- Speaker #0
Histoire naturaliste, à l'écoute des passionnés de nature. Celles et ceux qui observent la faune, la flore, les espaces naturels. Ces personnes sensibles à la beauté du monde nous racontent leurs plus belles histoires de leur vie de naturaliste. Une production, la belle échappée.
- Speaker #1
Alors il y a des grands arbres ici, ça n'a pas été exploité depuis un bout de temps. Des grands hêtres, j'aime beaucoup les hêtres avec leur écorce grise, on dirait des... c'est comme des piliers de cathédrale, c'est comme des pattes d'éléphants qui montent à 20 ou 30 mètres de haut, c'est très beau. Par terre là... Il y a un espèce de tapis. En fait, c'est des fleurs, des fleurs fanées. Les arbres fleurissent aussi. Les arbres font des fleurs. On ne pense pas souvent. C'est très haut, presque dans le ciel. Mais ça, c'est des fleurs de hêtre qui viennent de fleurir et qui fanent. Donc, c'est une haute chutée qui est très belle, une forêt fraîche du pied du Jura. Et c'est un moment intéressant parce que c'est un chemin forestier que le lynx emprunte assez régulièrement. Et en fait, on est sur un point de contact entre deux territoires de deux femelles. Donc voilà, c'est assez émouvant de se dire qu'on marche là et que hier, il y a une semaine, sûrement qu'il y a un lynx qui est passé ici. Ils empruntent assez volontiers les pistes forestières. Et peut-être même qu'il y en a un assis sur une souche quelque part, là non loin de là, qui est en train de nous regarder et qu'on n'a pas vu parce qu'évidemment c'est l'animal invisible. Alors ce qui est magnifique dans la nature déjà c'est qu'on est la même seule. Puis c'est amusant parce que parfois on cherche, on aimerait observer par exemple l'inx. Justement évidemment c'est un animal tellement magnifique, tellement... On a envie de le voir et c'est très rare qu'on arrive à le voir. Il faut beaucoup de chance, il faut de la persévérance, l'un ou l'autre ou parfois les deux. Mais ce qui est rigolo c'est que lui très certainement il me voit bien plus souvent que moi je ne le vois. on est observé et on n'est jamais seul. Et ça, c'est très réconfortant, je trouve, en notre époque de fous, de sentir justement toute cette vie autour de nous. Ça fait du bien d'être en forêt, et ça fait même du bien simplement d'entendre les chants des oiseaux. C'est quelque chose qui a été prouvé scientifiquement. Quand je rentre en forêt, j'ai ma tension artérielle qui diminue, j'ai mes pulsations cardiaques qui se calment, j'ai... J'ai des hormones de bien-être qui se diffusent dans mon sang. Ça me fait du bien. Et finalement, ce n'est pas très étonnant parce que la forêt, c'est de la convient en fait. On oublie un petit peu et on a souvent l'image que la forêt, c'est quelque chose de... qui nous fait peur, on est des modernes, on a appris que le sauvage c'est un peu notre ennemi, c'est un peu ce qui fait peur, la forêt sombre, les brigands, le loup, etc. Mais en fait si on remonte un peu plus loin dans l'histoire des humains, la forêt c'est notre maison, et je pense qu'on a encore une mémoire très forte de ça, parce que finalement quand on va en forêt, physiologiquement ça nous fait énormément de bien en fait. Alors ici on est sur le flanc sud du Jura, tout en-dessus d'un très beau lac qui s'appelle le lac de Bienne. Et dans un massif forestier un peu discontinu, il y a des clairières, il y a des champs, il y a des fermes, il y a des vignes aussi en dessous. Donc c'est pas de la grande nature sauvage, on n'est pas à Bia ou Vieja, on n'est pas dans les montagnes rocheuses. Mais en attendant, il y a quand même de la vie, il y a quand même du sauvage partout. C'est un petit peu le message de la salamandre finalement, c'est que sur le pas de sa porte, il y a déjà... Un rouge-gorge qui chante, un hérisson qui prépare son nid. Voilà, la vie, elle est partout. Le lynx, justement, il n'a pas particulièrement besoin de grandes étendues sauvages. C'est un animal forestier. Il est assez rupestre. Il aime bien quand il y a des falaises, quand il y a des rochers. Mais il peut très bien cohabiter dans des secteurs qui sont assez habités et modelés par l'homme.
- Speaker #2
On cherche s'il y a des traces, des crottes, de lynx.
- Speaker #1
On va suivre le chemin, on va être assez attentif, on va regarder si on voit éventuellement des traces, éventuellement si on voit une crotte, et puis on ira voir s'il marque à l'endroit où il marque habituellement.
- Speaker #3
Tous les naturalistes sont des gens passionnés. Mais Julien Perrault, lui, est la définition même de l'enthousiasme. Julien est le fondateur et l'éditeur de la revue suisse La Salamandre, un magazine dédié à la découverte de la nature locale en quête d'histoires d'insectes, d'oiseaux ou de lynx. Il nous raconte comment cette fascination pour les espèces animales et végétales a conditionné toute sa vie. Histoire d'une vie passionnante et histoire d'une transmission qui est l'objectif essentiel, partagé pour sensibiliser.
- Speaker #1
Voilà, on est chez moi. Il y a une des fenêtres qui donne, on voit un tout petit bout du lac, mais ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus ici. J'aime bien regarder de ce côté-là. Donc, il y a une petite terrasse, il y a une maison en face, un peu trop près à mon goût, mais voilà. Et puis, justement, on a planté une haie d'arbustes indigènes. Là, il y a plein de vies. En ce moment, il y a l'églantier qui est en fleurs. C'est très beau. Il y a des étoiles qui viennent butiner. Maladroitement les fleurs des glantiers. Et puis si je me tourne un petit peu sur la droite, en-dessus du potager, en-dessus d'une petite parcelle de vignes, il y a des affleurements rocheux avec quelques buissons où peut-être personne n'est jamais allé, parce que c'est assez raide, donc c'est déjà presque la forêt vierge, et quelques grands chênes en-dessus, où souvent se perchent pas mal d'oiseaux, donc voilà, le sauvage est là tout près. Moi j'aime bien, j'aime bien regarder par la fenêtre, j'aime bien me sentir là, relié à plein d'autres vies, j'aime bien guetter les oiseaux qui viennent se mettre dans cet aigle qu'on a planté, ce vivant qui revient, et ça me calme.
- Speaker #0
Musique Je devais avoir 5-6 ans Musique Et j'avais la chance de grandir dans une région qui était encore assez préservée, avec des haies, avec des mares, avec des jolies forêts. Et tout naturellement, mon père étant aussi agriculteur, j'étais souvent dehors. Et voilà, je vois un oiseau, je vois une fleur, je vois un papillon. Et c'est tellement beau que ça suscite plein de joie dans mon petit cœur d'enfant en fait. Je me souviens très précisément, j'étais dans le petit jardin de ma grand-maman et contre le mur, c'était au printemps, c'était au mois de mars, et il faisait un peu chaud, c'était à l'abri du vent, c'était agréable, et je vois des petites bêtes rouges et noires qui s'amassent contre le mur et ça attire mon attention et je me rapproche et je regarde et en fait je vois des espèces de... J'ai pensé que c'était des punaises, j'ai pensé que c'était des espèces de scarabées comme ça. Et en fait je regarde leur dos et je vois comme des espèces de masques énigmatiques, rouges et noirs. Et ça captive mon attention. Puis c'est vraiment étonnant parce qu'ils sont tous massés les uns contre les autres. Puis il y en a qui sont cul à cul et qui se déplacent comme ça. Et voilà, c'est ce qu'on appelle des gendarmes, c'est des punaises très fréquentes. Et c'est des premières observations, des premières rencontres sauvages dont je me souviens. J'ai 9-10 ans et j'ai la chance de passer une année de ma scolarité dans un petit village chez un instituteur qui a vraiment un esprit curieux du monde. On va observer les oiseaux, on va apprendre les noms des fleurs, des arbustes, plein plein de belles rencontres. Et en fait cet instituteur il est abonné à La Hulotte, qui est la revue la plus lue dans les terriers, qui est un petit magazine qui présente la nature au fil des saisons, tout ce qu'on peut observer près de chez soi. Ça me plaît beaucoup, je dévore ces numéros de la hulotte. Et en même temps, je porte en moi beaucoup de joie d'observer toutes ces belles choses de la nature, et puis aussi cette colère et cette tristesse qui grandissent d'observer toutes ces destructions. Et ça me travaille beaucoup, et j'ai envie de faire quelque chose. J'ai envie de faire quelque chose de concret, j'ai envie de faire quelque chose de positif. Et je décide à un moment donné, moi aussi, de créer mon petit journal, en fait pour défendre le vivant, pour raconter la vie, les animaux, les plantes. A cette époque-là, je vais quelquefois me promener dans une forêt près d'une très belle rivière, près de chez moi. Et un soir j'y vais, il va pleuvoir, la nuit va tomber, ma maman est cool, elle me laisse partir. J'ai mes petites bottes en plastique, mon ciré, ma lampe de poche. Je pars en expédition dans la forêt. Et c'est fabuleux, c'est la forêt, la nuit, quand il pleut. dans le découvert, dans le ray lumineux d'une lampe de poche, c'est l'Amazonie il y a des fougères il y a des gouttes d'eau partout des petites gouttes argentées sur chaque feuille de lierre sur chaque fougère, sur chaque coussinet de mousse enfin c'est magique quoi et puis j'entends des bruits d'animaux, je ne sais pas ce que c'est c'est impressionnant, j'ai le coeur qui bat fort j'espère que je vais rencontrer des bêtes c'est juste extraordinaire et à un moment donné dans la lumière de ma lampe de poche je vois un espèce de jouet en plastique noir et jaune de... Je me rapproche, et ce truc qui a l'air d'être en plastique n'est pas en plastique, parce qu'il bouge comme un petit dinosaure, une forme de lézard. C'est complètement dément. Cette bête avance lentement, mais avec détermination. Elle a ces deux grands yeux noirs, énigmatiques, qui me regardent. C'est une salamandre. Je suis tellement impressionné par cette apparition que je retourne souvent dans cette forêt avec l'espoir de... de retrouver une de ces princesses noires et jaunes. Et j'ai la chance d'en revoir, et même un jour d'en trouver une qui a un très gros ventre. Et j'ai la chance d'assister à la naissance. des bébés salamandres, la maman qui est à l'arrière du corps, au-dessus de l'eau, et puis je vois des espèces de sphères un peu translucides qui sortent, et puis qui tombent dans l'eau, puis il y a une espèce de mouvement, et tout à coup chacune de ces sphères ça devient comme un tétard avec quatre pattes, des larves de salamandres dans le petit ruisseau. Et là à 11 ans je vois ces petites salamandres qui naissent, Ça me touche tellement que je me dis que ce petit journal, il s'appellera La Salle à Membres. Et ça part comme ça. Donc j'écris mon petit journal, je le photocopie, je fais des dessins, je photocopie des photos que j'ai pu faire sur le terrain, je raconte des histoires vraiment vécues, et voilà, un numéro après l'autre, un par mois, et puis au bout d'une année, j'ai le coup de main, le courage d'écrire une lettre à un animateur de télévision suisse, c'était un peu le Alain Bougrain du Bourg local, qui présente chaque dimanche soir une émission nature à la télévision, que je regarde évidemment religieusement. Et je lui écris en lui expliquant que je fais un petit journal, que ma chambre c'est un musée de histoire naturelle, qu'il y a des collections de fossiles, des plumes, plein de choses. Et ça l'amuse. Et dix jours plus tard, une équipe de télévision débarque à la maison. Cette émission de télévision qui passe en octobre 84, tout le monde m'en parle encore, enfin ceux qui étaient nés, et ça a beaucoup de retentissement en suisse francophone, et j'ai plein plein de gens qui m'écrivent pour s'abonner à mon petit journal. Et en fait à partir du moment où j'ai des gens qui s'abonnent, pour une année, en fait je ne peux plus m'arrêter, parce que donc ça me donne l'énergie, j'ai peut-être déjà 60, 80 abonnés, et ça me donne l'énergie de continuer mois après mois. Et à la suite de cette émission de télévision, je suis contacté par d'autres journalistes, on m'autoproclame, des termes très gentils, le plus jeune rédacteur en chef de Suisse romande, le Mozart naturaliste, etc. Et puis j'apparais dans les journaux, je fais des émissions de radio, d'autres émissions de télévision, donc c'est un bon sujet pour les journalistes. Et ça développe en fait mes abonnements. Et ça va me donner l'élan de poursuivre mon observation de la nature, mes textes, mes dessins, mes mises en page, et de poursuivre ce petit journal, cette salamandre, qui va progressivement grandir pendant mes études, parallèlement au fait que moi je vais moi-même grandir et devenir adulte. Et quand je termine mes études, je crois que je dois avoir déjà peut-être 5-6 000 abonnés. Donc en fait ça m'a même financé en partie mes études. Et à la fin, la grande question c'est, est-ce que ça va devenir un hobby ? génial, chouette, qui me passionne, ou est-ce qu'elle va vraiment devenir mon métier ? Et j'hésite un peu, et je veux en faire mon métier, parce que pour moi, le message que je défends, il est vraiment très important, et je veux vraiment pouvoir y consacrer le maximum de mon temps, de mon énergie, pour sensibiliser un maximum de monde, et par conséquent, ça donnera mon métier, et je me lance. Alors au début, je raconte beaucoup mes observations. J'essaie tout de suite de transmettre des connaissances, mais aussi de transmettre des histoires, du ressenti, des émotions, pour parler pas seulement à la tête, mais aussi au cœur des gens. Pour moi, ça c'est important. Je suis très attaché aussi au dessin naturaliste, peut-être parce que j'ai connu... D'abord Robert Reynard, qui était un ami de mon grand-père, et puis ensuite Jacques Rime, Jean Chevalier et d'autres. Donc j'ai 23, 24 ans, je termine mes études de biologie, ça commence à prendre d'ampleur, je repasse plusieurs fois la télévision à ce moment-là, j'arrive plus à suivre, donc j'engage une première collègue, une deuxième collègue, on est trois, bientôt quatre, cinq, sept, il y a toute une équipe qui se crée. Et à ce moment-là, je me dis que ce message de la salamandre, Merci. de l'émerveillement, de l'observation, du respect pour le vivant tout autour de chez nous. On raconte vraiment la forêt, les oiseaux, les grenouilles, la vie vraiment de tout ce qui nous entoure. Je me dis que ce serait chouette qu'on crée le petit journal que j'aurais rêvé d'avoir quand j'étais gamin et qui n'existait pas. Donc en 1998, on crée la petite salamandre pour les enfants et je dirais que ça a été la première étape d'une diversification progressive. en 2001 on commence à être présent aussi en France à avoir de plus en plus d'abonnés en France maintenant d'ailleurs c'est même la majorité de nos abonnés qui sont en France, on est vraiment sur les deux pays et je me dis que voilà cet amour, ce respect peu importe finalement le vecteur, ce qui compte c'est le message c'est de sensibiliser un maximum de monde à un moment donné on crée aussi la Salamand Junior troisième magazine pour les enfants de 8 à 12 ans Ensuite, on commence à produire des documentaires nature. Sur le modèle des grands festivals nature que je découvre en France, je crée aussi à un moment donné un festival nature en Suisse, qu'on appelle évidemment le festival Salamandre. Donc voilà, petit à petit, nos activités se diversifient. Bientôt des activités aussi digitales, évidemment, avec l'essor d'Internet. On commence aussi à réaliser des livres. Si bien qu'aujourd'hui, en fait, la Salamandre... On est une équipe de 26 personnes, avec une équipe à Neuchâtel en Suisse, une équipe à Toulouse en France. On est vraiment sur les deux pays. J'ai aussi une chaîne YouTube qui s'appelle La Minute Nature, pour aller chercher les gens où ils sont aujourd'hui. Une série d'émissions de télévision en Suisse, que je coproduis et que je présente. Enfin bref, finalement c'est égal. Pour moi, le vecteur, l'outil, ce qui est important, c'est d'atteindre les gens et aussi le plus possible de toucher des gens qui ne sont pas encore forcément sensibles ou passionnés par le monde vivant. Alors là, on va quand même voir si on voit des traces qui seraient géniales. Ce serait de voir des grosses traces rondes avec des pelotes ovales légèrement décalées en avant et pas de griffes. Ce serait la marque du grand prédateur. Là, il y a un petit, un petit, comment dire, une petite dépression. Il y a des traces de véhicules et puis il y a un peu de boue. Et on voit des traces. Alors là, on voit une trace de gros canidés, mais très certainement ici, c'est un chien. Il y a beaucoup de semelles humaines. Il n'y a pas de blaireaux ni de traces de chevreuils. Je ne vois pas de traces de lynx. C'est le jeu. Là non plus.
- Speaker #1
C'est jamais garanti.
- Speaker #0
C'est ça qui est intéressant, on n'est pas dans un zoo, même pour une trace. Alors en fait, j'ai remarqué que les lynx passent assez souvent le long de ce sentier qui longe en fait le haut d'une falaise. Ils aiment beaucoup longer des falaises, des obstacles naturels comme ça, soit en-dessus, soit en-dessous. Et là, il y a un grand rocher et on va juste aller checker si par hasard, il y en a un qui a marqué. Alors on regarde un peu à contre jour si on voit un poil accroché et puis un peu reniflé. Ça sent pas du tout le chat et on va voir de l'autre côté. On est souvent au ciel là, ils aiment bien ici. On est contre un petit bloc erratique qui fait 1m50 de haut et en fait il y a vraiment un passage ici et souvent les lynx viennent se frotter là, ils urinent, ils accrochent quelques poils. Ils aiment bien en fait marquer leur territoire sur des repères un peu remarquables. J'ai même des amis qui ont installé en forêt des tas de bois exprès et ça marche, le lynx vient marquer. Un matin, je reçois un message d'une amie qui va souvent se promener le matin avec son chien et puis elle aime bien observer les animaux. En fait, son chien a trouvé une carcasse de chevreuil. Elle pense que c'est peut-être le lynx qu'il a en partie dévoré. Donc évidemment ça me met dans un état pas possible parce que c'est quand même des occasions assez rares. Et puis à midi je rencontre un copain naturaliste, d'un coup j'ai un élan aussi, je lui dis mais tu voudrais pas avoir un lynx ce soir ? Oh oui ! Ah bah alors viens avec ! Et on arrive les deux en lisière. En fin d'après-midi, il fait encore jour et on trouve effectivement les restes du chevreuil. Il y a encore de la viande. Le chevreuil est un petit peu caché sous les feuilles mortes, sous la terre, ce qui est typique du lynx qui souvent dissimule un peu sa proie pour éviter que les corneilles ou le renard mangent tout. Donc on va se poster en lisière. Et en fait, on attend, et puis c'est vrai que c'est génial comme moment, parce qu'à la fois l'affût, à la fois il y a une espèce de calme, de lenteur, de sérénité, on goûte les lumières qui changent, qui tournent, puis en même temps on a le cœur qui bat fort, parce qu'à chaque instant la bête peut arriver. J'adore ce genre de contraste. Et en fait le lynx est arrivé quoi, et c'était vraiment magnifique, on l'a vu arriver comme ça, assez prudemment, il s'est arrêté à la clôture, il a bien regardé, il nous a pas tout de suite localisé, il est allé tranquillement dans la clairière, il a commencé à manger le chevreuil. Alors j'ai le coeur qui bat hyper fort, au début j'ai les mains qui tremblent quoi, mes jumelles tremblent, je suis là, il est là, c'est tellement génial, parce que tellement de fois je me suis baladé en forêt, j'ai fait tellement d'affût sans voir de lynx. Et c'est ça qui est beau justement aussi, c'est que tous ces affûts où je ne l'ai pas vu, ça m'a fait vivre des tas de beaux moments. C'est juste incroyable de voir cet animal avec ses favoris, avec ses plumets, avec sa silhouette de profil par moments. Ça a la finesse presque d'un guépard. Puis c'est ce pelage, ses grosses pattes, puis on le voit qui se lèche les pattes avec la langue, qui retrouve ses babines. On voit encore le sang du chevreuil, c'est très impressionnant, on entend les os du chevreuil qui craquent. Et là je suis à 30 mètres de ce fauve et je me dis mais c'est incroyable quoi, s'il voulait m'embêter en 10 secondes je serais plus là quoi, sauf que l'élanx n'attaque pas les humains et que lui son job c'est de l'éclat. de réguler la population des chevreuils et des chamois une fois par semaine à peu près, il en attrape un et c'est dans l'ordre des choses et c'est seulement au bout d'un moment, on a dû faire un petit bruit qu'il a tourné la tête vers nous et nous a regardé, c'est très très impressionnant le face à face avec le lynx. Et ce qui est intéressant, ce qui est étonnant, c'est que c'est un animal qui n'a pas peur de l'homme. Le lynx, c'est le chef, c'est le boss, c'est le roi de la forêt. Il n'a peur de personne, pas plus d'un humain que d'autre chose. Et en fait, il nous a regardés, il a hésité un petit peu, et puis il a continué son repas. Donc c'était un cadeau magnifique. Et en fait, on a dormi sur place. En espérant que le lendemain matin, il y aurait encore un repas. Et le lendemain matin, il n'est pas revenu. On a attendu, Puis après, il y a eu les premiers joggeurs, chiens. C'est près d'un village. Et après, on s'est levé, on est allé voir. Il n'y avait plus rien à manger. Donc, il avait fini son repas le soir. Alors pour moi la transmission c'est quelque chose d'important, ça passe aussi beaucoup par les émotions, par le terrain, par la magie de ce qu'on peut vivre en vrai, pas dans un truc virtuel, ces trucs virtuels qui prennent tellement de place aujourd'hui dans notre vie, ça c'est quelque chose de terrible. Et la transmission c'est dans mon métier bien sûr, mais c'est aussi en famille. Comme j'ai trois enfants, je vais raconter trois petites histoires, je me vois avec mon fils, il a quatre ans à peu près je pense. On est en plein hiver, on est au mois de février, on est les deux assis au bord d'une rivière, serrés un peu l'un contre l'autre parce qu'il ne fait pas chaud, on a les polaires, les vestes et tout, et on est à côté d'une hutte de castors. et c'est très touchant pour moi d'espérer lui montrer un castor parce que mon grand-père a participé à la première réintroduction des castors en Europe c'était en Suisse, en 1958 les castors qui sont allés chercher dans le sud de la France où il en restait encore quelques-uns on est là, on attend et puis c'est magique parce que les castors sortent, il fait encore un peu jour les journées sont courtes en hiver Merci. Et à un moment donné, il y a un castor qui monte sur la berge, il passe à côté de la hutte. Et il passe vraiment à côté de nous. Et en fait, il y a une de ses pattes qui touche la chaussure de mon fils. Pour dire la distance. Et il a... C'est impressionnant, c'est une grosse bête. Donc il a un peu peur. Donc il a... un mouvement de recul. Le castor aussi, par conséquent. Et puis après, tout reprend sa place. Mon fils se calme. Le castor continue à vaquer à ses occupations pendant ce très long moment de grâce, quoi, parce que c'est vraiment un petit gars Le garçon de 4 ans, forcément, il est tout entier dans l'instant présent. Et moi, par la grâce de sa présence à lui et du cadeau que nous fait ce castor, je suis aussi tout entier dans l'instant présent. Et c'est un moment magnifique. Alors ce qui est intéressant, c'est que pour moi l'émotion, elle ne dépend pas, parce que dans le petit club des naturalistes, il y a une espèce de classification, évidemment le lynx, le loup. l'ours, waouh et moi je trouve que l'émotion, et c'est aussi un des messages de la salamandre, ou la valeur de ce qu'on est en train d'observer, de vivre ou la valeur simplement d'un être vivant elle dépend pas du tout de ces catégories là et un exemple dont je me souviens, c'était avec ma fille donc ma deuxième, on était au bord du lac de Neuchâtel à ce moment là et en fait elle est dans sa poussette elle a deux ans Elle est en mitoufflé, il fait aussi un peu froid. Et en fait, il y a une canne de col vert qui est là, au bord de l'eau. Pour un naturaliste, c'est vraiment le truc, on ne la regarde même pas. C'est nul, une canne de col vert. Non, on veut voir un fuligule niroca ou une arelle. Non, c'est une canne de col vert. Il y a un rayon de soleil. Et c'est tellement beau, elle avance, elle monte sur la rive, donc elle est à deux mètres de ma fille qui est dans sa poussette, et il y a toutes les plumes de cette canne qui brille au soleil avec les gouttelettes d'eau encore, et je regarde la canne et... Mon regard va de la canne à ma fille, qui est complètement scotchée par cette... Je ne sais pas, c'est peut-être la première fois qu'elle voit un canard, quoi. Et je me dis, mais c'est tellement triste, tous ces gens qui s'intéressent aux oiseaux, qui ne regardent même plus les cannes de colvaires, qui sont tellement belles. Et en fait, les enfants, ils ont une belle leçon à nous apporter, parce qu'ils sont vraiment dans l'instant présent, et il y a une ouverture au vivant, il y a une espèce d'empathie naturelle pour le vivant, et j'observe dans mon travail à la Salamandre que ce n'est pas le cas. Souvent, on a des témoignages de gens, par exemple, qui abonnent leurs enfants à un moment donné à la petite Salamandre ou à la Salamandre Junior, puis au bout de quelques années, c'est les parents qui s'abonnent à la revue Salamandre, parce qu'à force d'avoir le gamin ou la gamine qui veut aller voir des trucs dans la forêt, ça touche les parents. On saute une génération, il y a une transmission qui se fait dans l'autre sens, qui peut être très vertueuse. Alors c'était il y a une année, très exactement, je suis avec ma fille qui a 11 ans et je l'emmène dans un massif alpin que j'aime beaucoup, qui est vraiment un des premiers massifs pré-alpin, à peu près à 2200 mètres d'altitude. Et je suis avec un copain, Antoine Lavorel, qui nous file. Parce qu'en fait on est là pour tourner un épisode de ma chaîne YouTube La Minute Nature, où parfois j'emmène ma fille, et là l'objectif c'est d'arriver à lui montrer un oiseau que j'aime beaucoup, qu'on appelle la perdrie des neiges, en fait son vrai nom est un peu compliqué, c'est le lagopède, le lagopède alpin. qui est un oiseau qui est extrêmement menacé par le dérèglement climatique, surtout justement dans les massifs de basse altitude, où c'est un oiseau qui est très adapté au froid, et quand il fait trop chaud, il ne se sent pas bien, donc ils font qu'ils montent plus haut, mais quand il n'y a plus d'endroit plus Ausha aller, il disparaît. Et on va même vivre une grande aventure, parce qu'on va dormir à la Belle Étoile en montagne. Alors c'est très beau, on avance le long de la crête, assez vite on observe des bouctins, il y a des tritons dans les petites gouilles, il y a plein d'oiseaux, de passereaux, de montagnards. Je crois qu'on entend un petit goc de brouillère à un moment donné, au loin. Et puis on monte, on monte, on arrive vraiment dans le royaume du Lagopède. Donc c'est vraiment des rochers, des lichens, un monde un peu désolé, mais que moi j'aime beaucoup, je trouve très beau. Puis il y a quelques petites fleurs très colorées qui sortent là. Il y a encore des taches de neige. Et puis il y a le brouillard tout à coup qui arrive. Je suis là, ah non, c'est pas vrai le brouillard, c'est foutu. Parce que cet oiseau en plus il est tellement bien camouflé. C'est pas possible, on va pas en trouver quoi. Ce brouillard là qui masse la vue. Et puis il y a des grands rochers tout à coup qui apparaissent en face. Et puis ils redisparaissent. Et puis ils réapparaissent et puis il y a un truc en plus qu'il n'y avait pas avant. Et on braque les jumelles et il y a cet oiseau qui est là. Alors là, on est mimé. Donc les lagopèdes sont en train de muer, ils passent d'un plumage presque entièrement blanc immaculé à un plumage plus brun, gris, camouflé, extraordinairement camouflé. Donc ils ont les deux plumages en même temps et dans la montagne il y a en même temps le blanc de la neige et les rochers et ils se mettent comme par miracle toujours à un endroit où ils sont parfaitement camouflés. Ils sont assez actifs parce qu'on est à la période aussi des parades, alors on est trop tard dans la matinée pour qu'encore le mâle fasse son joli vol nuptial, mais ils s'appellent, ils se répondent, ils volent, et c'est magnifique de vivre ce partage. Et puis un peu plus tard, il y a encore un vautour qui nous passe au-dessus de la tête, ce qui n'est pas une rencontre fréquente dans cet endroit-là, donc on est vraiment gâtés, et je vois la joie qui brille dans ses yeux. Alors en fait, c'est clair que c'est un enjeu de sensibiliser les enfants. Mais en même temps, ils ne sont pas là, les enfants, pour recevoir un monde où ils devront réparer toutes les bêtises qu'on fait aujourd'hui. Ils ne sont pas responsables de ça. Et puis surtout, de reporter tout l'espoir du changement sur les enfants, ça retarde le changement de 20 ou 30 ans. En plus, d'ici que ce soit eux des décideurs, il faut même qu'ils en aient peut-être 50 ou 60 d'années. Donc, c'est un peu facile. Et moi, je vois les choses dans l'autre sens. Je pense que les enfants, c'est nos alliés, souvent, pour sensibiliser les adultes. Parce qu'en fait, on n'a plus le temps d'attendre encore une génération. Puis alors, il y a aussi, ah oui, il y a encore autre chose, c'est qu'en fait, on infantilise la nature. C'est-à-dire qu'en fait, la nature, c'est cool pour les gosses. Oui, oui, ils aiment les petits oiseaux, c'est trop chou. Et puis, ils ont leurs petits cartables, leurs petits tègles sur le dos, etc. Puis après, alors déjà, ils deviennent ados, alors plus du tout, c'est hyper ringard. Et puis quand on devient adulte, ah, enfin, on passe aux choses sérieuses. Et la nature n'en fait pas partie. Donc ça, ça m'énerve prodigieusement. Et c'est pour ça que je m'inite aussi pour expliquer qu'on fait aussi un magazine, on ne fait pas seulement deux magazines pour les enfants sur la nature, mais on fait aussi un très beau magazine pour les adultes, parce que la nature c'est un truc passionnant, c'est un truc moderne, c'est notre passé, c'est notre avenir, c'est vraiment un enjeu essentiel, ça peut fabuleusement enrichir notre quotidien de plein de joie, on peut faire plein de choses concrètes pour la nature autour de soi, dans un moment où on a besoin comme humain de sortir de nos angoisses pour agir concrètement pour le monde. Ça peut à la fois préserver la biodiversité autour de moi, à la fois je prends soin du monde, mais je prends soin de moi-même, parce que ça me fait aussi du bien d'agir. Donc en fait, la nature, c'est vraiment le truc actuel. Et pour finir, je pense que moi, le terme qui me parle le plus, qui est un peu à la mode aujourd'hui, c'est ce terme de vivant, parce que finalement, ça nous réunit. La nature, oui monsieur, vous aimez les papillons, vous êtes bien gentil avec votre nature, on ne va quand même pas renoncer à cette piste forestière pour sauver un oiseau, c'est ridicule, il y a des enjeux économiques, vous ne vous rendez pas compte, vous embêtez avec votre nature. Quand je change de vocabulaire et que je parle de vivant, c'est plus compliqué de contourner. Peut-être que vous n'aimez pas la nature, peut-être que vous vous en fichez complètement, mais il se trouve que vous êtes quand même vivant. Et si vous êtes vivant, comme la libellule, comme le papillon, comme le rouge-gorge, vous avez aussi besoin de certaines choses qui sont produites aussi par ces autres êtres vivants. Donc là, dans le vivant, on est plus dans le lien, on est plus dans l'inclusion, et on répare ce dualisme terrible du monde occidental, dont je pourrais parler pendant des heures. Comment ça s'est construit, de tout ce que ça a produit, en fait, comme monstruosité, hélas, comme destruction ? Donc voilà, nous sommes des vivants, parmi les vivants, il y a des humains, il y a des non-humains, ce serait peut-être une bonne idée qu'on prenne un petit peu plus soin des autres humains autour de nous, parfois moins privilégiés que nous, et aussi de tous les autres non-humains, parce qu'en fait nos destins sont liés.
- Speaker #1
Tout est lié, et apprécier la nature prend du sens pour la conservation de la vie, y compris humaine. Julien, qui est un passeur de nature, l'a bien saisi et n'a de cesse de faire passer le message depuis son enfance. Une histoire de salamandre, de faune sauvage à préserver, sur le seuil même de notre porte. Essentiel. Merci à Julien Perrault pour son accueil et pour nous avoir guidés sur le terrain. Une réalisation de Laurence Istac avec la voix de Zohra Décrivel. Musique, Sésame Music Agency. Cet épisode est enregistré avec du matériel audio de JAMA, la boutique des passionnés de nature. Une production, la belle échappée, sonore et visuelle.