- Speaker #0
L'écho des libraires Bienvenue dans l'écho des libraires, un podcast proposé par Paris Librairie, réseau de plus de 250 librairies en Ile-de-France, à retrouver sur le site parilibrairie.fr. Pour la rentrée littéraire, la librairie La Procure, située 3 rue de Mézières, à Paris, dans le 6e arrondissement, recevait l'auteur Aurélien Bélanger à l'occasion de la parution de son nouveau livre « L'architecte de Notre-Dame » aux éditions Actes Sud. Cette rencontre avait lieu dans le cadre des « Conversations de la Procure » , un cycle à retrouver sur la chaîne YouTube de la librairie. Lors de la déambulation magasin avec Aurélien Bélanger, Sido de Colette à la recherche du temps perdu de Marcel Proust ou encore l'homme Moïse de Freud sont évoqués. Écoutez bien jusqu'au bout. L'entretien est animé par Caroline. Je vous laisse tout de suite en leur excellente compagnie. Bonne écoute.
- Speaker #1
Aurélien Bélanger, bonsoir.
- Speaker #2
Bonsoir.
- Speaker #1
Merci beaucoup d'avoir accepté de venir à la procure pour qu'on puisse échanger.
- Speaker #2
Merci de votre invitation.
- Speaker #1
Autour de votre nouveau roman, dernier roman qui vient de paraître en cette rentrée littéraire, L'Architecte de Notre-Dame. C'est un roman au cœur duquel vous placez Notre-Dame. Notre-Dame qui occupe une place, on le sait, très particulière dans notre inconscient collectif. Place que vous venez interroger. Vous entrecroisez des films narratifs qui se situent à deux époques différentes. Vous baladez votre lecteur autour de pistes. très nombreuses, vous allez nous en parler, autour de péripéties qui sont parfois assez rocambolaises, qu'on se situe donc à deux époques. Une première époque qui est celle de l'architecte de Notre-Dame, Violet le Duc, plutôt à la fin de sa vie, quand il est en Mayenne, dans son interaction avec un prêtre qui l'accompagne à ce moment-là. Autre époque que vous entrecroisez dans votre alternance de chapitres, l'époque contemporaine, on est aujourd'hui. Et vous nous faites suivre les aventures d'un jeune tailleur de pierre dans sa relation de compagnonnage. avec son maître, jeune tailleur de pierre, qui va être amené à être sur des chantiers de restauration de plusieurs cathédrales et qui donc va s'interroger lui-même à son tour sur les mystères propres aux cathédrales et à ce qui a pu advenir à Notre-Dame dans le passé jusqu'à aujourd'hui. C'est un livre étonnant, comme le sont tous vos romans, puisque vous jouez beaucoup avec votre lecteur, vous jouez entre le réel, entre la fiction. Et vous amenez votre lecteur à beaucoup vous interroger, à ouvrir des pistes avec vous très nombreuses, et vous ne cessez de nous étonner tout du long. Nous, à la Procure, on a quand même un rayon très fourni sur Notre-Dame de Paris. Je dois vous avouer que je n'avais jamais rien lu tel autour de la question. C'est un livre aussi que votre éditeur présente, alors peut-être de manière un peu marketing, mais comme le situant entre Dan Brown et Umberto Eco. Dan Brown, je veux dire plutôt pour la partie rocambolesque et complotiste, qui est une dimension que vous tissez, et Umberto Eco pour les revisions. Est-ce que vous vous reconnaissez dans cette comparaison ? Quel a été votre projet en vous intéressant à Notre-Dame ?
- Speaker #2
Alors sans casser du tout la baraque de mon éditeur, en l'occurrence de mon éditrice, j'ai pas lu Dan Brown, donc je m'en fais vraiment des idées extrêmement lointaines et fantasques. Quant à Umberto Eco, je n'en ai lu qu'un qui n'est pas le nom de la rose, mais qui se passe à Paris, qui est le pendule de Foucault, qui m'avait beaucoup marqué. Donc ça marche un petit peu pour aller chercher les mystères des... les mystères des monuments parisiens. Du coup, j'ai oublié votre question. Pourquoi je m'intéresse à Notre-Dame ?
- Speaker #1
Pourquoi Notre-Dame ? Notre-Dame, on le sait, elle a quand même une place très importante. Je veux dire, on a tous un rapport qui soit intime ou plus lointain avec Notre-Dame. En tout cas, elle exprime pour nous tous quelque chose de particulier. On a eu avec l'incendie cette idée de la renaissance, de la résurrection, de l'éternité. Pourquoi vous êtes intéressé particulièrement à Notre-Dame ? Même si après Notre-Dame, vous nous en dites bien plus, et notamment les cathédrales... En fait, en vérité,
- Speaker #2
c'est totalement pas accidentel, mais j'ai trouvé Notre-Dame à... à peu près au milieu de l'écriture du bouquin. J'avais commencé à faire ce que j'avais vraiment très envie de faire depuis longtemps. Le livre avait été beaucoup changé pendant son écriture. Ce que je voulais faire, c'est parler de Viollet-le-Duc, parce qu'il y avait une énigme Viollet-le-Duc qui m'intéressait. À quel siècle il appartenait, cet architecte du XIXe, qui a été considéré par beaucoup d'architectes modernes du XXe comme le premier architecte moderne, et qui a... apparaît de loin comme quelqu'un qui n'a pas du tout construit pour son siècle. Il n'a pas construit des gares, il n'a pas construit l'Éhale ou autres bâtiments industriels. Il a construit quelque chose qu'on appelle un Moyen-Âge de Pacotille. Donc voilà, il y avait quelque chose qui m'intéressait. Mais du coup, je voulais explorer vraiment l'œuvre de Viollet-le-Luc, sur une sorte de porte comme ça entre les siècles, entre les temps. Et Notre-Dame est arrivée progressivement, parce que c'est le premier grand chantier de Viollet-le-Luc, c'est son chantier de restauration le plus célèbre. Et puis, je me suis un peu pris au jeu. Donc voilà. Notre-Dame m'intéresse, mais elle n'est pas motrice. C'est vraiment l'architecte de Notre-Dame qui est moteur pour le projet. Ensuite, pour le faire vite, moi j'avais visité Notre-Dame quand j'étais enfant, dans un cadre d'une visite commentée avec une guide qui expliquait beaucoup de détails. J'avais été beaucoup marqué par la quantité de symboliques qu'on pouvait y entrer. Je me souviens, alors j'étais petit, je devais avoir une dizaine d'années. mais je me souviens qu'elle montrait les pierres gravées et elle expliquait toutes ces histoires liées à la franc-maçonnerie, liées au mystère de la construction, etc. Et c'était quelque chose que j'avais gardé comme ça dans un coin de ma tête sans avoir spécialement l'intention de l'utiliser un jour. Mais au moment où elle a brûlé... Très rapidement sont arrivées des théories à peu près comme au moment du 11 septembre, des théories alternatives expliquant que grosso modo un bois si ancien ne pouvait pas avoir brûlé si vite, qui ne m'intéressaient pas spécialement en tant que théorie du complot. Mais ça a opéré une sorte de mur romanesque chez moi, je me suis rendu compte que Notre-Dame m'intéressait en tant que comme les très grands monuments d'architecture, les très très grands monuments d'architecture, Notre-Dame, les pyramides de Guizet, ou Quelques rares constructions. Il y a des théories alternatives sur leur construction. Et les théories alternatives sur leur construction prennent une place gigantesque. Je range parmi les théories alternatives sur la construction de Notre-Dame toutes les théories hugoliennes. Ce que dit Hugo sur Notre-Dame est absolument sublime au début de Notre-Dame de Paris. C'est très largement fantasque. Ce livre de pierres créé par une émanation, une sorte de grand élan populaire, il suffit de s'intéresser deux secondes à l'histoire économique du XIIe siècle pour voir que c'est totalement délirant. Mais ce n'est pas grave. Ça m'intéressait que Notre-Dame, il y ait des théories. Donc je me suis mis en quête moi-même de ma théorie sur Notre-Dame. D'autant plus que cette église, elle a une histoire très particulière. Elle est la plus grande et la plus belle cathédrale d'un pays qu'on a longtemps appelé fille aînée de l'église. Elle est le reliquaire, c'était initialement la Sainte-Chapelle, mais elle est maintenant le reliquaire des plus importantes passions. Voilà, la couronne et quelques autres. Elle a une place absolument exceptionnelle dans la chrétienté. Sauf que la chrétienne... qu'on le veuille ou non, qu'on soit chrétien ou non, est largement en crise en Occident, on va dire au sens large, sans remonter jusqu'à la Renaissance, depuis, disons, la Révolution française, qui justement, la Révolution française, l'un de ses grands actes a été de désacraliser Notre-Dame, voire de la vendre à un entrepreneur de BTP pour la détruire. Depuis, Notre-Dame flotte dans notre histoire et on voit que la Notre-Dame de Victor Hugo n'est pas spécialement une cathédrale chrétienne, où elle est chrétienne au sens large, ce n'est plus un lieu de culte catholique. On voit que la cathédrale d'aujourd'hui, c'est un hub touristique majeur. Et donc, qu'est-ce qu'on fait de cette énorme baleine échouée qui est une cathédrale d'après ? Alors, c'est un après qui n'est pas définitif. Et pour beaucoup de gens, ce n'est pas un après, c'est encore un après. c'est encore un lieu chargé d'histoire, mais néanmoins Notre-Dame s'est un peu survécue elle-même, et en tout cas on ne fabrique plus beaucoup de cathédrales. Moi j'ai grandi en banlieue parisienne à côté d'Evry, avec l'ouverture d'une cathédrale qui avait été inaugurée par Jean-Paul II, et on avait bien insisté sur le fait que c'était la dernière, je crois la seule cathédrale qu'on avait construite en France au XXe siècle. Donc c'est dire si l'objet cathédrale est un objet pas frappé d'obsolescence, mais qui est en tout cas à la dérive, et c'est là où elle est à la dérive, qu'elle va être recueillie premièrement par Victor Hugo, qui va en faire autre chose. Une des pierres de touche du roman national et d'un récit populaire de ferveur, etc. Et autre chose qui m'a beaucoup plus intrigué, c'est qu'est-ce que l'Église catholique est allée faire de demander à Viollet-le-Duc de la restaurer ? Parce que Viollet-Luc, c'est clairement un homme de son temps. C'est-à-dire, c'est un rationaliste, c'est quelqu'un, on ne lui a pas demandé, on a été poli, on n'a pas été débile, c'est a priori quelqu'un qui ne croit pas en Dieu. C'est quelqu'un qui, notamment, a légué son cerveau à la science en mourant, qui est quand même un acte de positivisme extrême qu'on ne pouvait le faire un savant du XIXe. C'est un encyclopédiste, c'est quelqu'un qui réfléchit sur l'architecture de son temps. Bref, tout ça m'intéressait. Je me dis, qu'est-ce qui s'est joué à ce moment-là autour de Notre-Dame ? De là à imaginer... Que l'église ait placé à ses côtés un prêtre qui serait à la fois un espion pour regarder s'il ne va pas faire n'importe quoi avec Notre-Dame, voilà, là j'avais pris le pli romanesque, évidemment, je ne le crois pas. Mais du coup, je me suis amusé avec les grandes figures de son temps, et notamment mon prêtre, je lui fais espionner deux personnages, mon prêtre espion, je lui fais espionner Viollet-Luc et je lui fais espionner aussi un jeune Karl Marx en exil à Paris, parce qu'on est dans des années, on pense à Frédéric Ozanam, etc. où l'Église catholique, après la Révolution française, s'intéresse à la question sociale. Elle se demande si elle a une pertinence sur la question sociale, si elle ne va pas être doublée sur son extrême gauche par le socialisme, dont d'aucuns diraient qu'il est une hérésie chrétienne, d'aucuns diraient qu'il se rattache au christianisme, d'aucuns diraient pas du tout. C'était amusant de jouer avec tous ces symboles. Et puis, autre symbole que j'ai utilisé dans le livre et qui m'intéressait, c'est le Ausha, le couvent des Dominicains parisiens dans le XIVe. à Glacier, et qui est un bâtiment... conventionnel, on va dire classique, dans sa structure, mais qui a une coquille de béton. Et puis quand on enquête un petit peu, on découvre qu'en fait se sont joués ici des enjeux qui sont très liés à des enjeux très actuels pour l'Église, qui sont la question de sa modernisation, qui sont la question de Vatican II. Moi, en vrai, j'avais envie d'écrire, ça fait longtemps, j'avais envie d'écrire sur Vatican II. Je ne l'ai pas fait franchement là, mais j'ai un personnage qui s'appelle le cardinal de Ladrey, qu'on retrouve dans ce livre, qu'on retrouve dans le précédent. qui est clairement inspiré du cardinal de Lubac. Et ça m'intéressait de réfléchir à cette question d'une Église qui fut, dans les années 50, dans l'immédiate après-guerre, hantée par la question de sa modernisation. Et ça a donné, parce qu'on dit beaucoup que... La dernière grande rencontre entre la France et l'Église catholique, c'est probablement Vatican II, qui a été largement inspirée par des théologiens français. Et avec, en plus, cette composante sociale qui était marquée, etc. Ça m'a intéressé, parce qu'on sait qu'aujourd'hui, le catholicisme français... a tendance à se détourner, en tout cas dans sa pratique majoritaire, à tendance à se détourner de ça vers des pratiques plus identitaires, etc. Et du coup, soulevant Notre-Dame, j'avais toutes ces choses qui grouillaient et qui m'intéressaient beaucoup. Moi, je ne suis pas chrétien, je ne suis pas baptisé. J'appartiens, par contre, je suis né dans une famille mayonnaise. Donc, je suis né dans un environnement très chrétien. On va dire qu'en plus, comme la Mayenne est un peu retardée par rapport au reste de la France, je suis le premier... Ma déchristianisation est tardive. Disons que ma sœur aînée a été baptisée à sa naissance, pas moi. Je suis à une limite entre 76 et 80. Que s'est-il passé pour que d'un coup je naisse dans une déchristianisation tardive ? Et je pense que les romanciers, alors on va dire d'Astoyevski, il n'y a pas eu d'autre sujet, mais les romanciers ont tendance à ne pas considérer que c'est un bon sujet, la déchristianisation de la France. Il me semble qu'il n'y a pas tellement d'autres très bons sujets. pour un romancier que celui-ci. Donc je l'aborde un peu par la bande. Je parle pas que de ça, parce que, vous voyez, je suis un peu volubile, mais c'est quelque chose que j'avais envie de traiter. En vrai, il y a un projet romanesque un peu derrière, mais sur lequel je m'avance pas trop, parce que je veux pas parler de livres que j'ai pas encore écrits, mais entre le précédent, qui parlait de la question de la laïcité, qui parlait de la question de l'islam, celui-ci, qui parle, disons, du catholicisme entre 1850 et... et 1950. Je me verrais bien écrire une histoire religieuse de la France. Et Viollet-Luc était un bon personnage de cette histoire. Et je me suis amusé justement à confronter Viollet-Luc. à son double absolu, qui est un prêtre rural, un érudit, donc qui n'est pas totalement inapte à parler avec lui, parce qu'ils peuvent avoir des discussions sur l'architecture, les deux ça les intéresse, mais ce truc, est-ce qu'on n'a pas conclu, question un peu vertigineuse, est-ce qu'on n'a pas conclu un pacte avec le diable en faisant conçu Notre-Dame par un type qui ne croyait pas en Dieu ? Je simplifie. Mais quand on regarde le détail de Notre-Dame, on se rend compte que le type a fait une restauration, Au-delà du fait qu'elle ait été beaucoup critiquée... c'est un débat esthétique qui m'intéresse, mais ce n'est peut-être pas l'objet ici, il a rajouté des chimères, il a rajouté des monstres. Et aujourd'hui, il y a toute une école en histoire de l'art qui s'intéresse à cette bizarrerie que sont ces monstres. Et en poussant le curseur loin, mon personnage fait un dernier voyage, mon vieux lélu de papier, à la fin de sa vie, fait un dernier voyage, comme il a fait toute sa vie, parce que c'est un grand voyageur, ça lui permet de donner un peu ses conclusions sur la pratique de son art, sur la France, sur ses paysages, sur les bâtiments, sur l'église, sur tout ce qu'on veut, mais il va léguer, considérablement. construire un dernier château. Ce qui est en plus une histoire vraie. L'un des derniers projets de Joliet-Luc, c'est un château en Mayenne que j'appelle dans mon roman le Bamène. Et ce château va être habité par un... par un jeune homme, un siècle plus tard. Donc je me dis, bon peut-être, je ne dis pas que Viollet-le-Luc, ce n'est pas non plus un roman fantastique, mais voilà, Viollet-le-Luc, il a laissé Notre-Dame avec des monstres qui n'ont pas tout exprimé d'eux. Ce n'est pas seulement des gargouilles qui, comme on dit trop facilement, les gargouilles expulsent le mal qui est dans la cathédrale. Il y a aussi des figures qui sont beaucoup plus ambiguës. Je pense à une sculpture d'alchimiste dont on ne sait pas si ce n'est pas en fait... plutôt un vieux juif et que ça représenterait la synagogue, comme il y a sur le portail d'Amiens, etc. Donc voilà, il y a plein de choses ambiguës. Et Viollet-Luc, il l'est aussi à un moment où l'architecture devient un art national. Viollet-Luc, obsédé par la défaite de la France contre la Prusse, se met en tête de défendre un art qui soit national. manque de bol, c'est l'art gothique. Donc du coup, quand on est en guerre contre l'Allemagne, intellectuellement contre l'Allemagne, c'est bizarre de se revendiquer. Mais il essaie d'expliquer qu'il n'y a pas de sortie pour l'architecture de toujours imiter les modèles gréco-romains, mais qu'il y a un grand art français qui est l'art gothique, etc. Donc pourquoi pas ? Moi, ça m'intéresse beaucoup. Mais peut-être qu'il pousse ça trop du côté du nationalisme. Et donc, à la fin, on se retrouve avec ce jeune homme qui naît un siècle et demi plus tard dans un château construit par Viollet-le-Duc et qui est peut-être un monstre, qui est peut-être la dernière chimère de Viollet-le-Duc et dont la mission, sur cette terre est clairement démoniaque, mais presque au sens littéral. Et donc voilà, c'était amusant de créer une gargouille vivante. Enfin voilà un peu l'échafaudage du projet. Donc vous imaginez que ça a été hyper difficile à écrire. Oui,
- Speaker #1
ça vous a pris combien de temps ?
- Speaker #2
Là, il y avait des efforts de composition, parce que ça, c'était vraiment ce que j'avais vraiment envie de dire.
- Speaker #1
Tant dans l'écriture, la composition, les personnages, que dans la documentation, c'est vrai que vous nous baladez, parce qu'on ne sait jamais... Est-ce que vous cherchez d'ailleurs ce sentiment d'inconfort chez votre lecteur ? Parce que vous ouvrez tellement de pistes qu'on s'interroge, on ne peut pas s'empêcher de s'interroger, de se dire qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est faux ? Est-ce que c'est quelque chose que vous cherchez ?
- Speaker #2
Non, je ne le cherche pas, mais de fait, c'est un retour de lecteur que j'ai, et moi-même, il y a beaucoup de choses que je ne sais pas, parce que j'aime beaucoup l'érudition pour ajouter... Fabriquer tout un truc très bien, pour ajouter la petite cerise au bout du bouc est fausse. Alors, ce qui est très savoureux, en fait, oui, j'aime bien, c'est pas vrai. Ce qui est savoureux, c'est quand le truc bizarre est vrai. Voilà, par exemple, que Napoléon III se soit fait offrir par un médecin sarde, une table entièrement constituée, non pas en incrustation d'émail, comme se faisaient offrir les souverains à la Renaissance, mais en humeur humaine sur lequel trône un pied fossilisé, elle existe, elle est au musée de la médecine, on peut aller la voir tout à côté d'ici, dans le 6e arrondissement. Ça a l'air faux, voilà. Je me suis dit, ça c'est vrai. Donc du coup, il y a des choses que... Violette Luc a assisté à des expériences monstrueuses où on renversait de l'aluminium fondu dans des fourmilières pour faire apparaître... Ça, c'est pas vrai. Mais ça aurait pu être vrai, parce qu'en fait... Mais le point où c'est vrai et là où ça m'intéresse, c'est que, de fait, je savais que l'un des premiers services de table en aluminium a été en service à la cour de Napoléon III, parce que ça valait très cher, parce que c'était très dur à faire. Alors après, ça valait plus rien, mais... À l'époque, c'était plus... Et du coup, j'inverse les choses. Donc voilà, il y a toujours des éléments vrais. C'est pour ça que c'est intéressant. C'est pas de l'érudition pour l'érudition, mais c'est toujours un prétexte pour... Et après, la règle, c'est que si ça m'amuse, il y a des chances que ça amuse aussi le lecteur. On l'espère. Mais par contre, ça doit articuler quelque chose de vrai. Et je pense que très modestement, le projet, c'est de dire où est-ce qu'on en est, là, de l'histoire humaine, de l'histoire de la France. Et Violet Luc est un super outil pour ça, parce qu'après avoir travaillé beaucoup sur lui, après avoir lu quasiment tout ce qui a été fait sur lui, je ne sais pas si c'est un moderne ou un afro-réactionnaire.
- Speaker #1
Vous vous posez encore une question ? Je ne sais pas,
- Speaker #2
c'est une porte battante qui continue à battre, et c'est là où c'est particulièrement riche. Et il y a beaucoup de choses que je rejette sur Violet Luc. J'ai vu Joliette Luc, que j'aime pas en fait. Il y a des choses qui m'émerveillent profondément. Pierrefonds, je connais rien de plus charmant que Pierrefonds. J'adore Pierrefonds. Mais si je regarde les détails de Pierrefonds, si je regarde les détails des gouttières de Pierrefonds, si je regarde le lutrin de Notre-Dame avec des sortes de lézards qui ont l'air de bouffer la Bible comme ça, j'aime pas beaucoup. Donc voilà. Donc je ne sais pas si j'aime Joliette Luc. Je ne sais pas. Du coup, je me dis ça c'est quand même pas mal. C'est qu'en fait j'y suis allé en mode... Je vais me moquer de ces grands artistes barbus, virilistes du XXe siècle qui ont été des grands hommes de façon un peu pompeuse. Et puis, en fait, une fois que j'ai fini mon travail de déconstruction, il en reste un petit peu quelque chose. En fait, ça m'intéresse encore. Et donc, une fois que le livre est fini, j'ai envie d'écrire ce chevalier de Luc. C'est malin.
- Speaker #1
Je vous remercie. Je vous propose que maintenant, on aille en librairie pour faire un tour et que vous nous parliez maintenant, après votre écriture, du lecteur que vous êtes.
- Speaker #2
Allons-y.
- Speaker #1
Vous êtes prêts ?
- Speaker #2
Je ne suis pas, je bois un verre d'eau. Après, autant parler. Par exemple, j'ai découvert, mais en avançant, que l'une des premières crises paranoïaques de Rousseau, elle a Notre-Dame comme théâtre. Et dans les théories du complot, l'une des premières théories du complot, c'est celle de Rousseau harcelé. Et harcelé, il va se réfugier dans Notre-Dame. Du coup, on la retrouve dans des endroits... On ne s'attend pas à la retrouver, en fait. Oui, ça,
- Speaker #1
j'imagine. Allez, on y va.
- Speaker #2
Donc, mon éditeur étant à Actes Sud, étant à Arles, j'ai décidé de relier Paris à Arles à vélo pour marquer le coup. Voilà, j'arrivais chez le nouvel éditeur et je voulais traverser la France. Et au soir... du premier jour, parce que je fais des longues étapes, je vois écrit Saint-Sauveur-en-Puiset, et je ne sais pas pourquoi, ça me dit quelque chose, mais je ne sais pas exactement ce que ça me dit, et en fait, je me souviens, en faisant une petite recherche sur mon téléphone, que c'est la maison de Colette, et que je m'étais toujours promis d'aller visiter la maison de Colette un jour, et Saint-Sauveur-en-Puiset, il faut vraiment vouloir y aller, c'est à 240 km de Paris, c'est au milieu de nulle part, je crois que c'est dans la Nièvre, mais je ne suis même pas sûr, c'est quelque part, ça roule un peu les airs, on est en marge de la Bourgogne, etc. Je suis allé à Saint-Sauveur-en-Puiset. Ça faisait 240 km de vélo. Je me suis presque à pleurer quand j'ai vu la maison. En plus, je ne suis pas rentré dans le musée. J'ai juste un petit peu passé la tête comme ça parce que j'étais en tenue de vélo. Et puis, c'est des histoires toutes bêtes de plantes qui poussent, de voisins qui s'échangent les arrosoirs, etc. Je pensais que la maison était plus petite. C'est une maison assez opulente. Colette était clairement dans la partie, dans l'upper class de Saint-Sauveur-en-Puiset. Il y a tout un charme un peu suranné. Ce n'est pas la Colette. Merci. pas la Colette des années folles. C'est plutôt la Colette qui nous relie un terroir un peu mythique, etc. C'est un souvenir de lecture merveilleux. Il y a aussi les vrilles de la vigne et un troisième que j'oublie, c'est la partie biographique de son œuvre où elle raconte sa vieillesse au palais royal, etc. C'est merveilleux. C'est vraiment quelque chose de... Et c'est aussi, en termes de pure qualité stylistique de la phrase, c'est probablement la meilleure prosatrice du XXe siècle. La Colette, c'est d'une Proust, c'est très bien, mais on sent que s'il fait des phrases très très longues, c'est qu'il n'y arrive pas vraiment. Enfin, il y arrive sublimement, mais c'est flamboyant. Mais Colette, c'est peut-être un peu plus classique.
- Speaker #1
C'est plein d'éclats dans la simplicité, Colette.
- Speaker #2
C'est vraiment idiot. Moi, je n'aime pas les adjectifs, je n'aime pas les descriptions de fleurs, je n'aime rien de ce que Colette raconte, en fait. Et ça marche. Je n'aime pas les animaux, je n'aime pas les plantes, je n'aime pas les descriptions, je n'aime pas... Il y a un livre qu'elle a écrit, j'ai oublié son nom, mais le point de départ, c'est l'ombre d'une... Elle invitera Yvan-Gauland Lumileux dans son appartement vers la rue des Martyrs et ça fait une ombre sur le mur qui a des couleurs et pense que ce truc est peut-être une sorcière. Voilà, toute personne qui a regardé longtemps une sorte de Paris-Iloy-Di comme ça, elle est charmée par cette chose. Donc voilà, je ne connaissais pas cette édition.
- Speaker #1
Garnier-Flamarion.
- Speaker #2
Très joli, mais c'est tout petit en plus. C'est 30 pages. Non, 100 pages, 80 pages.
- Speaker #1
Mais que d'éclats. Petit mais beau.
- Speaker #2
Maintenant, j'ai dit du mal de proue, c'est malin.
- Speaker #1
Il va falloir le défendre maintenant. On y va. Alors, votre livre de chevet ou vos livres de chevet, puisque dans ce magnifique coffret, vous avez toute la recherche. Pourquoi est-ce qu'elle vous accompagne ?
- Speaker #2
Je ne l'ai pas lu en Playad, je l'ai lu en Folio, mais le Folio reprend cette édition. Donc il y a les notes. Je crois qu'en Playad en plus, je vous le montre du bon côté, il y a les variantes. J'ai lu quelques variantes, je n'ai pas lu toutes les variantes. Donc il faudrait que je lise en Playad. Il y a une autre édition en deux tomes, sans les notes et sans les variantes. Peut-être que je ferai ça maintenant. Il y a aussi l'édition en quarto que j'ai lue. Écoutez, je l'ai lue trois fois. Je suis à la quatrième lecture, mais ça fait longtemps que j'ai perdu mon marque-page, donc j'ai arrêté. C'est trop coûteux de relire.
- Speaker #1
En Playad, vous avez le signé, c'est la bonne.
- Speaker #2
Ben voilà, c'est ça, j'aurais dû acheter celui-ci. C'est une vraie économie d'argent et de temps. C'est compliqué parce que moi, je l'ai lu dans une maison à la campagne l'été de mes 17 ans. J'ai commencé là. Donc du coup, cet endroit s'est transformé en Combray. Combray étant un lieu très transformatique parce que ça change d'endroit. Un coup, c'est à l'est de Paris, on ne sait pas exactement où c'est. Du coup, j'ai comblé, j'ai vraiment eu l'impression. J'ai eu aucun problème avec Proust d'intimidation quelconque. Tiens, il raconte mon enfance. Je suis totalement d'accord, j'ai la même. Après, j'ai un peu mieux étudié la question, c'est pas vrai. Mais en tout cas, le charme agit, je suis tombé dedans. Et maintenant, les passages interminables sur la vie de garnison à Doncières ou les descriptions d'une fête chez la princesse de Garmente... Passion totale, quoi. Et ce que je préfère maintenant, évidemment, c'est les parties les plus chiantes, quoi. Description d'une aubépine sur huit pages, description d'une sorte de blague nulle d'un personnage obscur dans un salon, etc. Onomastique ridicule. ridicule, d'une ville de Normandie par brichot. J'avais testé, je connais deux mémoires sans personnage, sans aucun problème. Je pense pouvoir monter un peu plus en relisant, et je pense que je le relis sérieusement. Bon, voilà. L'une des raisons pour lesquelles je le recommande... de le relire et que j'en fais un livre de chevet, c'est que la dernière fois que je l'ai lu, j'ai pris une annotation très spécifique, que j'ai perdu mon cahier en plus. J'avais eu cette intuition qu'il y avait beaucoup, bizarrement, de métaphores scientifiques. J'ai vérifié la totalité des métaphores de Proust, c'est des métaphores scientifiques. Il compare toujours les choses à des avions, à des dirigeables, à des gaz sous pression, à de l'éther, machin. On sait qu'il est d'une famille de médecins, c'est pas totalement hasard, mais c'est intéressant que cet auteur si post-romantique et qui a l'air de n'aimer que les fleurs, ait beaucoup plus du... 20e siècle.
- Speaker #1
Il s'intéresse de cette manière-là à la modernité. Voilà, donc c'est très...
- Speaker #2
Non, non, il faut que je m'y remette. Il faut que je m'y remette. Pas maintenant, mais... Là, je suis à 3,5. Voilà. Je vais recommencer. Mais là, je commence à bien connaître le début de Combré. Longtemps. Non, en fait, j'ai pas appris par cœur. Alors du coup, ma prochaine lecture, c'est Freud. C'est où ? Ah oui.
- Speaker #1
Alors, notre Freud est là. Vous voyez, vous avez là. Tout ça, c'est Sigmund. Votre prochaine lecture, vous parliez de l'homme Moïse de Freud.
- Speaker #2
Donc c'est le dernier Freud, hyper mauvaise date, Moïse et une escroquerie, on est en 1940, mauvais timing. J'ai lu l'interprétation des rêves cet été que je n'avais jamais lu, qui est vraiment l'acte fondateur de la psychanalyse en 1900. Et le courage théorique de Freud est saisissant parce qu'on est quasiment sur le seul sujet, on ne peut pas s'en sortir si on ne raconte pas ses rêves. Pour quelqu'un de très installé dans la société de son temps qui prête à faire une œuvre de révolution scientifique, c'est comme si Einstein était rentré à l'intérieur d'un scanner pour faire subir des bombardements d'électrons dans son cerveau. audacieux et puis c'est un mélange de sérieux et d'audace intellectuelle. Du coup, je me suis mis à lire un peu de Freud. J'ai lu Le malaise dans la civilisation. Du coup, j'hésite entre l'homme Moïse ou le livre sur le mot d'esprit dans sa relation à l'inconscient. C'est très agréable à lire, Freud. Je ne le savais pas. Il y a des éditions plus scientifiques comme ça qui sont peut-être... Je ne sais pas exactement ce que je lirais, mais il est dans ma liste. Je me souviens quand l'interprétation du rêve était reparue en 2004, et où ça avait été vraiment un événement, parce qu'il n'était plus dispo. Et de fait, en plus c'est un livre qui fait rêver, réellement, littéralement. Si on le lit, on va s'intéresser à ses rêves. Donc c'est rare un livre qui a vraiment un effet sur son lecteur. Et l'autre truc qui est passionnant avec Freud, c'est qu'il y a l'histoire de la création de la psychanalyse, et puis toutes les rivalités, toutes les dissensions avec Jung, etc. C'est beaucoup plus intéressant que le scénario. des anneaux. Mais il y a vraiment un truc de cet ordre-là. Il y a des personnages géniaux, des concepts géniaux, des théories géniaux, des batailles. C'est une contre-histoire du XXe siècle qui est totalement géniale.
- Speaker #1
Alors, pour conclure nos échanges, je voudrais vous poser une dernière question pour que vous puissiez nous éclairer un peu vous qui écrivez. Que peut, pour nous, pour aujourd'hui, pour demain, que peut la littérature ?
- Speaker #2
Moi, j'aurais tendance à dire tout, parce que je pense que c'est ce qu'il y a de plus intéressant. Je ne veux pas défendre ma catégorie socio-professionnelle, mais ce que j'ai fait de mieux dans ma vie, et ce que j'ai découvert de mieux, c'est de lire des livres qui m'ont appris beaucoup de choses. Enfin, pas qui m'ont appris, en fait, c'est plutôt l'expérience humaine la plus riche que j'ai lue, c'est de passer par des livres. Donc j'ai eu l'impression que les gens qui les avaient écrits avaient traversé des expériences humaines très riches et qu'ils arrivaient à faire transmettre des expériences humaines très riches. Donc je ne connais pas de... C'est le média qui... C'est un peu nul de parler comme ça d'un média, mais disons que c'est l'art qui les... C'est l'art qui survivra à tous les autres arts. Et puis on fait ce qu'on veut. Est-ce qu'on range la philosophie dedans ? Est-ce qu'on range la patristique dedans ? C'est possible. Il y a toute une tradition, bizarrement, qui se rattache plutôt à la déconstruction, mais il y a toute une tradition de considérer que tous les textes et toutes les littératures, dont je suis aussi l'héritier, qui s'est développé comme ça à la fin du XXe siècle en France. Est-ce que toutes les littératures... Oui et non. Ce n'est pas du tout un domaine restreint. Ça dépasse très largement ma personne. L'écriture des romans, j'ai écrit des romans parce que ce sont des plateformes cognitives, spirituelles vastes. C'est une pratique... Seule chose qui est au-dessus de la littérature, mais on ne sait pas si ça existe, c'est compliqué, c'est la mystique. Mais est-ce que les deux domaines, j'aimerais bien avoir au moins la réponse à la fin de ma vie, est-ce que les deux domaines sont confondus ? Si oui, super. Si c'est non, j'aurais au moins eu la littérature. Parce que je pense que c'est horrible d'avoir que la mystique soit la littérature par ailleurs. Donc voilà, c'est un vaste débat, une vaste question.
- Speaker #1
Merci.
- Speaker #0
Merci d'avoir passé ce moment avec nous à l'écoute de l'écho des libraires. L'écho des libraires est un podcast proposé par l'association Paris Librairie. Paris Librairie regroupe plus de 200 librairies à Paris et en Ile-de-France. Retrouvez l'agenda des rencontres animées toute l'année par les libraires du réseau sur le site parislibrerie.fr. Paris Librairie en un seul mot, sans tiret, et avec un S à Librairie. Vous êtes à la recherche d'un livre ? Trouvez-le, géolocalisez-le et réservez-le dans une librairie près de chez vous. Pour ce faire, rendez-vous toujours à la même adresse sur le site paris-librairie.fr. Merci et belle lecture !