- Speaker #0
La nuit qui marche sur la nuit, des podcasts pour celles et ceux qui aiment qu'on leur raconte des histoires.
- Speaker #1
C'était l'intensité des choses.
- Speaker #0
Christian me balade à Marseille.
- Speaker #1
J'ai 54 ans. Je suis né à Marseille où j'ai vécu jusqu'à l'âge de 22 ans.
- Speaker #0
Il est né à Marseille au tout début des années 70. Il y a vécu son enfance avant de s'exiler à l'autre bout de la France.
- Speaker #2
C'est le Nord.
- Speaker #0
Non, c'est pire, c'est l'Est. Pourtant, il s'y installe avec moi et continue sa carrière de musicien. Je lui ai demandé de m'emmener sur les lieux emblématiques de sa jeunesse. Il a dit « Ok, sympa » . On roule sur la corniche Kennedy, on traverse le village des Goudes et on poursuit direction la calanque de Calelongue. C'est le bout de la route. À pied, on longe le petit port et l'avenue des Pébrons se transforme en sentier pierreux. Quelques cabanes ont fermé sa ligne modestement. On entre dans la colline et on tourne le dos à la mer. Encore quelques pas, on y est. Roches calcaires blanches, taches vertes qui sentent la garigue, ciel bleu ciel, silence perturbé par les gabions, un tout petit monde entièrement coupé du grand.
- Speaker #1
Nous sommes dans un lieu qui s'appelle l'Alpinodrome, près du petit village de Calelong, qui est un peu le bout de Marseille. C'est le dernier village où après il n'y a plus de route possible, simplement à pied, à travers les Calanques, jusqu'à Cassis, si on veut longer le bord de mer. L'Alpinodrome était un lieu qui était connu essentiellement des grimpeurs. Il fallait passer des barrières de... de végétaux et ensuite on se retrouvait dans le site qui était un peu... qui avait cette particularité d'être caché, comme un jardin secret, un jardin suspendu. Alors moi quand j'étais jeune, je venais ici m'entraîner à l'escalade. J'y ai passé beaucoup, beaucoup, beaucoup de temps à venir m'entraîner ici, avec ma sœur, c'était souvent ma mère qui m'accompagnait parce que j'étais trop jeune. J'avais pas la voiture forcément, mais par contre j'y suis venu de toutes les manières qu'il soit, à pied, en bus, en courant, en moto. On venait assez tôt le matin, on apportait le sandwich et on y passait une bonne partie de la journée en essayant d'enchaîner ou de répéter ou de progresser sur les lignes de traversée. je me souviens d'un... un certain sentiment de liberté, d'insouciance. Et aussi le sentiment d'être heureux, mais sans vraiment le rechercher, sans savoir qu'on est heureux d'ailleurs. C'est un endroit un peu particulier dans ce parcours, c'est une espèce de futur dans lequel on peut rentrer. La moitié du corps est en faisant un coincement de bras. On peut tenir en équilibre et avoir un repos assez conséquent. Et ça a le double avantage que lorsqu'on est coincé dans la fissure, on a la vue sur toutes les falaises environnantes. On voit le rocher des goudes, on voit la tête du trou du chat. En tout cas, on a un moment qui est à la fois un repos pour le corps et les doigts, et en même temps un passage presque contemplatif à ce moment-là. Une sorte de rêverie, quelque chose de poétique qui est associé à l'endroit. Parce qu'on est entouré de falaises, de sentiers de randonnée qui ont des noms, comme l'escalier des géants. La grotte de l'ermite, le passage de la demi-lune qui relie le rocher des Saint-Michel d'Eau-Douce et puis le rocher des Goudes. Tous ces noms-là, ils ont nourri mon imaginaire et je me suis servi de cet imaginaire plus tard dans ma vie de musicien. Les choses n'ont pas changé. Et c'est ça qui est beau d'ailleurs. On a l'impression que le monde tourne, le monde suit son évolution, alors qu'ici c'est resté à l'identique, tel que je l'ai connu plus jeune et tel que je le connais depuis que j'ai eu l'occasion d'y revenir. On a l'impression que tout est encore à sa place. et que les choses sont restées figées dans le temps.
- Speaker #0
On repart vers Marseille, on reprend la corniche dans l'autre sens et on s'arrête aux plages du Prado. De grandes plages aménagées, du petit gravier, des plages vides devenues populaires. Inauguré sous Gaston Defer en 1977, Christian avait 7 ans.
- Speaker #1
On a une vue imprenable sur les Calanques, du côté Marseille-Vert jusqu'au Goude là-bas où on voit l'île-mer. C'est une plage de ville, on entend bien la ville d'ailleurs quand on y est. C'est ici que mes parents m'amenaient les dimanches. On y venait avec mon père, ma mère, mon oncle et ma tante.
- Speaker #0
Avec son oncle, Christian apprend à plonger, sans faire de plat, et même à faire des plongeons artistiques. Les dimanches à la plage sont lumineux, et puis ça change. Et il se souvient d'une prise de conscience désagréable sur les petits graviers face au flot bleu.
- Speaker #1
En fait, ce qui s'est passé, c'est qu'à partir d'un certain moment, les gens ont commencé à se plaindre de vol. Et on a commencé de plus en plus souvent à assister à des scènes où les gens ressortaient de l'eau et arrivaient à leur serviette et il ne restait plus rien. Leur sac avait été pris, enfin bref. Et par la suite, même, ça a donné lieu à des scènes de bagarre parce qu'il y a des gens qui se faisaient des pickpockets, qui se faisaient attraper. Ça a créé une espèce de sentiment comme ça, d'insécurité en fait, de suspicion des uns envers les autres, qui ont généré un climat un peu délétère comme ça. Et pour moi, ça a marqué d'une pierre blanche les débuts d'une forme de ressentiment à l'égard de son prochain. Il fallait être méfiant, quoi. On ne pouvait pas vivre dans cette ville sans devoir se méfier. de quelqu'un en fait. Et surtout, ça a contribué à stigmatiser dans l'esprit des gens une certaine population qui venait des cités, notamment des quartiers sud, comme la Cayolle, ou des quartiers nord, comme Saint-Antoine, des lieux comme ça. Et ça, pour moi, ça a été un tournant dans... Dans mon enfance, parce que jusque-là, on venait ici, c'était des bons moments. On était heureux, insouciants, ça se passait bien. Et à partir de ce moment-là, il y a une forme d'insouciance, du moins dans le rapport à l'autre, qui s'est cassée en fait. Souvenir ému d'un jour de pluie au Pradu J'ai aussi ce souvenir-là d'un jour pluvieux, ce qui n'était pas la norme chez nous, où nous nous étions donné rendez-vous avec un copain à moi et nos copines de l'époque pour nous retrouver à la corniche. Et on a passé la journée... Une bonne partie de la journée, en tout cas, à boire des canettes et à se bécoter en dessous de la cabane du poste de secours. Et puis, c'était à l'époque où on écoutait beaucoup ce disque de Suzanne Vega où il y avait Tom's Dinner.
- Speaker #0
Le bateau ivre, c'est un monument érigé en 1989 en hommage à Arthur Rimbaud, qui est mort à Marseille, juste à côté des plages du Prado. Une immense sculpture, un étrange navire échoué, joyeusement escaladé par les gamins qui rentrent de la plage. Christian se souvient être allé à l'inauguration avec ses copains musiciens, tous inspirés par le poète.
- Speaker #2
on se sentait concerné parce que arthur rimbaud était un poète qui était aussi associé à beaucoup de d'artistes de rock qu'on écoutait et adolescents on commençait à lire ses poèmes comme je descendais des fleuves impassibles je ne me sentis plus guidé par les haleurs des peaux rouges trigares les avaient pris pour cibles les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs j'étais insoucieux de tous les équipages porteur de blé flamand ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs on finit cet apage, les fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
- Speaker #1
Il y a eu vent comme ça que c'était Léo Ferré qui devait venir pour inaugurer le monument. Mais finalement, nous on s'est pointés et puis ce n'était pas Léo Ferré. Il me semble que c'était à l'époque le directeur du théâtre Tourski qui était venu faire un discours d'inauguration. Voilà, on était présents pour rendre hommage à la mémoire d'Arthur.
- Speaker #2
Dans les clapotements furieux des marées, moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfant, je courus, et les péninsules des marées n'ont pas subi touhu-bouhu plus triomphant.
- Speaker #0
Et pour toi, aujourd'hui, la plage du Prado ?
- Speaker #1
C'est un endroit qui m'a laissé presque... Aujourd'hui, qui me laisse presque une forme d'indifférence, en fait. Ça me laisse un sentiment plutôt amer. Ouais, amer.
- Speaker #0
Dernier lieu emblématique de sa jeunesse, Christian m'emmène à La Plaine.
- Speaker #1
La Plaine se situe en plein centre-ville, au milieu des immeubles. C'est un espace particulier dans lequel mes parents m'emmenaient lorsque j'étais petit pour faire du vélo. et c'est situé entre Le cours Julien d'un côté, les réformés de l'autre.
- Speaker #0
La grande place Jean Jaurès est au cœur de la plaine. Elle touche le cours Julien, le quartier branché de Marseille. C'est son terrain de jeu. Quand il est petit, il y fait du vélo, il va au marché avec son oncle. Plus tard, la plaine, c'est l'école, le collège, une passion amoureuse, les bars, les copains.
- Speaker #1
La plaine, je l'ai côtoyée beaucoup à l'époque où... où je me suis retrouvé au lycée privé du Sacré-Cœur, après avoir été exclu d'au moins deux bahus privés. C'est aussi dans ce lycée que j'ai rencontré mon grand amour de l'époque. C'est vrai que très souvent, on se côtoyait dans les bars du quartier. On se retrouvait à la plaine au Petit-Nice. ou au bar tabac du coin où on achetait nos cigarettes. Mais il y avait aussi le Taxi Bar et puis le Danaïd. Puis un autre bar dont j'ai oublié le nom, qui est très prisé aujourd'hui par les bobos du quartier. Voilà, on passait beaucoup de temps dans ces lieux, à se retrouver, à fumer des cigarettes, à rêver d'un avenir possible, à refaire le monde. et avoir nos joies et nos chagrins.
- Speaker #0
Au Courjus, le début de sa carrière de musicien, avec son groupe, les Chérubins, dont il nous raconte l'histoire.
- Speaker #1
À l'époque, j'avais 18 ans, je venais d'avoir mon bac, et je me posais un peu des questions sur mon avenir. Et un soir, je suis descendu boire des coups avec des copains plastiares. Et ce soir-là, j'ai rencontré un jeune homme qui faisait la manche en jouant de la guitare sèche. Il faisait des reprises de Lou Reed, de Bowie, et il avait pour nom Johnny, Johnny Puskarik. Et on a passé la soirée ensemble. à échanger sur nos groupes préférés et nos artistes préférés. Et puis à l'aube, on a échangé nos numéros en se disant qu'on se reverrait peut-être. Quelques semaines plus tard, à ma grande surprise, il m'a rappelé en disant qu'il avait rencontré deux musiciens, un guitariste et un bassiste, et qu'il cherchait un batteur pour monter un groupe. Le groupe Les Chérubins est né. Au début, on jouait des reprises, on jouait des reprises des groupes de rock qu'on aimait ou d'artistes de rock qu'on aimait comme Joe Jackson, Elvis Costello, les Jams, les Buzzcocks. Et très vite, ensuite, ça a fait sentir le besoin d'avoir une identité, donc de faire nos propres compositions.
- Speaker #3
Alors on est rue André Podioli,
- Speaker #1
c'est une espèce de carrefour un peu là où il y avait le Maybe Blues qui était un des clubs où on se produisait. Il y a ce bar là, le Champ de Mars où on venait boire des bières. Et puis il y avait un endroit là qui s'appelle aujourd'hui la croisée des chemins qui des fois recevait des petites formations qui faisaient du jazz aussi. Alors on est rue Boris Vian qui est une... de ces petites rues qui se situent encore entre la plaine et le cours Julien et on est en face le club qui s'appelle la Maison Hantée qui était un haut lieu du rock'n'roll à Marseille On a fait notre premier concert là-bas et ça a été les débuts pour nous. Les chérubins se sont arrêtés de manière assez brutale. Johnny avec sa copine de l'époque sont partis faire un voyage en Inde et en fait on a appris qu'il était décédé là-bas. Après la mort de Johnny, il nous a fallu accuser le... Du coup, le milieu du rock marseillais s'est mobilisé pour nous soutenir. Il y a même un concert en hommage. Et pour pouvoir faire ce concert, on a demandé à sa sœur, qui jouait déjà un peu de basse, et qui a bien voulu chanter avec nous pour cet hommage. Et par la suite, on a essayé de continuer un peu de jouer avec elle. C'était difficile. Et à ce moment-là, dans ma vie personnelle, j'ai connu une rupture et j'ai eu besoin de partir, de partir loin.
- Speaker #0
Ça te fait quoi de revenir à la plaine ?
- Speaker #1
Il y a des ombres, il y a des fantômes de toute cette époque qui se cachent au détour de certaines rues. Mais après, c'est du passé.
- Speaker #0
De Calelongue à la Plaine, en passant par le Prado, Christian m'a baladé. Il a jeté son regard de déraciné sur des lieux de son passé, où il a grandi, où il s'est construit, là d'où il vient. C'était Christian me balade à Marseille, un podcast réalisé par Delphine Mangeot.