- Speaker #0
le musée sacem et l'union des librairies musicales présente un podcast imaginé et mis en ondes par olivier delevingne et raconté par vanessa Bertrand.
- Speaker #1
La musique que l'on entend dans les films, documentaires, publicités, bandes-annonces, vidéos YouTube, est souvent issu d'une immense réserve de morceaux composés et produits spécialement pour donner l'impression qu'ils ont été réalisés sur mesure. La série « La librairie musicale, hashtag Derrière les notes » fait découvrir au fil de ses podcasts les coulisses de la création de ces millions de titres qui n'attendent qu'à illustrer des images animées. Quand on écoute des archives d'actualité radiophonique d'il y a 100 ans, on remarque que la parole s'accompagne très souvent de musique. Pensez-vous qu'un grand orchestre était présent derrière le journaliste ? Non. La radio, puis la télévision et le cinéma, aujourd'hui les podcasts et les programmes web, ont toujours eu besoin d'une musique de qualité, non pas neutre, mais qui renforce le propos narratif. Et qui plus est, une musique accessible dans des délais très courts, et aisées techniquement à utiliser. C'est en Angleterre que les premières librairies musicales se sont constituées au début du XXe siècle. Si la France est aujourd'hui la troisième puissance internationale en matière de librairie musicale, dite aussi « production music » , et qu'on peut réellement parler de « library French touch » , pour en comprendre l'histoire et ce qui en a fait son succès, il est indispensable de faire un petit détour par les débuts britanniques de cette musique. C'est le propos de notre double épisode « Hashtag les origines » dont ce volet aborde la naissance des premiers catalogues, écrins indispensables à l'avènement, à la fin des années 1960, de la Library French Touch. Mathieu Chabot, qui a écrit plusieurs ouvrages sur l'histoire et l'économie de la musique, s'est intéressé à la notion de musique incidentale, exploitée dès le début du XXe siècle, aussi appelée quelques décennies plus tard par le compositeur Pierre Henry « musique d'application » , ce qui résume l'essence même de ce qu'est la librairie musicale.
- Speaker #2
Il y avait des livres, en particulier en Angleterre, qui disaient « dans tel type de situation au théâtre, il faut telle instrumentation » . Il faudrait plutôt une flûte, quelque chose d'enjoué, avec un rythme plutôt allant. Et il ne faut pas s'arrêter sur les notes et avoir un petit style un peu sautillant. Et il y a toute une série comme ça de livres qui disent comment il faut jouer et quel type de musique il faut composer pour tel type de scène et en particulier au théâtre. C'est un peu ça la librairie musicale. La librairie musicale, c'est on se met dans une position. Quand le compositeur, artiste, interprète va créer, il aura lui-même des images. dans la tête. Il va se dire, tiens, là, je me place dans quelque chose d'épique. On est le matin d'une bataille. Il fait sombre. Les choses se lèvent. Le ciel commence à s'éveiller. Mais on sait qu'il y a quelque chose de lourd, quelque chose de grave qui va se passer. Qu'est-ce que je vais faire comme musique ? Et derrière, il faut mettre des mots.
- Speaker #1
Le cinéma est d'ailleurs le premier secteur à s'être montré friand de partitions de musique répertoriées par genre ou style. Et par ambiance, on dirait aujourd'hui par mood. Le compositeur néerlandais Meijer de Wolf, immigré à Londres, peut être considéré comme le fondateur de ce gigantesque marché qui correspondait à un besoin bien réel. Le cinéma muet devait être accompagné d'une musique non seulement pour en renforcer l'intensité dramatique, mais aussi pour couvrir le bruit désagréable des projecteurs. Il a donc proposé à partir de 1909 une myriade de partitions de morceaux précomposés qui ne demandaient qu'à être associés à des scènes tantôt d'action, de suspense ou romantique. Les éditions de Wolf existent toujours et on retrouve régulièrement leurs productions à la télévision comme dans la série Piggy Blinders, Mr. Robot ou la série comique Benny Hill ou dans des films tels que le James Bond, Tuer n'est pas joué. L'invention du gramophone à disque par Émile Berliner a permis notamment à De Wolf de commercialiser, en plus des partitions, des enregistrements de ses musiques à partir de 1927. Peu à peu, d'autres éditeurs-producteurs ont fait appel à des compositeurs pour constituer des librairies musicales et la France a très vite saisi cette opportunité. Vous pouvez actuellement entendre une des premières musiques spécialement composées pour la première collection française de librairies musicales d'après-guerre, dont le nom était parfaitement explicite, puisqu'il s'agit de l'Illustration musicale, édition fondée par Eddie Warner en 1965. Big Bang Beat, le premier album produit par le label et composé par Eddie Warner lui-même, sort en 1967. Le musicologue Serge Elaïque auteur d'un ouvrage de référence sur les arrangeurs, a fréquenté les compositeurs et musiciens de talent qui ont contribué à bâtir la notoriété des catalogues français. Les plus grands talents de la musique des années 50, 60, 70 ont quand même voulu faire de la librairie musicale à la française. La librairie musicale a toujours été conçue et produite pour être mise à disposition du public de manière indirecte. Contrairement aux disques qu'un particulier peut acheter ou aux titres qu'il peut légalement streamer, illustratives par nature, elles s'adressent à des réalisateurs, des monteurs, des producteurs, des superviseurs musicaux qui en intègrent des titres à leurs programmes. Entre les deux guerres, la BBC est la radio de référence qui produit le plus d'émissions. La librairie musicale est alors pour elle une nécessité, ce qui explique que de nombreux éditeurs britanniques aient une telle idée. telle antériorité avant d'être rejoint par les Américains et les Français. Iris Pavajo, éditrice, revient sur l'utilité de la musique d'illustration qui lui donne une place indispensable dans l'économie des productions audiovisuelles.
- Speaker #3
La musique d'illustration est partout en fait, dans tout type de production, parce que c'est ça qui est super intéressant, c'est qu'en fait c'est presque inaudible, mais la moindre scène dans un restaurant chinois avec de la musique traditionnelle chinoise ou japonais ou le kebab avec sa musique orientale et tout ça, dans toutes les productions. Et ça sort du cadre de la composition de la musique originale, parce que quelque part, même si c'est une scène pour un cours de danse de salsa, 45 secondes, on ne va pas enregistrer dans le budget de prod de la musique originale 45 secondes d'un orchestre de salsa. Ce n'est pas montable, donc il faut acheter la musique préexistante en fait.
- Speaker #1
En 1955, un autre géant prend son envol. Le Britannique... KPM, connu tant pour la qualité de ses productions que pour le design de ses pochettes, si bien qu'il est aujourd'hui surnommé le « label aux pochettes vertes » . Quelle que soit la nationalité des librairies, elles ont toutes compris l'importance d'avoir des visuels très reconnaissables et qui contribuent à décrire l'ambiance des titres de l'album, et ce, encore de nos jours, où les morceaux sont essentiellement accessibles via des serveurs numériques, comme le reconnaît l'éditrice Juliette Metz.
- Speaker #4
Les pochettes, c'est marrant, restent quand même très utiles, même aujourd'hui, alors qu'elles sont dans un format assez réduit sur les sites internet des uns et des autres. Mais ça reste quelque chose sur lequel on passe beaucoup de temps. C'est l'image, c'est vraiment l'image qu'on donne, qu'on transmet.
- Speaker #1
L'éditeur Frédéric Lebovitz, fondateur de l'agence musicale Césame, sait lui aussi l'importance du soin apporté aux pochettes.
- Speaker #5
Je pense que c'est une forme de poésie, c'est un objet. Donc un objet esthétiquement, parce que si c'est simplement un rond de cire comme l'était le 78 tours, le 78 tours n'était pas très poétique. La pochette, elle arrive avec le 33 tours, avec des concepts albums, on sent qu'il y a un effort. Les albums de jazz, Blue Note par exemple, étaient l'association d'un producteur disque et d'un photographe, et d'un graphiste. Ça fait partie de ce qui fait qu'on va rester fidèle à un artiste, à un label. Tous les acteurs de la librairie musicale ont conservé l'album. En revanche, les nouveaux modèles qu'on appelle disruptifs, c'est-à-dire qui ont compu avec la tradition, ils n'ont pas de visuel. Le site internet, c'est d'abord une vitrine. Derrière la vitrine, il y a un magasin. Et dans ce magasin, quand vous rentrez, il faut que vous vous... vous sentiez bien. Il faut être attiré par la vitrine et par ailleurs, il faut à l'intérieur circuler, que ce soit simple. Et puis nous aimons faire ça, nous aimons faire de cette façon-là.
- Speaker #1
Côté français, le premier journal télévisé est diffusé en 1949. Les actualités cinématographiques demeurent très populaires et les salles obscures très consommatrices de réclame. En 1968, On autorise la publicité de Marc à la télévision et la deuxième chaîne arrive en 1971. Même si l'on peut faire remonter l'édition française de musique d'illustration à 1930 avec le catalogue Salafilm de l'éditeur Francis Salabert, l'âge d'or de cette musique commence réellement au milieu des années 60 avec quelques éditeurs au label désormais légendaire. On parle de l'illustration musicale, de télémusique. Montparnasse 2000 ou encore Musique pour l'image qui nurent bientôt plus rien à envier à leurs prédécesseurs anglo-saxons. Cette décennie correspond aussi à l'explosion du nombre de chaînes de radio et au fort taux d'équipement des foyers en télévision. Il y a plus de budget pour les productions, les programmes peuvent tous s'offrir une musique qui leur devient identitaire. Dans les studios radio et télé, les monteurs sont tous à la recherche du morceau qui fera leur bonheur. Les librairies musicales les inondent de leurs disques aux pochettes originales et colorées et regorgent de techniques pour que leurs titres soient choisis et que les producteurs délaissent peu à peu les librairies britanniques. L'éditrice Isabelle Boiseau explique comment, pour rendre la musique plus facile à associer à un programme, le dirigeant des éditions télémusiques Roger Tokartz proposait différentes durées d'une même œuvre, ce qui a pu contribuer à l'apparition de l'expression
- Speaker #6
Quand vous avez un morceau qui fait 3 minutes, le monteur, il n'a pas envie de s'embêter à couper le morceau. Donc, Roger Tokars faisait 15 secondes, 30 secondes et 60 secondes. Et après, l'œuvre originale. Le fait de découper l'œuvre originale en différents formats, ça reflète bien la musique au maître. Pour moi, c'est très personnel, mais découper des morceaux pour pouvoir les exploiter au bon vouloir. et pour éviter aux monteurs de s'embêter à le faire.
- Speaker #1
Le grand public français a accès indirectement à de grandes œuvres passées dans la mémoire collective à travers des indicatifs radio, des génériques d'émissions télé, dont aucune évocation des années 1960 à 1990 ne pourrait se passer, du générique de C'est pas sorcier à celui de Thalassa. Au cours de ces décennies, des éditeurs audacieux ont su donner carte blanche à des compositeurs issus du registre populaire, ou au contraire, les expérimentales. Laurent Lombard est l'un des compositeurs de librairie dont les œuvres rencontrent un immense succès.
- Speaker #7
Quand on parle musique d'ascenseur, je trouve ça super marrant. Ce qui était un peu embêtant, c'était le côté... On croit que c'est de la musique de tout temps. qu'on croit que c'est de la musique facile, de la musique facile à faire, etc. J'ai fait des remixes de vinyles, de KPM, de trucs des années 60, qui étaient de la pure librairie de l'époque. Et je veux dire que ça jouait, et ça jouait bien. Et ça composait terriblement bien. Et là, appeler ça de la musique d'ascenseur, dans le genre péjoratif, en disant que c'est de la musique facile, c'est pas du tout ça. C'était orchestré, c'était extraordinaire.
- Speaker #1
Mais il serait hors de propos de donner dans la nostalgie. La librairie musicale est utilisée depuis plus d'un siècle, la France s'est rapidement positionnée sur le marché et même si certains parlent d'un âge d'or, à propos du dernier quart du XXe siècle, les compositeurs contemporains contribuent bel et bien toujours au rayonnement de la création française, certains étant même plus exportés que diffusés en France. Le compositeur français Brice Davogli C'est d'ailleurs vu récompensé du Production Music Award, distinction britannique qui opère une sélection internationale. Ce prix existe depuis 2015 et comptait en 2023 pas moins de 18 catégories, du jazz à la bande-annonce, en passant par la musique de Noël et le R'n'B. En France, seule l'Union nationale des auteurs et compositeurs, sous l'impulsion de Sandra Bechtel, ... et Olivier Delevigne, décernent un prix pérenne à un compositeur pour son répertoire de librairie.
- Speaker #0
En 2015, j'ai gagné le Library Music Award.
- Speaker #1
Brice Davoli.
- Speaker #0
C'est un peu le César de la librairie. J'ai gagné ce prix de meilleure musique de librairie dans le milieu world. Depuis quelques années, il y a une identification plus forte de librairie à travers ces prix. En France aussi, il y a un prix de librairie musicale. qui seront là aussi, je pense, pour redorer un petit peu l'image de la librairie, puis pour fédérer aussi un petit peu les différents acteurs ensemble.
- Speaker #1
Les organisateurs du Production Music Award stipulent désormais, et c'est une nouveauté du règlement depuis 2024, que les titres éligibles doivent être des créations entièrement humaines, avec la mention, je cite, « rendre hommage à de la musique créée par l'intelligence artificielle » ne nous intéresse pas. En effet, la musique d'illustration a prouvé son utilité, sa qualité et son succès depuis plus d'un siècle et communique sur l'importance des facteurs humains nécessaires au niveau de la composition et de l'édition. Le label américain Extreme Music, créé par le compositeur Hans Zimmer, communique aussi sur cet argument d'une musique 100% humaine. Iris Pavajo, exprime combien même dans la catégorisation des morceaux et dans la recherche d'un titre suite à une demande d'un utilisateur, les nouvelles techniques ne supplantent pas la mémoire d'un éditeur qui connaît bien les œuvres qu'il a dans son catalogue.
- Speaker #3
On ne se souvient pas de tout précisément, mais avec l'expérience, forcément, on a une idée. Et c'est là où les moteurs de recherche ont leurs limites. Moi, je sais que très souvent, je me rendais compte que je n'avais pas exactement le truc, ne remontait pas à la surface ce à quoi j'avais pensé. Et donc, du coup, il y a forcément des résultats intéressants. Mais quand on connaît bien son catalogue, on se dit, mais il manque des trucs. Et on va, du coup, chercher directement dans l'album. taper le nom de l'album ou taper le nom d'un compositeur, parce qu'on se souvient que c'est lui qui a fait ce type de musique, et du coup aller chercher plus loin. Donc le cerveau humain a encore son importance.
- Speaker #1
De la commercialisation des premières partitions de Meilleur de Wolf à la création de récompenses internationales, on voit à quel point la musique d'illustration est une véritable industrie créative. et qui représente aujourd'hui 10% du marché de la musique. La France en est l'un des acteurs majeurs depuis les années 1960. Et c'est ce que nous entendrons dans le deuxième épisode sur les origines de la librairie musicale qui nous fera découvrir quelques-uns des grands acteurs de cette library French Touch.
- Speaker #6
C'est la pub DIM. Donc DIM a fait partie de notre vie. Et moi j'ai travaillé 15 ans avec Projet Tocars, donc il n'y avait pas une semaine. Sans que Roger Tockar se mettait en avant ce moment extraordinaire avec la pub d'Ym.
- Speaker #1
Et l'on découvrira même que le compositeur Jean-Michel Jarre a apporté sa pierre à l'édifice en 1972.
- Speaker #0
Mais quelque chose qui soit plus expérimental. Et donc il m'a proposé ça en me disant ce que ça t'intéresserait pour te voir un album qui soit totalement électronique et totalement différent de ce que faisaient les Américains. Et donc je trouvais que c'était vraiment intéressant à faire.