- Speaker #0
Qui a dit que ce métier n'était pas pour toi ? Causé Mixité, le podcast qui révèle les talents d'aujourd'hui. Un podcast de la cité des métiers.
- Speaker #1
Eh bien, bonjour à toutes et à tous, j'espère que vous allez bien. Aujourd'hui, on reçoit Bérangère Bessac dans cet épisode de Causé Mixité. Comment ça va Bérangère ?
- Speaker #2
Ça va et toi ?
- Speaker #1
Ça va très très bien. Est-ce que tu peux te présenter un petit peu pour ceux qui ne te connaissent pas ?
- Speaker #2
Oui, alors moi c'est Bérangère Bessac. Je suis chef de cuisine, native de Lille. J'ai fait mes armes ici en métropole aussi et là, le projet c'est d'ouvrir ma propre cuisine et montrer l'exemple aux futures petites apprenties avec un E qui veulent devenir des chefs.
- Speaker #1
Trop bien ! Comment t'es arrivée dans la cuisine ? Comment tu t'es lancée dedans ? Comment c'est arrivé ?
- Speaker #2
Alors de base, moi j'ai fait un bac STG et je visais l'école Vattel en métropole qui est aujourd'hui à La Réunion et à Maurice. A l'époque, c'était qu'en France. En métropole, on va dire. Et du coup, au départ, le projet, c'était d'être directrice d'hôtellerie, donc rien à voir. Mais en faisant mes classes en métropole, j'avais des pratiques en cuisine. D'accord. Et ça a confirmé tout ce que je voulais. De base, quand on regarde maman cuisiner, on avait déjà l'envie. Et là, ça s'est validé. Donc, j'ai tout plaqué. Je suis revenue à La Réunion et j'ai fait le centaure. D'accord. Du coup, vu que j'avais déjà un bac plus deux, j'ai fait un... Parcours rapide du CAP et je suis passée en BP. Donc voilà, c'est parti de là.
- Speaker #1
Comment ça se passe en cuisine ? On aimerait un peu comprendre la hiérarchie entre les chefs, les sous-chefs, les partis. Comment ça se passe ? Tu peux nous dire ?
- Speaker #2
La cuisine, c'est très militaire. Il ne faut pas s'attendre à se baser sur ce qu'on voit à la télé. C'est très militaire. Il y a des postes, des hauts gradés. Donc on a le chef de cuisine. C'est celui qui dirige, qui crée et qui aussi sélectionne ses employés. Ensuite, tu as le sous-chef, c'est celui qui seconde le chef et qui va du coup avoir un visu sur les autres personnels pour que le chef en poste puisse préparer correctement sa carte et tout. Et avoir le relationnel client aussi. Donc tu as le sous-chef. Et après, dans chaque partie, si on va vraiment dans un restaurant étoilé, tu as une partie viande, une partie poisson, une partie entremets, c'est-à-dire les entrées froides. Et après, tu as le parti pâtisserie. Donc, tu as chef parti viande, poisson, entremets et pâtisserie. Et en dessous de ça, tu as premier chef de parti. Ça peut aller loin. Par exemple, moi, quand j'étais chez l'Oiseau, j'étais en côté entremets. Il y avait mon chef de parti, mon premier chef de parti, mon premier demi-chef de parti. Donc, en fait, ça peut faire jusqu'à très, très loin pour arriver ensuite au poste que j'étais, stagiaire.
- Speaker #1
D'accord. Donc, tu as commencé en tant que stagiaire.
- Speaker #2
Oui. Du coup, j'ai fait mon stage chez eux pendant trois ans. trois mois. Après, j'ai fait un stage aussi en Martinique. Je suis allée un petit peu voir ce qui se faisait aussi à Courchevel. Donc, j'ai vu les grosses étoilées, les grosses maisons. J'ai vu aussi les petits hôtels à La Réunion, comme à Saint-Pierre, où j'ai travaillé. À la Villa de l'Île, si on peut citer. Donc, c'est là-bas où j'ai fait mon premier CDI. D'accord. Où j'étais chef de partie poisson.
- Speaker #1
Donc, tu as commencé par le poisson. Oui. Quelles sont les difficultés que tu as rencontrées en arrivant dans ce métier en tant que femme, justement ?
- Speaker #2
C'est tout le sujet, c'est la femme. C'est spécial parce que c'est un métier où les hommes ont toujours été mis en avant, où c'est un métier qui est dur, physique, il ne faut pas croire, on est debout non-stop. Ça peut arriver qu'on fasse 15 heures par jour sans coupure. Ça a toujours été un métier masculin, on le voyait sur les livres de formation, c'est toujours des hommes en cuisine. Et il y a un rapport homme-femme très compliqué parce qu'on nous sous-estime, on nous voit faibles, on nous voit comme des petites peluches en fait.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #2
Et donc surtout quand on atteint des postes haut gradés, comme moi à un moment donné, là mon dernier emploi j'étais seconde à la caspité, j'étais la seule femme en cuisine, il n'y avait que des hommes autour de moi. Mais vu que j'ai une tchatche un petit peu masculine, j'ai appris à être masculine, ça fait que j'avais des très bons rapports avec eux et que je ne me laissais pas marcher dessus. Donc il faut quand même un caractère en tant que femme.
- Speaker #1
Il faut un caractère, un tempérament. Il faut y aller, il ne faut pas se laisser marcher dessus. Il faut s'affirmer à fond.
- Speaker #2
Oui, il faut vraiment avoir une bonne carapace.
- Speaker #1
Est-ce que tu penses que tu as dû faire plus d'épreuves ?
- Speaker #2
Clairement, oui. Clairement ? Clairement. Il faut qu'on prouve que, déjà, la femme a une sensibilité différente de l'homme. Et il s'en inspire beaucoup parce qu'au final, les grands chefs, toute l'inspiration vient des grands-mères, des mamans. Donc ils ont grandi dans les mêmes cuisines que nous, avec maman, mamie dans la cuisine qui faisait des gâteaux.
- Speaker #1
Donc elle est dans l'auteur là.
- Speaker #2
Voilà, là déjà. Mais en gros oui, il y a cette sensibilité qu'ils ont, mais nous on a la vraie sensibilité féminine dans l'assiette. Les fleurs, etc., je veux dire, ils le mettent en œuvre, mais la femme est nettement plus sensible. C'est pour ça qu'on remarque souvent qu'il y a beaucoup plus de pâtissières. que de pâtissier.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #2
Parce que les femmes se disent pâtissière, ça résonne plus pour un métier de femme parce que c'est des gâteaux ou autre. Mais au final, il y a quand même des grandes chefs féminines. Il y a Darose, en ce moment, top chef. On peut voir le Québec, Darose, c'est des bonnes à main.
- Speaker #1
Elles sont des terres.
- Speaker #2
C'est des pitbulls, on peut dire des pitbulls. Mais voilà, elles ont du caractère. Donc, il y a des femmes qui vont se retrouver plus dans la douceur qui iront en pâtisserie. D'accord. où la pâtisserie est un monde à part. C'est du millimétré, c'est vraiment du carré.
- Speaker #1
C'est hyper carré quand même.
- Speaker #2
Moi, j'adore manger la pâtisserie, mais je n'aime pas la faire. D'accord. Si tu foires, tu foires. Alors que la cuisine, si tu foires, tu rajoutes une épice. Tu peux rattraper. Oui, tu rattrapes toujours. Mais la pâtisserie, si tu la foires, ou tu réinventes un plat, comme la nonne avec l'épée de nonne, ou la tarte tatin, que c'est un plat foiré. Personne ne le sait.
- Speaker #1
Est-ce que tu as encore des exemples sur des plats ratés qui sont emblématiques ?
- Speaker #2
La base de lasagne. À base des lasagnes, on se dit que c'est un plat qui est fait comme ça. Mais moi, par exemple, ma tante est sicilienne, du côté de mon père, et ils expliquaient qu'en fait, ils faisaient une sorte de bœuf au ragout, mais qu'ils faisaient toujours trop de quantité. Les cuisiniers cuisinent en quantité, et donc ils en avaient ça sur 3-4 jours. Et c'est de là qu'ils ont créé la lasagne. C'est pour éviter de jeter de l'avion, parce que ça coûte cher l'avion à l'époque. Pour de la guerre et tout ça, il fallait manger du cheval. Donc du coup, quand il y avait du bœuf, ils achetaient le bœuf en entier, ils faisaient leur truc leur petit plat mijoté mais finalement tu te vois manger pendant une semaine. C'est compliqué. Voilà, donc ils invendaient et c'est comme ça qu'est sortie la lasagne. Waouh. Tu vois, c'est des petits...
- Speaker #1
Magnifique anecdote, merci beaucoup.
- Speaker #2
Avec plaisir, il y en a plein.
- Speaker #1
Entre une assiette faite par un chef homme et une chef femme, on voit un peu la différence, soit dans le visuel ou soit dans le goût.
- Speaker #2
Je m'attire à les foudre. Vas-y, exprime-toi. J'ai envie de te sortir le sketch de Foresti où elle fait la patate, l'homme, la patate, la patate. Non, mais les hommes, c'est beaucoup de barbaques. D'accord. Ils cuisinent toujours des grosses viandes. Après, si on va dans des étoilés, oui, c'est plus fin. Mais je dirais que la sensibilité est propre à chacun et à chaque histoire. Donc un homme peut avoir une sensibilité prenante par rapport à ce qu'il a vécu, comme une femme. Mais je dirais que c'est égalitaire. Mais nous, les femmes, on a une sensibilité plus intense parce qu'on subit plus de choses. Donc on doit prouver plus de choses. Donc nos plats sont plus ancrés, tu vois. D'accord.
- Speaker #1
Est-ce que tu penses que les femmes doivent faire plus de sacrifices ? que les hommes pour réussir dans ce métier ?
- Speaker #2
Oui, la vie familiale. Clairement, quand on t'emploie, moi ça m'est arrivé en métropole, on m'a demandé est-ce que j'ai une vie de famille ? À l'époque, moi j'étais célibataire, je disais non. Et aujourd'hui, en tant que chef et en tant que je vais créer mon resto, mon ouverture, mes jours d'ouverture se basent sur ma vie de famille. Parce qu'un homme ne tombe pas enceinte, mais lui il a plus de facilité à se dire il peut travailler non-stop. Alors qu'une femme, à un moment donné, moi, plus jeune, je ne voulais pas d'enfant. Aujourd'hui, j'en veux, j'en ai eu un. Et du coup, c'est des sacrifices à se dire qu'on ne peut pas faire tout ce qu'on veut. Il faut qu'on pense au côté famille. Donc,
- Speaker #1
c'est important de pouvoir faire ton resto et gérer ton emploi du temps pour pouvoir continuer à avoir ta vie de famille. Parce que c'est vrai que ça prend beaucoup de temps d'être chef. Et tu dois faire des concessions. Tu n'as pas ton établissement à toi, en fait.
- Speaker #2
Tu subis le choix du patron. Tu subis, oui. Donc, tu es obligé. Et après, il y a encore des patrons aujourd'hui qui sont un peu aussi côté famille. Il y a aussi la révolution qu'il y a eu dans la restauration où la plupart des employés, après le Covid, le Covid a fait un gros chamboulement psychologique dans le monde de l'hôtellerie parce que les gens ont connu une vie pendant trois mois confinée. Donc, confinée, c'était horrible. Mais pour nous, c'était la vraie vie parce qu'on était avec notre famille. On vivait des moments intenses qu'on rate. Les Noëls, les Nouvels-An, les anniversaires, les jours fériés, on ne connaît pas, nous, on travaille. Donc, le Covid a fait changer cette mentalité. Du coup, les patrons ont eu peur. Et c'est de là où est sorti le jour des 4 jours travaillés, 3 jours de repos.
- Speaker #1
Donc, c'est une bonne chose, quand même.
- Speaker #2
C'est une bonne chose. C'est une bonne chose. Donc, quand tu colles bien tes jours ou autres, tu peux coïncider vie de famille et vie professionnelle.
- Speaker #1
Tu peux avoir des vrais moments,
- Speaker #2
quoi. Des vrais moments, oui.
- Speaker #1
Des longs moments.
- Speaker #2
Moi, c'est clair et neige. Je ne travaillerai plus jamais le dimanche. Je boycotte le dimanche, dimanche et famille pique-nique.
- Speaker #1
T'as bien répondu. Quels sont les changements que tu aimerais voir pour encourager plus de mixité dans le secteur de la restauration ?
- Speaker #2
J'aimerais bien que, déjà au niveau de la formation, je suis passée par le centaure, je suis passée par des formateurs qui sont âgés, qui ont leur boss, et qui ont une façon de bosser très particulière, qui est très masculine, patriarcale. Et de là, je pense que ça freine déjà certaines filles, pour vous dire dans ma section. On était trois filles pour vous montrer que les femmes qui veulent faire de la cuisine sont déjà freinées à la formation. Il y a très peu de formatrices en cuisine. Donc ça, il faudrait que ça change pour que celles qui commencent à se faire former puissent se voir à travers leur formatrice. Là, il n'y a eu que des formateurs. Mais moi, comme je l'ai dit, j'ai expliqué, j'ai un caractère de bonhomme. Mon formateur, il arrivait que même en TP, il venait derrière, il tapait dans mon dos, il fait « Alors Bessac, ça va ? » Et je dis « Ouais, chef, c'est bon et tout. » Et j'étais la seule fille en mode, les gars, ils veulent toujours bosser avec moi en TP. Parce que j'en voyais du pâté, tu vois.
- Speaker #1
Et pour celle qui n'avait pas le caractère d'un bonhomme, c'était plus compliqué alors ?
- Speaker #2
Oui. Ah ouais, elle devait subir quand même. Quand j'étais en chef de partie, mon premier poste, j'ai eu une apprentie qui était avec la créée. Et elle était très très douce, trop douce. Et du coup, la sensibilité est tellement intense que les problèmes qu'elle avait en extérieur, elle ne les gérait pas, elle l'emmenait à l'intérieur. Et du coup, c'était cataclysme.
- Speaker #1
C'est compliqué de ramener ces problèmes extérieurs.
- Speaker #2
Oui, dans tout métier. Dans un métier où c'est intense, où tu es entouré d'hommes qui s'en foutent de toi. Tu te rapproches de la première personne. Et moi, je lui ai dit clairement, je suis contente de te former et tout, mais il va falloir être dur, apprendre à être dur.
- Speaker #1
Tu lui as appris à devenir un bonhomme.
- Speaker #2
Je lui ai dit la vérité. C'est comme j'ai fait à chaque petit apprenti que j'ai eu. Je leur ai dit, casse, je dis, les gens, franchement, si vous aimez la cuisine, c'est bien. La passion, c'est cool.
- Speaker #1
Il faut être costaud.
- Speaker #2
Il faut se rendre compte. Je leur ai dit les vérités. Moi, on ne m'a pas dit les vérités. Aujourd'hui, j'en paie le prix dans le sens où, comme j'ai envie de fonder ma famille, j'étais en questionnement pendant six ans. Je suis restée six ans à la caspité. Et ça tournait dans ma tête. Parce qu'à un moment donné, je me suis dit, si un jour je me lance, qu'est-ce que je fais ? Comment je fais ? Est-ce qu'on ne m'a pas formée à être cette femme en cuisine ? J'ai été formée par des hommes. et j'aurais dit il ne faut pas se dire que la cuisine c'est ce qu'on voit à la télé La cuisine, c'est un plat en une minute, waouh, il est magnifique, mais derrière ça, il y a une réflexion de trois mois, il y a une mise en place, il n'y a pas de vie, il n'y a pas de sortie, il n'y a pas de famille. Donc il y en a deux, trois qui ont maintenu le bateau, le cap, et il y en a deux, trois, ils m'ont remercié en me disant « Ouais, ben j'ai peut-être envie de faire autre chose. » Il y en a un, il a fait journaliste. Rien à voir. Mais au moins, je préfère être franche, dire aux gens que c'est un sacrifice total, et plus pour les femmes aussi,
- Speaker #1
parce qu'il faut penser au futur je pense que c'est un métier passion qu'on a toute sa vie ou à un moment donné on décroche
- Speaker #2
Je pense qu'il y a des aléas de l'entrepreneuriat, des aléas de l'inflation. Il y a plein de choses qui font que pas mal de chefs se remettent en question. Pareil, le Covid aussi a remis en question. Mais surtout là, le prix de la vie, surtout à La Réunion, on n'a pas les mêmes avantages que la métropole. Il y a le circuit court, mais le circuit court, il y a très peu de produits. Ce serait bien qu'on développe plus, mais ça en court. Mais c'est ces choses-là qui font que certains chefs, à un moment donné... Il change de voie et on comprend. Aujourd'hui, un exemple, on est encore sur un étoilé, mais on se base là-dessus parce que c'est ce qu'on entend parler. Paul Perret, qui est un très grand chef, qui ferme son restaurant au Japon. Alors qu'un menu, chez lui, c'est 700 euros. Mais il ne s'en sort plus parce que c'est trop cher. Tout est compliqué. Donc, il y a des gens où il y a des restos qui ferment ou changent de voie, où il y a des dettes et le personnel aussi. Il y a un manque de personnel énorme aujourd'hui.
- Speaker #1
C'est compliqué de garder.
- Speaker #2
C'est compliqué de trouver.
- Speaker #1
Quel a été ton plus grand défi en tant que femme chef ?
- Speaker #2
Mon plus grand défi, ça a été de faire mes preuves quand j'ai quand même postulé à la Caspité. Parce que quand j'ai commencé, j'ai toujours voulu être apprentie chez eux. J'avais eu un rendez-vous avec le chef à l'époque et à peine j'étais arrivée, j'avais mon CV en main, toute petite, toute mignonne, et je croise un mec, un gros mollusque. qui passe et qui me dit, c'est bon, la place est déjà prise. J'y vais quand même, je rencontre le chef, je l'explique, il me dit, du coup, j'ai pris quelqu'un d'autre. Je me dis, bon, ok. Il m'était toujours dit, mon cap, ma finalité, c'est d'être chef là-bas. Je ne pouvais pas parce que le patron, c'est le chef. Il y a des limites à avoir dans un poste. Mais j'ai toujours voulu travailler chez lui. Et au final, quand j'ai fait mes armes, j'ai voulu changer d'entreprise, je suis allée chez eux. et vu que c'est un chef de métropole... qui a vraiment un gros bagou, c'est un très très bon chef, très bonne cuisine, connaissance sur l'Asie incroyable. J'avais pas mal de stress à prouver que je savais plein de choses. Et ça s'est fait, j'ai tenu le poste de seconde, j'ai eu trois mois de décès quand même, c'est énorme. Mais j'ai eu le poste et du coup là où j'ai eu ma fierté, c'est que dans sa cuisine à lui, parce qu'il y a sa signature, quand on est second, peu importe le poste qu'on a, on suit toujours la signature du chef. Quand le chef n'est pas là, il doit avoir la même constante et le même plat. Il ne faut pas qu'il y ait une faille. Donc je me suis imprégnée de lui, mais j'ai pu importer des produits réunionnais, des breads ou autre qu'il n'y avait pas au début.
- Speaker #1
D'accord, donc tu as ramené la créolité.
- Speaker #2
Oui, donc là j'étais vraiment très contente.
- Speaker #1
C'est quoi la fourchette salariale quand on est chef de cuisine justement ? Est-ce qu'il y a une grosse différence entre les hommes et les femmes ?
- Speaker #2
Normalement, non, parce qu'aujourd'hui, on a des syndicats. On se base sur le taux horaire mensuel, le SMIC hôtelier. La différence que je peux te dire, en tout cas, c'est la différence entre un poste de second à La Réunion et un poste de second en métropole. Là, il y a une vraie différence. Peu importe, hommes ou femmes, tous les postes à La Réunion, on est sous-payés. Il faut savoir. Mais oui, il y a une grosse différence. Moi je l'ai vu, j'ai travaillé en métropole, je suis rentrée à La Réunion. Et quand j'ai eu mon poste de seconde, je m'étais dit, ok, c'est bon.
- Speaker #1
Tu avais une vision sur le salaire. Ouais. Tu as réussi à avoir ce que tu voulais ou pas ?
- Speaker #2
J'ai réussi à avoir ce qui pouvait... À négocier quoi. À négocier ce qui correspondait à ce que j'avais à côté dans ma vie, parce que j'avais acheté un appart. Ok. Mais quand j'entendais mes potes en métropole, parce que je gardais contact, on comparait nos salaires, et j'étais en mode, ah oui. Mais il faut savoir que ce n'est pas la faute du patron ou autre, c'est le coût de la vie à La Réunion. C'est les charges et tout ce qui va avec, donc ton salaire il y a, il y a toutes les charges déduites dedans, et c'est pas le même prix qu'en métropole. Donc c'est pour ça que du coup, les jeunes d'aujourd'hui, moi j'en ai eu qui venaient pour postuler, et qui me demandaient c'est quoi d'abord le salaire, avant de regarder ce que faisait la cuisine. Et tu te dis, on est vraiment dans... là on sort du sujet, mais c'est le côté où la vie est chère à La Réunion, donc je comprends les petits jeunes quand ils débarquent et qu'ils disent, mais moi je veux pas toucher 1200.
- Speaker #1
Tu vas là où tu es le mieux payé.
- Speaker #2
Ben oui. mais parfois dans la restauration c'est le problème du fait qu'il n'y a plus grand monde qui vient en restauration mais il faut venir,
- Speaker #1
la cuisine c'est cool Est-ce qu'on peut bien gagner sa vie quand même à un moment donné avec une expérience ?
- Speaker #2
On peut bien gagner sa vie surtout si on a la bonne idée la bonne cuisine et les bons contacts dans le sens si on a déjà une bonne clientèle c'est pour ça que la Réunion aujourd'hui met en place des émissions de cuisine et je trouve ça très cool parce que par exemple moi dans Aster Chef J'ai rencontré des chefs, je ne savais même pas qu'ils existaient. Il y a des restaurants où je ne savais même pas qu'ils existaient. Il y en a un, Saint-Joseph, l'Entracte. Je suis passée devant, je disais, la Casse Créole, elle est jolie, mais je ne savais même pas que c'était un restaurant. Donc tu vois, j'ai eu des connaissances, j'ai eu des contacts avec eux et je me dis, en fait, c'est cool parce qu'il y a les jeunes, ils peuvent voir plusieurs choses.
- Speaker #1
Comment on fait pour rester motivé malgré les éventuels préjugés ou difficultés ?
- Speaker #2
La passion.
- Speaker #1
La passion prime, la passion, elle te fait rester.
- Speaker #2
La passion te fait rester, tu auras des remises en question tous les jours. Mais si c'est vraiment dans le sang, dans les veines, ça te prend si tu ne vis que pour ça. Moi, je savais de base que je ne ferais pas un métier assis derrière un bureau, je pète un câble. J'avais besoin de quelque chose qui soit vivant, où je suis debout, où je donne du plaisir aux gens. Je voulais au départ soit faire ça, soit médecin légiste. Tu veux en avoir ? Là, je tréfouille des morts, là je tréfouille des poulets. Mais voilà, c'est un truc où il faut que ça te passionne parce que c'est très dur la restauration. C'est très très dur, surtout quand tu commences. Quand t'es un jeune, t'es un apprenti, t'es un stagiaire, on te respecte pas. C'est ça. Parce qu'on te prend pour le larbin de service.
- Speaker #1
Tu commences, t'es en stage, t'es commis, il faut que t'apprennes, on te parle mal. C'est ça. Mais après, tu dois te forger. Mais après, ça doit pas être normal de mal parler aux gens.
- Speaker #2
Alors, il y a le mal parler et il y a le parler militaire. Parce que moi, quand j'étais formée en métropole... Il n'y avait pas de fraté ou autre poteau, c'était quand le chef te disait un truc, si tu as dit oui, oui chef, tu as compris. Moi c'était ma ligne de direction quand j'avais des apprentis, c'est quand tu m'as dit oui, tu as compris, ou viens me voir pour me dire, je n'ai pas compris, est-ce que tu peux me réexpliquer ? Mais ne me dis pas oui, tu fais de la merde derrière, là c'est sûr que je t'enchaîne. Donc tu vois, il y a la façon de, on ne dit pas s'il te plaît, merci, il n'y a pas le temps en cuisine, c'est un feu constant, tu vois, quand on te dit, allô chef, table 2, 3 poulets, je ne sais pas quoi, j'en vante, tu dis oui et tu y vas Tu n'as pas le droit de dire s'il te plaît, est-ce que tu pourrais prendre ça, prendre la casserole au fond ?
- Speaker #1
Tu ne mets pas les formes.
- Speaker #2
Tu ne mets pas les formes, tu n'as pas le temps. Tu ne mets pas les formes. Il y a le feu sous la casserole. Est-ce que le feu, il a besoin de t'attendre pour te dire s'il te plaît ?
- Speaker #1
Il n'y a pas de s'il te plaît.
- Speaker #2
C'est militaire, c'est oui chef, c'est comme les gars qui vont à l'RSMA, c'est oui mon colonel et hop !
- Speaker #1
Donc militaire, ça forme quand même et ça forge aussi.
- Speaker #2
Le respect aussi.
- Speaker #1
Ça forge, oui c'est ça. parce que quand tu sors de cuisine tu t'en prends plein la tête mais c'est pour ça qu'il faut que tu aies une vie extérieure aussi
- Speaker #2
parce que du coup tu peux relâcher la pression et tu as vraiment des vrais moments de vie et quand tu reviens tu es reboosté à bloc pour ta semaine intense Est-ce que tu aurais un dernier message pour encourager celles et ceux qui hésitent à casser les codes et suivre leur passion ? Je dirais qu'aujourd'hui la restauration elle est très ouverte d'esprit par exemple moi je suis une femme chef tatouée alors qu'avant les tatouages étaient totalement interdits en cuisine ou même quand moi j'ai commencé et que je suis allée chez l'oiseau J'ai eu le droit à tous les matins, on était en ligne, les garçons levaient leurs pantalons, il fallait que les chaussettes soient bien droites, les mains pas de tatouage, bien couper les ongles. Et aujourd'hui, quand tu vois à la télé, déjà les gens ils sont tatoués, ils ont des personnes de ouf. Ouais donc ça commence à changer les mentalités. Il faut juste avoir sa propre signature, savoir ce qu'on veut, où est-ce qu'on veut aller plus tard. Il ne faut pas se dire, moi je veux juste faire cuisiner et tourner en rond, parce qu'à un moment donné, c'est comme un chien, quand il tourne en rond, il perd la tête. Donc il faut se dire, je veux être cuisinier, mais je veux vivre de ma passion, je veux vivre de ça, je veux aller au plus loin, je veux ouvrir un jour mon restaurant, je veux montrer qui je suis. Et je pense que là, ça permettrait d'avoir des jeunes motivés. Il y a aussi le côté formation, où il faudrait que les recettes... apprise à l'école évolue parce que les aspics de crevettes, on n'en fait plus dans les restaurants. Même dans les grands étoilés, ça n'existe plus, les aspics de crevettes.
- Speaker #1
Donc il y a un décalage entre l'école et la vie extérieure de la cuisine. Et la vraie vie en entreprise.
- Speaker #2
C'est pour ça que les formations en apprentissage, je trouve que c'est cool parce que le jeune a le droit de voir ce qui se passe vraiment en cuisine et de voir les basiques de la cuisine traditionnelle qu'on apprend à l'école. Mais le fait qu'il voit de l'extérieur la vraie cuisine, les vrais restaurants. ils peuvent s'imaginer, construire leur imagination construire leur signature, donc ça c'est cool donc moi je leur souhaite, il faut des petits jeunes, il faut être motivé il faut parce que la restauration c'est dur, mais c'est quand même un beau métier parce qu'on donne du bonheur aux gens rien que par une bouchée c'est énorme c'est énorme tu as en ce moment envie d'entreprendre et tu as un petit projet d'ouvrir ton restaurant on en parle un petit peu ? allez go,
- Speaker #1
explique moi un petit peu parce que... Est-ce que tu as envie de faire ?
- Speaker #2
Alors du coup, moi j'ai fait ma bosse, ça fait 16 ans que je suis dans la restauration. On dirait que je suis quand même jeune. J'ai 33 ans, mais j'ai commencé tôt, mais tard en fait. Parce que j'ai commencé après mon bac. Donc si vous voulez commencer dès le CAP jeune, faites-le. Parce que plus vous commencez jeune, plus vous aurez l'espoir de vivre très vieux en cuisine. Moi, je suis déjà à la limite. Mais ouais, je vais ouvrir mon resto. et là où l'avantage que j'ai... Je remercie ceux qui m'ont aidé, surtout. C'est que j'ai eu une visibilité avec la télé, les magazines. J'ai eu des rencontres. Je me suis inspirée de mes anciens formateurs aussi, mes anciens chefs. Et donc, je sais que ma cuisine, elle va être locale. Parce que quand on pense local, on pense que carré, feu de bois ou autre. Et là où je me suis pris des foudres sur Aster Chef quand même, c'est que je revisite la cuisine d'anciens. Dans le carré, feu de bois, je la revisite en mode un peu gastro. Donc, les gens, il y a... On va dire les gramounes, les gens qui sont bloqués dans le monde antérieur, ils vont te dire « ouais, elle fait n'importe quoi, c'est pas la cuisine réunionnaise » . Et il y a les jeunes d'aujourd'hui qui se disent « c'est cool ça en fait, on peut faire ça, franchement » .
- Speaker #1
Tu changes un peu les codes quoi.
- Speaker #2
Ouais, je casse les codes. J'ai envie que quand le mec qui vient chez moi et qui voit genre Sivé Zorite, il se dit « ok, je vais avoir ma grosse marmite de riz, mon grain, mon Sivé, what ? » Et en fait non, il va voir un plat, il va se dire « c'est quoi ? » mais quand il va manger, il va dire « putain, c'est bon » . Il va se dire, on dirait le fils de ma grand-mère. Et c'est ça mon but. C'est de se dire que nous, on a un terroir incroyable, parce qu'on a une mixité incroyable. Il faut qu'on se démarque, il faut qu'on se fasse remarquer ce que met en avant Kelly Rangamant en métropole. On a des épices du monde entier. Merci de nos origines. Mais on peut travailler avec ça et on peut mettre ça en avant. Et du coup, casser les codes, il n'y a rien de mieux. Et c'est aussi un élan de motivation pour les jeunes. Parce qu'ils ne vont pas se dire, la spique, tu vois. Quand je pense à la spique, j'ai envie de taper des gens. C'est fini, ça. Aujourd'hui, tu peux faire des trucs de fous avec des produits locaux. Il faut juste connaître nos produits. C'est le grand souci aussi aujourd'hui, c'est que les jeunes oublient un peu les produits locaux de la Réunion. Genre si aujourd'hui, je regarde l'Assemblée, je vous dis, vous savez c'est quoi un bilimbi ? Voilà, voilà la tête. Tu as vu la tête ? On est d'accord ? Donc un bilimbi, c'est un... On peut dire que c'est un cornichon chez nous. Et on peut faire des trucs de fous. Mais ça, c'est la nouvelle génération. Un connu bataillon. Voilà, ils ne connaissent pas. Et c'est dommage. Parce qu'en plus, si on connaît nos anciens produits, on fait développer l'agriculture, un nouveau monde, et on n'a plus besoin de faire importer des choses. On a du cochon noir à La Réunion. Pas grand monde le sait. Mais il faut qu'on aille prendre du ibérique par des transporteurs de métropole, alors qu'on a un cochon noir dans les hauts de l'Éplaine, là. c'est dingue on a des cabris à Mafate Aujourd'hui, les cabris sont partis à ma fête. On peut les manger quand même. Ils sont coriaces, mais on peut les manger. Mais voilà, je pense qu'il faut qu'on motive les jeunes. Il faut qu'on leur dise, n'ayez pas peur. Notre cuisine est belle, notre cuisine est riche. On est reconnus. Aujourd'hui, on a la salle de l'agriculture. Il y a plein de trucs qui se font et on connaît la Réunion. Il y a la bagarre entre le rogail de la Réunion et le rogail de Maurice. Mais bientôt, je vais faire un podcast avec une mauricienne aussi. Donc, je t'enverrai ou vous verrez pour montrer la différence de notre rougail saucisse et leur rougail saucisse, mais peu importe. Peu importe. Peu importe comment on fait un curry, si on met de l'ail ou le thym, on s'en fout. Tant que le goût est là, tant qu'on met nos produits en avant...
- Speaker #1
Ça te convient aussi à toi, parce que c'est toi qui le fais.
- Speaker #2
Alors oui, on fait de la cuisine pour nous, mais si on fait de la cuisine que pour nous ça peut pas toucher tout le monde Donc c'est pour ça qu'il faut bien choisir ses produits, bien respecter l'essence du produit, pour que, peu importe que ce soit un bout de saucisse ou un bout de viande, un jambon, un poisson, même un tofu, ça touche à personne. Cuisine, c'est pour tout le monde. Cuisine pour tous.
- Speaker #1
Merci beaucoup Bérangère Bessac. On va terminer cet épisode. Franchement, c'était un plaisir de pouvoir discuter de tout ça avec toi. Merci d'avoir suivi cet épisode de Causé Mixité. Et on se retrouve à très vite pour un nouvel épisode.