Speaker #0On ne les remarque pas tout de suite ces lieux. Ils n'ont plus rien de spectaculaire. Le paysage contemporain les a absorbés, nivelés et digérés. Aucun monument, aucune stèle, aucun panneau explicatif. Seulement des anomalies dans le sol, des creusements réguliers, des vides qui n'ont rien de naturel. Pour les archéologues de l'INRAP, ce sont précisément ces absences qui parlent le plus. Sous Grenoble, sous les remblais successifs et les sols remaniés, apparaissent des fosses profondes, alignées selon une logique rigoureuse. Elles ne correspondent ni à un habitat, ni à une activité agricole, ni même à un aménagement défensif. Elles dessinent autre chose, un dispositif judiciaire, un gibet. Pas une potence improvisée, pas non plus un outil monté à la hâte pour une affaire isolée. Une construction pensée pour durer dans le temps et les esprits. Il faut d'emblée lever un malentendu fondamental. Le gibet n'est pas le lieu de l'exécution. À Grenoble, comme dans de nombreuses villes médiévales, la mise à mort se déroule ailleurs. Elle a lieu au cœur de la cité, place aux herbes, devant la communauté rassemblée. L'exécution est un moment précis, cadré, ritualisé. Et bref, le gibet intervient après. Il est destiné à autre chose. Ce déplacement est essentiel. Il dit la différence entre tuer et punir. La mort judiciaire peut se produire au centre de la ville, visible, limitée dans le temps. L'exposition prolongée du corps, elle, doit être éloignée. Hors les murs, sur un point visible mais marginal, accessible au regard, sans envahir l'espace urbain. Le gibet n'est pas un théâtre, il n'est pas conçu pour l'émotion immédiate. C'est plutôt un outil de mémoire, de dissuasion lente, de rappel constant du pouvoir. Après l'exécution, le corps ne disparaît pas. Il est pris en charge par la justice. Transporté hors de la ville, parfois sur une simple charrette, Parfois portés à bras d'hommes, ils traversent les mêmes chemins que les vivants. Ce trajet fait partie de la peine. Les passants voient, reconnaissent et commentent. La communauté accompagne encore le condamné, non plus comme un homme, mais comme un avertissement. Arrivé au gibet, le corps est suspendu. Et là, la temporalité change. Une fois exposé, Le cadavre devient un support de peine. Parfois entier, parfois mutilé, il est livré aux éléments. Le vent, la pluie, le soleil, les oiseaux et les animaux errants font leur œuvre. Les articulations cèdent, les chairs disparaissent, les eaux tombent. Personne ne vient réparer, personne ne vient nettoyer, rien n'est rendu à la terre. Ce n'est ni un oubli, ni une négligence. C'est le cœur même du dispositif. La justice médiévale accepte cette lente dégradation. Elle la prévoit et l'utilise. Les fouilles grenobloises montrent que ces restes ne sont pas enterrés après coup. Les ossements retrouvés au pied du gibet témoignent de cette décomposition progressive, visible et publique. Le cadavre ne bénéficie pas du statut de mort. ordinaire. Il reste exclu, même après la disparition de la chair. Même mort, le condamné reste à l'égard de la communauté des vivants et aussi de celle des morts. Les textes judiciaires confirment cette logique. Certaines sentences précisent que le corps doit rester exposé tant qu'il plaira à la justice. La durée n'est pas fixée. Elle dépend de l'effet recherché. Le JB parle tant qu'il est nécessaire qu'il parle. Il signale la juridiction, le droit de haute justice, la souveraineté de ceux qui l'ont érigé. Sa simple présence dit, ici, le pouvoir peut condamner, punir et montrer. À Grenoble, l'implantation du gibet correspond parfaitement à cette logique. Il est situé hors les murs, mais sur des axes de circulation. On ne va pas le voir par curiosité, on le voit en passant. Marchand, voyageur... Paysans, messagers, croisent ces silhouettes suspendues sans pouvoir les éviter. Le message s'impose sans mise en scène. La violence n'est pas explosive, elle est diffuse, persistante et intégrée dans le paysage. Les habitants s'y habituent, les enfants grandissent avec cette vision. Le gibet devient un repère spatial, presque banal. On l'utilise pour se situer, pour décrire un trajet. Il entre dans le langage, les récits et les mises en garde. Il n'effraie plus par surprise, mais par sa permanence. La peur ne vient pas de l'instant, mais de la durée. Tous les condamnés ne finissent pas ainsi. Toutes les peines capitales ne débouchent pas sur l'exposition prolongée. Le gibet concerne des crimes précis et des profils particuliers. C'est une peine infamante, destinée à ceux dont on veut marquer durablement la mémoire. Brigands, voleurs récidivistes, individus perçus comme menaçant l'ordre social, souvent des marginaux, parfois des étrangers, dont l'exclusion posthume ne perturbe pas l'équilibre de la communauté. Claude Gauvard, dans ses travaux, l'a montré avec clarté. Le gibet est avant tout un marqueur de souveraineté. Il ne punit pas seulement un individu, il affirme un pouvoir. Mathieu Vivas insiste sur sa matérialité. La hauteur des poteaux, la solidité des ancrages, la visibilité depuis les chemins ne relèvent pas du hasard. Tout est construit pour durer et être vu. À Grenoble, la structure mise au jour n'est pas celle d'un dispositif ponctuel. Elle est pensée pour impressionner. plusieurs générations. Le gibet n'est pas figé, il évolue avec la ville. Il peut être déplacé, reconstruit, abandonné, puis réutilisé. Mais sa logique demeure. Tant que la justice a besoin de se montrer, le corps exposé reste central. Les fouilles montrent des phases d'usage, d'abandon, puis de reprise. Elles racontent un temps long. bien plus vaste que celui d'une seule condamnation. Le paysage alentour participe aussi au dispositif. Les chemins sont choisis pour maximiser la visibilité. Le relief est utilisé. On cherche la hauteur et l'horizon dégagé. Le regard est guidé. La justice médiévale ne se contente pas de frapper. Elle organise la perception et transforme l'espace en message. Le corps suspendu n'est pas seulement vu, il est commenté, les récits circulent. On raconte l'histoire du condamné, parfois en l'exagérant, parfois en la déformant, parfois les deux. La peine continue dans la parole. Les enfants apprennent ce qu'il ne faut pas faire, les adultes se rappellent ce qu'ils risquent. Le gibet nourrit une mémoire collective faite de peurs, de récits et de rappels constants à l'ordre. Avec le temps, les sensibilités évoluent. À la fin du Moyen-Âge, l'exposition prolongée devient plus rare. Les autorités cherchent à limiter les nuisances, les plaintes et le malaise croissant. La mort reste publique, mais son prolongement visible recule. Le gibet peut rester en place, vide, comme un symbole. Même sans corps, il rappelle ce qui a été possible. Les vestiges archéologiques de Grenoble montrent cette transition. Les structures subsistent, parfois sans traces récentes d'usage. Le gibet devient une présence fantôme, un souvenir matérialisé. Il continue à parler, même s'il est silencieux. Ce que révèlent ces fouilles, c'est une justice rationnelle, organisée et cohérente. Rien n'est laissé au hasard. Le corps est un outil, le temps est un outil. L'espace est un outil, et comme on l'a vu, la peine ne s'arrête pas à la mort, elle se prolonge tant que nécessaire. En regardant ces fosses aujourd'hui, il faut faire un effort. Imaginez les poteaux dressés, les corps suspendus, les passants détournant parfois le regard, parfois non. Imaginez l'odeur, les saisons, le silence. Le gibet n'était pas spectaculaire, il était là. Et c'est précisément pour cela qu'il était efficace. La justice médiévale ne cherchait pas l'excès. Elle cherchait l'inscription. Inscription dans l'espace, dans le temps et dans les esprits. Le gibet est l'un de ses outils les plus durables. On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode d'Histoire du pire. Et d'ici là, regardez où vous mettez les pieds.