- Speaker #0
Bienvenue dans les cartes postales de demain, le podcast de l'ANAP qui explore les futurs du système de santé. L'ANAP a recruté des experts vivant dans le futur pour alimenter ses travaux de prospective. Cet été, ils écrivent des cartes postales de demain à Aurélie, salut, et Émilie, les responsables de la veille prospective et internationale. Dedans, ils nous partagent leur quotidien.
- Speaker #1
Bonjour tout le monde, heureuse de vous accueillir chez moi pour ce voyage centré sur le modèle de la périnatalité aux Pays-Bas.
- Speaker #2
Bonjour Émilie, merci beaucoup pour l'accueil. J'ai hâte de découvrir le programme que tu nous as concocté. Hello Émilie, je suis trop contente de faire partie du voyage. Je trouve ça super inspirant de pouvoir découvrir d'autres modèles d'organisation des soins.
- Speaker #1
Oui, c'est vraiment passionnant. Tous les pays européens ont une approche assez différente en lien avec leur histoire et leur culture. Ici, aux Pays-Bas, le modèle périnatal est tourné vers l'ambulatoire, suivi par des sages-femmes à domicile, sortie de la maternité 7 à 8 heures après l'accouchement et accompagnement à domicile par une cramezor.
- Speaker #2
Une cramezor, tu dis ? On n'a pas ça en France. C'est quoi exactement et c'est quoi son rôle ?
- Speaker #1
C'est un métier qu'on n'a pas en France, effectivement. C'est une aide-maman, une aide parentale qui est présente à domicile à peu près 5 heures par jour pendant les 5 jours qui suivent la naissance. Et elle est là pour apprendre aux parents à être parents. Elle montre les soins des bébés, surveille la maman et en prend soin. Elle cuisine, aide à la mise en place de l'allaitement et puis elle sert aussi de relais à la sage-femme. en lui signalant toute situation inquiétante, y compris les risques de dépression du postpartum.
- Speaker #3
Ah oui, c'est vraiment différent. C'est comme ça partout en Europe ?
- Speaker #1
Et non pas du tout. En Suède par exemple, le choix est fait de regrouper les accouchements dans des grandes maternités. Il y a plus de 2000... 1500 naissances par an au CHU d'Oméa, une ville de 130 000 habitants dans le nord de la Suède. Les femmes viennent y accoucher de toute la région qui fait quand même 55 000 km².
- Speaker #2
Ah oui, c'est impressionnant et c'est organisé comment ?
- Speaker #1
C'est assez intéressant, c'est grosse. La post-maternité offre tous les types d'accouchements que les femmes souhaitent, du plus médicalisé au physiologique. Il y a du coup des unités de maternité classiques, mais il y a aussi des salles de naissance gérées par les sages-femmes, mais qui sont accolées aux unités de maternité. Les parturiantes viennent dans la grande ville pour accoger, mais tout le suivi en amont et en aval est fait à proximité de leur domicile.
- Speaker #3
C'est vraiment inspirant, ces différentes approches.
- Speaker #2
Ah d'ailleurs, dans le train, un agent m'a remis une lettre. Bon, j'ai pas résisté, je l'ai lue. et je peux vous dire que... l'accompagnement des grossesses en 2042 en France pourrait aussi avoir beaucoup évolué. Je pense vraiment qu'il faut que vous lisiez cette lettre, surtout que c'est une de nos meilleures expertes du futur qui nous l'envoie.
- Speaker #4
Chers Aurélie et Émilie, je vous écris depuis le morvan, un peu à l'écart du monde comme on dit ici, même si au fond, on n'est jamais vraiment à l'écart de rien. J'écris en français, j'espère que sans trop de fautes. Après ce temps ici, c'est devenu ma deuxième langue de tous les jours. jours. L'accent, lui, n'est jamais parti. Tamiu, c'est tout qui me reste en fait de l'Andalousie. J'ai 45 ans aujourd'hui et une petite fille de 3 ans qui court partout dans le jardin. Elle s'appelle Lila. Je crois que je n'ai jamais rien fait aussi d'important dans toute ma vie. Pendant longtemps, je n'ai pas vu d'enfant. Ou plutôt... C'était jamais le bon moment en fait. Je suis partie de chez moi à 22 ans. J'ai beaucoup voyagé. Buenos Aires, Berlin, Lisbonne. J'ai travaillé à l'étranger, j'ai changé plusieurs fois de vie. J'ai profité vraiment. Et puis, soyons honnêtes, la maternité me frayait. La perte de liberté que ça impliquait. Autour de moi, c'était toujours les femmes qui ralentissaient, qui s'adaptaient, qui portaient tout. Et la société n'était pas franchement... Et puis, il y avait le monde. Tout simplement, j'ai grandi avec les attentats. Ensuite, la guerre est revenue en Europe. Puis la grande crise climatique de 2030. Et là, croyez-moi, en Espagne, on était servis avant tout le monde. Les étés irrespirables, les récoltes perdues, les restrictions d'eau. et derrière la crise économique, donc on ne s'est jamais vraiment relevé. Franchement, ça ne donnait pas très envie de faire un enfant. Et malgré tout, le désir était là, discret mais persistant. À 38 ans, après un dernier été à 47 degrés du côté de Sibylle, j'ai posé mes valises là où il y avait des forêts, des lacs et de la fraîcheur, l'eau morvante. Je venais passer quelques mois chez une amie, près de l'orme. Je ne suis jamais repartie. Et c'est ici, en me rossinant pour la première fois de ma vie, que j'ai arrêté d'attendre. D'attendre le bon moment, le bon contexte, la bonne personne. J'ai décidé d'avoir un enfant seul. Aujourd'hui, c'est devenu plus courant, presque encouragé même, face à la chute de la natalité. Je savais que le parcours serait compliqué, mais j'étais agréablement surprise. On se rendait compte assez vite que j'étais infertile. Rien de très spectaculaire, mais une accumulation de facteurs. Les médecins parlaient de terrain. infragilisé. Il faut C'est pire que j'ai grandi en milieu de serre en plastique d'Alméria, la mer de plastique. Vous avez peut-être vu ces photos. Alors les produits chimiques et moi, on se connaissait bien depuis longtemps. Heureusement, il y a un centre de santé de femmes, un CLAMPSI, à moins de 40 minutes de chez moi. Sans ça, je n'aurais jamais tenu. Là-bas, j'ai été accompagnée de début à la fin. PMA, suivi hormonal, soutien psychologique, tout était regroupé en un seul endroit et coordonné à distance avec les experts du centre spécialisé. Et surtout, il y avait une continuité. On me connaissait. Pour quelqu'un qui, comme moi, arrivait d'ailleurs sans famille à moins de 1500 kilomètres, ça comptait double. Le parcours reste éprouvant. Je ne vais pas vous mentir. Les traitements, l'attente, les échecs et cette sensation de dépendre d'un système. Mais j'ai tenu. Ma mère, depuis Almeria, suivait tout en vidéo, à sa façon, en moyenne des prières et des oranges. Quand je suis enfin tombée enceinte, j'ai ressenti un mélange étrange entre la joie et de l'inquiétude. Comme ma grossesse a été compliquée, j'ai été suivie en grande partie par le centre de Clamsy. Avec du monitoring à distance et des échanges réguliers avec les équipes de Dijon en télé-expertise. C'était assez impressionnant. Cette capacité à connecter tout le monde sans me faire bouger pendant des mois. Waouh ! Pour l'accouchement, pour le coup, ça m'a rassurée que ça se déroule au CHU. La date, elle était programmée. L'équipe avait parfaitement ma situation en main et j'étais heureuse d'être entourée. C'est Léa, la sage-femme qui m'avait suivie pendant ma grossesse, qui m'a accompagnée après la naissance en venant à la maison pour les contrôles. J'avais aussi un chat où je pouvais poser toutes mes questions H24 et je n'avais pas mal. Parfois même en espagnol, quand j'étais trop fatiguée pour charger mes mots. Et ça me répondait pareil. Tout n'était pas simple. Ma grossesse a été surveillée de près, mais je ne me suis jamais sentie seule. Pendant et même jusqu'à aujourd'hui. Et là, pour la découverte de la vie de maman solo, je peux vous dire que ce soutien est plus que précieux. Aujourd'hui, quand je regarde ma fille jouer dehors ou quand on va le samedi voir les voiliers au lac d'Ossiton, je pense souvent à tout ce chemin, à tout ce qui, autour de nous, rendait cette décision si difficile et à tout ce qui, malgré ça, a permis qu'elle existe. Moi qui ai passé 20 ans à changer de pays, c'est elle qui m'a racinée pour de bon. Je ne suis pas naïve, le monde reste instable, incertain, mais je crois que c'est qui a changé. c'est qu'on a appris à mieux entourer ses parcours, à ne plus laisser les femmes porter ça seules. Et ça, ça change tout. Je vous souhaite une belle journée pour vos travaux. Bien à vous. Signé Inès.
- Speaker #2
Franchement, cette carte, je la trouve hyper touchante. Ce qui me marque, c'est qu'on voit bien que son problème n'était pas uniquement lié à sa santé.
- Speaker #3
Oui. Tout le parcours autour de la maternité semble avoir été pensé de manière très globale. On parle autant... de soutien psychologique, d'isolement territorial, de coordination des professionnels, que de grossesse elle-même.
- Speaker #2
Mais oui, Sabrina, toi tu travailles dessus au quotidien et je me dis que tu dois observer des transformations assez importantes. Est-ce que tu peux nous dire un petit peu, selon toi, ce qui a le plus changé dans les dernières années, dans la façon dont on prend en charge les femmes pendant leur grossesse ?
- Speaker #3
Ce qui m'a frappée, c'est d'abord à quel point les attentes des femmes se sont diversifiées et parfois polarisées. On a d'un côté des femmes qui veulent vivre leur accouchement de la manière la plus physiologique possible, avec le moins d'interventions médicales, dans une logique de confiance dans leur corps. Et en même temps, on voit une demande très forte de sécurité, de maîtrise, parfois de programmation. Ces deux tendances coexistent dans les mêmes maternités et elles demandent d'adapter l'organisation en permanence.
- Speaker #1
Et du coup, est-ce que les maternités sont équipées pour répondre aux deux en France ?
- Speaker #3
C'est là que c'est compliqué. On travaille encore beaucoup dans des schémas construits autour de la sécurité médicale. C'était vraiment nécessaire. Aujourd'hui, les femmes veulent aussi être actrices et pouvoir choisir leur projet. L'offre hospitalière s'adapte pour y répondre. 85 maternités sont par exemple aujourd'hui labellisées « Initiatives Hôpital Amis des Bébés » .
- Speaker #1
C'est quoi ça ?
- Speaker #3
C'est un label lancé par l'OMS et l'UNICEF qui vise à garantir aux parents d'être considérés comme des partenaires. Pleinement informés. et associés à chaque étape de leur parcours, avant, pendant et après la naissance. 85 sur 444, ça traduit en partie la complexité du sujet.
- Speaker #2
Et le numérique dans tout ça, j'imagine que ça doit aussi changer le rapport des femmes à leur grossesse ?
- Speaker #3
Énormément. Avant même de consulter un professionnel, les femmes sont passées par des applications, des forums, des sites d'information. La plateforme 1000 premiers jours a fait 9 millions de visites en 2024. Ce n'est pas rien. Le numérique rassure, informe, mais il peut aussi générer de l'anxiété, parfois une surmédicalisation. de la grossesse par les parents eux-mêmes. Les objets connectés de surveillance du nourrisson à domicile se développent en dehors de tout parcours de soins officiel. Et ça pose de vraies questions sur la responsabilité et l'accompagnement.
- Speaker #2
Et sur la parentalité, on voit quand même émerger de nouveaux modèles. Ça doit avoir un impact sur les parcours de soins.
- Speaker #3
Complètement. Les familles qu'on accueille sont de plus en plus diverses. Familles monoparentales, homoparentales, parentalités tardives. recours à l'AMP en hausse depuis la loi de 2021. Et avec ça, une transformation des attentes vis-à-vis du père ou du deuxième parent, qui lui veut être davantage impliqué dès la naissance, mais qui est encore souvent peu accompagné. La dépression postpartum paternelle, c'est 10% des pères concernés selon l'INSERM, et elle est quasiment encore invisible dans nos prises en charge. On a des angles morts importants.
- Speaker #1
Ce que tu décris, c'est vraiment un système qui évolue vite, mais qui n'a pas encore totalement digéré toutes ces transformations, on dirait.
- Speaker #3
Oui, exactement. Le défi, c'est de construire une continuité réelle, de la grossesse au postpartum, de l'hôpital au domicile et entre les professionnels. Aujourd'hui, le système est très riche en acteurs, mais peu coordonnés. On dit parfois que tout le monde est présent, mais personne ne se parle vraiment. C'est ça qu'il faut changer.
- Speaker #2
Vous voyez, toute cette discussion sur le parcours périnatal, ça me fait penser à un film que j'ai vu récemment, un peu loufoque, de Pod Generation.
- Speaker #1
Ah oui, c'est le film où les grossesses sont externalisées dans des sortes d'utérus artificiels portables, non ?
- Speaker #2
Ah bah oui, tu l'as vu aussi, c'est exactement ça. Dans le film, une grande entreprise technologique propose au couple de faire grandir leur bébé dans un pod et c'est vendu comme quelque chose de super, de moderne, confortable, égalitaire. Presque libérateur. Dit comme ça, on pourrait presque être tenté. Oui, justement. Le film est intéressant pour ça, parce qu'il ne présente pas ça comme une dystopie brutale. Tout est doux dans le film, design, pratique, mais petit à petit, on voit apparaître une question. Jusqu'où est-ce qu'on veut déléguer à un système technique des expériences aussi intimes que la grossesse ou la parentalité ?
- Speaker #1
Sargent, ce qu'on dit souvent, c'est vrai, les technologies peuvent être formidables pour soulager, sécuriser, mieux accompagner, mais elles transforment aussi notre rapport au corps, aux soins et à la parentalité.
- Speaker #3
Finalement, le vrai enjeu, ce n'est peut-être pas la technologie elle-même, mais c'est ce qu'on choisit d'en faire collectivement.
- Speaker #1
C'est vrai. Bon, allez, je vous propose qu'on continue la discussion sur la route. La première visite commence dans 30 minutes.
- Speaker #3
Allez, en route pour voir ce que le modèle néerlandais de la périnatalité peut nous apprendre.
- Speaker #0
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