Speaker #0Au Moyen-Âge La folie n'est plus un problème théorique. Elle est un fait social, religieux et moral. Elle se voit, se montre, elle se craint et elle s'exploite. Le monde médiéval hérite de l'Antiquité, mais il ne la prolonge pas mécaniquement. Les cadres changent. La référence centrale n'est plus ni la cité, ni la nature, mais le salut. L'âme devient l'enjeu principal, et avec elle, la question obsédante du bien. et du mal. Dans une société où Dieu est partout, la folie ne peut jamais être neutre, elle est toujours interprétée, jamais laissée en suspens. Les textes médiévaux ne parlent pas d'une seule folie, ils parlent de furore, d'insania, de dementia, mais surtout de possession, de tentation et d'aveuglement spirituel. La folie est d'abord pensée comme un trouble du rapport à Dieu. Elles peuvent venir de lui pour éprouver ou du diable pour pervertir, très rarement du corps seul. Cette lecture n'efface pas les savoirs médicaux antiques. Les traités d'Hippocrate et de Galien continuent de circuler, traduits, commentés et compilés. Mais ils sont réinterprétés. Le déséquilibre des humeurs existe toujours, mais il n'explique jamais tout. Ils n'innocentent pas complètement. Le corps est une porte d'entrée, l'âme reste responsable. La folie médiévale se déploie donc sur plusieurs plans à la fois, médical, théologique, juridique et social. Et c'est précisément cette superposition qui la rend difficile à saisir aujourd'hui. Dans les textes agéographiques, la folie peut être signe de sainteté. Certains saints feignent la démence. vivent en marge, parlent de manière incompréhensible. Les fous de Dieu dérangent l'ordre établi. Leur comportement choque, mais il est interprété comme une épreuve spirituelle. La folie devient ici une arme contre l'orgueil du monde. Elle humilie la raison humaine. Mais cette folie sacrée est rare, encadrée et récupérée. Elle ne concerne qu'une infime minorité. Pour la plupart, la folie est une menace, une anomalie inquiétante. Elle désorganise la famille, le village et la paroisse. Dans les communautés médiévales, il n'existe pas de prise en charge institutionnelle spécifique. Le fou vit d'abord chez les siens, tant qu'il peut être contenu, surveillé et nourri. Lorsqu'il devient violent, errant ou incontrôlable, Il bascule dans un autre régime, celui de l'exclusion. Cette exclusion n'est pas encore massive, ni systématique. Elle est locale, pragmatique. On enferme dans une pièce, on attache, on chasse, on confie parfois à un monastère, non pour soigner, mais pour isoler. Les sources judiciaires montrent que la folie est reconnue comme un état particulier. Un fou peut être jugé irresponsable. Mais cette irresponsabilité n'est jamais automatique. Elle dépend du regard des autres, des témoignages, de la réputation, de la durée du trouble. La folie est une catégorie instable, négociée au cas par cas. Le fou n'est pas nécessairement innocent. Il peut être vu comme coupable autrement. Coupable d'avoir cédé à la tentation. Coupable. d'avoir ouvert la porte au diable. La possession démoniaque occupe une place centrale dans l'imaginaire médiéval. Elle permet d'expliquer les comportements violents, incohérents ou blasphématoires. Cris, convulsions, paroles obscènes, refus des sacrements, tout cela est interprété comme un signe d'emprise démoniaque. Le fou devient alors un champ de bataille entre forces invisibles. L'exorcisme n'est pas un traitement médical, c'est un rituel de reconquête. Il ne vise pas à soulager un individu, mais à... rétablir un ordre spirituel. L'échec de l'exorcisme n'est jamais neutre. Il peut être interprété comme une résistance du démon ou comme une faute morale du possédé lui-même. Mais tous les fous ne sont pas possédés. Beaucoup sont simplement mis à l'écart. Ils errent, mendient, ils deviennent des figures familières du paysage urbain médiéval. Les chroniques évoquent ces silhouettes étranges tolérées tant qu'elles restent inoffensives. Leur présence rappelle la fragilité humaine. Elle sert parfois de leçon morale. Cette tolérance a toutefois ses limites. Lorsque la folie devient dangereuse, lorsqu'elle trouble l'ordre public, elle appelle à une réponse plus ferme. La prison peut être utilisée, non comme soin, mais comme neutralisation. Le Moyen-Âge ne connaît pas l'asile psychiatrique. Mais il connaît déjà l'enfermement comme solution par défaut. Cette logique d'exclusion frappe d'abord les plus vulnérables, les pauvres, les étrangers, les marginaux, et surtout, toujours, les femmes. Le corps féminin médiéval est pensé comme instable, perméable, soumis aux influences. Cette vision prolonge les conceptions antiques, mais les radicalise. La femme est considérée comme plus faible spirituellement, plus facilement trompée par le diable, plus exposée à la déraison. Les femmes folles sont rarement décrites comme malades. Elles sont décrites comme dangereuses, lubriques, incontrôlables. Leur folie est sexualisée. Elle est associée à l'excès, au désir et à la transgression. Les veuves, les femmes seules, les femmes âgées, sont particulièrement suspectes. Leur isolement les rend visibles. Leur parole est facilement disqualifiée. Ce qu'elles disent peut être entendu comme un délire, un mensonge ou un pacte diabolique. C'est ici que se dessine, lentement, la frontière entre folie et hérésie. Les discours jugés incohérents, les visions, les révélations personnelles, peuvent être interprétées comme un signe de sainteté ou comme preuve de déviance. La ligne est mince. Elle dépend du contexte, du genre et du soutien social. Toutefois, certaines femmes visionnaires sont reconnues, protégées et canonisées. Hildegard de Bingen est écoutée parce qu'elle est encadrée, soutenue et institutionnellement intégrée. D'autres femmes, isolées, subissent un tout autre sort. Leur folie n'est pas sublimée, elle est criminalisée. Le Moyen-Âge voit se renforcer cette logique. À mesure que l'Église cherche à contrôler les discours, les marges se resserrent. Ce qui échappe devient suspect. La folie cesse d'être seulement un désordre. Elle devient un signe possible d'alliance avec le mal. Dans les traités théologiques, la distinction entre fou Merci. possédée et hérétique devient cruciale. Mais elle reste floue, trop floue pour protéger réellement ce qui vacille. La folie masculine est plus facilement excusée. Elle peut être liée à la guerre, à l'ivresse, à la colère. La folie féminine, elle, est plus souvent interprétée comme un défaut moral profond, une corruption. Cette asymétrie prépare le terrain des persécutions futures. Le Moyen-Âge n'est pas encore celui des grands procès de sorcellerie, mais il impose des fondations. Il fournit les catégories, il légitime les soupçons, il habitue les sociétés à voir dans certains comportements une menace ontologique. Il faut le dire clairement, la folie médiévale n'est pas enfermée massivement, mais elle est déjà triée. acceptable ou inacceptable, récupérable ou dangereuse, sainte ou diabolique. Et ce tri n'est jamais neutre. Il repose sur le genre, le statut social et la capacité à être encadré. Ceux qui ne peuvent être ni compris ni contenus basculent hors du champ de la compassion. Le fou médiéval n'est pas un malade à soigner, il est un problème à interpréter. Un signalire, une anomalie à gérer. Ce qui compte, ce n'est pas ce qu'il vit, mais ce qu'il représente. À la fin du Moyen-Âge, cette logique atteint un point de tension. Les villes grandissent, les marges deviennent plus visibles, les errants inquiètent. Les autorités commencent à chercher des solutions plus systématiques. Pas encore médicales, mais administratives, policières. et morale. La folie devient progressivement incompatible avec l'ordre urbain naissant. La grande rupture n'est pas encore là, mais elle approche. On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode d'Histoire du pire. Et d'ici là, gardez la tête sur les épaules !