Speaker #0A l'époque moderne, la folie change de statut. Elle n'est plus seulement un trouble à interpréter. Elle devient un désordre à contenir. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, l'Europe connaît une transformation profonde de ses structures sociales. Les villes grossissent, les circulations s'intensifient, les guerres, les famines, les crises économiques multiplient les figures de l'errance. Pauvres, mendiants, invalides, prostituées et vagabonds occupent l'espace public. Et parmi eux, des fous, visibles, bruyants et incontrôlables. Ce qui change, ce n'est pas la présence de la folie, c'est sa visibilité. Et surtout, l'intolérance croissante à son égard. La folie devient incompatible avec l'ordre urbain naissant. Elle dérange la circulation, la morale et le travail. Elle inquiète parce qu'elle échappe à la discipline. Elle ne produit pas, elle ne se corrige pas facilement. Elle résiste. L'époque moderne ne crée pas l'enfermement à partir de rien. Elle systématise ce qui existait de manière dispersée. Elle rationalise, elle l'organise, elle l'administre. C'est ce que Michel Foucault a appelé le grand renfermement. Non comme un événement unique, mais comme un mouvement, lent, progressif et multiforme. À partir du XVIIe siècle, dans toute l'Europe occidentale, on enferme. Massivement. Pas seulement les fous, mais aussi les pauvres, les déviants et les inutiles. En France, l'hôpital général, fondé en 1656, n'est pas un hôpital au sens... médicale. C'est une institution de police sociale. On y enferme sans jugement, par simple décision administrative. Les fous y côtoient les mendiants, les libertins, les enfants abandonnés, les vieillards indigents. La folie n'y est pas distinguée, elle est noyée dans une masse d'indésirables. Bien entendu, l'objectif n'est toujours pas de soigner, il est de faire taire, de retirer de la vue. Dans ces institutions, la folie n'est pas observée pour elle-même. Elle est neutralisée. Le corps est contraint, le silence est imposé, la discipline prime. Le travail est parfois utilisé comme un outil de redressement moral. Le flou doit être corrigé, pas compris. Cette logique se retrouve ailleurs en Europe. En Angleterre, les workhouses. En Allemagne, les Hochhauser. En Italie, les hospices. Partout, la même idée. L'ordre social doit être protégé contre ceux qui le troublent. La médecine n'est pas absente, mais elle est secondaire. Les médecins interviennent à la marge. La folie n'est pas encore un objet autonome du savoir médical. Elle est un problème administratif avant d'être un problème scientifique. Pourtant, Quelque chose se joue en ces murs. L'enfermement produit de nouvelles catégories. Il oblige à distinguer, à classer, à nommer. Progressivement, les fous commencent à être séparés des autres enfermés. Non par humanité, mais par souci d'efficacité. Les comportements violents, les cris, les refus d'obéir, perturbent la discipline générale. Il faut isoler ceux qui ne rentrent pas dans le moule. C'est ainsi que la folie commence à se singulariser, non par reconnaissance de la souffrance, mais par gêne institutionnel. Cette période est aussi celle d'un basculement moral. La folie est de moins en moins expliquée par le diable, non parce que la croyance disparaît, mais parce qu'elle devient moins opératoire. La possession ne permet pas d'administrer, elle ne permet pas de classer. Elle ne permet pas de gérer des masses. La folie est progressivement ramenée du côté de la raison défaillante. Plus un combat spirituel, mais une absence de maîtrise. Descartes incarne ce tournant. Dans le discours de la méthode, la folie est exclue du champ du doute. Le sujet rationnel ne peut pas être fou. La folie devient ce qui est radicalement autre, ce qui ne participe pas à la construction du savoir. Elle est rejetée hors du champ de la vérité. Ce geste philosophique a des conséquences profondes. La folie n'est plus une autre forme de rapport au monde. Elle est une négation de la raison, une absence, un défaut. À partir de là, il devient légitime d'enfermer quelqu'un pour son bien, et surtout pour celui des autres. Cette logique touche de manière inégale selon le genre et le statut social. Les femmes sont encore particulièrement exposées. À l'époque moderne, la norme féminine se resserre. Épouse, mère, silencieuse. Toute déviation devient suspecte. Les femmes jugées hystériques, mélancoliques, excessives, sont plus facilement internées. Leur parole est encore et toujours disqualifiée. Le refus est... pathologisée. Une femme qui crie, qui conteste, qui dérange peut être enfermée sans procès. La folie devient un instrument de contrôle domestique et social. Les archives montrent des internements demandés par des maris, des pères, des frères. La frontière entre protection et domination est inexistante. L'institution valide la mise à l'écart. La folie masculine, elle, est plus souvent associée à la déraison passagère, à l'ivresse ou à la violence. Elle peut être excusée. La folie féminine est plus facilement essentialisée. Elle est vue comme chronique, dangereuse et surtout honteuse. L'époque moderne voit aussi émerger une nouvelle figure, celle du fou spectacle. Le fou enfermé devient un objet de curiosité. À Londres, le Bethlehem Hospital, Bethlehem, est ouvert aux visiteurs. On paie pour voir les fous, les observer, se rassurer et aussi se divertir. La folie est désormais exhibée comme une altérité radicale. Elle sert à définir, par contraste, la normalité. Elle devient une frontière visible entre le raisonnable et l'inacceptable. Mais cette visibilité est trompeuse. Le fou est montré, mais jamais entendu. Sa parole est réduite à du bruit. Ses gestes ont des symptômes. À la fin du XVIIIe siècle, un nouveau discours émerge, celui de la réforme. On commence à parler de traitement moral, de douceur, d'humanité. Philippe Pinel, en France, est souvent présenté comme celui qui libère les fous de leur chaîne. Cette image est partiellement vraie et largement mythifiée. En effet, Pinel ne remet pas en cause l'enfermement. Il le réorganise, il le médicalise, il remplace la chaîne par la surveillance, la contrainte physique par la contrainte morale. Le fou doit être observé, corrigé, redressé. La folie devient enfin un objet médical à part entière. Mais ce progrès a un prix. Le fou est désormais défini exclusivement par son trouble. Il est séparé du reste de la société, placé dans un espace spécifique. L'asile est né. Ce n'est pas encore la psychiatrie moderne, mais ses fondations sont posées. La folie est enfermée. classée, étudiée. Elle cesse définitivement d'être un langage possible. Elle devient un dysfonctionne. L'époque moderne n'a pas inventé la violence envers les fous. Elle l'a rendue rationnelle, légitime, durable. Ce qui se joue alors, ce n'est pas une humanisation, c'est un déplacement du pouvoir. Le fou n'est plus rejeté au nom de Dieu. Il est enfermé au nom de la raison. Et cette raison ne lui demandera jamais son avis. On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode d'Histoire du pire. Et d'ici là, gardez la tête sur les épaules !