Speaker #0Dans l'Antiquité, la folie n'existe pas comme une entité autonome. Elle n'est ni un diagnostic stabilisé, ni une catégorie sociale homogène, ni même un objet clairement circonscrit. Elle est une expérience diffuse, éclatée, qui se dit à travers une pluralité de mots, de récits et de pratiques. Elle n'est jamais seulement intérieure, elle est toujours relationnelle. Ce que nous appelons folie surgit là où quelque chose se dérègle dans l'ordre du monde, du corps, de la cité. ou du rapport au Dieu. Dans les sociétés antiques, l'individu n'est pas conçu comme un sujet clos. Le corps est traversé par des souffles, des humeurs et des forces invisibles. L'âme n'est pas un refuge intime. Elle est exposée, ouverte et vulnérable aux puissances extérieures. La folie est donc d'abord une perte de mesure, un excès, une rupture dans la circulation normale des choses. Elle n'appartient jamais entièrement à celui qui en souffre. Elle concerne toujours les autres. Dans la Grèce archaïque, cette rupture est d'abord pensée comme une intervention divine. Le terme mania ne désigne pas une maladie au sens moderne, mais un état de saisissement. Être manikos, c'est être pris. Pris par un dieu, par une émotion excessive, par une fureur qui submerge la raison ordinaire. Elle est une force héroïque mais dangereuse, que les dieux attisent ou apaisent. La folie est ici spectaculaire. Elle se voit, elle agit, elle bouleverse l'ordre du combat, de la parole ou du lien social. Chez Hésiode, l'idée de démesure se précise. L'hubris n'est pas seulement un excès individuel. Elle est une menace pour l'équilibre cosmique. Celui qui dépasse sa place, qui refuse la limite imposée aux mortels, s'expose à la perte de la raison avant même la destruction physique. La folie devient sanction, non pas une punition arbitraire, mais la conséquence logique d'un déséquilibre moral et cosmique. Cette conception irrigue la tragédie grecque. Chez Échille, Sophocle et Eurépide, la folie n'est jamais anodine, elle est un événement. Elle surgit au cœur de la cité, Dans les familles royales et chez les héros, Ajax, chez Sophocle, frappé par Athéna, sombre dans un délire sanglant. Il massacre des animaux en croyant tuer ses ennemis. Lorsqu'il retrouve la lucidité, ce n'est pas la folie qui le détruit, mais la honte. La tragédie montre que le retour à la raison peut être plus insupportable que la perte de soi. Chez Euripide ? La folie devient plus inquiétante encore. Dans les bacchantes, les femmes de Thèbes, saisies par Dionysos, quittent la cité, abandonnent les règles, la parenté, la loi. Elles entrent dans une extase collective, ritualisée et violente. Cette folie n'est ni individuelle, ni marginale. Elle est partagée, elle contamine, elle défait l'ordre civique. Le roi Panthée qui tente de la réprimer et mise en pièce par sa propre mère. La folie devient ici une force politique. Elle révèle la fragilité des institutions humaines face à ce qui les dépasse. À partir du Vème siècle avant notre ère, une autre lecture s'impose progressivement, une lecture médicale. Les traités du corpus hippocratique rompent avec l'explication strictement divine. Dans « De la maladie sacrée » , l'auteur affirme que l'épilepsie, longtemps tenue pour une affection envoyée par les dieux, a des causes naturelles. Il en va de même pour les troubles de l'esprit. Le cerveau devient l'organe central de la pensée, de la perception et donc de leurs dérèglements. La folie est alors comprise comme un déséquilibre des humeurs. La bile noire, en excès, engendre la mélancolie. Celle-ci se manifeste par la tristesse, la peur, le retrait et parfois la violence. Mais cette mélancolie n'est pas seulement négative. Aristote s'interroge sur la violence. Le lien entre mélancolie et génie. Pourquoi tant d'hommes exceptionnels, philosophes, poètes, législateurs, semblent-ils traversés par cette noirceur ? La folie cesse d'être uniquement une faute ou une punition. Elle devient, dans certains cas, une condition de l'intelligence et de la création. Cette médicalisation reste toutefois limitée. Elle concerne une élite lettrée. Elle n'efface ni les interprétations religieuses, ni les usages sociaux de la folie. Le médecin n'évince pas le prêtre, il s'y ajoute. Les pratiques se superposent plus qu'elles ne se remplacent. Platon opère une distinction décisive. Dans le Phèdre, il distingue plusieurs formes de mania. Certaines sont pathologiques, liées au corps malade, d'autres sont divines. La folie prophétique inspirée par Apollon, la folie poétique donnée par Lémuse, la folie mystique liée à Dionysos et la folie amoureuse envoyée par Héros. La raison n'est plus la seule voie d'accès à la vérité. Il existe des folies supérieures à la sagesse humaine. La frontière entre raison et déraison devient instable et poreuse. Mais cette valorisation philosophique ne concerne qu'une minorité. Dans la réalité sociale, la folie est avant tout un problème à gérer. Elle met en danger la maisonnée, le voisinage et la cité. Lorsqu'elle ne peut être interprétée ni ritualisée, elle devient inquiétante. Cette inquiétude est encore plus marquée lorsqu'elle concerne ceux qui n'ont déjà qu'une place marginale dans l'ordre civique. Les esclaves, les étrangers, les non-citoyens. L'esclave, dans l'Antiquité grecque et romaine, n'est pas un sujet de droit. Son corps appartient à un autre, sa parole est toujours suspecte. Lorsqu'un esclave manifeste des troubles de l'esprit, ceux-ci ne sont presque jamais décrits comme une souffrance à comprendre. Ils sont perçus comme un défaut, un danger, parfois même une ruse. Le furiosus citoyen peut être protégé, placé sous tutelle, déclaré irresponsable pénalement. L'esclave fou, quant à lui, relève de la logique de la propriété. Un esclave devenu furiosus perd de la valeur. Il peut être vendu, abandonné, exposé. Certains textes évoquent des esclaves enchaînés, non pour punition, mais pour éviter qu'ils ne nuisent. La folie devient ici un motif d'exclusion radicale, sans aucune contrepartie protectrice. Cette exclusion touche aussi les pauvres, les marginaux, ceux qui n'ont pas de famille capable d'absorber la charge du trouble. L'Antiquité ne connaît pas d'institution spécialisée pour accueillir les fous. Pas d'asile. Encore moins d'hôpital psychiatrique. Les personnes atteintes de troubles mentaux vivent au sein de la famille ou en sont rejetées. Certains errent dans l'espace public. Leur présence est tolérée tant qu'elle reste lisible, intégrable à un récit religieux ou moral. Lorsqu'elle devient incompréhensible, elle suscite la peur. Cette peur est particulièrement aiguë lorsqu'il s'agit des femmes. Dans l'Antiquité, le corps féminin est pensée comme fondamentalement instable, plus humide, plus perméable, plus susceptible au déséquilibre. Les traités médicaux attribués à Hippocrate décrivent l'utérus comme un organe mobile capable de provoquer des troubles physiques et psychiques s'il n'est pas correctement régulé. Ce que l'historiographe appellera plus tard l'hystérie trouve ici ses racines. Les femmes sont décrites comme plus vulnérables à la mélancolie, aux accès de mania, aux visions et aux crises. Cette vulnérabilité est interprétée non comme le produit d'une condition sociale contraignante, mais comme une donnée naturelle. Les femmes qui sortent de leur rôle, veuves, célibataires, prophétesses, femmes trop savantes ou trop indépendantes, sont particulièrement suspectes. Leur parole est facilement disqualifiée comme étant délirante. Dans la tragédie, cette figure est omniprésente. Médée, chez Euripide, est décrite comme emportée par une passion dévastatrice. Sa violence est expliquée par l'excès, par la perte de mesure, par une folie qui la rend étrangère à l'ordre humain. Mais cette folie est aussi une folie qui est délirante. C'est aussi une manière de neutraliser sa parole, de rendre inaudible sa critique de l'ordre civique masculin. Dans les cultes dionysiaques, les femmes peuvent accéder à une forme de folie ritualisée, encadrée et donc temporairement tolérée. En dehors de ce cadre, l'excès féminin est perçu comme une menace. La folie devient alors un outil de contrôle symbolique, une manière de rappeler les limites. À Rome, l'approche est, comme toujours, plus juridique, mais non moins excluante. Le droit romain reconnaît le furiosus comme irresponsable. Mais cette reconnaissance s'accompagne d'une mise à l'écart. Le fou ne peut exercer de charges publiques. Il ne peut contracter. Il est placé sous la surveillance d'un tuteur. La folie est définie par son incompatibilité avec la participation civique. Les médecins romains, comme Cels ou encore Galien, affinent les classifications. Ils distinguent phrénitis, mania et mélancolia. Galien insiste sur les causes corporelles, mais reconnaît l'influence des émotions, du mode de vie ou encore de l'environnement. Le traitement repose sur des régimes, des saignées, des bains, mais aussi sur la parole et la persuasion. Une forme embryonnaire de soins psychiques existe, mais elle reste subordonnée à une vision somatique et normative. Il n'existe cependant aucune volonté d'intégrer durablement les fous à la cité. La folie est tolérée tant qu'elle reste contenue. Lorsqu'elle déborde, elle est neutralisée. par l'enfermement domestique, par la contrainte, par l'exclusion. Les voix des malades ne nous parviennent presque jamais directement. Ce sont toujours les médecins, des philosophes, des poètes ou des juristes qui parlent à leur place. Le silence est central, il traverse toute l'Antiquité. La folie est pensée, décrite, classée, mais rarement écoutée. Elle est un objet de discours, jamais un sujet. Cette asymétrie prépare déjà ce qui viendra plus tard. La grande entreprise d'enfermement n'est pas encore là, mais les catégories, les peurs et les justifications sont en place. L'Antiquité ne connaît pas la psychiatrie, mais elle pose presque toutes les questions qui structureront son histoire. La folie est-elle une maladie ou un message ? Une faute ou une fatalité ? Peut-on en être responsable ? Peut-on en guérir ? Et surtout... Qui a le droit de dire ce qu'est la folie ? Ces questions resteront ouvertes pendant des siècles. On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode d'Histoire du Pire. Et d'ici là, gardez la tête sur les épaules !