Speaker #0Dans certaines régions, la faim ne fait pas que tuer. Elle finit par parler. A la fin du XVe siècle, Dans les vallées alpines du Valais, alors sous influence savoyarde, la misère n'est pas un événement ponctuel. C'est un état, une pression constante, lente et installée qui façonne les corps comme les esprits. Ici, l'hiver dure longtemps, trop longtemps. La terre donne peu, les routes sont difficiles et quand une récolte échoue, Il n'y a pas de réserve lointaine sur laquelle compter. On vit au bord de la rupture et parfois on bascule. Les archives judiciaires de la région conservent la trace de procès qui, encore aujourd'hui, dérangent par leur radicalité. Des hommes et des femmes y sont accusés d'avoir mangé de la chair humaine, des enfants le plus souvent, des nourrissons, des corps morts parfois. Des corps vivants, selon les aveux consignés. Il ne s'agit pas de légendes tardives ni de traditions orales reconstruites. Ces accusations figurent dans les documents officiels, rédigés par des notaires, validés par des autorités laïques et religieuses. Elles sont traitées comme des crimes réels, instruits selon les règles de la justice de leur temps. Ce qui frappe d'emblée... Ce n'est pas seulement l'horreur de l'accusation, c'est son sérieux. Personne, dans ces dossiers, ne semble douter de la possibilité du crime. On discute des faits, des circonstances et des responsabilités. On ne discute pas de la vraisemblance. Le cannibalisme est envisagé comme une option tragique mais crédible dans un monde où la survie est une lutte quotidienne. Pour comprendre comment une telle idée a pu s'imposer, il faut regarder le contexte de très près, sans recul confortable. Le XVe siècle correspond à une période de refroidissement climatique progressif. Les hivers sont plus longs et les étés plus instables. Les rendements agricoles baissent. Dans les zones de montagne, chaque variation se paie immédiatement. Une mauvaise saison... signifie une disette. Deux mauvaises saisons successives signifient la famine. La fin n'est pas abstraite, elle se voit, elle se compte encore amaigrie en enfants qui cessent de grandir, en morts prématurés. Les plus jeunes et les plus âgés sont les premiers touchés. Les nourrissons meurent souvent sans même être nommés dans les registres. Leur disparition laisse peu de traces Peu de preuves, peu de mémoires. Dans ce contexte, un enfant qui ne survit pas n'étonne personne. Un enfant qui disparaît, en revanche, pose problème. Car une disparition appelle une explication. Et plus la situation est désespérée, plus l'explication recherchée est radicale. La communauté ne peut pas se contenter de l'idée d'une mort ordinaire. Elle a besoin d'un récit, d'une cause, d'un responsable. C'est là que la justice intervient. Les autorités savoyardes cherchent alors à renforcer leur contrôle sur des territoires difficiles, fragmentés, souvent autonomes dans leurs pratiques. La justice devient un outil de stabilisation. Elle enquête, elle interroge, elle classe. Elles transforment des angoisses diffuses en dossiers formels. Quand des rumeurs circulent, elles sont prises au sérieux. Quand des voisins dénoncent des comportements jugés étranges, on convoque. Quand des cadavres manquent, on pose des questions. Et ces questions orientent très vite le champ du possible. Les interrogatoires portent sur la nourriture, sur ce qui a été mangé, lorsque les réserves étaient vides, sur ce que l'on a vu cuire chez les autres, sur les odeurs, les marmites et les gestes. Dans une société où l'on sait reconnaître la viande au premier regard, l'idée d'une confusion accidentelle est rarement retenue. Si quelqu'un a mangé quelque chose d'inhabituel, c'est qu'il le savait. Et s'il le savait, alors l'acte devient intentionnel. Lorsque les juges estiment que les témoignages ne suffisent plus, ils passent à l'étape suivante, l'interrogatoire coercitif. La torture n'est pas appliquée au hasard. Elle obéit à des règles précises. Elle est censée être progressive. On commence par la menace, puis l'exposition, puis la douleur. L'objectif n'est pas de punir, mais d'obtenir une confession considérée comme fiable. Dans les procès de cannibalisme du Valais, les aveux apparaissent presque toujours après cette phase. Ils surgissent dans des contextes où la résistance est devenue impossible. Le corps cède, la parole suit. Et cette parole prend une forme étonnamment cohérente. Les accusés décrivent des scènes qui semblent déjà écrites. Ils parlent de chairs bouillies, de morceaux découpés, de repas partagés. Ils évoquent des enfants attirés, des cadavres exhumés et des restes dissimulés. Les détails abondent. Trop, peut-être. Car ces détails correspondent aux attentes des juges. Ils reprennent les thèmes déjà présents dans d'autres procès. Ils circulent d'un dossier à l'autre. Ils forment un imaginaire judiciaire commun, alimenté par les traités démonologiques, les sermons, les peurs collectives. L'aveu devient une confirmation, pas une révélation. Il est important de comprendre que, pour les autorités, ces confessions ne sont pas perçues comme problématiques. Elles ne sont pas vues comme le produit de la contrainte. Elles sont interprétées comme la preuve que la vérité a enfin été extraite. La souffrance du corps est pensée comme un filtre. Ce qui résiste à la douleur est considéré comme vrai. Une fois l'aveu obtenu, Le procès s'accélère, les faits sont consignés, les responsabilités établies, les peines prononcées. Dans certains cas, la mort. Dans d'autres, le bannissement, la confiscation des biens ou l'exclusion définitive de la communauté. Le cannibale n'est pas seulement puni, il est effacé. Ce qui disparaît avec lui, c'est la question de la famine. À partir des années 1480, Quelque chose change subtilement dans les dossiers judiciaires du Valais-Savoyard. Le cannibalisme ne disparaît pas, il cesse simplement d'être seul. Les accusations commencent à se charger d'éléments nouveaux, des gestes qui dépassent la simple survie, des intentions qui ne relèvent plus seulement de la fin. On parle désormais de pratiques nocturnes, de réunions secrètes, De pactes implicites, le mangeur d'enfants devient autre chose. Il se rapproche d'une figure déjà connue de la justice européenne, celle du sorcier. Ce glissement n'est pas accidentel. Il correspond à une mutation plus large de la pensée judiciaire à la fin du XVe siècle. Les autorités ne se contentent plus de réprimer des crimes visibles. Elles cherchent à traquer des intentions cachées. des comportements jugés incompatibles avec l'ordre chrétien. Le mal n'est plus seulement un acte, il devient une disposition intérieure. Dans ce cadre, le cannibalisme est une passerelle idéale. Manger de la chair humaine, surtout celle d'un enfant, n'est plus interprété comme un geste de survie désespéré. Il est requalifié en transgression volontaire, répétée, presque ritualisée. Et s'il y a rituel, alors il y a croyance. S'il y a croyance, alors il y a hérésie. Les interrogatoires évoluent. Les juges ne demandent plus seulement ce qui a été mangé. Ils demandent pourquoi, à quel moment, avec qui et dans quel but. Les réponses attendues changent et les aveux s'adaptent. Certains accusés reconnaissent désormais avoir agi la nuit. D'autres évoquent des réunions dans des lieux isolés. On parle de partages et de serments, parfois. d'une forme de contrainte collective. La chair humaine cesse d'être un aliment de dernier recours, elle devient un symbole de rupture avec la communauté des hommes. Ce basculement est renforcé par les textes savants qui circulent alors dans les milieux judiciaires. Des traités de démonologie rédigés par des théologiens et des juristes commencent à systématiser l'idée que certaines pratiques extrêmes sont le signe d'une alliance avec le diable. Le cannibalisme y figure comme une preuve ultime de corruption morale. Les juges savoyards ne citent pas toujours ces ouvrages explicitement, mais leur influence est perceptible. Le vocabulaire change et les descriptions se figent. Les aveux deviennent interchangeables, ils suivent un modèle. Le mangeur d'enfants n'est plus seulement un affamé, il est désormais... un ennemi de l'ordre divin. Dans cette logique, les procès se durcissent, la mort est plus fréquente et l'exécution devient un acte de purification. Le corps du condamné est parfois exposé, son nom est effacé et sa mémoire souillée. Il ne s'agit plus seulement de punir un crime mais plutôt d'éliminer une contamination. Et pourtant, un paradoxe demeure. À mesure que les accusations se chargent de surnaturelles, les traces concrètes de cannibalisme réel deviennent de plus en plus rares. Les dossiers parlent moins de restes, de faits matériels et de témoignages directs, mais davantage d'intentions, de récits et de paroles arrachées. Le crime se dématérialise. Ce que la justice poursuit désormais, ce n'est plus un acte précis, c'est une figure. Une construction, une incarnation du pire possible. Dans ce processus, la fin disparaît presque complètement du récit judiciaire. Elle n'est plus mentionnée comme une cause, plus évoquée comme un contexte. Elle devient un arrière-plan muet, inutile, presque gênant. Cette évolution annonce ce qui va se produire à plus grande échelle au siècle suivant. Les grandes chasses aux sorcières, avec leurs sabbats, leurs pactes, leurs confessions standardisées, trouvent ici un terrain déjà préparé. Le cannibalisme n'était pas une aberration passagère, il était une étape. Une étape dans l'apprentissage judiciaire de la fabrication du monstre. Lorsque l'on rouvre aujourd'hui les dossiers des procès de cannibalisme du Valais-Savoyard, Une tentation surgit immédiatement, celle de trancher. De dire si oui ou non ces crimes ont réellement eu lieu. De décider, avec nos catégories modernes, s'il y a eu des mangeurs d'enfants ou seulement des victimes de la justice. Mais cette question, posée ainsi, est presque un piège. Les historiens qui travaillent sur ces archives savent à quel point la réponse est fragile. Les documents sont biaisés, orientés, produits par une institution qui ne cherchait pas à comprendre mais à conclure. Les aveux ont été obtenus sous contrainte, les témoignages sont indirects, les preuves matérielles inexistantes. Et pourtant, tout rejeter en bloc serait trop simple. La famine du XVe siècle est bien réelle. Elle est attestée par les chroniques. par les registres paroissiaux et par les variations démographiques. Les morts augmentent, les naissances chutent et les abandons d'enfants se multiplient. La pression sur les corps est extrême. Dans ce contexte, les historiens admettent aujourd'hui une chose dérangeante. Des formes de cannibalisme de survie ont probablement existé de manière ponctuelle, marginale et désespérée. non pas comme une pratique organisée, mais comme ultime recours dans des situations où toute autre option avait disparu. Ce cannibalisme-là, lorsqu'il a eu lieu, n'a presque jamais laissé de traces directes. Il s'est fait dans le secret, la honte et l'urgence. Il n'a pas donné lieu à des récits détaillés, encore moins à des aveux spontanés. Ce que la justice savoyarde poursuit, En revanche, c'est tout autre chose. Elle ne juge pas des gestes isolés, elle instruit des récits, elle transforme des soupçons en scénarios cohérents, semblent des fragments de peur, de faim, de rumeurs, pour produire une figure stable, reconnaissable et condamnable. Les descriptions de repas, les gestes répétés, les partages collectifs relèvent moins de l'observation que de l'imaginaire judiciaire. Elles circulent d'un procès à l'autre, elles se copient, elles se standardisent. Le cannibale des archives est avant tout un personnage. Un personnage utile pour expliquer l'inexplicable, utile pour restaurer un ordre moral, utile aussi pour montrer que la justice agit même quand elle ne peut rien contre le froid, la neige ou la terre stérile. Les procès rappellent aussi quelque chose de plus inconfortable encore. Les juges n'étaient pas des brutes ignorantes, ils étaient rationnels, méthodiques et compétents. convaincus d'agir pour le bien commun. Ils écrivaient, classaient, archivaient, ils faisaient leur travail. C'est précisément ce qui rend l'ensemble si glaçant. Car le pire ne surgit pas toujours dans le chaos. Il peut naître dans l'ordre, la procédure et la certitude tranquille d'avoir raison. Il peut se glisser dans des phrases bien tournées, des dossiers bien tenus, et des aveux soigneusement consignés. Dans les vallées alpines du XVe, la faim a tué, le froid a tué, l'isolement aussi. Mais la justice, elle, a choisi qui devait porter la faute. Et cette logique n'appartient pas qu'au passé. Chaque fois qu'une société affronte une catastrophe qu'elle ne sait pas gérer, la tentation revient. Chercher des figures, désigner des responsables, fabriquer des récits simples pour expliquer des réalités complexes. Punir quelques-uns pour rassurer les autres. Les mangeurs d'enfants du Valais savoyard n'étaient peut-être pas ceux que l'on croyait. Mais ils ont existé, au moins une fois, là où on les a fabriqués, dans les archives. On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode d'Histoire du pire. Et d'ici là, n'oubliez pas de manger à votre faim !