- Speaker #0
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouvel épisode. Aujourd'hui, j'ai le plaisir de recevoir une femme passionnée, engagée et au parcours aussi singulier qu'inspirant, Bénédicte Lebec. Avant de commencer, je veux préciser quelque chose d'important. Bénédicte est sourde et à 80% élit parfaitement sur les lièvres. Merci déjà Bénédicte d'avoir accepté cet échange. Vous êtes oenologue depuis plus de 30 ans, chef d'entreprise. créatrice de bière, animatrice d'ateliers de dégustation. Première question toute simple, comment est né cet amour pour le vin ?
- Speaker #1
Alors tout d'abord bonjour Olivier, merci à toi aussi pour cette interview. Alors pour l'amour du vin, j'ai venu tout simplement, j'ai accompagné mon beau-frère et mon frère dans des dégustations de vin. Et un beau jour, on est parti en week-end en Borgone. J'avais 18-19 ans, donc la Bourgogne déjà c'est un joli vignoble. J'ai rencontré un vigneron, on a dégusté le vin dans des grands verres, on descendait dans la cave, il fallait baisser la tête parce que la porte était petite. J'ai vu tout cet art du vin, cet art de la dégustation. J'ai continué mon parcours au niveau des études, je fais un BTS biotechnologie. Et j'ai découvert qu'il y avait en fait le diplôme national d'onologue. Et j'ai postulé et j'ai fait deux ans d'études.
- Speaker #0
À quel moment votre surdité a-t-elle été diagnostiquée ?
- Speaker #1
Ma surdité a été diagnostiquée à l'âge de 6 ans. J'avais peut-être 30% de surdité, donc il a fallu m'appareiller. Et ma surdité a augmenté jusqu'à l'âge de 10 ans. Et donc au niveau de l'audiogramme... Je suis 100% sourde sur les fréquences humaines et il me reste sur les graves, les fréquences graves.
- Speaker #0
Et comment on vit en cette situation quand on est enfant ?
- Speaker #1
Alors, la chance que j'ai eue, je pense, c'est que mon cerveau a entendu les sons, puisque j'avais que 20-30% de sourdité. Donc il a fallu que je me recatalogue tous les sons avec les appareils. Donc je fais au fur et à mesure. Et ce qui m'a sauvé aussi, c'est d'être scolarisé dans une école entendante. Tout simplement parce que j'écoutais la maîtresse, j'écoutais les copains et copines. Donc il fallait que je fasse attention et il fallait que je leur réponde. Donc pour bien répondre, il fallait que j'articule. Donc ça, ça m'a beaucoup aidé. Donc ça s'est fait naturellement.
- Speaker #0
Et ça, vous pensez que ça vous a... construit, ça vous a endurci, comme on dit ?
- Speaker #1
Endurci, c'est un mot qui est un peu fort. Mais, vous savez, quand vous êtes enfant, vous ne savez pas trop ce qui vous arrive. Donc, on est un peu insouciant. Donc, on est pris dans la machine, il faut avancer. Et c'est vrai que ce n'est pas évident. Au début, on se pose beaucoup de questions et on n'a pas forcément les réponses quand on est enfant. Au début, j'étais un peu triste comme enfant. Et c'est vrai qu'à l'adolescence, à partir de 16 ans, j'ai compris beaucoup de choses. Parce qu'on n'est plus armé. Voilà, on n'est plus armé. Et là, j'ai compris plein de choses. Et je suis devenue joyeuse et j'ai toujours eu le sourire.
- Speaker #0
Est-ce que ça vous est, pardon pour le terme, mais utile pour votre métier de denologue ? Est-ce que ça développe d'autres sens qui vous ont finalement aidé ?
- Speaker #1
Oui, Oui, finalement, peut-être que si je n'étais pas sourde, je ne sais pas si je serais une langue aujourd'hui. J'aurais peut-être eu plus de facilité pour les études et je me serais orienté différemment, c'est sûr. Et le fait de ne pas entendre, j'entends quand même avec les appareils, mais j'arrive mieux à me concentrer, à me mettre dans une bulle et à me couper un petit peu du bruit environnant. Et donc j'ai développé effectivement mes sens au niveau de la dégustation olfactive et aussi au niveau de la bouche, bien sûr, tout à fait.
- Speaker #0
Vos débuts dans le milieu du vin se sont faits dans un univers qui était à la fois masculin. Comment on débarque dans ce milieu masculin ? Et en plus en situation de handicap, comment ça se passe ?
- Speaker #1
J'ai été embauché donc déjà par les vignerons du Jansons, grâce à un vigneron qui est Charles Wurth. Il s'est sensibilisé à l'handicap, s'il avait un enfant en situation de handicap, donc il n'a pas eu peur. Donc ça c'est ça, la première chose, c'est la chose positive. Donc il m'a donné la chance de pouvoir travailler pour un groupement de vignerons. Et c'est vrai qu'au début c'était un peu compliqué parce que les vignerons, ça c'était quand même au XXe siècle, dans les années 90. Ils n'avaient pas l'habitude d'avoir une onologue, en plus une femme déjà. Et en plus, elle a une particularité, il faut répéter deux fois, on ne peut pas lui téléphoner, il faut articuler, surtout avec l'argent du sud-ouest. Et petit à petit, j'ai gagné leur confiance, parce qu'il faut y aller doucement, il faut expliquer. ils venaient apporter leur analyse de vin, donc d'abord il fallait les rassurer. C'est pas parce qu'ils apportent une analyse de vin qu'il y a un défaut dans le vin. On fait juste un contrôle pour voir si tout va bien. Oui, tout va bien. Dans 90% des cas, tout allait bien.
- Speaker #0
Vous dites souvent que votre personnalité, votre douceur, votre facilité de contact vous a aidé à ne pas braquer les gens. Comment on trouve sa place au fur et à mesure ?
- Speaker #1
Il faut gagner la confiance des gens, il faut rester soi-même. Moi j'ai un handicap, mais peut-être que la personne en face aussi, elle a une particularité qu'il faut prendre en considération. Chacun a son caractère, chacun a son petit truc en plus ou en moins, donc déjà ça c'est important. Ensuite, il faut savoir que le vigneron, C'est son produit, c'est son main. Donc il faut respecter d'abord ce qu'il veut faire. C'est pour ça que c'est du conseil que je faisais. Le conseil, il y a de la psychologie dans le conseil. Donc il faut prendre en considération l'environnement, les moyens, la personnalité du vigneron et les objectifs. Donc effectivement, si on veut avancer, il faut quand même aller dans le sens de ce qu'il veut. Cela ne m'empêchait pas aussi de dire, attention, si tu veux faire ça, pour obtenir ce résultat, il faut quand même que tu passes par ce chemin-là.
- Speaker #0
Qu'est-ce qui vous plaît dans ce métier ?
- Speaker #1
Ce qui m'a plu et ce qui me plaît, c'est que le vigneron soit satisfait, soit heureux de son vin, qu'il puisse en parler, de son vin, qu'il soit convaincu de ce qu'il a fait. Voilà. Ce qui me plaisait aussi, c'est de donner les bases aux vignerons, parce qu'il y avait certains vignerons qui n'avaient pas forcément fait d'études. Et donc, je leur donnais les bases de l'onologie. Mais il faut aussi vulgariser, si vous voulez, l'onologie. Il ne faut pas rentrer dans les termes biochimiques, chimiques, parce que ça leur passait au-dessus. Et le fait de leur avoir donné les bases et de les avoir rassurés, Déjà, quand on est rassuré, on avance mieux. Donc, il arrivait à comprendre et à évoluer. C'est ça qui m'a plu, c'est de pouvoir faire évoluer les vignerons.
- Speaker #0
Alors, dans vos différents métiers, vous êtes au contact de professionnels, de particuliers. Comment vous avez adapté votre manière de travailler, d'échanger ?
- Speaker #1
Alors, vous savez, moi, je suis quelqu'un qui marche vite, j'avance. Donc, déjà, les gens, ils voient une femme un peu grande qui marche vite, qui arrive, qui leur parle. Ils ne peuvent même pas dire non. Alors, en fait, effectivement, quand je prospecte pour les professionnels, je ne prends pas rendez-vous par téléphone puisque je n'entends pas au téléphone. Donc, je vais les voir. Donc, ils sont un petit peu obligés de me recevoir. Je leur explique. Et après, avec les particuliers, pareil, je prends les adresses mail et je communique par mail ou par texto. J'ai l'avantage quand même que le progrès est arrivé, que le téléphone est arrivé à temps. C'est ça quand même qui m'a permis de pouvoir exercer aussi, d'avoir une relation, non pas orale, mais une relation écrite. Et en fait, cette relation écrite, on peut dire qu'elle est communicative.
- Speaker #0
En 2017, vous lancez vos bières, la Béné. Qu'est-ce qui vous a donné envie de passer du vin ? à la création de bières.
- Speaker #1
Alors en fait, ma vie elle est faite de rencontres. Donc je rencontre beaucoup de gens qui m'interpellent, qui me donnent des idées, etc. Et donc, il y avait quelqu'un qui m'avait dit « Oui, mais pourquoi tu ne pourrais pas la bière ? » Alors, pourquoi pas. J'ai commencé à regarder les formations, parce que ce n'est pas parce que je suis onologue que je sais faire de la bière, au contraire, ça n'a rien à voir du tout. Et là, j'ai vu que brasser sa bière, avoir une brasserie, ça avait un coût. Mais j'ai eu l'idée en fait d'élaborer les recettes de bière à ma façon, comme je voulais. C'est-à-dire avec du volume, avec des arômes. Donc plutôt privilégier le houblon aromatique et plutôt privilégier un process qui permet d'avoir plus de volume dans les bières. Et j'ai trouvé des brasseries qui ont bien voulu jouer le jeu avec moi et de produire les bières comme je voulais.
- Speaker #0
C'est quoi la différence, la démarche peut-être, entre faire une bonne bière et les mélanges que l'on peut faire avec un vin ?
- Speaker #1
Alors au niveau du vin, la difficulté c'est qu'on est dépendant de la météo. Donc il faut d'abord... Du vin, il faut que le raisin soit bon, qu'il arrive à maturité. Si on arrive à faire du bon raisin, on a pratiquement le vin qui est fait. Pour la bière, c'est plus une histoire de recette, il me semble. On va choisir différents maltes. On a des fournisseurs, des malteries, qui proposent différents maltes. Et on va jouer sur les différents caractéristiques des maltes. On va jouer sur les différentes caractéristiques, sur les profils aromatiques aussi des houblons. Et après, on peut jouer aussi sur les épices.
- Speaker #0
Quel est votre vin préféré ?
- Speaker #1
Je n'ai pas de vin préféré. J'aime tous les vins. J'aime... En fait, ce que j'aime, c'est quand le vigneron a réussi à me faire passer un message sur le vin. J'aime connaître l'histoire du vigneron, j'aime connaître l'histoire du vin, l'histoire du terroir, ça c'est très important.
- Speaker #0
Est-ce que vous auriez un conseil pour quelqu'un comme moi qui n'y connaît pas grand chose en vin, pour apprécier un bon vin ? Comment on apprécie un bon vin ? Est-ce que ça s'apprend ?
- Speaker #1
Oui ça s'apprend, ça s'apprend, il faut essayer de pouvoir participer à un atelier de dégustation. d'initiation, déjà pour avoir les bases, comment on se concentre pour la dégustation du vin. Ensuite, une fois qu'on a les bases, il faut s'entraîner. Quand j'étais neurologue à 23 ans, je ne savais pas déguster le vin. J'avais appris la théorie, mais c'est à partir de 23 ans que j'ai commencé vraiment à déguster, et à écouter des professionnels. Il y a eu des grands professionnels au niveau du joueur en son que j'ai écoutés. que je dégoutais, j'écoutais ce qu'ils disaient, je redégoutais et au fur et à mesure je me suis entraîné et je me suis fait une bibliothèque d'arômes par exemple et voilà et aussi je je connais mon palais donc je connais mes limites en dégustation et donc ça ça me permet d'avancer et de déguster.
- Speaker #0
Quels conseils vous auriez envie de donner à une personne qui est en situation de de handicap de ne pas avoir peur d'expliquer.
- Speaker #1
Qu'est-ce que c'est l'handicap qu'on a ? Parce qu'aujourd'hui, l'handicap, ça fait un peu peur. Et les gens, en fait, je ne sais pas que ça leur fait peur, mais ils sont gênés. Donc ils ont peur qu'on soit encore tous handicapés, qu'ils rendent une image. En fait, non. Il suffit qu'ils comprennent comment ça marche. Par exemple, vous avez un aveugle, tout simplement, qui veut traverser un passage piéton. Il suffit de lui prendre la main. Bonjour, vous avez besoin d'aide ? Je vous prends la main, je peux vous faire traverser. Donc c'est bien, il faut qu'aujourd'hui, que l'handicap soit facilité et qu'on ne se sente pas handicapé.
- Speaker #0
Merci beaucoup en tout cas Bénédicte d'avoir accepté de participer à ce podcast et vous montrez bien que finalement, on peut arriver à faire une interview audio. Sans aucun souci. Merci beaucoup en tout cas.
- Speaker #1
Merci Olivier.