Speaker #0Bienvenue sur La Studer, le rendez-vous mensuel d'une communauté engagée pour la paix, les droits humains, le vivre ensemble, la non-violence, le féminisme et la justice sociale. L'objectif, donner de la force à ceux qui cherchent à faire écho à ces valeurs. Chaque dernier mercredi du mois, nous nous unissons pour stimuler la réflexion et encourager la discussion. Ensemble, nous explorons des idées puissantes et des actions concrètes pour façonner un monde meilleur. Épisode 1 Colombie, violence et inutilité. Ah la Colombie, on l'imagine, on la rêve, on la fantasme même. Depuis la France et ailleurs, on ne parle que d'un seul homme, dont je tairai le nom pour éviter de déranger ses victimes. Et puis, ai-je réellement besoin de le nommer si toutes celles et ceux qui m'écoutent savent de qui je parle ? Oui, il faut vraiment que vous sachiez qu'en Colombie, et particulièrement à Medellín, vous ne trouverez pas une majorité de sympathisants à son égard. Bien qu'en 2016, dans certains quartiers, je montais dans des bus qui accrochaient sa photo comme une idole que l'on accroche à son hôtel de prière, je vous jure. 2016, c'est l'année à laquelle je suis rentrée pour la première fois en Colombie. Je sortais de mon Master 2 et j'avais un endroit qui m'attirait simplement par le fait que je ne connaissais absolument rien. D'ailleurs, en Amérique latine, il y a une expression qui dit que la curiosité tue le chat. Genre, il ne faut pas être trop curieux, sinon il peut vous arriver des trucs. Enfin bon, pour ma part et toute ma vie, la curiosité m'a énormément appris et permis surtout d'avancer sur mon développement personnel. Bref, revenons à notre Colombie. En 2016 donc, je terminais ma première expérience avec la conviction que la culture colombienne n'avait rien à voir avec tout ce que l'on peut entendre à l'extérieur. Ce n'est pas une culture de violence, ni de drogue, ni de baron. C'est une culture de lutte sociale, d'amour, de recherche de vérité, de respect de l'autre. Et quand je dis respect de l'autre, je ne parle pas seulement d'humains, mais aussi des animaux, de la nature en général même. Ici, les tribunaux déclarent les fleuves comme des sujets de droit. Comme des personnes humaines qu'il faudrait protéger, les fleuves aussi ont des droits. On m'a même éduquée à respecter les insectes. Pour la petite anecdote, Un insecte tombe sur une amie dans un taxi, elle panique. Je lui dis, ah t'inquiète pas, ce n'est qu'un insecte de merde, il ne va pas te faire du mal. Tout le monde dans le taxi était outré que je dise insectes de merde. Donc bon, pour vous dire, aujourd'hui je suis incapable de tuer des insectes même. Bon, à part les moustiques évidemment, mais après je pense que tout le monde. À part, s'il y a quelqu'un qui parle des moustiques, j'aimerais bien savoir qu'il se manifeste. Bon, je m'en porte, revenons au sujet. Et un sujet plutôt sérieux, parce que bon, de 2016 à 2022, j'ai vécu aussi beaucoup de choses difficiles. qui m'ont permis de comprendre un petit peu plus ce que c'est d'être colombienne. Je dis colombienne parce que je suis une femme, c'est donc à travers ce genre que je le ressens. Le harcèlement de rue, même s'il est plus sympa qu'en France, faut le dire, parce qu'on te dit bonjour, on te complimente, c'est quand même pas toujours très cool. Le machisme et la violence de genre, je l'ai malheureusement vécu dans la sphère privée, mais je la vis aussi dans la sphère publique. Les assassinats de proches et moins proches. les injustices, le dysfonctionnement de la justice, tout ça ce sont des thèmes dont on aura l'occasion de revenir dans d'autres discussions. Soyons plus contemporains, parlons en ce moment. Qu'est-ce que je fais ? Depuis le 4 juillet 2022, après des années d'études et d'expériences dans différentes parties du monde, tout ça dans le but de connaître toujours un peu plus l'être humain que j'aime tant, L'univers a exaucé ma vision et c'est avec des larmes de bonheur que je me suis réveillée à Bogota pour commencer mon premier jour à l'ONU, et plus exactement à la mission de vérification des Nations Unies en Colombie. Et oui, enfin, je travaille dans l'institution qui a ramené la paix après la seconde guerre mondiale, après les horreurs qui ont endommagé le monde, mon pays et ma famille. Et qui aurait cru que ma carrière onusienne commencerait en Colombie, dans le pays qui m'a accueillie depuis 2016, où j'ai appris à connaître une culture riche de diversité et dont le peuple s'est uni. Autour de douleurs insupportables, pour des conflits qui durent depuis si longues décennies, et tout ça à cause de quelques personnes qui se disputent le territoire et la raison. Aujourd'hui, me voici en train de partager avec des anciens combattants de la guérilla des Farc, avec des colonels de l'armée colombienne, avec la police, les organisations de victimes, les administrations publiques et les autres organisations internationales. Tout cela pour soutenir la construction d'une paix durable en Colombie. Oui, parce qu'il faut quand même que vous compreniez que la mission de vérification des Nations Unies en Colombie, là où je travaille, s'occupe de vérifier la mise en œuvre de l'accord de paix qui a été signé en septembre 2016 entre le gouvernement colombien et l'ancien groupe armé guerriero appelé FARC-EPPE ou Forces Armées Révolutionnaires de Colombie. Et je vais vous avouer que, sincèrement, c'est une chose magnifique d'être témoin que des milliers d'humains, après une lutte armée qui avait l'air sans fin, décident de déposer et de rendre leurs armes pour parier sur la paix. Et sur le terrain, j'ai de nombreuses conversations avec d'anciens membres des FARC, notamment sur leur vie passée. Ce que j'ai ressenti dès le début, c'est la sensation que leur âme d'enfant, leur innocence, oui parce qu'il faut que vous sachiez qu'ils sont arrivés très jeunes pour beaucoup dans les rangs de ce groupe armé, et donc cette innocence, J'avais cette sensation qu'en fait, elle a dû être mise de côté pendant tout leur temps de guerre. Et finalement, elle est revenue à la surface quand ils sont sortis des rangs, quand ils ont signé cet accord de paix, quand ils ont déposé les armes. Et peut-être ont-ils réalisé que toutes ces années ont été mises entre parenthèses, des années pendant lesquelles ils n'ont pas pu vivre en paix, avec la vision d'un avenir heureux et plein d'opportunités. Mais aussi, aucun d'entre eux et aucune d'entre elles ne m'a dit qu'ils regrettaient d'être dans les rangs. Au contraire, ils m'ont tous fait comprendre que, malgré la peur de quitter leur compagnon de toujours, qui n'était autre que leur arme, ils avaient acquis la foi et l'espoir de construire une vie meilleure pour eux-mêmes et pour la Colombie. Au-delà des ex-FARC, je partage aussi avec les victimes des conflits armés en Colombie. Il est important de savoir que l'accord de 2016 a créé ce que l'on appelle le système intégral, qui n'est autre qu'un ensemble de mécanismes pour garantir les droits des victimes. Ces droits sont lesquels ? Le droit à la vérité, à la justice, à la réparation et à la non-répétition des faits victimisants. Dans ce système, les victimes sont au cœur de la justice et leur participation est primordiale. Réellement, ce système démontre une fois de plus que sans la participation des citoyens dans la société, en l'occurrence ici la participation des victimes, la paix ne peut être atteinte. Cette semaine par exemple, j'ai eu l'opportunité d'accompagner ce qu'on appelle ici une entrega digna C'est un processus réalisé par une institution colombienne qui s'appelle l'Unité de recherche de personnes données pour disparues. Pour résumer, cette unité est en charge des recherches, de l'identification et de la remise de dépouilles à sa famille ou à sa communauté. Un enterrement digne est réalisé ensuite pour que la victime repose en paix et surtout pour que sa famille toujours vivante puisse espérer un futur plus tranquille. Cette semaine, j'accompagnais la remise des restes d'un jeune homme que sa famille a recherché sans relâche depuis presque 15 ans. Ce système intégral fonctionne, et des milliers de familles colombiennes attendent toujours de retrouver leurs disparus, depuis trop longtemps. Je dois vous dire que c'était la première fois que j'accompagnais ce genre d'événement, et c'était très très intense émotionnellement. Et puis, ce ne sera pas la dernière, puisque là où je viens d'arriver, il est prévu d'en réaliser encore plus. Sans nul doute, il y a en Colombie une capacité de résilience impressionnante. Les six longues décennies de guerre ont été considérées par l'ONU comme la plus grande catastrophe humanitaire de l'hémisphère occidental. Plus de 20 belligérants, plus de 460 000 morts, plus de 122 000 disparus et près de 7 700 000 déplacés. Les cycles de violence en Colombie, ici on les appelle du recyclage de la violence. Parce que quand un conflit s'arrête d'un côté, un autre reprend de l'autre. Comme si la violence n'avait pas de fin sur ce territoire. Ne serait-ce pas la preuve que la violence ne résout rien ? La violence ne fait qu'empirer la violence finalement. Qu'est-ce que vous en pensez ? Ce serait pas mal si on réfléchissait tous à ça. Vous trouvez pas que la violence de notre société... D'ailleurs, ne se trouve pas seulement dans les guerres et les conflits. Elle se trouve aussi dans les injustices et les inégalités. Quand on parle de violence, c'est pas seulement la violence physique. Elle peut être psychologique, institutionnelle, structurelle, étatique, violence d'entreprise. Vous voyez ce que je veux dire ? Certains voudraient faire croire que c'est la violence et la guerre qui garantissent un monde relativement en paix. Mais je vais vous dire, selon moi, la société mondiale est dans cet état aujourd'hui non pas grâce aux violences, mais malgré les violences. Pour moi, la conscience collective, c'est la paix. Je pense que si on avait un pouvoir magique pour mesurer combien de personnes préfèrent la paix et combien de personnes préfèrent la guerre dans le monde, on aurait une immense majorité pour la paix. Je pense qu'il n'y a pas de doute sur ça. Et puis après, il y en a qui peuvent dire Oui, mais selon les cultures, il y a peut-être des cultures qui sont plus violentes que d'autres. Je ne pense pas qu'il y a des cultures plus violentes que d'autres, parce que pour moi, le genre humain n'est pas naturellement à l'aise avec la violence. Le genre humain est naturellement à l'aise avec la paix. Et puis, on voit bien que tous les dieux de toutes les religions prônent l'amour, le respect d'autrui. interdit l'assassinat et la violence. Donnez-moi une religion qui est d'accord avec la guerre, et d'accord avec le meurtre. Ça n'existe pas. Après, certains peuvent dire Ah, mais c'est dangereux si on se met à lutter contre la guerre. Mais je vais vous dire sincèrement, c'est pas dangereux de lutter contre la guerre, en fait. Ça dépend comment on lutte. Être insoumis à la violence, désobéir à ceux qui obligent à soutenir les massacres, ce n'est pas une chose dangereuse. Ce qui est dangereux, c'est la façon dont on lutte. Pourquoi ? Parce que la répression violente... est facile contre ceux qui se révoltent avec violence, contre ceux qui assassinent, parce que finalement il suffirait de faire la même chose. Ah tu as été violent, je suis violent avec toi, ah t'as assassiné, je vais t'assassiner. Après, attention, je ne suis pas en train de dire qu'aux assassins et aux gens violents, il faut les assassiner ou il faut les violenter. Je ne suis pas du tout en train de dire ça. J'essaye juste de vous expliquer qu'en fait, lorsqu'on cherche à se révolter contre un système ou une société violente, ce n'est pas en répondant de la même façon qu'on va réussir à changer les choses. Pour l'expliquer d'une autre façon, on ne peut pas faire passer une personne qui refuse la violence, qui quotidiennement dans sa vie démontre des actes non violents, comme quelqu'un de criminel. On ne peut pas enfermer quelqu'un qui prône la paix. On ne peut pas violenter quelqu'un simplement parce qu'il ne veut faire de mal à personne. Vous voyez ce que je veux dire ? Si on arrive à être nous-mêmes, Non violent, face à la violence, ça ne nous met pas en danger et ça fait changer les choses. On voit bien que la violence est inutile. La violence ne génère que de la violence. L'exécution d'innocents, reconnue par tous comme innocents, reconnue par la conscience collective du genre humain comme innocents, ne fait que soulever les masses et les défenseurs. Tout comme la libération des esclaves, les humains aujourd'hui sont toujours conscients de l'importance qu'il faut de refuser la violence, la désobéir et la combattre avec la paix. Internet et les nouvelles technologies peuvent aider en ce sens, en partageant les informations, en montrant les injustices, en luttant contre la guerre et la violence, par des moyens pacifiques. Parce que c'est seulement par les moyens pacifiques que l'on réussira à changer le monde. Le malheur des êtres humains provient de leur désunion. Alors faisons-nous la promesse, chacune et chacun de nous, individuellement, de refuser la violence, aussi bien dans nos actions individuelles comme dans la sphère publique. Ne laissons pas la société nous faire croire que tout seul nous ne pouvons rien faire. Et n'oubliez pas qu'un incendie de forêt commence toujours par des petits départs de feu. On se retrouve le 27 mars pour l'épisode 2 du podcast L'Institut. A bientôt.