- Speaker #0
3,6% de la population mondiale n'habite pas dans son pays de naissance. De ce chiffre est née notre envie de raconter les histoires des migrations qui forgent cette réalité. Les parcours de celles et ceux qui souffrent de n'être que des statistiques. Je suis migrant leur rend la parole.
- Speaker #1
Je m'appelle Luzia, nationalité d'Angola. Je suis angolaise. J'ai 28 ans. Je suis mariée.
- Speaker #2
Je suis maman d'une petite fille de 3 ans.
- Speaker #0
Je suis migrant. Épisode 8. Quitter l'exil quand le retour s'impose.
- Speaker #2
En Angola, je vivais dans une grande ville. J'étais commerçante. Je vendais des vêtements et je menais une vie normale comme n'importe quel citoyen. Je ne suis ni pauvre ni riche. Je suis entre les deux. J'avais une vie à peu près stable.
- Speaker #0
Luzia vivait à Luanda, la capitale de l'Angola, avec son mari Antonio et leur petite-fille Michlina. Malgré cette vie qu'elle décrit comme stable, la famille a fait le choix d'un autre avenir. Luzia a pris la route vers la France, seule avec Michlina qui n'avait alors qu'un an. Antonio, lui,
- Speaker #1
est resté au pays. Les démarches pour le voyage coûtent très cher.
- Speaker #2
Mon mari ne pouvait payer que pour moi et ma fille. On dit que la France est un pays pour les enfants et les femmes, donc c'était plus facile pour nous de venir d'abord et lui après. J'ai eu un visa. Ce n'était pas facile de l'obtenir.
- Speaker #0
Luzia est arrivée en avion au Portugal. Elle a pu ensuite poursuivre facilement son chemin jusqu'en France par la route.
- Speaker #1
Ensuite,
- Speaker #2
j'ai pris un car du Portugal jusqu'ici. J'ai décidé de quitter l'Angola pour trouver de meilleures conditions de vie.
- Speaker #1
Il faut savoir que notre pays ne propose pas une bonne vie aux citoyens, en matière d'éducation,
- Speaker #2
de santé. En Angola, il me manquait beaucoup de choses. Il me manquait de l'argent, un travail dans la fonction publique, un bon salaire. En sachant que là-bas, les écoles sont payantes et sont très chères. Et la vie là-bas est aussi très difficile. Il y a beaucoup de choses que je ne faisais pas en Angola. M'occuper de ma fille, m'occuper de la paperasse. Un enfant, c'est beaucoup de travail. C'est fatigant. Ma mère s'en occupait. Pas tous les jours, mais quand je voulais rester seule avec mon mari. L'école, l'administratif, c'est mon mari qui gère tout ça. Je suis la madame, je suis la princesse.
- Speaker #1
Ici en France,
- Speaker #2
c'est plus rapide pour obtenir un document. En Angola, ça prend plus de temps et c'est mieux si c'est un homme qui s'en occupe.
- Speaker #1
Si l'Angola n'était pas un pays corrompu,
- Speaker #2
ce serait le meilleur pays du monde. La corruption, ça gâche tout.
- Speaker #1
Il y a beaucoup, beaucoup d'inégalités.
- Speaker #2
Ici, en France, on ne voit pas aussi directement qui est pauvre, qui est riche.
- Speaker #1
Mais là-bas, en Angola...
- Speaker #2
On voit bien qu'il y a des gens qui ne mangent rien de la journée, qui dorment dehors. Les inégalités sont énormes. Cela fait deux ans que je n'ai rien fait. Je tourne en rond. J'ai juste perdu mon temps. Je vis le pire. Je n'ai pas de logement, je n'ai pas de travail, la langue est difficile, la communication est difficile. Tout le temps, bouger, bouger, bouger avec les valises, bouger par ici, bouger par là. Ne pas avoir un endroit stable et fixe. Je suis fatiguée. Je veux rentrer. Peut-être que ma décision vient du fait que mon mari me manque. Ça joue, oui. Mais en fait, c'est vraiment le fait de bouger avec mes valises, avec ma fille. Ça, j'en peux plus. C'est ça que je n'aime plus. Et finalement, je crois que même si on me donnait une maison maintenant, je voudrais quand même rentrer. Si je compare la vie que je mène ici et maintenant, je vivais mieux là-bas, en Angola. Donc je préfère rentrer dans mon pays d'origine. Du jour au lendemain, j'ai pris ma décision.
- Speaker #3
En un lieu lointain, j'écrirai des lettres nostalgiques adressées à ici. Il me manquerait ce dont je me suis détourné, ce que j'ai fui, et ce qui me serrait la gorge. Je garderai mes sentiments bruyants et faux, et je demeurerai. Car là-bas seulement, la vie passée, vue de loin, semblerait magnifique. Omar Kadur, exil.
- Speaker #0
On entend rarement ce genre de récits. Chaque arrivé en France comporte son lot de sacrifices, et tout abandonné est rare. Que se passe-t-il concrètement, d'un point de vue administratif, quand des personnes exilées en situation irrégulière souhaitent retourner dans leur pays natal ? Il existe une procédure qui s'appelle le retour volontaire au pays, assortie d'une aide de l'État du même nom, aide au retour volontaire ou ARV.
- Speaker #4
Pour l'aide au retour, 2005 constitue un peu une sorte de tournant dans le sens où au début des années 2000, il y a eu une politisation assez inédite d'une pratique administrative, à savoir la reconduite à la frontière.
- Speaker #0
Pascaline Chappard, coordinatrice des publications du Justi. Groupe d'information et de soutien des immigrés.
- Speaker #4
À partir de 2002, Nicolas Sarkozy, qui était alors ministre de l'Intérieur, a fait de l'application effective des mesures de reconduite à la frontière une priorité, en se basant notamment, ou en dénonçant en tout cas, l'écart entre les décisions administratives prises et les renvois effectifs hors du territoire national. C'est à cette époque-là qu'est mise en place une politique du chiffre. avec une planification annuelle chiffrée qui se déclinait après en objectifs propres à chacune des préfectures du territoire, avec donc des quotas aussi. Et dans cette planification des expulsions, dès 2006, les retours aidés ou dits volontaires font partie intégrante des objectifs chiffrés pour être fixés à partir de 2009 à un tiers des renvois organisés par l'État. Pour soutenir une telle orientation, d'importants moyens, tant législatifs, budgétaires que humains vont être mobilisés. Donc la consigne délivrée à cette époque-là aux agents de l'État était clairement énoncée non sexe circulaire, puisqu'il y avait noir sur blanc écrit en cette matière « aucune autocensure » . Donc on voit bien que l'aide au retour volontaire devient un outil au service de la politique d'expulsion.
- Speaker #0
L'aide au retour a été perçue comme une solution. présenté comme plus moral face à la situation des étrangers expulsables. Aujourd'hui encore, la politique menée par l'Union européenne confie à des acteurs comme l'Organisation internationale pour les migrations, OIM, ou comme Frontex, le fait de promouvoir voire d'organiser les dispositifs d'aide au retour volontaire. Nous y reviendrons un peu plus tard. Retrouvons pour le moment l'aide au retour volontaire dans sa mise en place au début des années 2000.
- Speaker #4
Dès 2005, il y a des règles, des instructions qui sont données à l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Les agents étaient chargés d'intervenir et de communiquer très largement sur ce dispositif, en visant en particulier les personnes en demande d'asile. Il y a une information qui est censée être faite au sein des CADA sur l'existence de ce dispositif-là. Quand j'ai fait mes enquêtes de terrain, tant auprès de Lofi que... au sein de certains cadas, il y avait une relative réticence, mais des deux côtés, pour informer les personnes sur cette aide. C'était un peu du temps perdu, vu que les personnes, en début de demande d'asile ou en cours de demande d'asile, ne s'en sont pas du tout dans cette perspective-là. D'autres considéraient qu'en fait, informer le plus tôt, c'est mieux, parce que comme ça, les personnes ont en main le champ des possibles, on va dire.
- Speaker #0
En parallèle du déploiement de ce nouveau dispositif d'aide au retour volontaire, on assiste en France. à une réorganisation des administrations. La logique de gestion des flux migratoires transforme en profondeur leurs pratiques et méthodes de travail.
- Speaker #4
On parle de l'OFI, mais l'OFI c'est quoi ? L'OFI c'est aussi, on va dire, le bras exécutif du ministère de l'Intérieur aujourd'hui. Ça n'a pas toujours été le cas. Il y a eu une mainmise progressive du ministère de l'Intérieur sur les administrations de l'asile et de l'immigration, avec dans le même temps... l'éviction du ministère des Affaires sociales, du ministère des Affaires étrangères ou encore du ministère du Travail, qui jusqu'alors souvent travaillait en co-tutelle. Du coup, on observe un retrait de l'action sociale. et une emprise croissante d'une logique de police et de contrôle sur le séjour des personnes étrangères. Donc, qui est visé par ce fameux dispositif ? Ce sont les étrangers en situation irrégulière, présents sur le territoire depuis au moins trois mois, et à qui la préfecture a notifié une obligation de quitter le territoire. Ce sont donc les agents du retour. qui vont mettre en place ce dispositif directement dans leur direction territoriale, souvent en partenariat avec les préfectures, et aussi au sein des centres de rétention où l'OFI dispose de médiateurs sociaux qui sont censés contribuer à faciliter l'organisation du départ des personnes placées dans les centres de rétention.
- Speaker #0
Au moment de l'enregistrement, Lousia était logée chez Caroline. bénévole et hébergeuse au sein d'ABS, une association d'hébergement solidaire. Cette dernière a orienté Luzia vers Lofi et l'a aidée à concrétiser son projet de retour en Angola.
- Speaker #2
Je ne savais pas que Lofi existait. Quand j'ai décidé de rentrer, Caro m'a dit d'aller les voir et a pris un rendez-vous. Lofi s'occupe des démarches pour que je puisse rentrer. D'abord, ils m'ont demandé mon OQTF. Elle est arrivée et je l'ai signée. Parce que c'est un document qui m'autorise à sortir du territoire français.
- Speaker #0
C'est un comble. Il a fallu demander à la préfecture de délivrer une OQTF car Luizia n'en avait pas reçu au moment du rejet de sa demande d'asile. Cette menace, qui pèse sur tant de personnes en situation irrégulière, devenait pour Luizia, paradoxalement, un sésame pour rentrer chez elle.
- Speaker #4
Les agents de l'office sont chargés d'apporter une aide administrative et matérielle, donc organiser le départ, faire en sorte que les personnes disposent d'un document de voyage. S'ils n'en ont pas, il faudra qu'ils sollicitent un laissé-passer consulaire.
- Speaker #0
Les trois premiers pays de retour aidés sont la Géorgie, l'Algérie et l'Albanie.
- Speaker #4
Ils sont aussi chargés de prendre en charge les frais de transport.
- Speaker #0
Au-delà du voyage organisé et payé, Luisia doit recevoir 1 800 euros de pécule. remis en espèces le jour de son départ à l'aéroport. C'est la location forfaitaire incitative. Notons à titre comparatif que le salaire minimum en Angola est de 100 euros environ.
- Speaker #4
Ce montant est variable selon le laps de temps écoulé entre la noctification de l'obligation de quitter le territoire et la demande formulée par la personne concernée et validée par l'OFI. En somme, plus la personne attend, entre guillemets, et moins l'allocation forfaitaire incitative est élevée. L'objectif d'organiser cette temporalité associée à l'incitation au départ, c'est d'accélérer justement les départs. Il peut également y avoir une allocation forfaitaire complémentaire exceptionnelle si la personne dispose déjà d'un document d'identité pour voyager ou s'en occupe par elle-même. Et enfin, il y a ce qui est appelé l'aide à la réinsertion. Le dispositif a évolué pour proposer maintenant trois niveaux de réinsertion. Un premier niveau plus basique pour aider les personnes à leur arrivée, c'est la réinsertion sociale, par exemple pour trouver un hébergement. Ensuite, il y a la réinsertion par l'emploi ou par la formation. Et enfin, la création d'entreprises.
- Speaker #0
Lusia ne bénéficiera pas de ces aides à la réinsertion car l'Angola ne fait pas partie des 22 pays couverts par ce dispositif. Il s'agit en grande majorité de pays d'Afrique de l'Ouest. anciennement colonisés par la France. A leur côté, sur cette liste, on trouve aussi d'autres pays comme le Kosovo, le Pakistan, l'Irak ou le Bangladesh. La réinsertion repose sur des programmes spécifiques par pays. Elle suppose notamment un accompagnement local de l'OFI ou de l'un de ses opérateurs. C'est le cas par exemple du Sénégal, de la Côte d'Ivoire, du Maroc. Le montant de l'aide peut varier en fonction du pays et du projet, mais l'OFI annonce entre 2 000 et 5 000 euros en moyenne pour un projet de réinsertion. Les secteurs d'activité les plus représentés sont le commerce, l'agriculture et l'élevage, ainsi que les transports.
- Speaker #4
L'OFI dit dans son rapport 2024 que 7 097 personnes sont retournées dans leur pays d'origine avec une aide de l'OFI et que parmi elles, 1542... ont bénéficié d'une aide à la réinsertion. Et que parmi ces bénéficiaires, donc les 7097, il y avait également 1682 enfants.
- Speaker #0
La même année, il y a eu 12 800 retours forcés exécutés, soit 81% de plus que les retours aidés. Pour 2028, il existe désormais un objectif officiel d'alignement du nombre des retours aidés avec le nombre des retours forcés exécutés.
- Speaker #4
Les dépenses d'aide au retour volontaire en 2024 s'élevaient à 6,9 millions d'euros, dont 1,4 million en transport et 5,5 millions en pécule, donc à savoir la fameuse allocation incitative.
- Speaker #0
Les dépenses d'aide à la réinsertion s'élèvent quant à elles à un peu plus de 5 millions d'euros. Mais quand nous interrogeons Pascaline Chappard du Gisti, sur le coût moyen par personne de l'aide au retour, elle s'insurge.
- Speaker #4
J'ai toujours eu beaucoup de réticence à questionner cette question du coût, parce que souvent ça sert à l'argumentaire du coût bénéfice de l'immigration, voire du coût bénéfice de l'aide au retour et donc du départ des personnes étrangères en France. Très souvent, ces comparaisons-là reposent sur des idées. enfin sur des préjugés ou sur des idées un peu préconstruites sans qu'on sache exactement comment sont construites ces données. L'aide au retour volontaire coûte moins cher aux États membres à organiser qu'une expulsion, où il faut une escorte, c'est beaucoup plus long à organiser parce qu'il y a beaucoup plus de résistance tant des personnes concernées que des États. Et puis politiquement, c'est nettement moins coûteux qu'une expulsion médiatisée où on voit des familles menottées. sauter, traîner dans un avion. C'est peut-être une voie de sortie moins agressive parce que c'est toujours un peu traumatisant pour tout le monde. Donc c'est une façon aussi d'invisibiliser la politique d'expulsion.
- Speaker #0
Aussi, pour illustrer ce coup, Pascaline Chappard nous parle de la situation à Calais et de comment le dispositif d'aide au retour est convoqué pour tenter de régler une situation difficile à gérer politiquement et médiatiquement.
- Speaker #4
L'idée, c'est d'éviter à tout point qu'il y ait le moindre point de fixation, pour reprendre la terminologie de l'État, des personnes étrangères qui transitent donc dans cette région pour tenter de gagner le Royaume-Uni. Toutes les personnes qui étaient arrêtées et placées en garde à vue se voyaient proposer cette fameuse aide au retour, avec en parallèle également des maraudes, des descentes de police et de lofis dans les différents campements. Et le dispositif d'aide au retour était alors appliqué à ces personnes-là. qu'elles aient ou non une obligation de quitter le territoire et qu'elles disposent ou non d'un passeport, puisque nombre de ces personnes-là furent quand même des pays en guerre, donc des pays pour lesquels il n'y a pas de représentation consulaire en France, voire en Europe. Et du coup, Lofi utilisait le fameux « Laissez-passer aux Européens » , qui est donc un document que l'administration française produit elle-même pour permettre le renvoi d'une personne ailleurs. Par rapport aux personnes ciblées, ce sont des personnes qui sont harcelées par les préfectures, la police, à qui on dit quotidiennement que leur place n'est pas tenable. Donc que certaines craquent, ce n'est pas plus surprenant que ça. S'interroger sur comment les personnes vivent cette procédure ou comment sont-elles amenées à prendre cette option-là et à décider de partir, ça questionne finalement la relation d'aide qui s'instaure entre le donneur et le receveur. S'il n'y a pas de coercition physique, ça ne signifie pas qu'il n'y a pas de contrainte. Si on prend le cas des personnes qui repartent avec l'aide au retour volontaire, ce sont des personnes à qui on a notifié une obligation de quitter le territoire. Alors elles ont vécu parfois depuis longtemps ou pas avec cette menace de l'expulsion, mais c'est quand même toujours une menace et qu'en fonction des personnes, c'est vécu de façon plus ou moins traumatisante. voire violente, enfin elle le ressente comme une violence en tout cas. C'est aussi une façon d'échapper au sentiment d'aliénation, voire de dépossession de soi, que produit au quotidien le statut de sans-papier expulsable. Finalement, c'est un peu aussi un retour à sa propre dignité.
- Speaker #0
Pour Luzia ? C'est bien la lassitude et le découragement qui ont motivé sa décision. Une désillusion d'autant plus forte, car voici ce qu'elle avait entendu de la France avant de venir.
- Speaker #1
La France est ce pays de rêve,
- Speaker #2
qui offre une bonne éducation, un bon système de santé. Bref, un pays sûr. Ouh là là, c'est comme dans une télé-novella où tout est parfait. On dit qu'en France, on te donne tout, un logement gratuit, du travail. Mais quand je suis arrivée ici...
- Speaker #0
Dès les premiers instants, Luzia a été confrontée à la réalité de l'accueil en France, aux démarches administratives difficiles et à la précarisation du statut des personnes étrangères.
- Speaker #1
J'ai fait une demande d'asile à Limoges,
- Speaker #2
mais ils m'ont trouvé une maison à Creil.
- Speaker #1
Et du coup,
- Speaker #2
quand ma demande d'asile a été refusée, ils m'ont dit de venir recommencer, mais à Limoges, là où j'étais venue au départ. À vrai dire, je ne saurais pas comment dire, mais j'ai attiré à Limoges. On m'a simplement dit que l'asile était terminée. On ne m'a rien dit de plus. C'était très dur pour moi parce que l'oral, c'est très compliqué.
- Speaker #1
L'écrit aussi. J'ai commencé à apprendre le français au Resto du Coeur, à l'association Escal Solidaires.
- Speaker #2
Mais la langue française, c'est très difficile, c'est très compliqué. Je ne savais pas où me diriger.
- Speaker #0
Un combat pour construire sa vie en France, une rupture dramatique avec sa famille, c'est ce que raconte l'humoriste Zaef Maïga à la veille de rentrer chez lui au Burkina Faso après dix ans d'absence.
- Speaker #5
Oui, c'est encore moi. Toujours pour cette histoire d'études de séjour. Toujours pour cette histoire d'OQTF. C'est un diron sur un roman qui l'enferme beaucoup trop pour un titre de séjour. Mais croyez-moi, la liberté d'aller et de venir n'a pas de prix. Combien de festivals je n'ai pas pu faire ? Combien d'invitations je n'ai pas pu honorer ? Combien d'événements familiaux j'ai raté ? Combien de vacances je n'ai pas pu prendre ? Combien de contrats je n'ai pas pu signer ? Combien d'opportunités j'ai laissé passer ? Aujourd'hui, c'est fini. Je rentre chez moi après dix ans. Dix ans sans voir mon pays. Dix ans sans voir ma famille. Dix ans à me battre pour les papiers. Dix ans à essayer de faire les choses bien comme il faut. Dix ans à refuser les PACS, à refuser le mariage. Dix ans à essayer de faire rire les Français pendant que le soir, je peux rester seul sur le canapé qu'un ami a bien voulu me prêter. Dix ans à essuyer les refus de la préfecture. Mais aujourd'hui... C'est fini, je rentre chez moi sans regret.
- Speaker #0
Le retour de Zaïf ne sera pas définitif, mais il s'en est fallu de peu. Aujourd'hui, muni d'un titre de séjour, il peut enfin cheminer plus sereinement. Luzia ne rentre pas dans les mêmes conditions. Pour autant, elle ne revient pas en perdante mais comme une femme qui a beaucoup appris de son exil.
- Speaker #2
Je suis déçue, mais la vie, c'est comme ça. Il y a des hauts et des bas. Il faut en passer par là, par toutes ces étapes.
- Speaker #1
Venir ici, y rester deux ans, loin de mes proches,
- Speaker #2
tout ça m'a fait grandir, m'a fait vraiment mûrir. La France m'a beaucoup appris. La France te fait réfléchir. J'en tire quand même une bonne expérience. Je suis fière parce qu'en Angola, quand j'étais chez mes parents, je ne m'éloignais jamais, même pour rendre visite ou passer des vacances chez mon oncle ou ma tante. Alors là, j'ai carrément changé de continent. Imaginez ça ! Je ne suis devenue ni une délinquante ni une prostituée. Ça aurait pu arriver à d'autres, mais je suis là, solide, debout. Je suis fière de la personne que je suis devenue. La vie est devant moi. Quand je retournerai dans mon pays, l'Angola, le meilleur pays du monde, je mettrai en pratique certaines bonnes choses que j'ai apprises ici. Comme les bonnes manières. En France, on dit toujours merci, pardon. Certaines habitudes alimentaires, certains plats. Du poulet avec de la crème.
- Speaker #1
Et ce qui va me manquer, c'est l'école, parce que les enfants y vont tous les jours.
- Speaker #2
Et aussi parce que j'aime bien voir ma fille parler français.
- Speaker #0
Luzia cite ensuite les personnes avec lesquelles elle a noué des liens. Des rencontres qui lui ont permis de ne pas dormir dehors quand le service d'hébergement d'urgence, le 115, ne lui proposait aucune solution. Des soutiens qui n'ont cependant pas suffi à pallier l'abandon de l'État que vivent les personnes déboutées de leur demande d'asile.
- Speaker #2
J'ai vécu dans six maisons. J'ai toujours été bien accueillie. Il ne s'est rien passé de grave, rien de mal. Tout s'est bien passé. Je ne peux pas me plaindre. J'ai toujours été bien reçue. Et à l'inverse, on n'a jamais eu quoi que ce soit à me reprocher. Tout au long de ces parcours que j'ai traversés, je n'ai rencontré que des gens bien.
- Speaker #1
Non,
- Speaker #2
je ne reviendrai plus jamais.
- Speaker #1
Sauf si mon mari vient avant moi, qui travaille,
- Speaker #2
qui a une maison,
- Speaker #1
qui organise tout. Là, oui, je pourrais revenir,
- Speaker #2
sinon jamais.
- Speaker #0
Luzia a toujours dit la vérité à ses proches et n'a minimisé aucune difficulté. Sûre de sa décision, elle reste hermétique face aux quelques personnes de son entourage en France qui lui conseillent de rester encore.
- Speaker #1
Je suis super hâte.
- Speaker #2
Je veux juste rentrer chez moi, voir mon mari,
- Speaker #1
ma famille, retrouver l'ambiance angolaise. Les Angolais sont un peuple très, très chaleureux, affectueux. Et puis la cuisine de chez nous, le funch, le kaloulou,
- Speaker #2
l'ananas, la soupe, tout ça. Je ne veux pas rester ici,
- Speaker #1
c'est trop triste. C'est très différent de l'Angola. Le climat, les personnes,
- Speaker #2
tout est très triste.
- Speaker #1
C'est compliqué de se faire des amis,
- Speaker #2
c'est très compliqué de parler aux autres.
- Speaker #1
En
- Speaker #2
Angola, la vie est précaire, mais l'ambiance est saine, avec la famille. À quoi sert l'argent dans la tristesse ?
- Speaker #1
Ah, je suis en train de rire.
- Speaker #6
Je suis en train de rire. N'a dit rien, ni une carte de chœur Il est parti, il n'a dit rien, ni une carte de chœur
- Speaker #0
Avec sa décision de retour, Luzia met un terme au projet initial, à savoir que son mari vienne les retrouver, Michlina et elle. Mais elle a déjà un projet en tête. Et surtout, elle peut à nouveau se projeter.
- Speaker #2
Je veux ouvrir une boutique de vêtements. Ensuite, quand je serai là-bas, j'y verrai plus clair. Je ne me préoccupe pas de ce que les autres penseront.
- Speaker #1
C'est ma vie.
- Speaker #2
Ils diront que je suis partie de l'un des meilleurs pays pour retourner en Afrique. Dans la poussière, la boue, la pluie. Quand il pleut, les maisons s'effondrent. C'est mon mari qui viendra me chercher à l'aéroport. Lui seul sera au courant de ma date exacte d'arrivée.
- Speaker #1
Il n'y aura pas de fête, mais je voudrais faire une surprise à ma mère.
- Speaker #2
Elle sait que je vais revenir, mais elle ne sait pas quand exactement.
- Speaker #1
Moi-même,
- Speaker #2
je ne connais pas encore la date de mon retour. Je suis dans l'attente.
- Speaker #1
Aucune mère n'aime que sa fille soit loin et seule.
- Speaker #0
Luzia savoure déjà par anticipation les retrouvailles avec ses proches. Mais sa petite-fille Michina n'avait qu'un an au moment de leur départ. Comment va-t-elle vivre ce nouveau changement du haut de ses trois ans ? Quel retour est-il possible pour elle qui, au final, a vécu plus de temps en France qu'en Angola ? Je lui ai juste dit,
- Speaker #1
on va en Angola, on va voir papa.
- Speaker #0
Elle ne sait pas où est l'Angola, où est la France. Elle croit que l'Angola,
- Speaker #1
c'est au coin de la rue. Elle va s'habituer.
- Speaker #0
Elle pourra suivre sa scolarité en Angola, du primaire au collège et après revenir en France.
- Speaker #1
Si elle avait 14 ou 15 ans, elle pourrait rester.
- Speaker #0
Mais comme elle est trop petite, ce n'est pas possible.
- Speaker #1
Sinon,
- Speaker #0
elle va m'oublier.
- Speaker #1
Ma fille va continuer les cours de français. En Angola, c'est très basique. Tout le monde ne sait dire que bonjour.
- Speaker #0
Les études là-bas ne sont pas valorisées.
- Speaker #1
Si ma fille avait pu terminer ses études ici, en France, et qu'elle était retournée en Angola, cela aurait été valorisé. Elle aurait pu prétendre à un emploi grâce à son diplôme.
- Speaker #0
Elle se ferait embaucher après de telles études à l'étranger.
- Speaker #1
L'éducation là-bas est vraiment précaire. Alors, je veux que ma fille, plus tard, revienne pour avoir un meilleur avenir.
- Speaker #2
Luzia n'a pas complètement effacé l'image de la France comme lieu de meilleures opportunités pour Michlina. Conseillerait-elle même à d'autres de venir ?
- Speaker #1
Que ceux qui veulent venir, viennent. Pour moi, ça n'a pas marché, mais peut-être que pour d'autres,
- Speaker #0
cela va marcher. Ce n'est pas la peine de dire en France, c'est comme ci, c'est comme ça.
- Speaker #1
Il faut qu'ils vivent ça par eux-mêmes, parce qu'ils ne me croiront pas.
- Speaker #2
Actuellement, Lousia est hébergée et suivie dans un centre de préparation au retour, ou CPAR, qui, comme son nom l'indique, a pour vocation première de préparer et accompagner le retour aidé. Elle est toujours en attente d'une date de départ, car les formalités administratives s'éternisent depuis plusieurs mois maintenant.
- Speaker #3
Les centres de préparation au retour, ce sont des lieux qui sont ouverts aux personnes qui ont manifesté leur volonté de bénéficier d'une aide au retour, ou ceux qui sont... susceptibles d'y adhérer.
- Speaker #2
Il y a exactement 33 CPAR opérationnels au niveau national. Leur taux d'occupation atteint à peine 40%. Il faut les distinguer des CRA, les centres de rétention administrative, qui existent depuis bien plus longtemps et où sont placées les personnes étrangères faisant l'objet d'une procédure d'expulsion. Les CRA sont donc des lieux où les personnes sont enfermées, privées de leur liberté. Même si les CPR ne sont pas des lieux d'exécution des retours forcés, des personnes faisant l'objet d'une mesure d'éloignement peuvent y être orientées ou assignées à résidence, y compris lorsqu'elles ne sont pas initialement volontaires pour partir.
- Speaker #3
Ces fameux centres de préparation au départ, au retour, ont été encadrés par une circulaire à partir de 2022. La circulaire en question mise par ailleurs sur la mixité des publics, puisque selon la logique de l'État, Il s'agirait de faire en sorte que les personnes convaincues de l'aide au retour entraînent les autres sur la même voie. Les personnes qui sont placées dans ces lieux-là ont 15 jours pour déposer leur demande. Si au-delà du délai de 15 jours, la personne n'a pas choisi la voie du retour volontaire, elle est assignée à résidence et c'est le retour forcé, l'expulsion manu militari, qui est censé être organisé dans les 90 jours suivants.
- Speaker #2
Ce risque de confusion entre l'hébergement, l'accompagnement social et la politique d'éloignement fait l'objet de vives critiques de la part des associations. Ce glissement vers une politique de plus en plus répressive n'est pas propre à la France. Il s'inscrit dans une orientation plus globale, au niveau européen, où le retour au pays d'origine se joue bien en amont même du franchissement de nos frontières.
- Speaker #3
Ce qu'on voit aujourd'hui se déployer, c'est la mise en place via l'OIM ou via Frontex, de dispositifs d'idées de retour volontaires ou humanitaires dans les pays du Sud, avec du coup la prise en charge par l'Europe de l'expulsion de personnes qui sont en cours de migration, par exemple en Libye, au Maroc ou ailleurs, pour qu'elles n'atteignent pas les côtes européennes et qu'elles soient déjà renvoyées volontairement ou pas dans leur pays d'origine. Depuis fort longtemps quand même, il y a des charteurs, donc des charteurs de retour volontaire, qui sont organisés par l'OIM depuis les prisons libyennes, où on sait la situation dramatique vécue par les personnes dans ce pays-là, des personnes qui sont esclavagisées, qui sont torturées, pour retourner dans leur pays d'origine, malgré l'horreur qu'elles vont retrouver, les mêmes violences ou les mêmes problématiques qui, justement, étaient à l'origine de leur départ. La politique européenne s'externalise, c'est-à-dire que les États membres de l'Union européenne font en sorte de plus en plus, et puis depuis de nombreuses années, de faire reporter toujours plus loin et en de leurs frontières, le contrôle de leurs frontières et du contrôle migratoire.
- Speaker #2
C'est ce qu'encadre précisément le règlement retour, tout récemment adopté en juin 2026 au Parlement européen, sous les applaudissements de l'extrême droite, qui scandait « Send them back » . Littéralement, renvoyez-les chez vous. Cette directive vise à renforcer les procédures de retour, faisant étroitement cohabiter les deux modalités départ volontaire et retour forcé. Elle inscrit même de nouvelles obligations renforcées de coopération. La personne faisant l'objet d'une décision de retour aurait un devoir actif de participer à la préparation de son départ et non plus seulement l'obligation de quitter le territoire, sous peine de mesures coercitives ou de conséquences administratives en cas de non-coopération. Ces conséquences peuvent interroger la réalité du caractère véritablement volontaire de ces retours. Ils ont quitté leur pays pour aller chercher la vie, laisser la famille, laisser les amis. Vous venez d'écouter Je suis migrant, une série documentaire indépendante. Merci à Luzia qui a bien voulu nous partager son récit de vie et son récit de migration. Merci également à Pascaline Chappard et à Zaev Maïga. Et merci à vous pour votre écoute.