qu'une seule phrase peut résumer ce qu'est le paradoxe de la viande. D'un côté... Aimer les animaux, ne pas avoir envie de leur faire de mal, et d'ailleurs n'en être absolument pas capable, mais de l'autre côté, aimer la viande et continuer à en consommer. Le tout sans trop mal le vivre au quotidien. Petite précision qui a son importance, ici nous ne sommes pas dans le jugement, chacun est encore libre de consommer ce qu'on lui semble, mais plutôt dans le décortiquage de notre fonctionnement psychologique en tant qu'humain, parce que selon moi, c'est précisément cette compréhension de notre fonctionnement ainsi que des liens qui nous relient aux autres animaux, qui est nécessaire pour l'évolution, pour l'amélioration de la vie pour tous, des conditions de traitement, à la fois des humains et des autres animaux. Dans cet épisode, j'ai choisi de vous parler d'une étude en particulier qui est parue dans le journal Appetite en 2016, et dans laquelle deux chercheurs en psychologie norvégiens vont poser les bases en termes de mécanismes psychologiques en lien avec le paradoxe de la viande. Allez, c'est parti. Nous voilà donc en Norvège. Nous partons d'abord à la rencontre de Jonas Kunst et Sigrid Hall, qui sont les auteurs du travail que je vais présenter tout au long de l'épisode. Jonas est aujourd'hui professeur de psychologie culturelle et communautaire à l'Université d'Oslo, en Norvège. Il s'intéresse aux stratégies que les différents groupes sociaux utilisent. pour interagir entre eux dans des environnements particuliers. Donc il va s'intéresser aux questions d'extrémisme, aux stratégies conspirationnistes ou bien encore, par exemple, à la stigmatisation des minorités. Sigrid Hall, elle, travaille sur le changement comportemental et s'intéresse particulièrement au gaspillage alimentaire et à tout ce qui est en lien avec le changement climatique. Aujourd'hui, elle travaille pour l'Institut norvégien de la recherche durable, qui conduit des études pour gérer les ressources mondiales de manière efficace et circulaire. En 2016, ces chercheurs se lancent dans une étude qui explore comment simplement la manière dont on présente et dont on parle de la viande dans notre société va pouvoir transformer radicalement notre consommation en jouant sur notre perception de cette réalité. Petit point méthodo, parce que c'est tout l'objet de ce podcast, de vous montrer comment les chercheurs travaillent, ce qu'ils font et comment ils arrivent à créer la connaissance. Ce travail de recherche ici est composé de cinq études dites expérimentales. En d'autres termes, dans chaque étude, les chercheurs vont tester l'influence d'une ou de plusieurs variables, donc disons d'une situation ou d'un paramètre sur une autre variable. Et ces situations testées vont changer d'une étude à l'autre. Ce qui rend ce type de protocole particulièrement intéressant, c'est que l'on se rapproche de ce qui peut se passer dans la vie réelle. On est vraiment sur quelque chose de concret. Et aussi souvent en recherche, on établit des relations entre des phénomènes, qu'on va appeler corrélation. Mais c'est plus difficile de savoir s'il y a un lien de causalité, et dans quel sens, quelle variable ou quel paramètre va agir sur l'autre. Au moins dans le protocole expérimental, on est vraiment sur cet aspect d'effet, de lien, de cause à effet, et c'est aussi pour toutes ces raisons que j'ai choisi cette étude. En psychologie, les études expérimentales sont relativement rares parce qu'elles sont un petit peu difficiles à mettre en place, elles nécessitent des autorisations particulières avec pas mal de démarches administratives qui sont assez lourdes. Dans chaque étude ici, pour savoir s'il y a bel et bien un effet d'une variable sur une autre, Les chercheurs à chaque fois recrutent des participants qu'ils répartissent dans différents groupes, dans différentes conditions, et les variables testées vont changer pour chaque étude. Ensuite, ils vont regarder si, entre les groupes de participants, la variable sur laquelle ils cherchent à savoir s'il y a un effet, qu'on appelle la variable dépendante, diffère ou non. Et après, ce sont des analyses statistiques spécifiques qui vont permettre de dire, avec une certaine certitude, s'il y a un effet ou non. Sans plus attendre, voici donc leur première étude dans laquelle ils regardent comment la présentation de l'animal à manger influence nos choix de consommation. Donc pour ça, ils recrutent un petit peu moins de 300 participants, qui sont des Norvégiens et des Norvégiennes d'environ 30 ans. Et ça c'est important qu'ils sont tous omnivores, qu'ils mangent de la viande. Et ces participants, donc qui sont volontaires, les chercheurs vont les dispatcher dans trois conditions différentes. L'expérience elle se passe sur l'ordinateur, donc chaque participant... est en face de son écran, ils vont avoir en haut de leur écran une image qui va apparaître. Et cette image, elle va être différente pour chacune des trois conditions, chacun des trois groupes de participants qu'on a créés. Dans le premier groupe de participants, l'image qui apparaît, c'est un poulet cru qui est entier, où il manque juste la tête. Donc là, on a enlevé les plumes, mais c'est tout, le poulet, il est très peu préparé. C'est juste un poulet entier sans la tête. Dans le deuxième groupe, là, cette fois-ci, l'image qui apparaît, Ce sont des tranches de poulet comme ce qu'on peut trouver typiquement dans les supermarchés, type blanc de poulet. Et dans le troisième groupe, dans la troisième condition, l'image qui apparaît, cette fois, on a affaire à de, j'ai envie de dire, de la viande très transformée. La transformation est ultime, c'est du haché de poulet. Cette image-là, elle trône en haut de l'écran des participants. Et en même temps, les chercheurs vont leur demander de répondre à une série de questionnaires qui va leur... permettre de mesurer un certain nombre de caractéristiques, de traits de personnalité, d'intention comportementale au niveau de ses participants. Dans ces questionnaires, on a d'abord une mesure de l'empathie. On va donner un certain nombre d'affirmations aux participants et les participants vont devoir donner leur degré d'accord avec l'affirmation. Est-ce que sur une échelle de 1 à 6, ils ne sont pas du tout d'accord ou ils sont tout à fait d'accord, ils se reconnaissent dans l'affirmation ? Donc par exemple, pour l'empathie... On a des items comme quand je regarde l'image, j'ai de la peine pour l'animal qui a été tué Donc on a une mesure de l'empathie et on va aussi mesurer chez ces participants leur capacité à se rappeler que ce morceau de viande était avant tout un animal, donc un être avec des plumes, un bec, etc. Et quand on a du mal à faire ce lien entre la viande et l'animal, en psychologie, ici, on va appeler ça l'état de dissociation. Donc on dissocie la viande de son origine animale. Que donnent les résultats ? Donc là, ce qu'ils ont fait, les chercheurs, c'est qu'ils ont récolté l'ensemble des données, donc l'ensemble des réponses au questionnaire des participants. Ils font des scores de moyenne et puis ils regardent si, en fonction de la condition, est-ce que les groupes de participants qu'on a formés, ils ont des niveaux d'empathie, est-ce qu'ils ont des niveaux d'état de dissociation qui vont différer, donc c'est-à-dire d'une image qui apparaissait à leur écran à l'autre. Et effectivement, ce qu'on remarque, c'est que quand l'animal est préparé, et donc ça... Ce n'est pas surprenant au regard des hypothèses de départ, mais plus l'animal est préparé, plus l'animal est transformé, et bien forcément, moins les participants arrivent à se remémorer qu'il s'agit d'une partie d'un animal mort, et ça précisément, c'est ce qui a fait qu'ils avaient moins d'empathie. Donc le fait que ça passe par cet état de dissociation, en recherche, on appelle ça un médiateur. Donc typiquement, j'ai un animal qui est très transformé, Ça fait que j'ai du mal à me rappeler vraiment que ce que j'ai dans mon assiette ou ce que j'ai en face de moi au supermarché, c'était un animal. Et c'est pour ça que je vais avoir moins d'empathie pour l'animal que je m'apprête à manger. Dans les supermarchés aujourd'hui, la viande qu'on nous propose, elle est super transformée. Le consommateur, lui, il n'est pas du tout impliqué dans les principales étapes de transformation. Et donc toute ressemblance avec l'animal, finalement, elle s'estompe. Donc ici on voit bien que le fait d'acheter sa viande à ce stade très avancé de transformation va faciliter cette rupture avec son origine animale et donc mon empathie. Alors quelques années auparavant, en 2012, il y avait d'autres chercheurs, Bastien et ses collaborateurs, qui ont suggéré une manière assez astucieuse que nous avons de contourner ce dilemme moral de manger de la viande. Notre astuce, ce serait qu'en fait on aurait tendance à minimiser les capacités mentales des animaux qu'on va manger. Donc on va se dire, de toute façon, ce sont des animaux qui ne ressentent rien, qui ne sont pas capables de comprendre ce qui leur arrive. Donc finalement, c'est bon, je peux le manger, il n'y a pas trop de problèmes. Par contre, on sait aussi que c'est plus compliqué de minimiser les capacités mentales des animaux si je vois sa tête. Et c'est là que nos deux chercheurs norvégiens se disent que même dans la première condition, finalement, quand l'image, elle, présentait aux participants un poulet entier sans les plumes, Et sans la tête, voilà, justement, il était décapité, il n'y avait pas la tête, et on est déjà sur une transformation. Donc, ils décident de pousser l'expérience un petit peu plus loin, en répliquant quasiment le même protocole, cette fois-ci, non seulement avec la tête de l'animal, mais en plus, avec des animaux qui nous ressemblent davantage, et donc notamment des mammifères. Et donc, c'est pour ça qu'ils vont faire leur deuxième expérience. Cette deuxième expérience se décline elle-même en deux étapes. D'abord la première étape, c'est le même principe au niveau du protocole que la première expérience que je viens de vous présenter. Par contre, cette fois-ci, les participants sont des Américains et des Américaines, on n'est plus sur des Norvégiens. Il y a un peu moins de 200 participants. En moyenne, ils ont 30 ans et ils sont toutes et tous omnivores. Au lieu d'avoir trois groupes, cette fois-ci, on n'en a que deux. Pareil, on est sur l'écran, on dispatche les participants dans deux groupes, on leur met une image qui apparaît sur l'écran. Pour le premier groupe, l'image qui apparaît en haut de l'écran, c'est un cochon grillé entier. Et pour les participants du second groupe, c'est exactement la même image, sauf que la tête du cochon n'est pas visible sur l'image. Comme dans l'étude précédente, on va venir mesurer l'empathie des participants, leur état de dissociation, Est-ce qu'ils arrivent à faire cette connexion animal-viande ? Et on va cette fois-ci un petit peu plus loin, parce qu'on va mesurer aussi le niveau de capacité de sensation ou de sentience qu'ils accordent à l'animal. On va demander aux participants s'ils pensent que l'animal à l'écran, le cochon en l'occurrence, a une fois au moins dans sa vie été capable d'avoir une sensation, une expérience sensitive. Donc par exemple, est-ce qu'il a eu faim ? Est-ce qu'il a connu de la joie, la douleur, le bonheur, etc. ? Et une expérience cognitive. tels que le fait de faire des choix, de désirer, d'imaginer ou bien de raisonner. Et enfin, pour finir, les participants vont aller sonder par la question suivante. Quelle est votre envie de manger cette viande à l'écran sur une échelle de 0 à 100 ? Ce que cette étude permet ici, en plus par rapport à la première, c'est de voir si les processus qu'on a observés dans la première étude, ils peuvent s'étendre jusqu'aux intentions de consommation. On sait bien qu'il y a encore une marche à franchir entre les intentions et le comportement, et l'action. Mais en recherche, l'intention, c'est déjà quelque chose qui est très important et qui est aussi, bien sûr, plus facile à regarder. Donc en résumé, on va comparer les niveaux d'empathie, l'état de dissociation, la capacité de sentience attribuée à l'animal et l'intention de manger la viande au niveau des deux groupes, l'image du cochon avec ou sans la tête. Je lève le suspense, pas vraiment de surprise ici au niveau des résultats. Les participants qui sont dans la première condition, dans laquelle l'image... présente le cochon avec sa tête, il dissocie moins la viande de l'animal. Donc ils refont bien sûr la connexion, la viande à l'écran, c'était bien un animal. Ils ont aussi plus d'empathie et au final ils ont moins envie de manger le cochon que les participants qui se trouvent dans la deuxième condition dans laquelle la tête du cochon n'est pas visible. Il n'y a pas la tête, j'ai plus de mal à faire le lien avec l'animal et donc j'ai moins d'empathie. Donc ici, on est sur des stats. Elles sont significatives. Ça veut dire que généralement, il semblerait que ça se passe comme ça pour la majorité des personnes. Mais si on regarde au niveau individuel, c'est bien sûr probable de trouver des participants qui vont être dans le groupe qui a la tête du cochon et pour autant, qui vont avoir envie de la manger ou inversement. Donc on est vraiment sur des stats globales. Et je vous l'ai dit, cette étude, elle était en deux étapes. Je viens de vous présenter la première étape et dans l'étape suivante, les chercheurs vont répliquer cette expérience. avec 101 nouveaux participants qui ont les mêmes critères que les précédents. Et simplement cette fois-ci, ils rajoutent une mesure supplémentaire qui est celle du niveau de dégoût que l'image suscite chez eux. Et je trouve ça hyper intéressant parce qu'on est quand même sur des omnivores. Cette étude, elle va aussi plus loin que la première étude parce qu'elle mesure des intentions comportementales. Donc c'est quasiment la dernière étape avant l'acte en lui-même. Et là, les chercheurs ici, ils proposent également une alternative végétarienne. et ils regardent la probabilité que leur choix de repas se porte sur celle-ci. Donc on leur pose la question suivante aux participants, quelle est votre intention de manger la viande sur une échelle de 0 à 100 ? Et on vous propose sinon une alternative végétarienne, quelle est votre intention de vous tourner vers celle-ci ? Et ici, les pièces du puzzle de notre esprit commencent à s'assembler, parce que comme on peut s'y attendre, on obtient une parfaite répétition de l'acte précédent, avec en plus ici les résultats qui montrent que le dégoût va jouer un rôle important. dans la décision de manger la viande ou de se tourner plutôt vers l'option végétarienne. Ça veut dire que quand je raccroche les morceaux, quand je prends davantage conscience que ce que je m'apprête à manger, en l'occurrence un animal, eh bien ça entraîne chez moi du dégoût, même au sein d'une population omnivore. On voit que la présence de la tête réduit la volonté de consommer la viande et augmente l'attrait pour l'alternative végétarienne par l'intermédiaire de deux mécanismes qui sont à la fois l'augmentation de l'empathie et l'augmentation du dégoût. Par contre, ici, dans cette manipulation expérimentale, on voit qu'il n'y a pas eu d'effet sur la sentience perçue de l'animal. Donc en clair, que la tête soit présente ou non, ça ne va pas modifier le fait que je pense que l'animal ressentait subjectivement des choses. Et ça, ça a un peu surpris les chercheurs, parce que ça faisait partie de leurs hypothèses de départ. On a effectivement des travaux précédents qui avaient montré que la tête, c'est le locus de la sentience. C'est quelque chose qui est très important chez l'être humain, de voir la tête d'autrui, et particulièrement les yeux. Alors pourquoi dans cette étude on ne trouve pas d'effet ? Je vais vous livrer les pistes d'explication qui sont avancées ici par les chercheurs. D'abord, ils reviennent sur le fait que le déni de sentience, qu'on peut appeler aussi le raisonnement motivé, qui est le fait de nier les capacités mentales d'autrui, C'est vraiment un mécanisme de justification qu'on va mettre en place, de manière non contrôlée, tout se passe dans notre tête sans qu'on ait la main dessus, mais qui va être là pour contrecarrer la dissonance cognitive, à savoir j'ai envie de manger des animaux mais je n'ai pas envie de leur faire de mal, parce que ça typiquement c'est une situation qui est inconfortable pour nous d'être en dissonance cognitive. Donc pour que ce mécanisme, le déni de sentience, s'active, il faut que cette notion de ne pas vouloir faire de mal de ne pas vouloir faire souffrir, de ne pas vouloir causer du tort, soit présente. Or ici, potentiellement, peut-être qu'avec les discours des industriels, peut-être qu'avec les publicités, etc., l'image qu'on se fait de l'élevage, finalement, elle n'est pas si mauvaise. On peut donc manger de la viande sans imaginer nuire à qui que ce soit, en pensant que les animaux ne souffrent pas, et entre guillemets, consommer leur chair en toute impunité. Il n'y a donc pas de dissonance cognitive. pas de malaise, donc pas besoin de se justifier, et donc pas de déni de sentience. Et justement, ça fait une trentaine d'années que des travaux montrent bien que les gens sont plus susceptibles de nier la conscience des humains et des animaux lorsqu'ils se sentent responsables du tort qui leur est causé. Je pense notamment aux travaux de Bandura et de Bastien. Donc le déni de sentience, ce serait davantage une stratégie qui pourrait être utilisée par des gens qui sont bien informés que les animaux qu'ils mangent ou... ou qu'ils ont mangé ont été maltraités, ou encore une stratégie employée par les personnes directement impliquées dans la mise à mort des animaux. Aussi, je trouve ça intéressant, les chercheurs se sont dit que finalement, il se pourrait aussi que la dissociation et le déni de sentience, ce soit deux mécanismes qui fonctionnent de concert et qui seraient utilisés chacun dans des contextes différents. Donc dans des situations immédiates, par exemple, quand le consommateur est un peu pris au dépourvu, comme c'est le cas par exemple ici dans les études, Ce serait plutôt la dissociation, cette rupture de connexion viande-animal qui va s'opérer pour supprimer l'empathie et le dégoût. Je suis incapable de faire du mal à un cochon, mais quand je mange mon jambon, je ne conscientise absolument pas que c'est un cochon, donc je n'ai pas d'inconfort avec la situation. Tandis que dans des situations moins immédiates, ou en tout cas quand il y a davantage un aspect cognitif, quand le consommateur... va évaluer ce qu'il fait, par exemple s'il essaye de revenir sur son choix d'avoir consommé de la viande ou d'en consommer. Alors dans ce cas-là, cela pourrait être le mécanisme du déni de sentience qui pourrait prendre le relais pour permettre l'action de manger de la viande sans se flageller de culpabilité. Donc par exemple, je fais mes courses, comme d'habitude, je passe au rayon charcuterie, j'achète mon jambon, aucun problème, dissociation, je ne pense pas du tout au fait que c'est un cochon. Je rentre chez moi, raclette avec des amis, je me régale et là, la discussion... porte sur l'éternel débat du pour ou contre les régimes végétaux. D'un coup, je me mets à réfléchir à ce que j'ai dans la bouche. Ah bah ouais, c'est vrai, le jambon là que je suis en train de manger, en fait, c'est un morceau de la cuisse d'un cochon. Ça, ça pourrait potentiellement me mettre mal à l'aise, mais à ce moment-là, hop, déni de sentience, je me dis que dans tous les cas, ce cochon, il n'avait pas de conscience de ce qui lui arrivait, et il n'a pas compris ce qui lui arrivait, il ne sentait, il ne ressentait rien. Donc finalement, pas de situation inconfortable pour moi là non plus, il n'y a pas de problème à le manger. La minimisation des capacités mentales de l'animal, du niveau de sentience, ça pourrait intervenir principalement lorsque une légitimation active de son propre comportement devient nécessaire. Juste une petite remise en contexte, ici les chercheurs le précisent bien dans le papier, là on est sur des participants de culture occidentale, donc un petit peu comme la nôtre, et donc qui sont peu habitués à voir la tête de l'animal qu'ils vont manger. Donc c'est vrai que dans les supermarchés... À la limite, sur les étals de poissons, là, on va avoir souvent la tête. Dans les supermarchés, au niveau de la viande, c'est beaucoup moins le cas. Ce sera intéressant aussi de regarder ce qu'il se passe au niveau d'autres populations qui sont plus habituées à avoir des carcasses d'animaux non transformés. En tout cas, en résumé de cette deuxième expérience, on peut retenir que plus la viande que je mange ressemble à un animal de son vivant, surtout si je peux voir sa tête, et plus je conscientise le lien animal-viande, ça, ça génère à la fois de l'empathie pour l'animal, du dégoût pour ce que je m'apprête à manger, et ça, typiquement, c'est ce qui fait que je vais avoir moins envie de la consommer et plus envie de me tourner vers une option végé. On a déjà ces bases, et ce qui intéresse à ce stade nos deux chercheurs norvégiens, c'est d'aller regarder davantage ce qui se passe au niveau individuel, parce que jusqu'à présent, on était surtout sur des tests de mise en situation, sur du contexte. Je vais donc dès à présent pouvoir décortiquer pour vous leur troisième étude. Comme nous venons de le voir, notre capacité à faire abstraction, c'est-à-dire à dissocier notre jambon de son origine animale, va pouvoir fluctuer selon la présentation du morceau de viande, donc disons en fonction des circonstances. La psychologie nous dit aussi que la dissociation, ce n'est pas seulement une réaction momentanée, c'est-à-dire un état dans lequel un individu peut être à un moment donné, mais c'est aussi une caractéristique personnelle, donc entendez ici un trait de personnalité. Certains d'entre nous vont avoir naturellement tendance à devoir fournir plus d'efforts pour pouvoir opérer cette séparation viande-animal que d'autres. C'est précisément cette caractéristique qui intéresse les chercheurs dans cette nouvelle étude, à les regarder non pas... ce que nous allons pouvoir mettre en place à un moment précis pour tourner le dos à cette réalité qui nous est inconfortable, d'avoir causé du tort à l'animal que je mange, mais plutôt à cette tendance profonde d'avoir besoin de fournir plus d'efforts pour dissocier et qui peut être inscrite dans notre être. Et de manière générale, on le sait, les personnes qui doivent fournir plus d'efforts pour dissocier, mangent moins de viande. Ici encore, les participants sont des omnivores. chez lesquels on va commencer par évaluer leur tendance générale à la dissociation. Tout à l'heure, vous vous souvenez, ce qui était mesuré, c'était l'état de dissociation. Le questionnaire pour mesurer ça était composé d'items évoquant la situation proposée aux participants. Par exemple, on avait un item qui était La première chose que j'ai vue sur l'image, c'est un être vivant. L'image en question, c'était celle du poulet. Pour mesurer cette fois la tendance générale à la dissociation, Les items sont plus généraux, comme par exemple, on va avoir Quand je mange de la viande, j'essaye toujours de ne pas penser à la vie de l'animal que je suis en train de manger. et pour lesquels les participants vont devoir donner leur degré d'accord avec cette phrase. Au passage, dans de prochains épisodes, je reviendrai un peu plus en détail sur les questionnaires qu'on utilise en psycho pour mesurer des traits ou des états. Parce que ce ne sont pas de simples questionnaires, il y a tout un travail qui est réalisé en amont de leur utilisation pour s'assurer qu'ils mesurent bien ce pour quoi ils ont été conçus. Ensuite, à nos participants, on leur annonce qu'ils vont avoir à répondre à des questions sur une publicité, juste avant de les plonger dans le cœur du protocole. Cette fois-ci, on a deux groupes de participants. Dans les deux groupes, les participants voient une affiche publicitaire pour des côtelettes d'agneaux en haut de leur écran. La différence, c'est que pour les participants du premier groupe, la publicité est accompagnée de l'image de l'agneau vivant, alors que pour les participants du deuxième groupe, il n'y a que la publicité pour les côtelettes. on n'a pas l'image de l'agneau qui va avec. Et les résultats sont là encore révélateurs. La présence des animaux dans les publicités pour la viande va réduire la dissociation, c'est-à-dire que la connexion animal-viande se refait, ce qui augmente l'empathie. Donc quand j'ai un agneau vivant dans une publicité pour des côtelettes, je vais avoir plus d'empathie pour l'animal qui a dû mourir. Pourquoi ? Là encore, parce que mon cerveau fait le lien entre l'animal vivant et le morceau d'animal mort qui lui appartient. C'est comme si finalement, tout d'un coup, cette côtelette, elle avait un visage et elle avait une histoire. Donc pour le business de la viande, on n'est pas bon. Pourtant, c'est vraiment ce qu'on voit absolument tout le temps dans les pubs ou à la télé. Jusque-là, l'étude ne fait que confirmer les précédents résultats des autres études, mais ce qu'il y a de nouveau dans celle-ci, c'est que les mesures effectuées permettent aussi de mettre en évidence que les participants ne vont pas être tous impactés de la même manière par la présence de l'animal sur l'affiche publicitaire. Vous vous souvenez, on a mesuré au début de l'étude leur tendance à devoir fournir des efforts pour dissocier. Eh bien, le lien animal-viande va se reformer particulièrement, et de façon assez logique, chez les individus qui doivent naturellement fournir ces efforts pour dissocier la viande de son origine. Donc finalement, mettre un animal vivant dans une publicité, ça peut changer les attitudes et les comportements de certains consommateurs, mais ça peut aussi ne pas avoir d'effet auprès d'individus dont la dissociation joue généralement un rôle minime. Et je dirais, ça peut même aussi avoir un effet inverse chez des individus qui se soucient du bien-être animal, parce que l'animal qu'il voit sur l'affiche ou dans la pub, il a l'air heureux. Le processus d'élevage qu'on lui montre, le processus de fabrication finalement, a l'air de permettre à l'animal de vivre une vie heureuse, sans souffrance. Donc on a l'effet qui est contre carré. Et ça, les industriels l'ont bien compris. Alors là, je suis obligée de faire un petit détour par le concept de suicide food ou de viande heureuse. Au passage, il y a un compte Instagram du même nom qui offre plein d'illustrations du phénomène. Je vous encourage à aller le voir si vous avez Instagram. D'ailleurs, j'avais aussi fait un petit post pour expliquer un peu ça. Donc ce concept de suicide food, ce sont des animaux qui sont dépeints dans les publicités comme s'ils étaient trop contents d'être mangés. D'où la référence au suicide. Et ça, typiquement, ça permet aux consommateurs de déculpabiliser. Juste un petit rappel quand même, en Europe, plus de 80% des animaux sont issus d'élevages intensifs, dits industriels. Et en France, on monte par exemple à 95% pour l'élevage des cochons. Donc les publicités, malgré tout, sont quand même loin de refléter la réalité. Et quand bien même l'élevage extensif, cette fois-ci, qui voudrait que les animaux soient élevés dans des petites fermes à l'air libre, a aussi ses limites, mais ce n'est pas l'objet de l'épisode. A retenir donc avec cette troisième étude, la présence d'un animal vivant et bien traité forcément dans une pub peut permettre de faire cette reconnexion du lien animal-viande avec des effets sur l'empathie que l'on connaît. Pour autant, cet effet va différer d'un individu à l'autre, on ne va pas réagir de la même manière à la vue de l'animal vivant en fonction de la tendance personnelle à devoir fournir ou non des efforts. pour devoir inhiber l'origine du morceau de viande qu'on est en train de manger. Il y a donc des différences individuelles, et même chez des personnes sensibles à la protection animale, la présence d'un animal dans une pub va pouvoir ne pas impacter l'empathie, voire rassurer sur la possibilité de manger un animal sans lui causer de tort. Notre épopée scientifique progresse. Jusqu'à présent, nous avons vu que la présentation, la préparation et la publicité visuelle allaient impacter notre perception et nos choix de consommation. Et dans cette quatrième étude cette fois, c'est le vocabulaire dont il est question. Ce que les chercheurs ont investigué à ce stade, c'est comment les termes que nous employons dans notre langage quotidien, vont pouvoir impacter nos croyances, nos intentions et même nos comportements. Par exemple, je me rappelle d'une fois, j'avais fait du covoiturage, donc ça remonte à quelques années déjà, et la personne que j'avais prise était un chasseur. Et il utilisait le terme prélevé Il me disait des choses comme Ah bah oui, cet hiver, on a prélevé, je sais plus, 8 sangliers. Et moi, dans ma tête, au début... Je me disais, mais prélever, prélever... J'ai bien vite compris de quoi il s'agissait, mais c'est vrai que ce terme m'avait vraiment surprise à l'époque, je m'en rappelle encore. Il y a pour moi quelque chose quasiment de délicat dans ce terme de chirurgical, d'aseptisé. On va prélever quelques poils sur l'animal pour avoir des données. Enfin, je ne sais pas, pour moi, ça m'évoque un peu plus ça. Enfin bref, c'est sûr que ça n'a pas déclenché chez moi, en tout cas, la même réaction. la même réponse émotionnelle que si cette personne m'avait dit cet hiver, j'ai tué huit sangliers Pourtant, quand je conscientise, c'est exactement la même chose. Et de manière générale, cet art linguistique subtil qui consiste à édulcorer la réalité grâce au choix des mots, ça porte un nom, on appelle ça l'utilisation d'euphémisme. L'utilisation d'euphémisme, d'ailleurs, ça fait partie des stratégies de désengagement moral qui sont reconnues en psychologie. Le désengagement moral, c'est tout simplement les stratégies qu'on va utiliser pour justifier nos actions qui peuvent questionner un petit peu sur le plan éthique, pour éviter de s'infliger des autosanctions. Le désengagement moral, c'est quelque chose de courant. Il y a mille et une situations dans lesquelles on peut y avoir recours. Et encore une fois, c'est plutôt un processus sur lequel on a peu de contrôle et qui, en fait, ce sont des paroles qui vont sortir plutôt spontanément. Donc j'en viens à notre étude ici. Les chercheurs ont recruté près de 300 américains et américaines d'environ 36 ans qui sont omnivores. Et cette fois-ci, ils sont répartis en trois groupes. Chaque groupe va avoir à lire tout simplement une phrase, sauf que c'est le verbe de la phrase qui va changer à chaque fois en fonction du groupe. Je vous lis les phrases. Le premier groupe a eu à lire la phrase suivante. 30,2 millions de vaches ont été récoltées. pour la nourriture aux États-Unis l'année passée selon les statistiques officielles. Deuxième groupe, 30 millions de vaches ont été tuées pour la nourriture aux États-Unis l'année passée selon les statistiques officielles. Et enfin, troisième groupe, 30,2 millions de vaches ont été abattues pour la nourriture aux États-Unis l'année passée selon les statistiques officielles. Donc les verbes changent entre les vaches sont récoltées, tuées ou abattues. Alors là, je traduis de l'anglais au français. mais je pense être à peu près juste dans ma traduction. D'ailleurs, s'il y a des natifs bilingues qui écoutent l'épisode, n'hésitez pas à me donner votre avis sur cette traduction. Le lien vers l'article est dans la description de l'épisode. Et même chose, on mesure chez les participants l'empathie et leur état de dissociation, et on compare si ces scores sont statistiquement différents d'un groupe à l'autre. Pour mesurer l'empathie, les items vont changer en fonction des groupes, avec par exemple l'affirmation je me sens triste pour les animaux qui ont été récoltés groupe 1, tués groupe 2 ou abattus groupe 3. Comme prévu, au niveau des résultats, on voit que le terme récolté du premier groupe augmente la dissociation par rapport à tué et abattu. Si on me dit récolté, je vais davantage m'éloigner de l'image de la vache sanguinolente par exemple. Je vous passe un peu les complexités des résultats statistiques, mais ici aussi ce qu'on voit, c'est qu'il n'y a pas d'effet direct du changement de verbe sur le niveau d'empathie des participants. Par contre, il y a bien in fine une réduction de l'empathie chez les participants du premier groupe, qui découle elle-même spécifiquement de leur dissociation. Donc si vous voulez, le terme récolté, ou disons on va dire l'euphémisme récolté, n'a pas réduit l'empathie des participants. Par contre, ce terme a augmenté la dissociation des participants, et c'est cette dissociation qui a réduit l'empathie. Donc ça, c'est un type de médiation un petit peu particulier en statistique. Alors moi, je suis allée faire un tour sur le site du ministère de l'Agriculture en France pour voir un petit peu ce que ça donnait. Et donc, par exemple, dans un document du 28 juillet 2022 qui porte sur la protection animale dans les abattoirs, on peut trouver la phrase suivante. 3,7 millions de tonnes ont été produites. en 2021 dans les abattoirs de boucheries, avec plus de 1,4 million de tonnes de bovins, dont 190 000 tonnes de veaux, 85 000 tonnes de petits ruminants, 2,2 millions de tonnes de porcins, etc. Sinon aussi, dans une note de la Grèce, on peut lire ceci, en volume, le déficit commercial de la France a atteint l'an passé 149 000 tonnes équivalent carcasse. Donc on a ici le terme produit. On parle d'ailleurs de cheptel bovin pour évoquer le nombre de vaches. Si on extrapole un petit peu le rôle de la sémantique, du lexique utilisé, et si on regarde du côté de la presse et des médias, il y a un article d'un journal régional du 23 mai 2024 qui titre 304 vaches tuées pour rien après le choc, comment cet agriculteur se reconstruit ? Cet article évoque le cas d'un agriculteur dont les vaches ont eu la tuberculose. La mort de l'animal ici ne fait pas partie du processus normal du plan initial de l'élevage, et c'est le terme tuer qui est utilisé. Alors que si on regarde dans les autres articles de ce même journal et à la même période, quand on évoque le processus de mise à mort attendu par l'éleveur pour faire de la viande par exemple, et bien là... on tombe sur pléthore d'exemples dans lesquels on va utiliser le terme produit ou récolté. J'ai la citation d'un éleveur dans un autre article, par exemple, qui dit Oui, tout à fait, cette viande est produite dans le cadre d'un cahier des charges rigoureux et c'est de nature à sécuriser le consommateur s'il en était besoin. Donc on se rend compte que le terme utilisé pour parler d'un même acte va changer en fonction des circonstances. Quand la mort de l'animal dérange, elle gêne parce qu'elle n'est pas prévue, on va plutôt utiliser tuer qui a une consonance négative un petit peu violente, alors que quand la mort de l'animal fait partie du processus, on en a besoin pour faire de la viande, dans ces cas-là, on va un petit peu minimiser cet aspect négatif, cet aspect qui pourrait gêner, en utilisant des termes plus neutres, comme récolter, produire, etc. Encore un article, par exemple, qui illustre parfaitement ça, c'est un article tout récent de Nice Matin, qui date du 13 octobre dernier. Le titre est le suivant. Cinq jours sans présence humaine et voilà, coupés de leur bête par les intempéries, des éleveurs de la Vésubie retrouvent des vaches tuées. Et dans cet article, on peut lire, je cite, Deux d'entre eux ont retrouvé des vaches mortes, tuées, estime-t-il, par des loups. Donc estime-t-il le il renvoie aux éleveurs. Donc là, ce sont les éleveurs eux-mêmes qui reviennent sur le verbe utilisé, qui le précisent, qui passent de vaches mortes à tuées Et le journaliste d'ailleurs qui souligne la nuance dans l'article, Puisque l'acte est le même, encore une fois, mais l'impact émotionnel, lui, diffère. Donc ça montre bien l'importance du choix des mots utilisés. Et puis à l'extrême opposée, si j'ose dire, il y a les militants et les activistes de la protection animale qui, eux, vont plutôt utiliser des mots très forts, avec une connotation assez violente. Donc quelques exemples. On a en 2012 30 millions d'amis qui sortent un article qui s'intitule Ces animaux qu'on assassine Il y a aussi le groupe Boucherie Abolition qui se bat pour, je cite, l'abolition du génocide appelé boucherie comme l'explique sa porte-parole Solveig Allouin. Donc voilà, on est sur des registres lexicaux très différents, à l'opposé, pour parler finalement d'une même action. Et je pense que vous pouvez en faire l'expérience personnellement, le ressenti n'est pas le même en fonction des mots que l'on entend. Bon alors, au niveau de notre travail de recherche... Les chercheurs précisent qu'ils ont bien conscience que les gens sont sûrement peu souvent exposés aux euphémismes tels que viande récoltée dans le discours public, ou bien lors de situations de choix de consommation, c'est-à-dire au moment où les décisions alimentaires sont réellement prises. C'est cette raison qui les amène justement à mettre en place la cinquième et dernière étude, qui va s'intéresser cette fois-ci à une situation un petit peu particulière qui peut nous arriver à toutes et à tous un petit peu plus souvent. Concluons cette aventure scientifique avec la cinquième et dernière étude du programme de recherche. Cette situation familière courante qui est investiguée cette fois-ci dans l'étude, c'est celle du restaurant. Dans cette étude, on s'intéresse aussi au choix des mots comme dans l'étude précédente en allant cette fois-ci un petit peu plus loin que dans l'étude précédente puisqu'on va... aussi mesurer des intentions de consommation, donc des intentions comportementales. Alors le protocole, il est relativement simple, puisque l'expérience se passe ici aussi simplement sur l'ordinateur. On demande cette fois à peu près 200 participants, trentenaires et omnivores, de s'imaginer à la table d'un restaurant avec à la main la carte du menu. Les participants sont dispatchés en deux groupes expérimentaux. Pour les participants du premier groupe, la carte va proposer des plats classiques avec boeuf et porc. C'est ce qu'on peut trouver habituellement au restaurant. Pour les participants du deuxième groupe, les plats sont les mêmes, sauf que l'intitulé change. Au lieu d'avoir boeuf et porc, ils ont vache et cochon. Au fait, petite parenthèse culturelle, en français, quand on dit viande de boeuf, ça englobe en fait la chair de toute une variété de gros bovins, et ce serait seulement 5% à peu près de la viande bovine produite en France qui viendrait véritablement de boeuf. Et ce qu'on entend par les autres gros bovins, Ce sont à la fois des vaches, des génisses ou bien encore des taurillons. Je tiens cette précision de la chaire BEA VETAGROSU. Parenthèse refermée. Au niveau des résultats de l'étude, on voit que les participants qui ont le menu avec bœuf et porc ont un score de dissociation animal-viande qui est statistiquement plus élevé que les participants qui ont reçu le menu avec vache et cochon. Donc les participants du groupe 2, vache et cochon, ont également statistiquement plus d'empathie pour l'animal et plus de dégoût envers le plat proposé. Ils ont moins l'envie de commander les plats que les participants qui ont en main le menu avec bœuf et porc. Et dernière chose aussi, ils ont également davantage l'envie de se tourner vers une option végétarienne s'il y en avait une qui leur était proposée. Chez des omnivores, le simple fait d'appeler un plat en utilisant l'espèce de l'animal entraîne du dégoût, ainsi qu'un attrait nettement supérieur pour une alternative végétarienne. Quand on prend un petit peu de recul sur la chose, ça peut paraître quand même assez surprenant d'avoir une telle différence, simplement pour ça, simplement pour un intitulé qui est différent. Autre donnée qui ressort de cette étude, ces résultats sont exacerbés chez les participants qui présentent une tendance générale à devoir fournir de gros efforts pour opérer cette dissociation. Cette caractéristique va accentuer les effets sur la dissociation, sur l'empathie, sur le dégoût et sur les choix comportementaux, c'est-à-dire l'intention de consommer les plats. En recherche, on appelle ça un modérateur. Un modérateur, c'est une variable, une caractéristique qui va amplifier ou minimiser un phénomène. Alors cette question du dégoût envers les produits animaux de consommation, elle n'est pas nouvelle. Il y a plus de 40 ans déjà, un des chercheurs s'est penché sur le sujet, Rosin et Fallon, en 80 et 87, et dans leurs travaux, ils soulignent que ce sont particulièrement les aliments d'origine animale qui entraînent le dégoût. Et le dégoût, je le rappelle, c'est une émotion. Je les cite dans leur article, on peut lire Nous sommes convaincus que l'aspect animal est d'une importance centrale, car presque tous les animaux et leurs produits sont considérés comme dégoûtants à manger dans le monde entier et parce que presque tous les objets dégoûtants sont d'origine animale. Un rôle particulier pour les excréments semble également probable, car les excréments sont l'objet universel de dégoût et suscitent probablement la réaction de dégoût la plus intense. Finalement, aujourd'hui, la plupart des gens qui mangent de la viande le peuvent parce qu'ils déconnectent la partie viande de l'animal. Mais je pense... que si on demandait à ces personnes d'aller se servir directement un morceau du corps d'une vache ou d'un cochon, par exemple, qui vient d'être abattu, et qui est allongé comme ça dans un champ ou dans une étable, ce serait certainement difficile pour beaucoup de personnes. Et là encore, dans mon exemple, on est sur un animal qui est déjà décédé. Donc j'imagine à quel point l'étape de devoir tuer soi-même l'animal nous serait encore plus difficile. D'ailleurs, ça me rappelle un spot du réalisateur Dustin Brown. qui était passé dans une campagne de protection animale il y a quelques années et dans lequel on voyait d'abord des amis autour d'une table au restaurant qui étaient en train de discuter des plats qu'ils allaient commander. Et puis le serveur arrive pour prendre la commande, donc les commandes sont des plats avec de la viande. Il y a un des invités qui commande des côtes de porc et le serveur lui demande de le suivre. Donc on est dans un restaurant un petit peu gastronomique. Le serveur emmène donc le client... à part, il l'équipe d'un tablier, il lui donne un couteau de cuisine et le fait entrer dans une pièce du restaurant dans laquelle se trouve un petit cochon. Donc le client comprend que s'il veut pouvoir avoir le plat commandé, c'est-à-dire des côtes de porc, eh bien il va devoir passer à l'action. Et je trouve que ce spot, il est vraiment révélateur de tout ce qu'on est en train de voir là dans cet épisode, au travers de cette étude. Et je pense qu'il peut parler à beaucoup de personnes qui mangent de la viande et qui... pourrait souffrir potentiellement de ce paradoxe et de cette dissonance cognitive. J'en reviens à notre étude. Autre phénomène qu'on observe aussi, les femmes se montrent globalement plus inclines à la dissociation que les hommes. Et j'entends ici la dissociation trait, un trait de personnalité. C'est-à-dire que les femmes doivent naturellement fournir plus d'efforts pour opérer cette dissociation viande-animal que les hommes. Dans l'étude par contre, cette différence, elle ne se manifeste pas au niveau de l'état de dissociation. quand on change les termes du menu. Donc ça, ça pourrait être quelque chose de plus ancré et de moins contextuel. Puisqu'on évoque ces questions de lexique, par curiosité, je suis aussi allée consulter le lexique de zootechnie, qui recense les termes utilisés par les agronomes, donc des termes qui sont techniques. Dans ce lexique, il y a simplement le terme qui n'est pas accompagné de sa définition. Mais là aussi, c'est assez intéressant, je trouve, de voir à quel point le vocabulaire arrive. à refléter une réalité assez aseptisée. Dans les termes utilisés, on s'éloigne particulièrement de l'aspect individuel, de la spécificité de l'espèce, de la spécificité de l'animal en tant qu'individu, de l'animal dont il est question. Donc par exemple, on y trouve les termes bétail de boucherie ou menu bétail pour parler des petits animaux. On a un comité d'amélioration de la race, on a également le terme écarissage, et la première définition sur laquelle on tombe pour ce terme, qui est une définition de Wikipédia, est la suivante. L'écarissage est l'activité d'intérêt général et sanitaire, devenue une sous-filière agro-industrielle, consistant à collecter, dénaturer, traiter et valoriser les charognes d'animaux morts dans les élevages. Autre expression qui m'a un petit peu interpellée, on a dans ce lexique de zootechnie les aliments de finition. Et là aussi, je suis allée regarder la définition, et celle qui apparaît en premier est la suivante. La finition est la dernière étape d'élevage des bovins viandeux avant l'abattage. Son objectif est de produire des carcasses lourdes avec une bonne conformation. Et cette définition, elle est issue de la Fédération Wallonne de l'Agriculture. Donc voilà, en résumé, de cette dernière étude... on peut ressortir que les mots utilisés vont jouer à la fois sur notre perception de la réalité, mais également sur notre intention de consommation. C'est donc ici que s'achève ce voyage dans les coulisses du laboratoire de recherche de l'université d'Oslo, mais je voudrais maintenant qu'on prenne ensemble un peu de recul sur le travail présenté. Vous êtes peut-être actuellement dans une période de questionnement sur vos choix alimentaires, vous êtes peut-être un omnivore à la recherche d'une compréhension d'un proche qui ne mange pas de viande, ou vous êtes aussi peut-être ce proche qui ne mange pas de viande et qui cherche à comprendre pourquoi dans votre entourage, des personnes qui sont très sensibles à la cause animale, Pour autant, continuez à manger des animaux. Quelles que soient vos interrogations, je pense que ce travail de recherche peut permettre de mieux visualiser pourquoi, généralement, les arguments dominants qui sont évoqués dans les régimes végétaux, à savoir 1. C'est mal de causer de la souffrance et du tort à autrui si ce n'est pas nécessaire. 2. Manger de la viande entraîne la souffrance de l'animal qui n'est pas nécessaire. Et donc 3. Manger de la viande est mal. Ces arguments sont relativement partagés par des personnes qui ne sont pas végétariennes. Du fait de la présentation stérile de la viande en supermarché, on a ce deuxième argument. Manger de la viande entraîne la souffrance de l'animal qui n'est pas nécessaire, qui est finalement extrêmement facile à ignorer. La majorité des personnes aujourd'hui achètent sa viande en supermarché, elle est ultra transformée, on n'a pas la vision de la carcasse d'un animal mort. Quand on achète une tranche de jambon, généralement on ne visualise pas. pas la cuisse, voire le corps d'un cochon, d'où la tranche a été extraite. Les chercheurs ici, à travers ces cinq expériences, arrivent à démontrer comment les pratiques industrielles et marketing d'aujourd'hui facilitent cette rupture entre la viande et ses origines, et ce, par une réduction de l'empathie et du dégoût. Que ce soit la préparation, la présentation, la façon dont on parle de l'animal à manger, on voit que tout ça va impacter nos choix de consommation. nos choix alimentaires en jouant directement sur notre façon de considérer la réalité. Ici, dans ce travail, les résultats sont obtenus à l'aide de stimuli du monde réel. On a mis les participants dans des contextes qu'ils peuvent rencontrer, que ce soit face à une publicité, face à un menu de restaurant, bref, des situations qui présentent vraiment des similitudes avec ce à quoi les gens sont régulièrement confrontés dans leur vie quotidienne. Et en ce sens, ce travail expérimental a quand même une validité écologique c'est-à-dire qu'elle est bien transférable du laboratoire à la vie réelle. En plus, les résultats sont observés sur plusieurs types d'animaux, sur des participants à la fois norvégiens et américains, et dans différents contextes, donc ça, ça semble quand même représenter un processus assez général. Pour autant, les chercheurs ici mesurent uniquement des intentions comportementales, et non des comportements réels. C'est une limite majeure de l'étude, mais qui n'est pas spécifique à cette étude. C'est une des limites les plus courantes en recherche, d'où la nécessité de répliquer à chaque fois les travaux. Aussi, on est sur des mesures déclaratives, auto-rapportées. Ça veut dire que ce sont les participants qui répondent à des questionnaires, et ça, ça entraîne aussi un certain nombre de billets. Les chercheurs nous le disent au début, les participants, ils en savaient le minimum sur les expériences. En tout cas, ils ne savaient pas vraiment quel allait être le but de l'étude. Ça, ça permet d'éviter d'influencer leurs réponses. Les questionnaires étaient... anonyme, confidentiel. Pour autant, il y a toujours le risque qu'ils n'aient pas répondu tout à fait honnêtement, ou bien que leurs réponses ne reflétaient pas tout à fait la réalité. Cette étude, elle a bientôt 10 ans. Depuis, la littérature s'est vraiment enrichie sur le sujet, donc on aura l'occasion de revenir sur cette question par l'intermédiaire d'autres travaux. Mais je trouve ça intéressant, ce côté presque multimodal de ce travail, qui permet de nous faire des petites prises de conscience au quotidien, que ce soit avec le visuel des aliments en magasin, ou dans les publicités, ou dans le lexique utilisé au quotidien. Ça donne plein d'occasions quotidiennes de réaliser comment et pourquoi on perçoit le monde. tel qu'il est, et faites le test dans les jours qui suivent. Essayez d'observer et de prendre conscience de ces détails, de la présentation ou du packaging de la viande ou des produits animaux quand vous allez faire vos courses, des publicités que vous allez pouvoir voir ou entendre sur des produits animaux, sur la façon dont votre entourage va dénommer la partie de l'animal qu'il va manger. Enfin voilà, vous verrez, après cet épisode, vous devriez ne plus tout à fait voir votre environnement de la même manière. Également, j'aimerais attirer votre attention sur le fait que de prendre connaissance et ou prendre conscience de ces mécanismes de dissociation et des stratégies marketing qu'on vient de voir. Ça peut en pratique avoir un impact sur les idéaux et sur les comportements, mais ça peut aussi entraîner des mécanismes inverses. Je m'explique. Si vous vous dites, ah bah chouette, maintenant que je sais tout ça, je vais savoir quoi dire au prochain repas de famille quand on va encore venir me chercher sur mon caprice d'avoir arrêté de manger de la viande, je vais bien leur rappeler là que sur leur plateau de charcuterie, ce sont des cadavres d'animaux. Bon, et bien si telle est votre tactique, sachez que vous risquez de vous confronter à deux phénomènes, et ça risque de ne pas être très agréable. Le premier phénomène, c'est ce qu'on appelle la réactance. Sans rentrer dans les détails, si vos proches se sentent menacés, qu'ils sentent en tout cas une partie de leur liberté menacée par vos propos, donc là ici, manger de la viande, alors il se peut qu'ils se braquent. On appelle ça de la réactance, c'est en fait un mécanisme de défense psychologique. Même si à la base votre beau-frère n'est pas contre votre choix alimentaire, Là, il se peut qu'il se mette sur ses grands chevaux, rien que pour vous désamorcer et préserver sa liberté de manger comme bon lui semble. Deuxième phénomène, c'est la rationalisation du comportement. Si vraiment ce que vous leur dites à vos proches, ça les dérange un peu, pour se sentir en accord, pour essayer de garder leur cohérence, ils vont commencer à chercher des justifications de leur comportement. Et va s'en suivre ici une succession d'arguments. Et donc un débat interminable, sans grand intérêt si ce n'est de gâcher le repas de famille. Une solution pourrait être déjà d'attendre le moment opportun. Si on vous pose des questions avec bienveillance et ouverture, c'est peut-être le bon moment pour diffuser petit à petit des petites pistes de réflexion. Essayez d'être vous aussi dans une écoute bienveillante, d'avoir un ton posé et compréhensif. Je vous conseille également, pour inhiber la réactance et la rationalisation, d'opter pour des solutions positives, comme en éducation. Par exemple, pourquoi pas venir avec une alternative végétarienne, ou encore mieux, la préparer vous-même. Voilà en tout cas pour les perspectives d'application à extraire de cette étude. Toutes les sources mentionnées dans le podcast sont disponibles dans la description de l'épisode. Je vous remercie très sincèrement pour votre écoute, j'espère que cet épisode vous a plu, et si tel est le cas, n'hésitez pas à lui mettre 5 étoiles, à le faire savoir autour de vous, et à vous abonner à Oméa Science sur les plateformes d'écoute. et sur les réseaux sociaux. C'est tout simplement cette visibilité qui m'aidera à poursuivre le podcast et à le faire grandir. Merci et à très vite ! Le monde change nos idées et nos idéaux avec. Celles et ceux qui œuvrent pour une société plus juste plus inclusives et plus durables, ont encore un long chemin à parcourir, mais leur voyage a commencé. Chaque voyageur et chacun de leurs pas compte. Restons optimistes et rejoignons l'Odyssée !