- Speaker #0
Il était une fois Paris, une ville d'ombre et de lumière, une ville que l'on croit connaître et qui pourtant continue de surprendre. Derrière les façades haussmaniennes et les rues pavées, on trouve parfois des traces, gravées sur une plaque, écrites dans la pierre ou enfouies dans notre mémoire collective. Dans cette nouvelle saison, on vous emmène sur les traces de femmes qui ont marqué la scène et la ville. Comédiennes, actrices, elles ont donné leur nom à des passerelles du Canal Saint Martin. À travers leurs destins, découvrez comment elles ont façonné l’histoire culturelle et nourri la mémoire de la capitale. Bienvenue dans Il était une fois Paris, un podcast raconté par Dominique Boutel qui redonne voix au récit que la ville de Paris n'a jamais oublié. Bonne écoute !
- Speaker #1
Qui donc êtes-vous la belle ? Comment vous appelez-vous ?
- Speaker #2
Eh bien, elle s'appelle Maria Cazares et sa patrie est le théâtre. Fille d'un ministre républicain de Galice, Maria Victoria Cazares Quiroga et sa famille sont obligées de quitter leur pays à l'arrivée du franquisme. Elle reste marquée par la figure de son père, ce héros de la république exilé, bafoué et toujours debout.
- Speaker #1
Mon père en effet a été quelqu'un, un personnage en dehors d'être mon père. Il a été un personnage pour lequel j'ai eu une admiration et puis un attachement extrêmement profond.
- Speaker #2
Maria et sa mère Gloria s'installent à Paris et la jeune adolescente de 14 ans fréquente le lycée Victor-Durui. Elle rêve d'être danseuse, cascadeuse, mais c'est le théâtre qui l'aspire, le goût du verbe. Malgré deux échecs pour rentrer au conservatoire, Maria s'obstine, lutte contre son accent, et deux ans plus tard, à 18 ans, réussit le concours. Elle apprend le théâtre avant le français.
- Speaker #1
Regarde-moi. Pensez-tu toujours à elle quand tu vivais avec moi ? Oh, tu n'oses pas me répondre. Tu dis tout de même beaucoup de choses en disant ces choses, je les comprends.
- Speaker #2
Très vite, la jeune comédienne subjugue la critique et le public. Grâce à son compagnonnage avec Marcel Héran, qui lui offre en 1942 un rôle qui la révèle à elle-même. « Je suis née au théâtre des Maturins » , dira-t-elle. Suivent Carnet et les Enfants du Paradis, Bresson avec Les Dames du Bois de Boulogne, le théâtre, le cinéma s'emparent de cette jeune actrice ardente.
- Speaker #1
vous avez tout lâché tout sacrifié pour un amant qui ne vous aime plus je
- Speaker #2
me vengerai elle a 21 ans quand elle rencontre albert camus lui en a 30 est un écrivain déjà confirmé un homme marié elle une actrice toute fraîche Il se rencontre autour d'une pièce de Camus, Le Malentendu. Si la pièce ne trouve pas vraiment le succès, Maria, elle,
- Speaker #1
oui.
- Speaker #2
Camus est séduit par le jeu de la jeune actrice, qui donne au personnage la résonance exacte dont l'auteur avait rêvé.
- Speaker #3
J'ai reçu à l'occasion de cette pièce la joie la plus grande qu'un auteur puisse recevoir. Celle d'entendre porter son propre langage, par la voix et l'âme d'une merveilleuse actrice, à la résonance exacte qu'on lui avait rêvé. Cette joie que je dois à Maria Cazares me suffit tout à fait.
- Speaker #2
Attirés l'un vers l'autre, ils partagent leur goût pour le théâtre, la littérature, la résistance et surtout l'Espagne. Ils vivent leur première nuit d'amour la veille du débarquement, puis se quittent à la victoire.
- Speaker #1
Je crois que tous les deux on se ressemblait sur certains points et qu'on avait un sens de ce que j'appelle la fidélité, c'est-à-dire ou destin ou, je dirais un mot que maintenant on n'ose plus dire, honneur.
- Speaker #2
Le 6 juin 1948, Maria et Albert se recroisent par hasard sur le boulevard Saint-Germain. Ils recommencent leur histoire là où ils l'avaient laissée.
- Speaker #1
Il y a l'amour. L'amour ? Non, ce n'est pas ce qu'il faut.
- Speaker #2
Camus ne quittera pas sa femme Francine, Maria le sait et semble l'accepter. Leur idylle dure 15 ans, nourrie par leur amour de l'Espagne, leur engagement et une correspondance de plus de 500 lettres. Les mains toujours en mouvement, se déplaçant de façon nerveuse, fumant comme un pompier, Maria a une silhouette éternellement jeune, traduisant son urgence de vivre. Son appartement de Paris est un condensé d'Espagne. Elle y héberge Dominique Marcas, comédienne elle aussi, qui lui voue une vraie dévotion. Elles ne se quitteront plus. Mais elle en héberge bien d'autres, séduites par cette femme puissante qui suscite la passion. En 1952, Maria devient brièvement pensionnaire de la comédie française et joue Pierrandello, Molière, Mérimée.
- Speaker #1
Ce qui attire, je crois, la comédie française, c'est évidemment le répertoire, tout le répertoire classique français, tout le répertoire grec, aussi des tragédies grecques, et puis le répertoire classique étranger.
- Speaker #2
Puis en 1954, elle travaille auprès de Jean Villard, qu'elle suivra jusqu'en Avignon, dans des rôles de tragédienne qui lui collent à la peau. Des femmes fortes, puissantes. Lady Macbeth, m'aider. J'ai donc été stérile.
- Speaker #1
J'aurais pu davantage infliger et punir. Fèdre.
- Speaker #2
Elle joue également avec la nouvelle génération des metteurs en scène. Chéreau, Lavelli, Danse avec Béjart. Dans le même temps, en 1952, Maria Cazares s'engage aux côtés des intellectuels français. Sartre, Breton, Camus, contre le franquisme. En 1957, elle accepte de partir pour une tournée en Amérique du Sud où pour la première fois,
- Speaker #1
elle joue en espagnol.
- Speaker #2
Le 4 janvier 1960, Maria apprend la mort d'Albert Camus dans un accident de voiture. Son cœur s'arrête. Son cœur hurle. Sa carrière se poursuit pourtant au théâtre, au cinéma, à la radio. Elle est recherchée par les metteurs en scène comme Genet ou Chérault pour sa rigueur, son engagement, sa probité. Enfin en 1961, avec l'envie de s'ancrer quelque part, elle achète une maison en Charente, à Lavergne, avec le comédien et musicien André Schlesser, qu'elle épouse en 1978. Cette immense propriété devient un havre de paix, loin du bûcher théâtral. Il lui faudra attendre 1976, un an après la mort de Franco, pour qu'elle accepte de retourner en Espagne, jouer le repoussoir de Raphael Alberti, un exilé comme elle, en espagnol. Un succès. Maria aura joué dans une vingtaine de films, mais surtout dans plus de 120 pièces de théâtre, aussi bien de grands classiques que des auteurs contemporains. Elle aura été de toutes les avant-gardes, aura imprimé dans les mémoires le son de cette voix, à la fois hiératique et vibrante, et aura reçu des prix, et dévoilé la plus grande passion de sa vie. Deux ans après la mort de sa mère, Catherine Camus demande à Maria l'autorisation de publier les lettres échangées entre son père et la comédienne. Celle-ci accepte. La correspondance est publiée en 2017. C'est une révélation littéraire. Le 22 novembre 1996,
- Speaker #0
Maria s'éteint dans sa maison des Charentes. et à nous laisser quelques étoiles. A très bientôt !